L’étrange théologie
de Jean-Paul II
L’encyclique Dives in misericordia
par Johannes Dörmann
L’important document intitulé De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse et adressé par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X à chacun des cardinaux à l’occasion des vingt-cinq ans de pontificat de Jean-Paul II n’établit pas seulement la terrible logique qui relie l’actuelle apostasie à l’œcuménisme conciliaire. Il souligne aussi comment l’action œcuménique de Jean-Paul II est la conséquence de sa nouvelle conception de la rédemption universelle : pour lui, « la rédemption apportée par le Christ est universelle non seulement en ce sens qu’elle est surabondante pour le genre humain tout entier et qu’elle est proposée à chacun de ses membres en particulier, mais surtout parce qu’elle est appliquée de fait à tous les hommes [1]. »
On reconnaît ici la thèse que le professeur Johannes Dörmann s’est efforcé de prouver dans son étude sur l’étrange théologie de Jean-Paul II. Disponible depuis plusieurs années en allemand et en anglais, ce travail ne l’est encore que partiellement en français. Seuls le premier volume et le premier tome du second volume ont été, jusqu’ici, édités dans notre langue.
Les lecteurs du Sel de la terre ont déjà eu, néanmoins, une présentation générale de l’œuvre :
— Le premier volume traite de la pensée du cardinal Wojtyla avant son élection au souverain pontificat. La version française, éditée en 1992 par Fideliter, a été analysée dans le numéro 5 du Sel de la terre.
— Le second volume, consacré à la « trilogie trinitaire » de Jean-Paul II (ses trois encycliques Redemptor hominis, Dives in misericordia et Dominum et vivificantem), comprend trois tomes. Le premier, qui porte sur l’encyclique Redemptor hominis, a été édité en français par les Publications du Courrier de Rome en 1995, et analysé dans le numéro 16 du Sel de la terre.
Les deux tomes suivants, encore inédits en français, ont été analysés d’après la version anglaise dans les numéros 33 et 46 du Sel de la terre.
Ce travail suscite évidemment une question cruciale : si Dörmann a raison, le pape actuel ne doit-il pas être qualifié d’hérétique ? La question a déjà été abordée dans les articles mentionnés ci-dessus [2]. Relevons d’abord que le pape actuel n’est pas nécessairement aussi cohérent que le professeur Dörmann ; peut-être hésiterait-il à signer une formule assurant catégoriquement qu’aucun être humain – même Judas ou l’Antéchrist – n’est damné, alors que cette thèse du salut universel ressort pourtant logiquement de son enseignement.
Par ailleurs, il ne suffit pas de proférer matériellement des hérésies pour être réellement hérétique au sens propre (coupable du péché d’hérésie) ; il faut une pertinacité dans l’erreur qui est, dans le cas du pape, particulièrement difficile à prouver [3].
En réalité, le vrai problème est ailleurs. Nous n’avons pas autorité pour porter un jugement d’hérésie contre le pape, mais nous avons le devoir de conserver et défendre la foi catholique. Il faut, pour cela, s’opposer aux erreurs du temps et donc savoir les discerner. C’est dans cette intention que nous entreprenons ici la publication du deuxième tome du deuxième volume de l’étude de Dörmann, consacré à l’encyclique Dives in misericordia. La traduction a été réalisée par nos soins à partir de l’original allemand [4].
Rappelons pour conclure que le professeur Johannes Dörmann, né le 27 décembre 1922, ordonné prêtre en 1953, professeur à la faculté théologique de Paderborn de 1969 à 1975, puis à l’université de Munster, en Westphalie, de 1976 à 1984, n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler un « traditionaliste » ou un « lefebvriste ». Il ne saurait donc être soupçonné de « chercher à tout prix [dans l’enseignement du pape] une rupture de Tradition qui justifierait une dangereuse prise de distance par rapport à l’Église concrète », comme certains nous en accusent, pour se dispenser de voir la réalité en face [5].
Le Sel de la terre.
Préface de l’auteur *
LE DEUXIÈME volume de cette étude ne comprend pas deux tomes, comme prévu à l’origine, mais trois. Le premier volume a traité de l’encyclique Redemptor hominis [RH], le présent volume traite de Dives in misericordia [DiM], et le troisième traitera de Dominum et vivificantem [DeV].
« Assise 1986 » est un sujet qui n’a rien perdu de son actualité, car ce genre de rencontres s’est poursuivi à Kyoto (1987), Rome (1988), Varsovie (1989), Bari (1990), Malte (1991), dernièrement à Bruxelles, les 14 et 15 septembre 1992. La deuxième rencontre de prière avec le pape à Assise (les 9 et 10 janvier 1993), à laquelle Jean-Paul II et les présidents des conférences épiscopales avaient invité « les autres églises et communautés chrétiennes en Europe » ainsi que les Juifs et les Musulmans, devait renouveler « d’une certaine façon la mémorable rencontre du 27 octobre 1986 » et être « comme le symbole et le point central de la prière de toutes les personnes de bonne volonté [6] ». C’était un signe de la manière dont on envisageait la nouvelle évangélisation de l’Europe. Et cependant, l’enthousiasme de la prière commune et interreligieuse pour la paix, tel qu’on put le ressentir lors de la première rencontre, n’y était plus. La rencontre de prière prévue pour septembre 1994 à Jérusalem se veut donc revêtue d’une qualité symbolique nouvelle [7].
On est fondé à dire avec le président du « Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux », le cardinal Francis Arinze, que Jean-Paul II a fait du dialogue interreligieux « une des caractéristiques de son pontificat ». Ce type de dialogue est, selon la définition donnée par le cardinal dans son discours à Nuremberg, le 14 avril 1989, « une réunion de cœur et d’esprit des adeptes de religions différentes. Il s’agit d’un échange spirituel entre deux croyants sur le plan religieux. C’est une approche commune de la vérité et une collaboration à des projets d’intérêt commun. Ou encore une association religieuse sans compromis, sans objectifs ni motivations cachés ».
Le sommet du dialogue interreligieux est évidemment la prière en commun que Jean-Paul II a désignée comme un objectif de son pontificat dès sa première encyclique (voir RH 6, 3) et qui fut pratiquée aux yeux du monde entier, pour la première fois dans l’histoire de l’Église, le 27 octobre 1986, à Assise [8].
Dans son message du 10 septembre 1992, adressé au cardinal Edward Idris Cassidy, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, à l’occasion de la sixième rencontre à Bruxelles, le pape exprime son bonheur, sa reconnaissance et sa joie au sujet de la prière interreligieuse pour la paix. Il dit se sentir poussé à continuer dans le sens de la première rencontre d’Assise en invitant tout le monde à vivre « l’esprit de la rencontre d’Assise » et à le propager [9]. Ce message est une nouvelle occasion pour Jean-Paul II d’expliquer comment il voit l’essence de ces rencontres de prières, et comment il veut qu’on les voie. Cette interprétation autorisée est ainsi formulée :
Ces rencontres de prières elles-mêmes, qui manifestent la solidarité des croyants de religions différentes et en témoignent aux yeux du monde, sont un exemple et un stimulant pour que l’on avance plus résolument vers la solidarité entre des peuples différents. Les religions aujourd’hui, plus encore que dans le passé, doivent comprendre leur devoir historique de travailler pour l’unité de la famille humaine. […]
La prière est le lien qui nous unit plus efficacement, car, grâce à elle, les croyants se rencontrent là où les différences, les incompréhensions, les rancœurs et l’hostilité sont dépassées, à savoir devant Dieu, Seigneur et le Père de tous. En tant qu’elle exprime authentiquement un juste rapport avec Dieu et avec les autres, elle est déjà un apport positif à la paix. [Message pour la 25e Journée mondiale de la paix, § 4 [10].]
A en croire ce texte, les « inégalités » devant Dieu, Seigneur et Père de tous, sont donc surmontées dans la prière. Le pape avait déjà donné l’explication de cette conviction dans son allocution aux cardinaux du 22 décembre 1986, et il l’a répétée dans son encyclique Redemptoris missio (§ 29) :
La rencontre interreligieuse d’Assise, si l’on écarte toute interprétation équivoque, a été l’occasion de redire ma conviction que « toute prière authentique est suscitée par l’Esprit-Saint, qui est mystérieusement présent dans le cœur de tout homme » [11].
La « prière authentique » à Assise, en 1986, se réalisa concrètement lorsque les représentants des diverses religions, dans une « fidélité radicale » à leurs « traditions » respectives, offrirent leurs « prières » à leurs « divinités ». Néanmoins, ces « prières », à en croire Jean-Paul II, étaient inspirées par l’Esprit-Saint, qui serait « présent dans le cœur de tout homme ». En définitive, c’est dans cette conviction du pape que les prières interreligieuses pour la paix trouvent leur fondement.
Or, d’après l’Évangile, le Père et le Fils ont envoyé le Saint-Esprit comme fruit de la rédemption dans le cœur des disciples (Jn 15, 26 et sq. ; 16, 5 et sq.), et c’est dans ce même Esprit qu’il nous est permis de dire Abba, Père (Rm 8, 15 et sq.).
Lors de l’audience générale à Castel Gandolfo, le 9 septembre 1992, le pape, pour justifier sa largeur d’esprit au sujet de la prière authentique, se réclama de la formule bien connue de saint Augustin relative au « cœur inquiet » de l’homme ; puis il poursuivit :
C’est précisément pour cela que l’expérience de la prière comme acte fondamental du croyant est commune à toutes les religions, même à celles où la foi en un Dieu personnel est plutôt vague ou est offusquée par de fausses représentations [12].
La prière interreligieuse qui surmonte toutes les différences est donc, de ce point de vue, un témoignage de l’unité dans l’Esprit-Saint des croyants de toutes les religions [13]. C’est sur la base de cette conviction que le pape invita les représentants des religions mondiales à la prière pour la paix, à Assise. A elle seule, cette invitation signifiait déjà que l’on reconnaissait pleinement à cette prière de toutes les religions s’adressant à leurs divinités le pouvoir de procurer la paix. Elle signifiait également la reconnaissance des religions non-chrétiennes comme autant de moyens de salut et de modes de révélation divine.
L’objectif déclaré de ces rencontres interreligieuses « dans l’esprit d’Assise » est « l’unité de la famille humaine », qui serait en germe dans la prière authentique de toutes les religions, et apporterait, de surcroît, un « apport positif à la paix ».
Cette vision des choses, de la part du pape, est stupéfiante. Un simple coup d’œil suffit pour apercevoir le caractère irréel de cette « interpretatio christiana » de réalités religieuses complètement disparates.
A la racine de l’attitude du pape, on trouve une généralisation inacceptable des hypothèses suivantes qui sont purement et simplement en contradiction avec la réalité historique :
— Le lien le plus efficace de solidarité entre les croyants de toutes les religions serait la prière. Mais, en réalité, un tel lien n’existe pas, pour la simple raison que les religions ont chacune une compréhension différente du concept de « prière ». La voie de Bouddha vers l’illumination est une autorédemption, un effacement (jhâna), et nullement une « prière ».
— Les adeptes de religions très différentes sont appelés « fidèles » ou « croyants ». Mais en réalité ils ont, de par leur religion même, une conception totalement différente de ce qu’est la « foi ». La foi dans le Christ, qui donne sa spécificité au christianisme, a un caractère unique qui rend abusive une telle généralisation.
— Les « croyants » de toutes les religions se rencontreraient dans la prière « devant Dieu, Seigneur et le Père de tous », surmontant ainsi leurs différences. Or, en réalité, c’est justement dans leurs « prières » qu’ils ne se trouvent pas devant le Dieu un de la Révélation biblique, « l’unique Seigneur et Père de tous » ; c’est précisément à ce moment qu’ils se tournent vers leurs propres « divinités », si foncièrement différentes. Beaucoup n’ont même pas la « foi plutôt vague en un Dieu personnel » que leur attribue le pape : ils refusent tout simplement de reconnaître un Dieu personnel et Créateur comme Seigneur et Père.
— Toutes les religions porteraient « la responsabilité historique » de s’engager « pour l’unité de la famille humaine ». Mais cet objectif est de soi politique et maçonnique ; il est étranger non seulement à l’essence du christianisme, mais aussi à celle des autres religions.
Pour le pape, toutes les différences radicales qui séparent entre elles les religions historiques n’empêchent aucunement de parler d’une « expérience commune de prière » réalisée par les « croyants de toutes les religions », et d’une « prière authentique » adressée par eux tous, dans l’Esprit-Saint, au Dieu unique, « Seigneur et Père de tous ».
La vision extrêmement subjective du pape ignore tout simplement l’état réel des religions historiques. Elle amalgame dans des concepts généraux chrétiens des choses radicalement différentes, et elle suggère par là une identité qui n’a, en fait, aucune réalité.
De plus, le « Dieu d’Assise » n’est pas le Dieu de la Bible.
La prière interreligieuse de toutes les religions au Dieu « unique », dans « l’unité des croyants de toutes les religions », n’est pas seulement la mise en œuvre d’une hypothèse du pape éloignée de toute réalité. C’est la mise en cause du premier commandement !
Dogmatiquement parlant, cette doctrine et cette pratique du pape représentent pour l’Église catholique une nouveauté absolue. Elles se trouvent en contradiction avec toute l’Écriture sainte et avec l’ensemble de la Tradition. Il est tout simplement impensable qu’un pape d’avant Vatican II, pour conclure un discours adressé en anglais au chef d’État d’un pays islamique (où les chrétiens subissent au nom d’Allah une persécution sanglante, et sont soumis de force à la loi de l’Islam), ait tout à coup employé la formule « Baraka Allah as-Sudan » (« Allah [= Dieu] bénisse le Soudan ») pour invoquer la bénédiction divine sur ce pays [14]. Pour un musulman, Allah est le dieu du Coran. Un musulman comprendra donc nécessairement la prière d’intercession du pape en arabe, comme une confirmation de la légitime propagation de l’Islam au nom d’Allah.
Le pape, en invitant à vivre et à propager « l’esprit d’Assise », a également insufflé cet esprit à son Église conciliaire et à sa mission. L’« esprit d’Assise » a depuis longtemps pénétré dans le sanctuaire le plus intime de l’Église : la célébration eucharistique. On en trouve une parfaite illustration dans une « prière indienne » éditée par la revue Missio-Aachen (p. 11) sous le titre Suggestions et éléments pour les formes de la messe communautaire. Elle servit de prière après la communion pour le dimanche des missions 1992 :
Seigneur, tu as créé les continents.
Tu as fait les hommes différents de langue et de culture.
Tu fais pousser le riz de mémoire d’homme.
Tu es celui qui apparais
sur les nombreux visages des religions…
L’« esprit d’Assise 1986 » jusqu’à Assise 1993 est aussi l’esprit de la « trilogie trinitaire » de Jean-Paul II dans son itinéraire théologique vers la journée de prière des religions dans la ville de saint François.
Introduction
Exposé et méthode
Nous appliquerons, pour l’exposé et la méthode de ce commentaire, les mêmes règles que pour le premier tome (II/1) qui traite de l’encyclique inaugurale [15].
Dives in misericordia forme un tout très cohérent. Les finesses de la langue, du style et de la composition qui apparaissent lors d’une lecture approfondie, malgré une première impression contraire, témoignent du soin apporté à la forme de l’encyclique. Il arrive fréquemment que le sens exact d’un énoncé théologique ne puisse être perçu qu’après avoir pris en compte l’ensemble de la construction et le choix du vocabulaire. Cependant, des analyses étendues du style dépasseraient le cadre de cette étude. C’est pourquoi, nous nous limiterons à deux textes à titre d’exemple (voir plus loin notre commentaire de DiM 1, 1 ; 3).
Le but de cette étude est à nouveau de comprendre le pape. Karl Lehmann [16] n’y voit pas de difficulté. Il écrit dans son « Herder-Kommentar » sur Dives in misericordia (p. 90) :
Le pape Jean-Paul II a, dans cette nouvelle encyclique au sujet de la miséricorde divine, un langage particulièrement simple et vivifiant. Il n’est donc pas nécessaire d’écrire un commentaire détaillé de chaque phrase. Pour une large part, le texte de l’encyclique s’explique par lui-même. Le commentaire peut se limiter à montrer les perspectives fondamentales et l’importance de l’encyclique, ainsi que son lien étroit avec le concile Vatican II et les déclarations antérieures du pape actuel [17].
Lehmann pourrait bien avoir sous-estimé les difficultés de l’interprétation. Si l’on veut vraiment comprendre le pape, il faut comprendre ses propres hypothèses théologiques. Or, celles-ci ne sont nullement évidentes. La nouvelle théologie de Jean-Paul II repose sur des principes épistémologiques propres et a, de ce fait, une forme tout à fait particulière. C’est pourquoi notre commentaire commence par les principes épistémologiques du pape tels que nous les avons déduits de l’ouvrage Le Signe de contradiction dans le premier tome de notre étude [18]. Le résultat sera posé comme hypothèse de travail sûre, demandant toutefois confirmation à la lecture de Dives in misericordia.
Nous suivrons de très près le texte de l’encyclique pour essayer de dégager les idées maîtresses, et montrer comment la théologie de Jean-Paul II continue à se développer dans Dives in misericordia. Ainsi, notre étude sera-t-elle un commentaire suivi de l’encyclique.
Il sera nécessaire de citer largement le texte de la première section de l’encyclique, théologiquement fondamentale, (chap. I-V), afin que le lecteur ait sous les yeux chaque énoncé théologique avec le langage même du pape, son argumentation et sa vision authentiques. La façon dont le pape, en raison de son intelligence très particulière du concept de révélation, transforme subtilement le sens des saintes Écritures et de la doctrine traditionnelle, n’apparaît que dans des textes assez longs et liés les uns aux autres.
Plan et division
Le plan et la division de notre commentaire suivent le plan et la division de Dives in misericordia.
L’encyclique est divisée en huit chapitres comportant quinze articles :
I-V : Développement fondamental théologique du sujet (1-9).
VI : Portrait de notre génération qui a tant besoin de la divine miséricorde (10-12).
VII-VIII : La divine miséricorde dans la mission de l’Église (13-15) [19].
Les citations du texte de l’encyclique sont tirées de la traduction française officielle publiée par la salle de presse du Saint-Siège (et en France, par la Documentation catholique). Cette traduction s’écarte assez souvent de l’original latin. Là où ce sera utile pour notre démonstration, nous nous référerons donc à des citations de l’original latin.
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Dives in misericordia
Lettre encyclique du pape Jean-Paul II
sur la miséricorde divine
Titre, adresse, salutation
Le titre : Dives in misericordia, comporte en germe tout le programme théologique et pastoral de l’encyclique. Pour faire comprendre la miséricorde dans cette encyclique, Karl Lehmann fait remarquer dans son commentaire :
La miséricorde ainsi comprise peut profondément ébranler le monde. L’amour miséricordieux est la force révolutionnaire la plus puissante du monde. En ce sens, le thème de cette deuxième encyclique du pape cache un potentiel spirituel explosif, susceptible de transformer les rapports entre les hommes et même les structures sociopolitiques [20].
L’idée de transformer fondamentalement le monde par l’amour miséricordieux prend sa source dans l’essence de la foi chrétienne et de la mission de l’Église [21]. De fait, l’amour qui est venu dans le monde avec l’Évangile a apporté avec lui « la force révolutionnaire la plus puissante [22] ». Mais il ne s’agit pas tout bonnement de la force révolutionnaire la plus puissante « du monde ». Car l’amour de l’Évangile est d’origine divine. Il n’est pas « de ce monde ». Eu égard à la « théologie politique », à la « théologie de la libération » et à la « théologie de la révolution », nous devons faire attention… La fraternisation de l’Évangile de l’amour avec les idéaux du marxisme et du néo–marxisme a quelque chose de franchement macabre [23].
Dans son commentaire de l’encyclique, Lehmann ne voit pas la trace d’une erreur d’interprétation de cette « puissance révolutionnaire » de l’Évangile. Au contraire, il y discerne le lien étroit entre la doctrine sociale traditionnelle de l’Église et le « cœur du message chrétien de salut », ainsi qu’un enrichissement de la doctrine du passé « grâce à une dimension nouvelle [24] ». De tout temps, ce lien étroit fut partie intégrante de la doctrine sociale classique de l’Église, mais il se manifeste dans l’encyclique d’une nouvelle façon, et avec une définition nouvelle de la miséricorde.
Dives in misericordia n’est pas adressée à l’Église et à l’humanité, comme le fut Redemptor hominis, mais uniquement aux « évêques, aux prêtres et aux fidèles de toute l’Église catholique ». L’adresse est formulée comme suit : « Vénérables Frères, chers fils et filles ». Il n’est pas fait mention du rapport avec les religions non-chrétiennes. Mais, étant donné que la nouvelle théologie du pape repose fondamentalement sur des principes religieux universels, Dives in misericordia se présente également comme un jalon sur la route d’Assise.
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Chapitre I
Qui me voit, voit le Père
(cf. Jn 14, 9)
Le chapitre premier contient en deux articles le plan (DiM 1) et le développement (DiM 2) de l’encyclique.
1. Le plan de l’encyclique
Le pape formule d’abord le thème de l’encyclique (DiM 1, 1), puis il montre sa relation avec l’encyclique inaugurale (DiM 1, 2-4).
1.1. Thème et points importants
L’encyclique commence par les phrases-programme (DiM 1,1) que voici :
« DIEU RICHE EN MISÉRICORDE » (Ep 2, 4) est celui que Jésus-Christ nous a révélé comme Père : c’est lui, son Fils, qui nous l’a manifesté et fait connaître en lui-même (voir Jn 1, 18 ; He 1, 1-2). Mémorable, à cet égard, est le moment où Philippe, l’un des douze Apôtres, s’adressant au Christ, lui dit: « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » ; et Jésus lui répondit : « Voilà si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas…? Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 8 sq.). Ces paroles furent prononcées durant le discours d’adieux, à la fin du repas pascal, que suivirent les événements des saints jours qui devaient confirmer une fois pour toutes que « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ. » (Ep 2, 4 sq.)
La première phrase formule le thème, la deuxième les points principaux.
La traduction de la première phrase est inexacte et n’exprime pas pleinement l’intention de l’original latin. La rhétorique subtile du pape requiert pourtant une toute particulière attention à l’expression du langage, spécialement quand on a affaire à un texte-clé comme celui du thème d’une encyclique.
Le texte latin dit :
Dives in misericordia Deus (cf. Ep 2, 4) ipse quidem est nobis quem Christus Jesus revelavit ut Patrem : immo quem ostendit nobis ac demonstravit in sese Filius nempe eius. (Cf Jn 1, 18 ; He 1, 1 sq.).
Ce qui, traduit littéralement, signifie :
C’est Dieu lui-même, riche en miséricorde, que Jésus-Christ nous a révélé comme Père ; mieux encore, c’est lui que son Fils, en lui-même, nous a montré et fait connaître.
Cette formulation du thème nous fournit le point de départ pour marquer le point principal de l’encyclique : « Qui me voit, voit le Père. »
Le thème et le point principal sont présentés sous des vêtements bibliques (Ep 2, 4 ; Jn 1, 18 ; 14, 8 et sq. ; He 1, 1 et sq.). A y regarder de plus près cependant, la formulation du thème est plutôt curieuse. Pourquoi avoir inversé « Deus » dans le texte scripturaire cité (Deus autem, qui dives est in misericordia [Ep 2, 4] est devenu Dives in misericordia Deus), et l’avoir mis en relation avec le Père qui n’est pas mentionné en Ep 2, 4 ? La réponse à cette question se trouve dans le paragraphe suivant (DiM 1, 2).
1.2. La « double révélation » :
principe épistémologique de la théologie de l’encyclique
Le pape montre ensuite (DiM 1, 2) le lien unissant sa première encyclique à Dives in misericordia :
Suivant l’enseignement du concile Vatican II, et considérant les nécessités particulières des temps que nous vivons, j’ai consacré l’encyclique Redemptor hominis à la vérité sur l’homme, vérité qui, dans sa plénitude et sa profondeur, nous est révélée dans le Christ. Une exigence aussi importante, dans ces temps critiques et difficiles, me pousse à découvrir encore une fois dans le Christ lui-même le visage du Père, qui est « le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation » (2 Co 1, 3). On lit en effet, dans la constitution Gaudium et spes : « Nouvel Adam, le Christ … manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » : il le fait précisément « dans la révélation même du mystère du Père et de son amour » (GS 22). Ces paroles attestent très clairement que la manifestation de l’homme, dans la pleine dignité de sa nature, ne peut avoir lieu sans la référence non seulement conceptuelle mais pleinement existentielle à Dieu. L’homme et sa vocation suprême se dévoilent dans le Christ par la révélation du mystère du Père et de son amour
Dives in misericordia se base sur Redemptor hominis. Les deux encycliques ont le même plan.
Lors de la présentation de Dives in misericordia, le père R. Tucci, directeur de Radio-Vatican, a défini avec justesse le rapport entre les deux encycliques, en les comparant à un tableau à deux volets : le premier peint l’homme dans sa grande dignité, le deuxième représente Dieu dans sa miséricorde [25].
Ce « diptyque » est un tout organique. Dives in misericordia n’est pas seulement la suite thématique de Redemptor hominis, mais le complément d’une unité organique. Le fait d’ordonner l’une à l’autre ces deux encycliques répond au principe épistémologique de la « double révélation » [26].
Ce principe que le cardinal Wojtyla avait déjà dégagé de Gaudium et spes (22,1-2) a été étudié en détail dans les tomes I et II/I de notre étude [27]. Il suffira donc ici, en lien avec le texte cité, de rappeler l’essentiel :
La « vérité sur l’homme » ou « la pleine dignité de sa nature » c’est l’« être dans le Christ » qui a été conféré à toute l’humanité, sans conditions et de manière inamissible actu uno dans l’acte de la création, et conféré aussi à tout homme dès le premier instant de son existence par le fait que le Fils de Dieu s’est uni formellement, par son incarnation, à tout homme [28]. Cette « révélation a priori » dans les profondeurs existentielles de l’être humain est l’axiome de la rédemption universelle. A cette « vérité sur l’homme », le pape a consacré son encyclique Redemptor hominis. La thèse de la rédemption universelle est donc le présupposé évident de l’encyclique Dives in misericordia.
La « vérité sur l’homme » est révélée à l’homme dans et par le Christ, au moyen de la « révélation du Père et de son amour (miséricordieux) ». A cette « révélation historique a posteriori » est consacrée l’encyclique Dives in misericordia, qui fait découvrir universellement à tout homme racheté « la pleine dignité de sa nature ».
Suivant ces énoncés, la « double révélation » a de soi, comme le cardinal Wojtyla l’a déjà souligné, « un caractère anthropocentrique [29] ».
Il est maintenant possible de répondre à la question qui, après la formulation particulière du thème de l’encyclique, restait ouverte (voir 1.1).
La formulation est la suivante (DiM 1, 1) :
C’est Dieu lui-même, riche en miséricorde, que Jésus-Christ nous a révélé comme Père ; mieux encore, c’est lui que son Fils, en lui-même, nous a montré et fait connaître.
C’est clair : le thème correspond à l’idée de « la révélation a posteriori » et lui est identique quant au contenu. Ainsi, le pape affirme clairement dès la première phrase de l’encyclique que Dives in misericordia, comme Redemptor hominis, repose sur le fondement de son principe épistémologique de théologie, « la double révélation », et c’est donc de ce côté que nous viendra l’explication.
Le but déclaré de l’encyclique, de « découvrir dans le mystère du Christ le visage du Père », est donc le développement de la « révélation a posteriori » c’est-à-dire de la compréhension de la révélation, comme nous l’avons exposé plus haut. Ce qui est spécifique à Dives in misericordia c’est de souligner la visibilité du Père en Jésus-Christ. La citation : « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9), revient en plusieurs passages importants de l’encyclique (DiM 1, 1 ; 4, 12 ; 7, 6 ; 8, 6 ; 13, 2). Avec cette idée directrice, le Père se trouve lui aussi introduit dans le domaine de l’expérience, et devient en quelque sorte le sujet de la révélation dans l’histoire du salut.
Le principe de la « double révélation » détermine donc, dès le commencement, tout l’exposé de l’encyclique. Cela veut dire : la révélation a priori est toujours présupposée, et donc la rédemption universelle. Le thème de Dives in misericordia doit être compris au sens de la révélation historique, a posteriori, comme un moyen d’interpréter la révélation a priori.
Cette constatation nous suggère un examen plus approfondi de la formulation si bien pensée du thème. On y trouve trois affirmations :
— Jésus-Christ nous a révélé le Dieu riche en miséricorde comme Père ;
— le Fils nous l’a manifesté et l’a fait connaître en lui-même. De là, l’accent sur le point principal :
— par ces mots : « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9), Jésus-Christ lui-même témoigne qu’en lui nous voyons le Dieu riche en miséricorde comme Père.
Les trois affirmations, prises en elles-mêmes, semblent rendre le contenu de la citation de saint Jean. Mais il faut les comprendre dans le sens de la conception de la révélation selon Jean-Paul II ; de ce fait, elles ont déjà reçu une nouvelle et profonde orientation, presque imperceptible : il faut les prendre comme des moyens de communiquer la théorie de la rédemption universelle.
Pour mieux saisir le problème et ce qui en découle, posons trois questions au sujet de cette triple affirmation :
1. — Il est certain que le Christ nous a révélé le Dieu riche en miséricorde comme Père. Mais est-ce que cela signifie que le Christ nous l’a révélé tout simplement « comme Père », et ainsi uniquement comme Père ?
Le Christ lui-même parle de Dieu le Père comme « mon Père et votre Père ». La terminologie chrétienne présuppose un Dieu trinitaire et en conséquence parle de Dieu le Père, mais aussi de Dieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit. La révélation chrétienne connaît le Dieu miséricordieux non seulement « comme Père » mais aussi « comme Fils » et « comme Saint-Esprit ». C’est un dogme que toutes les opérations ad extra appartiennent en commun aux trois Personnes [30]. Par la formulation du thème, la révélation du Dieu miséricordieux peut être réduite à « Dieu le Père » et puis simplement à « Père ». Réduire ainsi la révélation chrétienne de la Sainte Trinité à une « Divinité-Père » serait du modalisme [31].
2. — La deuxième affirmation va dans le même sens. Jésus-Christ a-t-il vraiment « en lui-même » rendu immédiatement visible à nos yeux le Dieu riche en miséricorde, et purement et simplement « comme Père » ?
L’idée que Dieu nous est apparu visiblement en Jésus-Christ revient tout au long de l’Évangile de saint Jean. Mais il s’agit avant tout du Fils de Dieu incarné, en qui nous contemplons la « gloire de Dieu ». Par ces affirmations, saint Jean l’évangéliste témoigne de la divinité de Jésus-Christ. Dès le prologue de son Évangile il en indique le fondement : le Verbe qui est Dieu « s’est fait chair et il a habité parmi nous. Et nous avons vu sa gloire, gloire du Fils unique venu du Père, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 1.14). Dans la foi, Nous contemplons donc immédiatement la gloire divine du « Fils unique du Père », et non le Père. C’est aussi ce que dit saint Jean au début de sa première épître :
Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, du Verbe de vie – car la vie a été manifestée, et nous l’avons vue, et nous lui rendons témoignage, et nous vous l’annonçons [1 Jn 1, 1].
Cela ne vaut que pour le Fils, non pour le Père.
C’est le Logos, le Fils éternel, qui s’est fait chair pour nous et a habité parmi nous comme homme, et non le Père. C’est le Fils de Dieu fait homme qui a offert pour nous le sacrifice rédempteur sur la croix, non le Père. Le sacrifice de la rédemption n’est pas seulement la révélation de l’amour du Père, mais aussi l’œuvre du Fils qui l’a offert en vertu de sa propre puissance divine et de son amour.
3. — Est-ce qu’en disant « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9), le Christ n’a fait que révéler le mystère « de Dieu comme Père » et de son amour ?
Cette parole majestueuse de Jésus affirme tout d’abord à Philippe que celui qui lui parle, est Dieu lui-même, comme le Père, et de ce fait, il incarne devant les disciples, comme Fils, la substance du Père. Elle affirme aussi que la connaissance du Père suit nécessairement celle de Jésus-Christ. Elle affirme l’unité de substance du Père et du Fils (voir Jn 10, 30). Ce n’est pas une déclaration de modalisme. Le Fils n’est pas seulement le révélateur ou le médium de la « révélation du mystère du Père et de son amour ». Le Fils est Dieu lui-même et il se révèle lui-même par sa parole et par ses œuvres comme le Fils consubstantiel du Père. Le Christ explique lui-même à l’apôtre Philippe comment il faut entendre le rapport du Père et du Fils : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? » (Jn 14, 10.)
Il reste une question. Comment se présente l’œuvre de la rédemption historique du Christ si celle-ci est, d’entrée de jeu, déterminée par la conception spéciale du pape sur la révélation, et par le thème et le point principal de l’encyclique ? Comment se présente cette œuvre de la rédemption si la « vérité sur l’homme » n’est « annoncée » à l’homme que dans et par le Christ, et uniquement par le biais de la révélation de Dieu comme Père et de son amour miséricordieux ?
La réponse se trouve dans l’encyclique Dives in misericordia.
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Excursus
La forme artistique et la composition
de l’encyclique
Dives in misericordia forme un tout magistralement composé. Il faut, pour l’interprétation du texte, être attentif à cet aspect rédactionnel, afin de saisir clairement l’intention de l’auteur. Cela vaut pour la totalité de l’encyclique, mais il nous suffira, ici, de l’illustrer par deux exemples. Le premier se trouve dans le premier paragraphe de l’encyclique, que nous reproduisons ici en omettant quelques passages non essentiels (voir DiM 1, 1) :
C’est Dieu lui-même, riche en miséricorde (Ep. 2, 4), que Jésus-Christ nous a révélé comme Père ; et mieux encore, c’est lui que son Fils, en lui-même, nous a montré et fait connaître (voir Jn 1, 18 ; He 1, 1-2). Mémorable, à cet égard, est le moment où Philippe, s’adressant au Christ, lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit » ; et Jésus lui répondit : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 8 sq.). Ces paroles furent prononcées à la fin du repas pascal, que suivirent les événements des saints jours qui devaient confirmer une fois pour toutes que « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ » (Ep 2, 4 sq.).
La formulation artistique si riche en références bibliques a déjà été évoquée dans l’analyse du thème. Il reste à analyser la finesse de composition avec l’emploi de textes bibliques.
Le titre de l’encyclique, avec son renvoi à l’épître aux Éphésiens (2, 4) amène le lecteur à s’interroger sur le sens que donne saint Paul à cette expression dans le contexte de son épître. L’apôtre décrit (Ep 2, 1-9) l’ancien mode de vie des païens et des judéo-chrétiens lorsqu’ils étaient encore sous l’influence de Satan et « par nature fils de colère » (Ep 2, 1-3). C’est alors que la miséricorde et l’amour de Dieu opérèrent la transformation (voir Ep 2, 4). Cette transformation, chez saint Paul, est la rédemption comme passage de la mort du péché à la vie. Elle a eu lieu avec et dans le Christ, par grâce, et moyennant la foi (Ep 2, 8) [32].
Le fait d’ouvrir son encyclique avec la citation de l’épître aux Éphésiens (2, 4) ne signifie pas que Jean-Paul II songe à prendre pour thème de son encyclique l’enseignement de l’Apôtre sur la rédemption. Si tel était le cas, il ne pourrait être question pour le pape de continuer à enseigner dans Dives in misericordia la théorie de la rédemption universelle qu’il avait développée naguère dans Redemptor hominis.
La composition du texte – si adroitement mise au point – a la structure que voici : L’encyclique débute avec l’expression Dives in misericordia Deus, empruntée à l’épître aux Éphésiens (2, 4), mais elle quitte ensuite la citation – du reste non littérale (inversion de Deus) – en insérant le thème et les points principaux de l’encyclique, avant de revenir à la citation à la fin du paragraphe et de la continuer jusqu’à la fin de la phrase.
Un regard suffit pour se rendre compte que cette citation de l’épître aux Éphésiens ne fournit que le cadre pour la formulation du thème et des points principaux. Ce n’est pas elle qui a de l’importance, mais l’insertion. L’ouverture par cette citation (Ep 2, 4) n’est qu’un moyen de donner à l’encyclique un titre impressionnant. Aussi cette citation ne reçoit-elle pas de commentaire exégétique. Elle sert uniquement de point de départ pour la formulation du thème dans le sens de l’idée que le pape se fait de la révélation. Par ce moyen, sa thèse de la rédemption universelle se trouve placée comme programme dès l’en-tête de l’encyclique.
Quand le pape revient finalement au texte scripturaire (Ep 2, 4 sq.) pour citer cette fois (presque) toute la phrase, ce n’est pas en relation avec ce dont saint Paul parle dans son épître, mais en se référant aux « événements des saints jours » qui suivirent le repas pascal, événements
qui devaient confirmer une fois pour toutes que « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ » (Ep 2, 4 sq.).
Or « les événements de ces saints jours », dans cette encyclique, ne sont pas interprétés dans le sens de l’enseignement de saint Paul sur la rédemption, mais selon l’idée que le pape se fait de la révélation, à savoir la rédemption universelle (voir DiM 7-8). L’encyclique ne parle nulle part, comme saint Paul, des hommes qui « par nature sont fils de colère » (voir Ep 2, 1-3) et qui d’abord doivent être sauvés de cet état. Elle ne parle au contraire que de l’homme « dans la pleine dignité de sa nature ». Ce passage scripturaire (Ep 2, 4 sq.) ne fait que fournir le titre. Pour la vraie signification de l’encyclique, il n’a aucune importance. Il s’avère en fait une pure tournure de style artistique [33].
(à suivre)
[1] — Fraternité Sacerdotale Saint-Pie x, De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse, § 4, Lettre à nos frères prêtres (2245 avenue des Platanes - 31380 Gragnague), hors-série numéro 3. Prix : 5 e.
[2] — Voir en particulier Le Sel de la terre 5, p. 191-193, et nº 46, p. 200.
[3] — Au passage, signalons de surcroît que, contrairement à ce qu’affirment certains sédévacantistes, l’hérésie d’un pape n’entraîne pas automatiquement la perte du souverain pontificat. Du moins, telle n’est pas l’opinion commune des théologiens (il s’agit d’une question libre sur laquelle diverses opinions ont cours depuis plusieurs siècles, sans que l’Église ait jamais tranché). Voir le « Petit catéchisme sur le sédévacantisme », dans Le Sel de la terre 36, p. 113-117.
[4] — Nous remercions M. l’abbé Paul Schoonbroot de l’aide apportée pour cette traduction. Le titre exact de l’original allemand est : Der theologische Weg Johannes Pauls II. zum Weltgebetstag der Religionen in Assisi ; II, Die “trinitarische Trilogie” : Redemptor hominis, Dives in misericordia, Dominum et vivificantem. [L’itinéraire théologique de Jean-Paul II vers la journée d’Assise ; vol. II, La « trilogie trinitaire » : Redemptor hominis, Dives in misericordia, Dominum et vivificantem.]
[5] — Cette insinuation malveillante est émise par le directeur de la Revue thomiste, le père Bonino O.P., dans La Nef 141 (septembre 2003), p. 22. Mais ce genre de procès d’intention est un poncif des milieux ralliés à Vatican II. Pour d’autres exemples, voir Le Sel de la terre 45, p. 11-12.
* — Cette préface a été rédigée en 1993. On sait que, depuis lors, une troisième réunion des religions à Assise a eu lieu le 24 juillet 2002 (voir Le Sel de la terre 40, p. 181-194), et que, le 14 mai 1999, Jean-Paul II est allé jusqu’à baiser publiquement le Coran. (NDLR.)
[6] — ORLF 2241 du 8 décembre 1992, p. 1.
[7] — Voir ORLF 2246 du 12 janvier 1993 ; Deutsche Tagespost du 12 janvier 1993 ; Lucio Brunelli dans Trente Jours de janvier 1993, etc.
[8] — Johannes Dörmann, Die eine Wahrheit und die vielen Religionen [L’unique vérité et les multiples religions] ; Assisi : Anfang einer neuen Zeit [Assise, début d’un nouvel âge]. Et aussi les parties précédentes de cette étude : I [L’étrange Théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise, Broût-Vernet, Fideliter, 1992] et II, 1 [La Théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise, vol. II, La « trilogie trinitaire », t. 1, Redemptor hominis, Versailles, Courrier de Rome, 1995].
[9] — ORLF 2230 du 22 septembre 1992.
[10] — ORLF 2230 du 22 septembre 1992, p. 8.
[11] — Redemptoris missio (DC 2021, 3 février 1991, p. 163), citant l’allocution adressée aux cardinaux le 22 décembre 1986.
[12] — ORLF 2229 du 15 septembre 1992.
[13] — On trouve déjà cette idée dans l’ouvrage du cardinal Wojtyla, Le Signe de contradiction (traduction française, Communio-Fayard, 1979, p. 31). Voir notre tome I, p. 64-77.
[14] — ORLF du 9 mars 1993. Il aurait évidemment été possible de continuer en anglais et d’invoquer dans un sens chrétien le nom de Dieu [God], à propos des événements effrayants qui se passent au Soudan. – Le pape dit dans son allocution aux dirigeants des communautés des différentes religions, à Karthoum, le 10 février 1993 : « Ici, au Soudan, je ne peux faire autrement que de souligner encore une fois la haute considération de l’Église catholique à l’égard des fidèles de l’Islam. » (ORLF 9 mars 1993.) – Or on apprend par ailleurs que, depuis mai 1983, plus d’un million trois cent mille Sud-Soudanais ont été tués. (Voir Die katholischen Missionen [Les Missions catholiques], Aix-la-Chapelle, mai-juin 1994, p. 77.)
[15] — Voir tome II/1, p. 46-47.
[16] — Mgr Karl Lehmann, évêque de Mayence et président de la Conférence épiscopale allemande est aujourd’hui cardinal. (NDLR.)
[17] — Der bedrohte Mensch und die Kraft des Erbarmens. Die Enzyklika über das Erbarmen Gottes Papst Johannes Pauls II. [L’homme menacé et la puissance de la miséricorde. L’encyclique de Jean-Paul II au sujet de la miséricorde divine]. Traduction allemande de l’encyclique et commentaire par Karl Lehmann (Fribourg-Bâle-Vienne, 1981).
[18] — Tome I, p. 63-118 ; voir aussi tome II/1, p. 15-43.
[19] — Le texte latin officiel n’a pas de titres spéciaux pour les chapitres et articles. Les titres des chapitres et articles de la version française ne sont que partiellement repris. Les titres des différents paragraphes dans la partie théologique principale (I-V) ont été ajoutés.
[20] — Karl Lehmann, ibid., p. 108.
[21] — Johannes Dörmann « Mission und Heilsangebot » [Mission et offre du salut], dans : Adolf Exeler, Fragen der Kirche heute [Questions de l’Église actuellement], Würzburg, 1971, p. 229-236.
[22] — Johannes Dörmann « Die universale Mission der Kirche vor der Herausforderung der einheimischen Kulturen » [La mission universelle de l’Église face au défi des cultures locales], dans: Johannes Dörmann, Weltmission in der Weltkrise [Mission mondiale dans une crise mondiale], Saint Augustin, 1978, p. 5-20.
[23] — Johannes Dörmann, « Theologie der Mission ? » [Théologie de la mission ?] Dans : Theologie und Glaube [Théologie et foi], Paderborn, 1973, p. 342-361) ; du même auteur : série d’articles « Kirchliche Basisgemeinden » [Les communautés de base dans l’Église], dans : Der Fels [le Roc], Regensburg, 1984, nº 2-6.
[24] — Karl Lehmann, ibid., p. 112.
[25] — Osservatore Romano, éd. allemande CXXX (1980) du 3 décembre 1980 (n° 280, p. 5 et 8).
[26] — Cette notion de « double révélation » (révélation a priori et révélation a posteriori) a été expliquée par Dörmann dans son premier volume. Elle est capitale pour bien comprendre son analyse de la pensée de Jean-Paul II. La première révélation (révélation a priori) consisterait dans l’union effective du Christ à tout homme. Dieu se révèle ainsi dans la nature même de l’homme. Mais pour en prendre conscience, l’homme a besoin d’une deuxième révélation (la révélation a posteriori) qui est la révélation historique de Jésus-Christ. L’incarnation, la passion et la résurrection sont des moyens d’interpréter l’existence humaine ; ils font comprendre à l’homme sa nature profonde et l’aident à découvrir son « mystère ». L’encyclique Redemptor hominis était consacrée à la révélation première (a priori) ; l’encyclique Dives in misericordia, dont le professeur Dörmann commence ici l’analyse, vient exposer la seconde (révélation a posteriori, ou révélation historique). (NDLR.)
[27] — Voir tome I, p. 98-151 ; tome II/1, p. 27-43.
[28] — Ibid.
[29] — Voir : cardinal Wojtyla, Le Signe de contradiction, Paris, Communio-Fayard, 1979, p. 135 et sq.
[30] — Ludwig Ott, Précis de Théologie dogmatique, Mulhouse, Salvator, 1955, p. 110.
[31] — Modalisme : hérésie selon laquelle les trois Personnes de la Sainte Trinité ne seraient pas réellement distinctes, mais correspondraient seulement à trois modes différents de manifestation de Dieu aux hommes.
[32] — Voir Hans Conzelmann, Der Brief an die Epheser [L’Épître aux Éphésiens], Göttingen, 1968, NTD VIII, p. 64 et sq.
[33] — Voir, sur le même sujet, vol. II/1, p. 62-66.

