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La leçon politique et la valeur philosophique des Fables de La Fontaine (I)

 

par Joseph Lagneau

 

 

 

« VADE ad formicam, o piger, et considera vias ejus, et disce sapientiam : quæ cum non habeat ducem nec præceptorem nec principem, parat in æstate cibum sibi, et congregat in messe quod comedat. » « Va vers la fourmi, ô paresseux, et considère sa conduite, et apprends la sagesse : elle qui n’a ni chef, ni maître, ni prince, durant l’été elle assure sa provende, et amasse, au temps de la moisson, sa nourriture. »

Cette recommandation, ce n’est pas la prudente fourmi qui l’adresse à l’insouciante cigale, c’est la Sagesse qui la formule dans le livre des Proverbes [1] à l’intention de son fils appelé à « observer le conseil et la prudence sans les quitter des yeux » puisqu’ils « seront la vie de son âme [2] »

Reprenant donc à son compte une tradition millénaire fondée sur le prestige des paraboles et des proverbes, s’inspirant des apologues [3] du fabuliste grec Ésope [4] et du poète latin Phèdre, en y ajoutant « nouveauté et gaieté » (Préface), Jean de La Fontaine publie en 1678 deux recueils de Fables choisies, mises en vers, le premier (déjà édité en 1668) dédié au Dauphin, le fils de Louis XIV, comprenant les livres I à VI, et le second [5], comprenant les livres VII à XI, dédié à Madame de Montespan, auxquels s’ajoutera en 1694 un dernier volume, notre livre XII dédié au Duc de Bourgogne. Résolu à répandre dans son ouvrage « les semences de la vertu [6], » le fabuliste du XVIIe siècle, dénonçant à l’avance les sophismes de J. J. Rousseau [7], justifie lui-même son projet éducatif et son dessein politique :

« On ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu ; plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien et au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces Fables ? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans un pays sans considérer comment il en sortirait, que cela le fit périr, lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fond d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le Renard en sortit s’étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d’une échelle ; au contraire, le Bouc y demeura pour n’avoir pas eu autant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin [8]. »

Considérées comme « un miracle de culture » (Gide), les Fables constituent aujourd’hui encore une intarissable fontaine politique ,selon l’heureuse formule de Mr. P. Boutang [9] ; c’est donc à cette source que nous

essaierons de puiser en montrant comment, à une époque où la théorie des animaux-machines de Descartes commençait à se répandre, notre « Homère français » persistait avec allégresse à former le jugement prudentiel de ces « animaux politiques » que sont les hommes, fidèle en cela à la tradition aristotélico-thomiste [10]. Plutôt que de déterminer rationnellement un nouvel ordre des fins, le sage La Fontaine, au soir du Grand Siècle, préférait raisonnablement s’intéresser au choix des moyens : c’est donc bien à une leçon de sagesse politique que nous convie le banquet des 236 fables [11].

 

 

I — Du droit du plus fort à la force du plus droit.

 

Autorisé à jouer sur la diversité des possibilités et sur la souplesse des solutions que lui confère le genre littéraire choisi, l’auteur des Fables respecte l’ambivalence propre à la fable antique. Fin psychologue, bon connaisseur de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin (notamment le traité des passions et celui des vertus) qu’il eut tout loisir de « fréquenter » pendant son court « séjour » à l’Oratoire [12], La Fontaine nous indique lui-même son noble dessein :

« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes » (Prol.) ;

« J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau. » (II, 1)

Dès lors, si l’analogie fondée sur le bestiaire lui sert parfois, et même souvent, à ravaler l’homme au niveau de l’animal, la même analogie lui permet aussi d’élever l’animalité au niveau de l’humanité (ou de l’humanitude, comme diraient les sociologues contemporains). Cette métamorphose étayée sur un art de l’euphémisme et de la litote [13] doit, in fine, favoriser la juste compréhension de notre nature humaine, composé substantiel, et de la définition spécifique de l’homme « animal raisonnable ». Essayons de vérifier ces données à travers les trois cellules naturelles que sont la famille (a), le métier (b) et la cité (c).

 

a) La famille

 

La Fontaine qui, en raison de ses fonctions, [14], connaît « son droit » même s’il s’en défie [15], s’intéresse aux trois faits d’origine de toute société domestique : mariage, paternité, domination [16]. Même si certaines fables insistent sur la difficulté de contrats matrimoniaux « réussis », l’insouciant La Fontaine reconnaît « le doux charme attaché aux premiers serments » (IX, 2). Au « mal marié » (VII, 2), discret écho du poète qui eut toujours du mal à prendre au sérieux les choses les plus graves :

« J’ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent :

Cependant des humains presque les quatre parts

S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;

Les quatre parts aussi des humains se repentent… »,

répond la fable aux douces confidences, Les deux pigeons (IX, 2). Le poète y termine son récit en célébrant, à sa manière, la communauté de sentiments qui doit régner au sein de la société conjugale. Puisqu’en ce domaine, « c’est le cœur qui fait tout » (v. 83), s’écrie l’auteur lyrique du conte Philémon et Baucis, la vie commune doit correspondre à un voyage de noces perpétuel :

« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines ;

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste [17]… »

 

Quant à l’éducation, si les parents trouvent en vertu de « la commune loi », leur semblable « beau, bien fait, et sur tout aimable » (V, 18) — d’où la tragique fin des petits du hibou jugés par l’aigle « petits monstres fort hideux [18]. » — la famille doit assurer aux enfants une éducation où la vertu devienne une seconde nature, grâce au joyau des bonnes habitudes et au « trésor » qu’est « le travail » :

« On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :

Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :

Faute de cultiver la nature et ses dons,

O combien de Césars deviendront Laridons. ! » (VIII, 24)

Si la jeune fille ne doit pas « faire la difficile » au moment de son établissement (« On hasarde de perdre en voulant trop gagner ! » VII, 4), le père ne doit pas non plus prendre ses désirs pour des réalités [19] ni le fils les réalités pour ses désirs [20].

 

b) Le métier

 

Entre famille et métier, La Fontaine s’est aussi intéressé aux biens et à la propriété. Alors que Le chat, la belette et le petit lapin (VII, 15) nous offre tout un traité sur le droit de propriété — « la dame au nez pointu » estimant que « la terre était au premier occupant » tandis que Janot Lapin « allégua la coutume et l’usage » — il est une constante qui traverse les fables relatives aux activités « professionnelles » : la méfiance à l’égard de l’argent. Sans doute faut-il voir ici une des raisons principales de l’hostilité du fabuliste à l’égard des relations juridiques qui « sont toutes plus ou moins des relations d’argent [21]». Tout s’achète et tout se paie : la famille, les biens, les contrats, rien qui ne se monnaie :

« Procès, négoce, hymen ou bâtiment

L’argent surtout est chose nécessaire [22]. »

De plus, si l’argent ne fait pas le bonheur — le savetier en sait quelque chose ! — c’est, aux yeux de l’artiste La Fontaine, pour une raison fondamentale : la fortune, « cette déesse bizarre » (VII, 11), liée aux aléas du temps, constitue un bien éphémère. La prendre pour but, c’est se tromper de fin comme le comprirent après coup (selon un raisonnement a posteriori cher à l’auteur) « les bourgeois » qui, sollicités par quelque esprit, avaient formulé des « souhaits de richesse » (VII, 5) et « perdu en chimères / le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires » : Résultat :

« Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune ! »

Jouant sur l’ambiguïté du mot fortune (richesse et hasard), le fabuliste, si favorable au bonheur que procurent les arts et les métiers, se montre réservé vis-à-vis des trafiquants et des aventuriers. Il vitupère contre l’ingratitude et l’injustice des hommes envers la fortune (VII, 13),

« Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la fortune,

On a toujours raison, le destin toujours tort »,

et, à l’homme qui court après la fortune, préfère celui qui l’attend dans son lit (VII, 11), « Heureux qui vit chez soi, / de régler ses désirs faisant tout son emploi [23] », « sachant que l’usage seulement fait la possession » (IV, 20) et que « chacun à son métier doit toujours s’attacher » (V, 8).


c) La cité

 

A cette sagesse de la vie, sorte de prudence domestique, le sage La Fontaine n’oublie pas d’ajouter la sagesse du pays, forme de prudence de gouvernement. Méfiant à l’égard de toute forme de relation fondée sur la notion de contrat, comme si La Fontaine, persuadé du caractère naturel de la politique, dénonçait à l’avance toute espèce de contrat social — « le simple sens commun nous tiendrait lieu de code » (I, 21) répète-t-il volontiers —, le fabuliste s’attaque aussi aux maux engendrés par les « singes de cour » (Du Bellay). Les courtisans, « peuple caméléon, peuple singe du maître » (in Les obsèques de la lionne, VIII, 14), n’obtiennent pas grâce aux yeux de l’aimable La Fontaine. Tout au plus peut-on les tolérer à condition de restaurer chez eux le sens de l’honneur :

« Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :

Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire.

Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. » (VIII, 3)

En ce sens, la critique des comédiens de cour que sont les courtisans tels que les décrit Saint-Simon « experts en hypocrisie », n’exclut pas chez le fidèle ami de Fouquet une vision plus positive de la Cour du Roi foyer de civilisation où les courtisans sont maîtres ès-courtoisie [24].

L’honneur vertueux, tel est bien, en effet, le mobile, le principe aurait dit Montesquieu, qui peut restituer aux rapports politiques toute leur noblesse. Pour que la prudence ne dégénère en ruse à la manière des astuces du renard ou pour que la force ne se transforme en droit selon les procédés du lion, il importe que les vertus morales finalisent l’intelligence des moyens. Telle est la leçon sociale à nous tous fournie par l’admirable fable Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat (XII, 15),

« La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue

Vivaient ensemble unis : douce société »,

où les vertus cardinales de prudence et de courage assurent l’idéal de toute société politique en rendant possibles le bien-vivre et la sécurité :

« Ainsi chacun en son endroit

S’entremet, agit et travaille.

A qui donner le prix ? Au cœur si l’on m’en croit. »

 

N’était-ce pas déjà la même leçon, fruit de l’expérience, que, dans le premier recueil, l’alouette illustrait en défendant ses petits contre le maître d’un champ (IV, 22) ou que l’hirondelle voulait inculquer aux petits oiseaux (I, 8) :

« Une hirondelle en ses voyages

Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu. »

S’il est des fourbes et des ambitieux que le plus souvent les morales ajoutées aux narrations permettent de démasquer [25], il est aussi, dans « cette ample comédie aux cent actes divers », des justes et des courageux et même des tempérants comme « ce roi indulgent » qui se montrera supérieur au « sot fauconnier » (in Le milan, le roi et le chasseur, XII, 12) :

« Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois

Le soient aussi : c’est l’indulgence

Qui fait le plus beau de leurs droits,

Non les douceurs de la vengeance. » (cf. VIII, 20)

A côté de la loi de la jungle où « la raison du plus fort est toujours la meilleure » existe également, dans ce merveilleux fablier, la loi de l’amitié car « il se faut entr’aider, c’est la loi de nature » (in L’âne et le chien, VIII, 17) à l’image de la réciprocité des services rendus entre le rat et le lion, la colombe et la fourmi (II, 11-12). Enfin, quand « nécessité fait loi », le débonnaire La Fontaine sait que les alliances — non les contrats ! — constituent une arme de guerre à condition qu’elles soient enracinées sur une légitime confiance [26].

En effet, en considérant ces ultimes observations relatives aux relations internationales, on s’aperçoit que le pacifique La Fontaine n’est pas un pacifiste. Chez lui, la tranquillité du tempérament n’ôte pas la lucidité du jugement. Pour lui, la paix n’est pas une promesse [27], elle est une conquête. Celle conclue entre les loups et les brebis (III, 13) l’oblige à ce constat :

« Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne en soi,

J’en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ? »

Les pigeons veulent-ils apaiser la querelle des vautours (VII, 7) ? Gare aux généreux et vivent les prudents…

« Tenez toujours divisés les méchants ;

La sûreté du reste de la terre

Dépend de là : Semez entre eux la guerre

Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant ; je me tais »,

à moins que l’ennemi, plus fort et vraiment insatiable (tel le Lion de la fable I, livre XI), ne soit maintenu à distance par une alliance salvatrice :

« Il faut de celui-ci conserver l’amitié

Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami

Si vous voulez le laisser croître. »

A l’inverse, le fabuliste loue la sagesse du vieux rat face aux astuces du chat (III, 18) :

« J’approuve sa prudence :

Il était expérimenté

Et savait que la méfiance

Est mère de la sûreté. »

Alors seulement, la paix, résultat de l’ordre, voulue par la force du plus juste, « nous rendra tout entiers aux beaux-arts » (VII, 17). Aux promesses faciles, le sage La Fontaine préférait les conquêtes difficiles : « ta kala kalepa » disait la sagesse antique, les belles choses sont difficiles.

 

(à suivre)






[1]— Les Prov 6/6.

[2]— Ibid.

[3]— « L’apologue, commente La Fontaine, dans la Préface des Fables, est composé de deux parties, dont on peut appeler l’une le corps et l’autre l’âme. Le corps est la fable ; l’âme, la moralité. »

[4]— Cf. Voltaire in Dictionnaire philosophique, note 139 : « Les fables attribuées à Ésope sont toutes des emblèmes, des instructions aux faibles, pour se garantir des forts autant qu’ils le peuvent. Toutes les nations un peu savantes les ont adoptées. La Fontaine est celui qui les a traitées avec le plus d’agrément : il y en a environ quatre-vingts qui sont des chefs-d’œuvre de naïveté, de grâce, de finesse, quelquefois même de poésie ; c’est encore un des avantages du siècle de Louis XIV d’avoir produit un La Fontaine. Il a trouvé si bien le secret de se faire lire sans presque le chercher qu’il a eu en France plus de réputation que l’inventeur même. »

[5]— Dans ce second recueil, souvent moins vulgarisé, La Fontaine nous indique dans son Avertissement avoir voulu donner « un air et un tour un peu différent… en étendant davantage les circonstances des récits (…) et en tâchant de mettre toute la diversité dont il était capable », lui qui affirmait : « Diversité, c’est ma devise ». D’où l’intérêt des fables de ce recueil dans la mesure où saint Thomas, après Aristote et Cicéron, intègre les différentes circonstances dans l’élaboration du jugement moral : quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando (S. Th., I-II, q. 7, a. 3), c’est-à-dire qui, quoi, où, avec quels instruments, pourquoi, comment, quand.

[6]— Dédicace à Monseigneur le Dauphin.

[7]— On sait que J.J. Rousseau soustraira au jeune Émile la lecture des Fables de La Fontaine, y décelant « une école de mauvaises mœurs ». Il est vrai qu’à la peinture — objet d’enseignement et donc d’analyse — de certaines fautes contre la vérité, dans les Fables, le subversif Jean-Jacques préférera l’évocation — objet d’éducation et donc d’imitation — de fautes contre la morale, dans la Nouvelle Héloïse et la cohorte des nouveaux romans qui, bientôt, s’en inspireront.

[8]— Et, poursuit Jean de La Fontaine, l’anti-Jean-Jacques : « Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d’impression sur cet enfant. Ne s’arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l’autre à la petitesse de son esprit ? Il ne faut pas alléguer que les pensées de l’enfance sont d’elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu’en apparence, car dans le fond elles portent un sens très solide. Et comme, par la définition du point, de la ligne, de la surface, et par d’autres principes très familiers, nous parvenions à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l’on peut tirer de ces Fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable de grandes choses ». Puis, fin 1693, au moment où, âgé de 72 ans, La Fontaine a abjuré ses erreurs passées et désavoué ses Contes, il ajoutera à l’adresse du Duc de Bourgogne en guise de préface au livre XII : « Les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m’étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu’on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d’armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu’au mérite des actions. »

[9]— Mr. P. Boutang est l’auteur d’un très érudit La Fontaine politique, Paris, Albin Michel, 1981, précédé d’une lettre-préface de Ch. Maurras rédigée en 1951 après lecture d’articles de P.B. annonçant l’ouvrage de 1981. Signalons également, pour une meilleure pédagogie des Fables qui « amusent l’enfant, intéressent et instruisent l’homme fait, et même le vieillard », l’excellente mais ancienne édition des Fables « classées par ordre de difficulté », par A. Gazier, A. Colin, Paris, 1938 qui en était déjà à sa 48ième édition.

[10]— Cf. à ce sujet le texte fondamental d’Aristote (in Politique, I, 2, commenté par saint Thomas, l. 1, n° 36 et 37) : « Mais que l’homme soit un animal politique à un plus haut degré qu’une abeille quelconque (pour cet exemple, cf. Aristote, Métaphysique, A, 1980, b 21) ou tout autre animal vivant à l’état grégaire, cela est évident. La nature, en effet, selon nous, ne fait rien en vain ; et l’homme, seul de tous les animaux, possède la parole. Or, tandis que la voix ne sert qu’à indiquer la joie et la peine [et saint Thomas, toujours précis, d’indiquer : “sicut leo per rugitum et canis per latratum” – “comme le lion par le rugissement et le chien par l’aboiement”] et appartient pour ce motif aux autres animaux également (car leur nature va jusqu’à éprouver des sensations de plaisir et de douleur et à se les signifier les uns aux autres), le discours [sermo] sert à expliquer l’utile et le nuisible, et, par suite aussi, le juste et l’injuste : car c’est le caractère propre de l’homme par rapport aux autres animaux, d’être le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité. »

[11]— 236 fables, si l’on retranche, avec MM. Fragonard (1989, in éd. des Presse Pocket), les cinq contes parus en 1685 et joints au dernier livre des Fables  Pour nos travaux, nous utilisons l’édition critique des Fables dans l’édition établie par Georges Couton in Classiques Garnier, Bordas, Paris, 1990. Malgré quelques fautes « contre la langue et la correction du style », Boileau devait rendre justice au mérite singulier du bonhomme (c’est ainsi qu’il l’appelait) et être enchanté avec tout le public du style de ces bonnes fables (d’après Voltaire in. Dict. Phil. note 139) Et l’auteur du Temple du goût d’ajouter : « C’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés ; ils sont dans la bouche de tous ceux qui ont été élevés honnêtement ; ils contribuent même à leur éducation ; ils iront à la dernière postérité ; ils conviennent à tous les hommes et à tous les âges. »

[12]— D’après Mr. P. Boutang, op. cit., pp. 87 et 291.

[13]— Donnons, à titre d’exemples, quelques expressions caractéristiques de ces « tours » et de ces « traits » chers à La Fontaine :

« Chez l’animal qu’on appelle Homme » (La Discorde, VI, 20) ;

« Et ne sais bête au monde pire que l’Écolier / si ce n’est le Pédant » (l’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin, IX, 5) ;

« De tous les animaux l’homme a le plus de pente / à se porter dedans les excès » (Rien de trop, IX, 11) ;

« A ces mots, l’animal pervers / (C’est le serpent que je veux dire et non l’homme : on pourrait aisément s’y tromper )» (L’Homme et la couleuvre, X, 1).

A ce sujet, cf. le maître-livre de M. Jean-Dominique Biard, Le style des fables de La Fontaine, Paris, Nizet, 1979. Le poète lui-même n’a-t-il pas formulé le secret de son art, de « cet heureux art » :

« Qui cache ce qu’il est et ressemble au hasard » (in Le songe de Vaux) ; « Loin d’épuiser une matière, / on n’en doit prendre que la fleur » (VI, Épil.) ; « En cela j’ai pour guides / Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser / Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser » (X, 14) ; « Qui pense finement et s’exprime avec grâce / Fait tout passer : car tout passe » (Contes, Le Tableau).

[14]— Licencié en droit, La Fontaine achète la charge de Maître triennal des eaux et forêts.

[15]— Dans un remarquable article (in Literature, Culture and Society of the middle ages, pp. 2599 à 2620), Mr. J. Louis Gazzaniga analyse Les fables de La Fontaine et le droit privé : « La Fontaine, écrit-il, a forcément appris le droit “sur le tas”, en jugeant, une fois par semaine, ces nombreux petits détails de toutes les procédures, de tous les artifices des argumentations. Le défilé hebdomadaire de ces “demi-bourgeois”, “demi-manants”, vilains et villageois, fermiers et laboureurs, lui a montré le monde du droit » (p. 2603) et « d’abord du droit nous apparaît le procès », ajoute-t-il.

[16]— Cf. P. Boutang, op. cit., pp. 197 à 210.

[17]— Nous voici bien loin, en effet, de ce que fut, d’après Giraudoux (in Les cinq tentations de La Fontaine, édition Grasset, 1938) et de ce point de vue-là, la vie de La Fontaine : « Il ne pouvait s’entendre avec sa femme — même s’il n’avait pas été La Fontaine — parce qu’il n’a vu le mariage que sous l’aspect que lui donnaient ses lectures et les plaisanteries de ses amis ; une jeune épouse est une future jeune veuve, une future trompeuse et une future vieille femme. Que pouvait faire Mme de La Fontaine contre un mari à idées ainsi préconçues ? Entre tous les maux, elle choisit le moindre : elle fonda un salon littéraire ! » (p. 95). Ajoutons qu’un de ses amis a dit de lui « qu’il n’avait jamais menti de sa vie » (d’après les Mémoires de Maucroix).

[18]— Quant à l’affection d’un père pour son fils, le fabuliste aura dans Jupiter et les Tonnerres (VIII, 20), ce vers laconique : « Tout père frappe à côté. »

[19]— Par exemple, devant une vocation comme celle du jeune homme pour les armes (VIII, 16), « quoi qu’on fasse,/ propos, conseil, enseignement, / rien ne change un tempérament. »

[20]— Le berger, par exemple, ayant renoncé à la douloureuse expérience de roi, avoue avec candeur : « Mais qui n’a dans la tête / un petit grain d’ambition ? » (X, 9)

[21]— M. Gazzaniga, ibid. p. 2618. A ce premier trait qui semble dominer les relations juridiques chez La Fontaine, l’auteur de l’article en ajoute un second : « Le droit doit être simple. Quelques coutumes suffisent à régler la vie en société ; les hommes savent eux-mêmes presque naturellement leurs usages. Le bon sens est la loi naturelle des hommes. »

[22]— Cité par M. Gazzaniga, ibid.

[23]— Relevons au passage la résonance fortement aristotélicienne de ces vers qui illustrent à merveille la définition du choix donnée par le Stagirite : « L’objet du choix étant, parmi les choses en notre pouvoir, un objet de désir sur lequel on a délibéré, le choix sera un désir délibératif des choses qui dépendent de nous » (Eth. Nic., III, 5, 1113 à 10). « Aussi peut-on dire indifféremment que le choix préférentiel est un intellect désirant ou un désir raisonnant, et le principe qui est de cette sorte est un homme (VI, 2, 1139 b5)… sachant que la rectitude de délibération est bonne délibération, à savoir celle qui tend à atteindre un bien (VI, 10, 1142 b20). »

[24]— Cf. à ce sujet le jugement de Jean-François Solnon in La cour de France, Fayard, Paris, 1987, p. 374 : « Autant que les manuels de civilité à la louange des grands, la critique des courtisans se répète et charrie les lieux communs. Pas plus que leurs prédécesseurs au temps des Valois, les procureurs de la cour de Versailles ne sont exempts de contradictions ou de repentirs. S’il a chargé Les obsèques de la lionne de son hostilité à « ce pays-ci », le bon La Fontaine a nuancé son jugement entre les différents recueils de ses Fables. »

Si certaines fables présentent des allusions directes aux « grands du monde » (exemple : éloge de Louis XIV, in VII, 17), le statut littéraire de notre fabuliste, quand il se fait satiriste, le conduit non pas à relever des traits personnels mais à brosser des portraits universels, à la manière de Molière.

[25]— Sans doute serait-il intéressant de montrer qu’à une époque où le Prince de Machiavel commence à faire recette en France, La Fontaine maintient le bien fondé et l’efficacité de l’exercice des vertus. Face à ces nouveaux maîtres capables de tromper le monde par une maîtrise de l’image — « ânes vêtus d’une peau de lion » (V, 21) — le fabuliste s’insurge :

« Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse ?

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu’à meilleur droit tout l’Univers abhorre,

C’est la fourbe, à mon avis » (III, 6).

Enfin, la ruse, suprême faute, est aussi dénoncée comme erreur extrême :

« La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur

Et souvent la perfidie

Retourne à son auteur » (IV, 11 ; cf. III, 3) ;

sans compter que « Jupiter n’est pas dupe » V, 1) :

« Ne point mentir, être content du sien,

C’est le plus sûr : cependant on s’occupe

A dire faux pour attraper du bien :

Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe. »

[26]— En ce sens-là, « Ne nous associons qu’avec nos égaux » (V, 2) recommande le prudent La Fontaine, toujours attaché à la proportion des relations :… « ç’eût été Lion contre Lion  ; / Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires, / L’un et l’autre s’attaquant ne font pas leurs affaires » (VII, 12), et à l’équilibre des situations (surtout pour « la mise en commun du gain et du dommage », I, 6) : « S’assure-t-on sur l’alliance / Qu’a faite la nécessité ? » (VIII, 22) ; « Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout. » (X, 10)

[27]— Ni un compromis indigne ou une capitulation honteuse, synonymes de fausses paix, fondées sur un partage momentané d’intérêts particuliers, le plus souvent pécuniaires (cf. Le chien qui porte à son cou le dîner de son maître, VIII, 7, et qui voulut avoir « part au gâteau »).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 5

p. 160-168

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