La leçon politique et la valeur philosophique des Fables de La Fontaine (I)
par Joseph Lagneau
« VADE ad formicam, o piger, et considera vias ejus, et disce sapientiam : quæ cum non habeat ducem nec præceptorem nec principem, parat in æstate cibum sibi, et congregat in messe quod comedat. » « Va vers la fourmi, ô paresseux, et considère sa conduite, et apprends la sagesse : elle qui n’a ni chef, ni maître, ni prince, durant l’été elle assure sa provende, et amasse, au temps de la moisson, sa nourriture. »
Cette recommandation, ce n’est pas la prudente fourmi qui l’adresse à l’insouciante cigale, c’est la Sagesse qui la formule dans le livre des Proverbes [1] à l’intention de son fils appelé à « observer le conseil et la prudence sans les quitter des yeux » puisqu’ils « seront la vie de son âme [2] »
Reprenant donc à son compte une tradition millénaire fondée sur le prestige des paraboles et des proverbes, s’inspirant des apologues [3] du fabuliste grec Ésope [4] et du poète latin Phèdre, en y ajoutant « nouveauté et gaieté » (Préface), Jean de La Fontaine publie en 1678 deux recueils de Fables choisies, mises en vers, le premier (déjà édité en 1668) dédié au Dauphin, le fils de Louis XIV, comprenant les livres I à VI, et le second [5], comprenant les livres VII à XI, dédié à Madame de Montespan, auxquels s’ajoutera en 1694 un dernier volume, notre livre XII dédié au Duc de Bourgogne. Résolu à répandre dans son ouvrage « les semences de la vertu [6], » le fabuliste du XVIIe siècle, dénonçant à l’avance les sophismes de J. J. Rousseau [7], justifie lui-même son projet éducatif et son dessein politique :
« On ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu ; plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien et au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces Fables ? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans un pays sans considérer comment il en sortirait, que cela le fit périr, lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fond d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le Renard en sortit s’étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d’une échelle ; au contraire, le Bouc y demeura pour n’avoir pas eu autant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin [8]. »
Considérées comme « un miracle de culture » (Gide), les Fables constituent aujourd’hui encore une intarissable fontaine politique ,selon l’heureuse formule de Mr. P. Boutang [9] ; c’est donc à cette source que nous
essaierons de puiser en montrant comment, à une époque où la théorie des animaux-machines de Descartes commençait à se répandre, notre « Homère français » persistait avec allégresse à former le jugement prudentiel de ces « animaux politiques » que sont les hommes, fidèle en cela à la tradition aristotélico-thomiste [10]. Plutôt que de déterminer rationnellement un nouvel ordre des fins, le sage La Fontaine, au soir du Grand Siècle, préférait raisonnablement s’intéresser au choix des moyens : c’est donc bien à une leçon de sagesse politique que nous convie le banquet des 236 fables [11].
I — Du droit du plus fort à la force du plus droit.
Autorisé à jouer sur la diversité des possibilités et sur la souplesse des solutions que lui confère le genre littéraire choisi, l’auteur des Fables respecte l’ambivalence propre à la fable antique. Fin psychologue, bon connaisseur de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin (notamment le traité des passions et celui des vertus) qu’il eut tout loisir de « fréquenter » pendant son court « séjour » à l’Oratoire [12], La Fontaine nous indique lui-même son noble dessein :
« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes » (Prol.) ;
« J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau. » (II, 1)
Dès lors, si l’analogie fondée sur le bestiaire lui sert parfois, et même souvent, à ravaler l’homme au niveau de l’animal, la même analogie lui permet aussi d’élever l’animalité au niveau de l’humanité (ou de l’humanitude, comme diraient les sociologues contemporains). Cette métamorphose étayée sur un art de l’euphémisme et de la litote [13] doit, in fine, favoriser la juste compréhension de notre nature humaine, composé substantiel, et de la définition spécifique de l’homme « animal raisonnable ». Essayons de vérifier ces données à travers les trois cellules naturelles que sont la famille (a), le métier (b) et la cité (c).
a) La famille
La Fontaine qui, en raison de ses fonctions, [14], connaît « son droit » même s’il s’en défie [15], s’intéresse aux trois faits d’origine de toute société domestique : mariage, paternité, domination [16]. Même si certaines fables insistent sur la difficulté de contrats matrimoniaux « réussis », l’insouciant La Fontaine reconnaît « le doux charme attaché aux premiers serments » (IX, 2). Au « mal marié » (VII, 2), discret écho du poète qui eut toujours du mal à prendre au sérieux les choses les plus graves :
« J’ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent :
Cependant des humains presque les quatre parts
S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;
Les quatre parts aussi des humains se repentent… »,
répond la fable aux douces confidences, Les deux pigeons (IX, 2). Le poète y termine son récit en célébrant, à sa manière, la communauté de sentiments qui doit régner au sein de la société conjugale. Puisqu’en ce domaine, « c’est le cœur qui fait tout » (v. 83), s’écrie l’auteur lyrique du conte Philémon et Baucis, la vie commune doit correspondre à un voyage de noces perpétuel :
« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste [17]… »
Quant à l’éducation, si les parents trouvent en vertu de « la commune loi », leur semblable « beau, bien fait, et sur tout aimable » (V, 18) — d’où la tragique fin des petits du hibou jugés par l’aigle « petits monstres fort hideux [18]. » — la famille doit assurer aux enfants une éducation où la vertu devienne une seconde nature, grâce au joyau des bonnes habitudes et au « trésor » qu’est « le travail » :
« On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
O combien de Césars deviendront Laridons. ! » (VIII, 24)
Si la jeune fille ne doit pas « faire la difficile » au moment de son établissement (« On hasarde de perdre en voulant trop gagner ! » VII, 4), le père ne doit pas non plus prendre ses désirs pour des réalités [19] ni le fils les réalités pour ses désirs [20].
b) Le métier
Entre famille et métier, La Fontaine s’est aussi intéressé aux biens et à la propriété. Alors que Le chat, la belette et le petit lapin (VII, 15) nous offre tout un traité sur le droit de propriété — « la dame au nez pointu » estimant que « la terre était au premier occupant » tandis que Janot Lapin « allégua la coutume et l’usage » — il est une constante qui traverse les fables relatives aux activités « professionnelles » : la méfiance à l’égard de l’argent. Sans doute faut-il voir ici une des raisons principales de l’hostilité du fabuliste à l’égard des relations juridiques qui « sont toutes plus ou moins des relations d’argent [21]». Tout s’achète et tout se paie : la famille, les biens, les contrats, rien qui ne se monnaie :
« Procès, négoce, hymen ou bâtiment
L’argent surtout est chose nécessaire [22]. »
De plus, si l’argent ne fait pas le bonheur — le savetier en sait quelque chose ! — c’est, aux yeux de l’artiste La Fontaine, pour une raison fondamentale : la fortune, « cette déesse bizarre » (VII, 11), liée aux aléas du temps, constitue un bien éphémère. La prendre pour but, c’est se tromper de fin comme le comprirent après coup (selon un raisonnement a posteriori cher à l’auteur) « les bourgeois » qui, sollicités par quelque esprit, avaient formulé des « souhaits de richesse » (VII, 5) et « perdu en chimères / le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires » : Résultat :
« Voilà les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune ! »
Jouant sur l’ambiguïté du mot fortune (richesse et hasard), le fabuliste, si favorable au bonheur que procurent les arts et les métiers, se montre réservé vis-à-vis des trafiquants et des aventuriers. Il vitupère contre l’ingratitude et l’injustice des hommes envers la fortune (VII, 13),
« Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la fortune,
On a toujours raison, le destin toujours tort »,
et, à l’homme qui court après la fortune, préfère celui qui l’attend dans son lit (VII, 11), « Heureux qui vit chez soi, / de régler ses désirs faisant tout son emploi [23] », « sachant que l’usage seulement fait la possession » (IV, 20) et que « chacun à son métier doit toujours s’attacher » (V, 8).
c) La cité
A cette sagesse de la vie, sorte de prudence domestique, le sage La Fontaine n’oublie pas d’ajouter la sagesse du pays, forme de prudence de gouvernement. Méfiant à l’égard de toute forme de relation fondée sur la notion de contrat, comme si La Fontaine, persuadé du caractère naturel de la politique, dénonçait à l’avance toute espèce de contrat social — « le simple sens commun nous tiendrait lieu de code » (I, 21) répète-t-il volontiers —, le fabuliste s’attaque aussi aux maux engendrés par les « singes de cour » (Du Bellay). Les courtisans, « peuple caméléon, peuple singe du maître » (in Les obsèques de la lionne, VIII, 14), n’obtiennent pas grâce aux yeux de l’aimable La Fontaine. Tout au plus peut-on les tolérer à condition de restaurer chez eux le sens de l’honneur :
« Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. » (VIII, 3)
En ce sens, la critique des comédiens de cour que sont les courtisans tels que les décrit Saint-Simon « experts en hypocrisie », n’exclut pas chez le fidèle ami de Fouquet une vision plus positive de la Cour du Roi foyer de civilisation où les courtisans sont maîtres ès-courtoisie [24].
L’honneur vertueux, tel est bien, en effet, le mobile, le principe aurait dit Montesquieu, qui peut restituer aux rapports politiques toute leur noblesse. Pour que la prudence ne dégénère en ruse à la manière des astuces du renard ou pour que la force ne se transforme en droit selon les procédés du lion, il importe que les vertus morales finalisent l’intelligence des moyens. Telle est la leçon sociale à nous tous fournie par l’admirable fable Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat (XII, 15),
