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Éditorial

La triple Révolution

 

 

La Révolution dite française

 

NOUS fêtons cette année le bicentenaire de la Terreur, apogée de la Révolution dite française [1], avec son cortège de sang et de blasphèmes. En quelques mois, la Révolution fera couler plus de sang que toutes les guerres de l’Ancien Régime [2]. Elle parviendra à interdire le culte catholique sur tout le territoire national (à l’exception de la courageuse Vendée), le faisant remplacer, jusque dans nos cathédrales par le culte de la déesse Raison. Et ne parlons pas des milliers de prêtres, de religieux et de religieuses massacrés, guillotinés ou noyés. Ces faits, à eux seuls, manifestent le caractère satanique de cette entreprise.

« Il y a dans la Révolution un mystère, un mystère d’iniquité que les révolutionnaires ne peuvent pas comprendre, parce que la foi seule peut en donner la clef et qu’ils n’ont pas la foi. Pour comprendre la Révolution, il faut remonter jusqu’au père de toutes les révoltes, qui le premier a osé dire, et ose répéter jusqu’à la fin des siècles : Non serviam, je n’obéirai pas. Oui, Satan est le père de la Révolution. La Révolution est son œuvre, commencée dans le ciel et se perpétuant d’âge en âge [3]. »

Que Satan soit à l’origine de la Révolution, cela se comprend très bien à la lumière des principes de saint Thomas sur la nature de la Contre-Église [4]. Mais comment le démon s’y est-il pris pour déclencher cette formidable entreprise de démolition des institutions chrétiennes qui continue de se poursuivre depuis deux cents ans ? Tout simplement, il a suggéré aux hommes de bouleverser le fondement de l’ordre social et politique. Au lieu d’être fondée sur le Décalogue, la société sera désormais fondée sur les Droits de l’homme (sans Dieu).

« Je ne suis pas ce que l’on croit. Beaucoup parlent de moi et bien peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme… ni l’émeute… ni le changement de la monarchie en république, ni la substitution d’une dynastie à une autre, ni le trouble momentané de l’ordre public. Je ne suis ni les hurlements des jacobins, ni les fureurs de la Montagne, ni le combat des barricades, ni le pillage, ni l’incendie, ni la loi agraire, ni la guillotine, ni sles noyades. Je ne suis ni Marat, ni Robespierre, ni Babœuf, ni Massini, ni Kossuth, [ni Staline, ni Hitler, ni Mao]. Ces hommes sont mes fils, ils ne sont pas moi. Ces choses sont mes œuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers, et moi, je suis un état permanent. « Je suis la haine de tout ordre que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et Dieu tout ensemble. Je suis la proclamation des droits de l’homme sans souci des droits de Dieu. Je suis la fondation de l’état religieux et social sur la volonté de l’homme au lieu de la volonté de Dieu. Je suis Dieu détrôné et l’homme à sa place (l’homme devenant à lui-même sa fin). Voilà pourquoi je m’appelle Révolution, c’est-à-dire renversement [5]. »

La Révolution, c’est d’abord un retournement dans l’ordre de la philosophie politique : on change le principe. Les lois ne chercheront plus à se référer à la Loi éternelle, par l’intermédiaire de la Loi naturelle et de la Loi divine positive, mais elles se référeront à la « volonté générale » de l’homme. « Parvus error in principio, magnus in fine » dit l’adage scolastique, une petite erreur dans le principe a de graves conséquences Ce seul changement de référence – l’homme à la place de Dieu comme fondement de l’ordre social – suffit à expliquer tous les autres bouleversements de la Révolution.

 

La révolution kantienne

 

Ce que les jacobins de 1789 réalisèrent dans l’ordre de la politique – science suprême dans l’ordre pratique – Emmanuel Kant le réalisa dans l’ordre de la métaphysique – science suprême dans l’ordre spéculatif. Il s’en explique lui-même longuement dans sa préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure [6]. Après avoir montré à sa manière comment les mathématiques et la physique réussirent à se constituer comme science grâce à une « révolution » opérée dans leur méthode, il propose de faire de même en métaphysique :

« C’est dans cette tentative de changer la méthode suivie jusqu’ici en métaphysique et d’opérer ainsi en elle une révolution totale, suivant l’exemple des géomètres et des physiciens, que consiste l’œuvre de cette Critique de la raison pure spéculative [7]. » En quoi consiste ce changement de méthode proposé ? Kant s’en explique dans un passage célèbre : « Jusqu’ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets. (…) Que l’on essaie donc de voir si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance. (…) Il en est précisément ici comme de la première idée de Copernic ; voyant qu’il ne pouvait pas réussir à expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute l’armée des étoiles évoluait autour du spectateur, il chercha s’il n’aurait pas plus de succès en faisant tourner l’observateur lui-même autour des astres immobiles [8]. » Ainsi, ce qu’on a appelé par la suite la révolution copernicienne de Kant consiste à passer d’une métaphysique réaliste, qui prenait comme point de départ de ses investigations les objets réels existant en soi, à une philosophie transcendantale qui prendra comme point de départ le sujet connaissant et ses catégories a priori. On passe d’une connaissance réaliste à une connaissance subjective [9].

Remarquons au passage que la comparaison donnée par Kant entre sa démarche et celle de Copernic lui donne complètement tort. En effet Copernic entreprit son hypothèse de l’héliocentrisme pour trouver une explication plus simple du mouvement des astres. Mais la théorie de Kant, loin d’apporter une simplification à la philosophie, l’a rendue complètement absconse. Il suffit de comparer une page de Kant avec une page de saint Thomas pour voir laquelle des deux philosophies est la plus claire pour l’intelligence. Par ailleurs, l’hypothèse de Copernic s’est trouvée par la suite vérifiée par les faits, tandis que la théorie de Kant ne peut trouver la moindre vérification. Cependant la philosophie de Kant a réussi à s’implanter partout et à supplanter la philosophie traditionnelle parce qu’elle flatte l’orgueil humain (l’homme devient le centre du monde) et qu’elle justifie l’agnosticisme (la philosophie kantienne détruit les preuves de l’existence de Dieu qui partaient du réel existant en soi).

On ne mesure peut-être pas suffisamment le mal opéré par la révolution kantienne. On peut dire sans exagération que cette deuxième révolution a eu des conséquences plus graves que la première. En effet la révolution politique de 1789 aura surtout pour conséquence de ruiner la société civile et de provoquer la mort corporelle de millions d’individus, mais la révolution métaphysique de Kant va entraîner la mort des intelligences. L’intelligence est faite pour se nourrir du réel [10]. Coupée de son aliment, repliée sur elle-même, elle va s’atrophier. Peu à peu, les hommes régressent à l’état de termites : ils construisent de belles choses, très complexes au point de vue technique, mais ils sont devenus « bêtes » au sens étymologique du mot.

Comme témoignage de la gravité de la révolution kantienne, nous citerons un seul fait. C’est le récit de l’entrevue de l’abbé Frémont avec Ernest Renan en 1882 :

« Je lui fis avouer ces deux points : 1° que les textes bibliques, hébreux ou grecs, étaient pour lui les mêmes que pour nous ; 2° que la différence contradictoire de nos explications, en ce qui concerne ces textes, provenait uniquement de la différence de nos philosophies. Et Renan me dit alors : “Si je croyais, comme vous, que Dieu est un être distinct de l’univers, un être autonome et infini, j’expliquerais la Bible dans le même sens que vous. Mais Dieu, ajouta-t-il, est l’âme du monde ; il n’est pas distinct de l’univers, il ne fait qu’un avec nous. C’est pourquoi Dieu se manifeste en chacun de nous. Il n’a conscience de lui que dans l’homme. Jésus, saint Paul, saint François d’Assise, sainte Thérèse, ont été des manifestations supérieures de l’âme universelle : Jésus surtout. Faites que je ne sois pas kantiste dans le domaine de la certitude, et que je ne sois pas spinosiste dans le domaine de la métaphysique [11] : aussitôt je redeviens chrétien, et j’explique les textes bibliques comme vous les expliquez [12]. »

On comprend le mot de saint Pie X : « Il kantismo è l’eresia moderna [13]. »

 

 

La révolution conciliaire

 

On connaît la phrase du cardinal Suenens : « Vatican II, c’est 1789 dans l’Église. » On pourrait penser à une boutade du prélat. Mais on trouve une analyse similaire chez le cardinal Ratzinger :

« Le problème des années soixante était d’acquérir les meilleures valeurs exprimées de deux siècles de culture “libérale”. Ce sont des valeurs qui, même si elles sont nées en dehors de l’Église, peuvent trouver leur place – épurées et corrigées – dans sa vision du monde. C’est ce qui a été fait [14]. »

Ainsi, pour le cardinal Ratzinger, Vatican II serait plutôt un mariage de l’Église avec l’esprit libéral de 1789. Ce mariage avait pourtant été condamné à l’avance par Pie IX dans le Syllabus : « Le Pontife Romain doit se réconcilier et composer avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne [15]. »

La « Révolution française » et son esprit libéral ont bien pénétré dans l’Église catholique. Il suffit, pour confirmer le jugement de ces deux cardinaux, de relire les deux ouvrages suivants : Ils l’ont découronné de Monseigneur Lefebvre (Éditions Fideliter, 1987) et L’Église occupée de Jacques Ploncard d’Assac (Éditions de Chiré, 1983).

Si l’on veut une confirmation supplémentaire, on peut feuilleter la Documentation catholique pour rechercher toutes les références qui sont faites par le magistère actuel aux « droits de l’homme », point central de la Révolution de 1789. Qu’on ne dise pas que le magistère entend les droits de l’homme d’une manière différente de la Révolution : très souvent, on se réfère explicitement à la « Déclaration des droits de l’homme » de l’O.N.U. qui est la suite logique de celle de 1789.

 

La « révolution copernicienne » de Kant a aussi pénétré dans l’Église. La manœuvre a commencé avec le modernisme [16]. Elle a abouti à une nouvelle théologie, mariage de la philosophie subjectiviste avec les mystères du christianisme.

Dans un livre récent, L’étrange théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise [17], le professeur Johannes Dörmann expose que la théorie centrale de cette nouvelle théologie est celle du « salut universel » : « Karl Rahner l’a formulée de façon saisissante. Si tous les hommes, grâce à la mort et à la résurrection du Christ, acquièrent, qu’ils le sachent ou non, qu’ils le veuillent ou non, “l’être dans le Christ”, on peut alors considérer les non-chrétiens comme des “chrétiens anonymes” et l’humanité non-chrétienne comme un “christianisme anonyme” [18]. »

On peut se demander comment l’influence de Kant aboutit à la théorie du salut universel. La réponse est simple. La révolution kantienne consiste à mettre le sujet à la place de l’objet. Il suffit alors d’appliquer cela à la théologie pour confondre la rédemption objective (l’acte par lequel le Christ offre sa vie pour le rachat des âmes) avec la rédemption subjective (la réception par chaque âme de la rédemption objective, grâce à laquelle l’âme est effectivement sauvée). Les deux notions sont bien distinctes dans la théologie traditionnelle : on dira que tous les hommes ont été rachetés par le Christ (rédemption objective) mais que seuls ceux qui croient et sont baptisés (baptême d’eau, de sang ou de désir) sont justifiés (rédemption subjective).

Mais si l’on confond la rédemption objective et la rédemption subjective, on en viendra à dire que « tous les hommes depuis le commencement jusqu’à la fin du monde ont été rachetés et justifiés par le Christ et par sa croix [19] »

Cette nouvelle théologie a envahi l’Église du haut en bas et on peut montrer, comme le fait le professeur Dörmann, que l’étrange théologie de Jean-Paul II n’est pas sans avoir des accointances avec elle.

 

La révolution conciliaire consiste donc en la pénétration à l’intérieur de l’Église de l’esprit de la Révolution française et de celui de la révolution kantienne.

Le premier aspect explique l’accent mis sur les droits de l’homme et en particulier sur le premier d’entre eux : le droit à la liberté religieuse. Il marque la fin du Règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le deuxième aspect explique l’effort mis sur l’œcuménisme, les hommes de toutes les religions étant déjà un peu chrétiens. Il marque la fin de l’esprit missionnaire de l’Église.

On comprend dès lors que la révolution conciliaire, réunissant ces deux aspects, soit « l’auto-démolition de l’Église ». La première révolution a entraîné la mort et la misère temporelle de millions d’hommes ; la deuxième révolution a tué les intelligences ; mais la troisième provoque la perte de beaucoup d’âmes. Elle est de loin la plus tragique.






[1] — L’expression est de Pie XII dans la lettre érigeant Notre-Dame des Tables à Montpellier en basilique mineure. Ce texte est cité dans l’ouvrage de Jean Ousset, Pour qu’il règne, C.L.C., p. 165, n. 103, mais nous n’avons pas trouvé la date de cette lettre.

[2] — Selon certaines évaluations, le nombre de tués par faits de guerre sous l’Ancien Régime depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XVI serait inférieur au nombre de victimes de la période entre 1789 et 1815. Actuellement la Révolution au pouvoir, pour arriver à nous offrir une certaine « paix », doit verser au démon son tribut de sang en faisant massacrer chaque année des centaines de milliers d’enfants dans les hôpitaux de la République.

[3] — Mgr de Ségur, La Révolution, Éd. Saint Michel, 53150 Saint-Cénéré, p. 14.

[4] — Cf. Le sel de la terre nº 1, « Ecclésiologie comparée ».

[5] — Mgr Gaume, La Révolution, Recherches historiques, Lille, 1877, t. 1, p. 18.

[6] — Parue en 1787 : notons le rapprochement de dates.

[7] — Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, P.U.F., 1986, 11e édition, p. 21. Les éditeurs ont reproduit cette phrase sur la quatrième page de couverture, car ils l’ont estimée, comme nous, caractéristique de la démarche de Kant.

[8] — Op. cit., pp. 18-19.

[9] — Notons que pour Kant cette connaissance du sujet est encore objective en tant qu’elle est la même pour tous. Ce n’est qu’après lui, et par réaction contre son froid rationalisme, que des subjectivistes comme les existentialistes en viendront à nier toute connaissance universelle.

[10] — Cf les articles sur la vérité du fr. Jean-Dominique dans les nº 2 à 4 du Sel de la terre.

[11] — Spinoza vécut avant Kant et il fut un précurseur du panthéisme professé ici par Renan. Mais Kant reste le principal responsable, à notre avis, car sans lui les hétérodoxies comme celles de Spinoza n’auraient regroupé qu’un nombre infime d’adeptes. Kant, en ruinant la métaphysique traditionnelle, a ruiné toute défense contre les fausses philosophies.

[12] — Agnès Siegfried, L’abbé Frémont 1852-1912, Félix Alcan, 1932, t. 1, p. 398.

[13] — « Le kantisme, c’est l’hérésie moderne. » (Parole de saint Pie X au chanoine Bernard Gaudeau, fondateur de la revue La foi catholique, le 9 mars 1907)

[14] — Mensuel Jesus, novembre 1984, p. 72.

[15] — Syllabus, proposition condamnée n° 80.

[16] — Cf. l’éditorial du n° 2 du Sel de la terre.

[17] — Johannes Dörmann, L’étrange théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise, Éd. Fideliter, 1992. Cf. la recension dans ce n° du Sel de la terre.

[18] — Op. cit., p. 83.

[19] — Op. cit., p. 84, citant le cardinal Wojtyla, Le signe de contradiction, Fayard, 1979, p. 119.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 5

p. 1-6

Les thèmes
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