Les sacres épiscopaux
de 1988
Étude théologique (II)
par l’abbé Gérard Mura
NDLR : Ce texte, dont la publication a commencé dans le nº 4 du Sel de la Terre, constitue une adaptation française [1] des principaux passages du livre de monsieur l’abbé Gérard Mura, édité en allemand sous le titre « Bischofsweihen durch Erzbischof Lefebvre – Theologische Untersuchung der Rechtmäßigkeit ».
Première étape de la démonstration
La notion de « grave nécessité dans l’Église »
COMME nous l’avons signalé dans notre précédent article, la première étape de la démonstration concernant la légitimité essentielle des sacres de 1988 consiste à montrer qu’il existe dans l’Église un état de grave nécessité. Cette étude fera l’objet du présent article.
Il faut d’abord exposer ce que nous entendons par l’expression « état de grave nécessité dans l’Église ». Pour cela, il est nécessaire de rappeler notre angle d’attaque spécifique.
Nous n’avons pas présentement l’intention d’opérer une démonstration approfondie de la crise qui sévit dans l’Église. Une telle étude nous conduirait trop loin et rendrait notre travail beaucoup trop volumineux [2]. Par ailleurs, elle ne correspondrait pas à l’objectif que nous nous sommes fixé de répondre principalement à la brochure de la Fraternité Saint-Pierre sur les sacres.
En effet, les membres de la Fraternité Saint-Pierre, comme les autres catholiques qui ont adopté après les sacres des positions parallèles (Barroux, Chémeré, etc.), c’est-à-dire ceux que nous appellerons les « catholiques Ecclesia Dei [3] », soutenaient avant 1988, de façon publique et militante, le combat de Mgr Lefebvre, au point de recevoir de sa main les ordres sacrés, d’écrire en sa faveur, voire d’être membres de sa société ecclésiastique. Cela signifie que, d’une façon générale, ces « catholiques Ecclesia Dei » se reconnaissaient, avant 1988, dans les positions doctrinales publiquement propagées par le fondateur d’Écône.
On peut résumer rapidement les positions que défendaient publiquement avant 1988, avec Mgr Lefebvre, les actuels « catholiques Ecclesia Dei ». Ils affirmaient que l’Église catholique traverse une crise extrêmement grave, fruit du concile Vatican II, des réformes postconciliaires et du laxisme généralisé. Une telle crise induisait un « devoir de désobéissance » vis-à-vis des textes doctrinaux, liturgiques et disciplinaires favorisant la « perte de la foi ».
En conséquence, les peines canoniques sanctionnant cette « désobéissance » étaient considérées comme illégales et invalides. Il était admis, en particulier, par tous les actuels « catholiques Ecclesia Dei » que la suspense a divinis dont avait été frappé Mgr Lefebvre en 1976 était nulle et non avenue, ce qui a permis aux moines du Barroux, au père de Blignières, à l’abbé Lucien, aux fondateurs de la Fraternité Saint-Pierre, etc., de recevoir de sa main les ordres sacrés. De la même manière, était admis le droit de prêcher la foi traditionnelle, de donner les sacrements dans les rites traditionnels, de fonder des maisons religieuses de la Tradition, etc., même contre la volonté clairement exprimée des supérieurs ecclésiastiques.
Nous allons argumenter à partir de cette position et montrer qu’elle implique nécessairement, dans la situation concrète de l’Église aujourd’hui, la nécessité d’un sacre d’évêques traditionnels. Tel est donc le sens exact de notre expression « état de grave nécessité dans l’Église ». Elle signifie qu’à partir des positions soutenues avant 1988 par les actuels « catholiques Ecclesia Dei », en tenant compte de l’état réel de l’Église et de la disposition d’esprit de la Rome conciliaire, on aboutit nécessairement au besoin pressant d’un sacre d’évêques traditionnels.
Cet « état de grave nécessité dans l’Église » n’est pas encore une démonstration de la licéité des consécrations épiscopales sans mandat pontifical. En effet, si nous considérons les trois propositions suivantes : « Il est nécessaire que la Tradition possède des évêques catholiques », « Il est impossible pour la Tradition d’obtenir de la Rome actuelle des évêques catholiques », « Il est licite pour la Tradition de sacrer en dehors de la Rome actuelle des évêques catholiques », il est clair pour quiconque que ces propositions ne s’incluent ni ne s’engendrent l’une l’autre.
La première proposition ne demande pas une démonstration approfondie, car elle est évidente. Mgr Lefebvre l’a exprimée en quelques mots :
« On ne peut pas avoir des séminaires et des séminaristes sans un évêque ; les fidèles eux-mêmes ont besoin aussi d’un évêque pour la transmission de la foi et celle des sacrements, en particulier celui de la confirmation. (…) Je ne crois pas possible pour une communauté de rester fidèle à la foi et à la Tradition, si les évêques n’ont pas cette foi et cette fidélité à la Tradition. C’est impossible. L’Église est quand même faite avant tout des évêques [4]. »
La troisième proposition fera l’objet de nos études postérieures.
En revanche, la deuxième proposition correspond exactement à la démonstration d’un « état de grave nécessité dans l’Église ». C’est pourquoi notre présente étude manifestera que, s’il est nécessaire pour la Tradition de posséder des évêques catholiques, il est impossible de les obtenir de la Rome actuelle.
En ce qui concerne la pertinence de l’analyse portée sur la situation de l’Église avant 1988 par Mgr Lefebvre et l’ensemble des « traditionalistes », y compris les actuels « catholiques Ecclesia Dei », nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à une bibliographie sommaire qui lui permettra de prendre conscience de l’état de crise grave où se trouve l’Église [5].
Présentation de l’argumentation
La question qui se pose à Mgr Lefebvre, en ce milieu des années 80, est la suivante : comment assurer sa succession épiscopale ? Il avance en âge, sa santé tend à se dégrader, son œuvre se développe, la situation est bloquée avec Rome et avec l’épiscopat.
« J’ai maintenant 82 ans, il est évident que je sens la fin venir, il me faut un successeur. Je ne peux pas laisser cinq séminaires à travers le monde, sans évêques pour ordonner ces séminaristes, puisqu’on ne peut pas faire de prêtres sans évêques. Et tant qu’il n’y aura pas d’accord avec Rome, il n’y aura pas d’évêques qui accepteront de faire des ordinations. Donc, je me trouve dans une impasse absolue et j’ai un choix à faire : ou bien mourir et laisser mes séminaristes dans l’abandon, orphelins, ou bien faire des évêques. Je n’ai pas le choix [6]. »
De plus, il sent qu’il est maintenant arrivé à la limite de ses forces et que la solution doit intervenir dans un délai très bref. Il a insisté sur ce point après les sacres : « Je dois avouer que le 30 juin était vraiment pour moi une limite. Je ne pouvais plus continuer à traverser les océans [7]. » « Je pense bien qu’il fallait arriver à la décision que j’ai prise, et nous en étions à la toute dernière limite. (…) Je ressens la fatigue et je vais être obligé de renoncer complètement aux cérémonies que j’accepte encore de faire parce que je n’en ai plus la force. Je serais maintenant incapable de faire tous ces voyages à travers le monde comme je le faisais [8]. » Mgr Lefebvre est d’ailleurs décédé moins de trois ans plus tard.
Puisque Mgr Lefebvre n’envisage pas de laisser orphelins ses prêtres, ses séminaristes et ses fidèles, il lui faut trouver une solution rapide.
Deux hypothèses se présentent à lui : soit effectuer des consécrations épiscopales en dehors de toute autorisation romaine et dans la stricte continuité de la ligne suivie depuis 1974 ; soit effectuer ces mêmes consécrations avec l’accord (inespéré) de Rome.
Mgr Lefebvre choisit d’abord la première solution et annonce le 29 juin 1987 sa décision ferme de sacrer des évêques. Cette décision se concrétise par la « lettre aux futurs évêques » datée du 29 août 1987.
Mais cette annonce provoque à Rome une vive émotion et le cardinal Ratzinger invite Mgr Lefebvre à le rencontrer le 14 juillet 1987. A la suite de cette rencontre, le cardinal formule le 28 juillet un certain nombre de propositions concrètes qui entament la procédure des « négociations » en vue d’un accord, ce qui permettrait ainsi de réaliser la deuxième hypothèse : les consécrations épiscopales avec l’accord de Rome.
Ces négociations, menées assez loin, seront rompues en mai 1988, entraînant le retour à la première hypothèse, qui se concrétisera par le sacre de quatre évêques le 30 juin 1988 et la sentence d’excommunication prononcée par Rome.
Dans le cadre des négociations, le principe d’un sacre épiscopal avait été admis. Il semblerait donc que notre deuxième proposition constitutive d’un « état de grave nécessité dans l’Église », à savoir « il est impossible pour la Tradition d’obtenir de la Rome actuelle des évêques catholiques », devienne entièrement caduque, puisque précisément Rome donnait son autorisation. Les sacres sans mandat pontifical seraient donc privés de toute justification objective.
Notre démonstration va s’attacher à prouver qu’il s’agit d’une simple apparence et que les négociations n’ont nullement aboli cet « état de grave nécessité dans l’Église », c’est-à-dire l’impossibilité pour la Tradition d’obtenir de la Rome actuelle des évêques catholiques. Nous l’établirons d’une façon à la fois positive et négative.
Positivement, nous montrerons que les négociations ne pouvaient pas réellement aboutir, sauf à se fonder sur l’équivoque et l’hypocrisie, en raison des divergences graves et persistantes sur le but même de ces négociations. En particulier, l’hypothèse de la consécration épiscopale étant prise en deux sens tout à fait différents par Rome et par Mgr Lefebvre, les discussions sur cette consécration ne pouvaient parvenir à un accord réellement viable. Cette démonstration positive suffirait à elle seule pour montrer que persiste un « état de grave nécessité dans l’Église ».
Cependant, une objection peut nous être faite : étant donné que les négociations n’ont pas été menées jusqu’au bout, qui peut dire si Rome n’aurait pas évolué dans un sens favorable ? Nous répondrons à cette objection en montrant que ceux qui ont repris les négociations après les sacres n’ont pas obtenu de Rome ce que Mgr Lefebvre avait demandé aussi légitimement que vainement : preuve a contrario que Rome n’était pas décidée à un véritable accord conforme au bien de la Tradition.
Mais il peut être fait encore une instance à cette dernière réponse. En effet, ceux qui ont négocié après les sacres l’ont fait avec moins de poids que la Fraternité Saint-Pie X, puisqu’ils étaient moins nombreux et moins connus. Il n’est donc pas absolument étonnant que les résultats obtenus soient moindres que ceux en voie d’être obtenus par la Fraternité Saint-Pie X. Nous montrerons donc, toujours a contrario, que ceux qui ont négocié après 1988 ont été obligés de céder face à Rome sur des points essentiels du combat « traditionaliste », preuve évidente que Rome n’avait pas l’intention réelle de laisser libre cours à « l’expérience de la Tradition » et qu’il existait donc bien un « état de grave nécessité dans l’Église ».
Notre présente étude comprend ainsi trois éléments, appuyés sur de nombreux documents. Dans une première partie, nous nous demanderons si les négociations pouvaient réellement aboutir, et nous répondrons négativement. Dans une deuxième partie, nous chercherons si ceux qui ont repris les négociations après juin 1988 ont obtenu ce que Mgr Lefebvre demandait légitimement, et nous répondrons négativement. Dans une troisième partie, nous étudierons si les « catholiques Ecclesia Dei » sont restés fidèles aux points essentiels du combat de la Tradition, et nous répondrons négativement.
Sur la base de ces trois réponses négatives, nous conclurons qu’il existe réellement un « état de grave nécessité dans l’Église » et que, dans les conditions présentes, un évêque traditionnel ne pourrait venir que d’un sacre effectué en dehors d’une autorisation romaine.
Précisons enfin, avant d’entrer dans le vif du sujet, que nos citations et remarques ne visent jamais les personnes ou les intentions, mais toujours les faits et les actions extérieures. Nous souhaitons que personne ne se sente offensé et que seul, le souci de la vérité nous mène de part et d’autre.
Les tractations avec Rome pouvaient-elles véritablement aboutir ?
Le but poursuivi par Mgr Lefebvre dans les tractations : la «protection » de la Tradition
Pour commencer, nous allons essayer de décrire la position de Mgr Lefebvre dans les négociations et le but qu’il poursuivait.
Pour commencer, il faut rappeler que le fondateur d’Écône a toujours relié la situation présente à son contexte historique.
« Il faut replacer les événements qui se passent aujourd’hui et qui vont se passer demain – particulièrement la consécration épiscopale de quatre jeunes évêques le 30 juin – dans le contexte de nos difficultés avec Rome, non seulement depuis 1970, depuis la fondation d’Écône, mais depuis le concile. Au concile, moi-même et un certain nombre d’évêques nous avons lutté contre le modernisme et contre les erreurs que nous estimions inadmissibles et incompatibles avec la foi catholique. Le problème de fond, c’est cela. C’est une opposition formelle, profonde, radicale, contre les idées modernes et modernistes qui sont passées à travers le concile [9]. »
Cette opposition avec la Rome conciliaire n’a toutefois jamais dégénéré en rupture définitive. « Cependant, nous avons voulu garder le contact avec Rome, au cours de ces années, depuis 1976, au moment où nous avons reçu la suspens a divinis, parce que nous continuions à faire des ordinations sacerdotales. Nous avons voulu garder le contact avec Rome, espérant que la Tradition retrouverait un jour ses droits [10]. »
Pourtant, ces années de persécution ouverte ou sournoise ont engendré chez Mgr Lefebvre un sentiment profond de méfiance à l’égard des évêques et de la curie romaine.
« Il y a donc eu une ouverture de la part de Rome à ce moment-là. J’avoue que j’ai beaucoup hésité. Est-ce que je devais accepter cette ouverture ou est-ce que je devais la refuser ? J’avais bien envie de la refuser parce que je n’avais aucune confiance dans ces autorités romaines, je dois bien le dire, car leurs idées sont complètement opposées aux nôtres. Nous ne sommes pas du tout sur la même longueur d’ondes, je n’avais donc aucune confiance. (…) Cependant, nous avons voulu faire un effort : essayons, nous allons sonder quelles vont être les dispositions de Rome à notre égard [11]. »
« Personnellement, comme je vous l’ai dit, j’allais avec méfiance. J’ai toujours éprouvé un sentiment de méfiance et je dois avouer que j’ai toujours pensé que tout ce qu’ils faisaient c’était pour parvenir à nous réduire à accepter le concile et les réformes postconciliaires [12]. »
En particulier, le sort réservé à tous les « traditionalistes » qui avaient cru antérieurement pouvoir faire confiance à Rome l’avait profondément refroidi. « Je vous avoue que les faits qui ont atteint ceux qui se sont ralliés à Rome donnent à réfléchir [13]. » Dans sa conférence de presse du 15 juin 1988, Mgr Lefebvre a cité longuement, en particulier, les cas de dom Augustin à Flavigny, de Fontgombault et du séminaire romain Mater Ecclesiæ.
C’est pourquoi Mgr Lefebvre, constatant l’obstination de l’Église conciliaire dans ses errements, ne souhaite plus de discussion sur le fond. C’est désormais à un accord pratique qu’il veut aboutir. Il veut « protéger » la Tradition, lui donner les moyens de se développer en pleine liberté.
« On demeure sourd à nos supplications, bien plus on nous demande de reconnaître le bien-fondé de tout le concile et des réformes qui ruinent l’Église. On ne veut pas tenir compte de l’expérience que nous faisons, avec la grâce de Dieu, le maintien de la Tradition qui produit de vrais fruits de sainteté et attire de nombreuses vocations [14]. »
Mgr Lefebvre a clairement précisé que cette « protection » de la Tradition était la condition essentielle de tout accord. « Nous avons accepté d’entrer dans ce nouveau dialogue, mais à condition que notre identité soit bien protégée contre les influences libérales par des évêques pris dans la Tradition et par une majorité de membres dans la commission romaine pour la Tradition [15]. »
« Nous ne pouvons pas nous lier avec Rome. Nous aurions pu, si nous étions arrivés à nous protéger complètement comme nous l’avions demandé. Mais ils n’ont pas voulu [16]. »
