A propos d’une querelle…
par l’abbé Nicolas Portail
Sur le combat entre l’Église et la Contre-Église, M. l’abbé Nicolas Portail (prêtre de la Fraternité Saint-Pie X) a livré à ses paroissiens la synthèse sui-vante, toute nourrie d’Écriture sainte. Nous reproduisons, avec son aimable autorisation, le texte originellement paru dans le Bulletin de Sainte-Germaine (Chapelle Sainte-Germaine, 19 avenue des Ternes, 75017 Paris) nº 152, février 2004, pages 2-3.
Le Sel de la terre.
Pour ce bulletin, j’étais vraiment à court d’idées lorsque, providentiellement, voilà qu’une polémique, ou « débat d’idées » selon ses initiateurs, secoue le très petit monde de la Tradition : Lectures Françaises, Certitudes, Monde et Vie, bulletins de prieurés, petits et grands, tout le monde s’y met pour étriller gaiement le prochain à propos d’un livre sur la gnose. Au bout du compte, on ne sait toujours pas ce qu’est ou n’est pas cette gnose, on cherche vainement d’un côté ou de l’autre une définition et la vérité en fait les frais… D’ailleurs puisqu’on nous dit que le livre en question est publié avec « l’autorisation des autorités ecclésiastiques compétentes », ce « débat d’idées » semble superflu et réglé d’avance : Roma locuta, causa finita, « Rome a parlé, la cause est entendue ».
N’y revenons donc pas, mais saisissons plutôt l’occasion pour aborder sereinement le mystère du mal, son origine et sa transmission au cours de l’histoire, ce que saint Paul appelle le « Mystère d’iniquité » (2 Th 2, 7) et dont la gnose est l’un des véhicules privilégiés.
L’iniquité, ou anomia en grec, « est à la fois impiété et désobéissance, athéisme et immoralité, malice et dépravation » écrit le père Spicq [1]. Cette iniquité va connaître un développement maximal à la fin des temps : les prophéties du Sauveur sont, sur ce point, indubitables : « La charité d’un grand nombre se refroidira par suite d’un surcroît d’iniquité » (Mt 24, 12), et « lorsque le Fils de l’homme reviendra sur terre, retrouvera-t-il la foi » ? (Lc 18, 8). Une immense commotion morale et religieuse secoue alors le monde entier : surabondance de faux prophètes, faux christs et faux miracles, mensonges multipliés sur Notre-Seigneur, le Père, le Fils de Dieu et son incarnation (1 Jn 4, 2-3), haine de tous contre le christianisme et les chrétiens (1 Jn 3, 13-15 ; Mt 24, 9…) ; abomination de la désolation dans le lieu saint (Dn 9, 27 ; Mt 24, 15 ; 2 Th 2, 4).
Le paroxysme du mal sera concentré alors dans un être malfaisant, un homme, selon la Tradition catholique fondée sur les Pères de l’Église : l’Antéchrist, de Antichristus, celui qui est contre ou à la place de Jésus-Christ. Le nom est de saint Jean et l’idée de saint Paul : c’est « l’homme d’iniquité, le fils de per-dition » (1 Jn 2, 3-4, 18 ; 2 Th 2, 3-4). Faisant apostasier les peuples entiers, il sera assis dans le temple, au-dessus de tout culte et religion, et se proclamera Dieu. Alors se réalisera la grande séduction primitive que Satan utilisa contre nos premiers parents : « Vous serez comme Dieu » (Gn 3, 5). Il aura fallu toute l’histoire de l’humanité pour y arriver.
Dieu en effet a opposé les hommes à l’ange rebelle en intervenant vigoureusement dès le péché originel : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance… » (Gn 3, 14). Depuis, la guerre est ouverte entre ceux qui font le jeu de l’ennemi et les « fils de Dieu ». Contre-Église et Église, les deux cités de saint Augustin. Dieu intervient pour secourir régulièrement les siens car, sans lui, ces derniers disparaîtraient inévitablement puisque « les fils de ce siècle sont plus habiles que les fils de lumière » (Lc 16, 8). Tous les moyens sont bons, jusqu’aux plus radicaux ! Caïn tue Abel, Esaü persécute Jacob, Joseph est vendu par ses frères, le Christ trahi pour quelques pièces d’argent… Comme, en face, il faut tendre l’autre joue, ce combat trop inégal est équilibré par l’action divine en faveur de l’Église : le déluge anéantit l’iniquité universelle, la tour de Babel est disloquée, les prophètes sont assistés par le feu du ciel. Jésus-Christ ressuscite à Pâques… Le Saint-Esprit assiste les chrétiens jusqu’à la fin des temps et même surtout alors : « Lorsqu’on vous livrera… ce n’est pas vous qui parlerez mais l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 20).
Malgré cela, le progrès de l’iniquité produira cet Antéchrist, « la tête de tous les méchants à cause de la perfection de sa malice » dit saint Thomas en expliquant que le démon versera en son âme de manière éminente sa propre malice (III, q. 8, a. 8). Cette « toute-puissance » dans le mal, obligera en quelque sorte Notre-Seigneur à revenir sur terre pour mettre fin à l’histoire en anéantissant la tête du mal : « Alors se produira la révélation de l’inique, que le Seigneur Jésus détruira du souffle de sa bouche, et qu’il anéantira par l’éclat de sa parousie (ou avènement) » (2 Th 2, 8).
Arrivant le dernier des derniers, l’Antéchrist ne peut pas être responsable des péchés qui l’ont précédé. Cette responsabilité est laissée à Satan, et encore avec nuances. En effet, il est cause indirecte et occasionnelle de l’entrée du mal dans le monde en tant qu’il induisit en tentation les premiers parents et vicia, de ce fait, la nature humaine. Mais en aucun cas, il n’est cause directe de chaque péché : notre volonté libre en est responsable, y compris pour les désinformation et suggestion, persuadant la raison humaine par de faux arguments « sous apparence de vérité », proposant ces biens appétibles qui peuvent entraîner la concupiscence (I-II, q. 80 a. 1 et 4). Il inspire et provoque les pécheurs potentiels que nous sommes. Il est bien entendu que, même là, une foule de péchés lui échappe, produite simplement par notre faiblesse et nos tendances dévoyées…
Est-ce à dire que Lucifer n’a pas de plan concerté dans son œuvre de Contre-Église ? Non, ce serait nier son intelligence supérieure que de la réduire à une simple activité de surface incessamment recommencée au « petit bonheur la chance » à chaque génération. Comme Dieu, Satan transcende l’histoire mais pas de la même manière. Dieu seul est maître du temps car il est dans l’éternité : « Christus heri et hodie » : « In principium erat Verbum » (He 13, 8 ; Jn 1, 1). Sa Providence veut ou permet toutes choses qui ne peuvent se produire que par son bon vouloir et s’il y a un complot universel et transhistorique, c’est bien celui de la Rédemption ! Bienheureuse conjuration des Trois…
Mais parce qu’il ne meurt jamais, le Démon organise son action à une échelle qui dépasse celle des créatures humaines. Déjà nous voyons que des hommes peuvent engager leurs successeurs sur la voie des grandes réalisations intemporelles : lorsque Jules II détruit la basilique Saint-Pierre de Rome, il sait pertinemment qu’il lie ses successeurs à des dizaines d’années de chantier permanent et aux lourds frais qui en découlent… sans réaliser que les indulgences qui les financent occasionneront la rupture de Luther dix ans plus tard ! Satan a une perspective bien plus large, évidemment. Mais sa science a des limites : il ignore l’avenir et ne peut que le conjecturer.
Ses connaissances sur la psychologie des foules et des individus, sa maîtrise des ressorts des trois concupiscences, son réseau de démons, agents répandus dans tout l’univers, lui permettent des prévisions de très haute qualité. Sans compter l’expérience qu’il a accumulée depuis des millénaires. Mais plus l’avenir est lointain, moins elles sont fiables. De cette manière, Satan peut essayer d’orienter les volontés humaines – le vrai moteur de l’histoire – dans le sens désiré pour damner le maximum d’âmes : il peut inspirer la création d’œuvres d’iniquité, les faire utiliser à son profit ou les abandonner à leur sort. Il y a apparemment une véritable discipline dans le royaume des ténèbres sur ce point, ainsi qu’en témoigne le Sauveur : « Si Satan chasse Satan, c’est qu’il est divisé contre lui-même. Comment donc se maintiendra son royaume ? » (Mt 12, 26). Mais jamais ses efforts ne sont assurés du résultat : l’homme reste capable de résister à ses enchantements.
A son service, les antichrists de tous les temps – satanistes volontaires ou créatures enrôlées par d’autres motifs – sont mobilisés. « Comme vous avez appris qu’un Antéchrist vient, ainsi maintenant beaucoup d’antichrists ont paru… l’esprit de l’Antéchrist est déjà dans le monde » (1 Jn 2, 18 et 4, 3). Ils refusent le Fils de Dieu et son Église et s’acharnent contre elle. Ils ont leurs institutions et leurs doctrines, le temps qu’elles servent utilement ; le communisme historique du XXe siècle en est un parfait exemple. Celles-ci connaissent des mutations, des disparitions de la scène avant de resurgir ailleurs et autrement, à quelques siècles de là.
Cette transmission « matérielle » du mal à travers les générations reste souvent mystérieuse. Il y a l’écrit qui joue un grand rôle : les manuels de sorcellerie ont échappé aux bûchers du Moyen Age pour être aujourd’hui fort bien reproduits, à l’âge des imprimantes laser. Il y a les relations de maître à disciples qui dis-pensent par oral, et par écrit, un enseignement réservé aux initiés : les cultes à mystères des païens en donnent un bon exemple dans l’Antiquité. Il y a enfin la tradition familiale, canal infaillible de transmission d’un savoir, d’une religion, d’une mystique, d’une haine… Moyen simple, discret, efficace ; ainsi les catholiques japonais conservèrent intacte leur foi pendant deux siècles de persécutions effrayantes. Le cénacle familial est propice aux secrets : que peut la meilleure police de la pensée ou les perquisitions, même renouvelées périodiquement, contre un milieu de vie et un état d’esprit ? Louis XIV avait bien saisi cette puissance du lien familial, qui envisageait de retirer leurs enfants aux protestants « convertis » pour assurer le succès de la Révocation de l’édit de Nantes… L’Église s’est toujours refusée à une telle pratique, en particulier pour les enfants israélites – considérant à juste titre que l’autorité du père sur ses enfants était de droit naturel, et, d’autre part, soulignant que l’influence des parents sur leurs enfants pouvait « facilement » les entraîner à abandonner la croyance reçue hors du foyer (II-II, q. 10, a. 12). Ainsi purent toujours subsister, même aux plus belles époques de la chrétienté, des foyers d’hétérodoxie toujours renaissants…
Incitation pour nous, aujourd’hui sans influence sur la vie publique, à préserver le sanctuaire de la famille, « sein spirituel » selon saint Thomas, d’où sortiront les « apôtres des derniers temps » de saint Louis-Marie de Montfort.
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[1] — Ceslas Spicq O.P., Théologie morale du nouveau Testament, Paris, 1965, p. 541-542.

