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Analogie n’est pas identité

 

« Témoignage pour monsieur Étienne Couvert »

 

 

 

par l’abbé Hervé Belmont

 

 

 

Sous le titre « Témoignage pour monsieur Étienne Couvert », M. l’abbé Hervé Belmont a adressé à diverses personnes un texte qui, outre l’expression d’une gratitude bien méritée, livre d’utiles considérations sur la gnose. Il a bien voulu nous autoriser à le rendre public, par une lettre où il précise :

«  Mon Témoignage pour monsieur Étienne Couvert n’a paru nulle part. Je l’ai juste envoyé à quelques amis […].

« Monsieur Couvert m’a écrit qu’un de ses lecteurs lui a remis mon témoi­gnage ; il m’en exprime sa satisfaction, me dit son accord avec la définition de la gnose que j’y donne sous l’inspiration du père Calmel. […] »

Nous ne partageons pas certaines opinions de M. l’abbé Belmont, par exemple sur le « sédévacantisme ». Mais saint Thomas recommande : Non respicias a quo audias, sed quidquid boni dicatur, memoriæ recommenda (Ne regarde pas à celui qui parle, mais tout ce que tu entends de bon, confie-le à ta mémoire [1]).

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

MAI 1968. A Lyon, la façade d’honorabilité du collège des pères jésuites s’ébranle, se lézarde, s’effondre. La Révolution prospère à l’Externat Saint-Joseph, non sous une forme violente, mais par l’enseignement gangrené de modernisme doctrinal et marxisme social.

Parmi les élèves d’une des classes de quatrième, se trouve votre serviteur – in­colore, inodore et sans saveur, mais non sans mémoire ni gratitude.

Le cours de prétendue instruction religieuse est confié à un apprenti-jésuite, le père Coulomb. Un beau jour, celui-ci annonce que le cours va consister en un jeu destiné à montrer combien les élèves savent mal écouter et mal restituer ce qu’ils ont entendu. Plusieurs élèves doivent sortir dans le couloir pour pouvoir rentrer un à un. Le professeur lit à un élève encore présent un texte ; cet élève le répète de mémoire au premier sorti qu’on fait entrer, lequel le répète au second qui est entré à son tour, et ainsi de suite. Le texte que les élèves entendent une demi-douzaine de fois (de plus en plus déformé) est tout bonnement l’éditorial de L’Humanité, par René Andrieu [2]. Beau travail d’endoctrinement !

Un élève indiscipliné se voit infliger comme punition de copier ledit éditorial. Malchance ! cet élève remet la feuille de sa punition au professeur principal de la classe, monsieur Étienne Couvert, qui peut ainsi se rendre directement compte combien la révolution communiste qui se lève à l’extérieur a pénétré l’enseigne­ment dans les murs du vénérable collège. Monsieur Couvert en est très affecté et, à la place des cours de français et de latin, inaugure une flamboyante série d’instruc­tions sur la société chrétienne, sur la révolution, sur la philosophie marxiste, sur la nature du communisme et de sa pratique subversive, etc. Un devoir écrit vient contrôler l’attention et la compréhension des élèves, qui en ont certainement été durablement marqués.

 

Pendant que, dans le cadre de son devoir d’état, monsieur Couvert fait ainsi échec à la Révolution et illumine l’intelligence de ses élèves, pendant que mon­sieur Couvert met en péril sa carrière (on ne le reverra pas l’année suivante), où donc étaient les membres du gang des pseudo-Sernine qui maintenant lui cherche une mauvaise querelle et le méprise ? Ils jouaient au cerceau !  […]

Rappeler ces souvenirs, qui s’évanouissent dans la brume du passé, n’est en rien un argument dans la querelle de la gnose : ce n’est que l’occasion de dire que le parti-pris de persiflage, de mépris et de falsifications employé par certains adver­saires de monsieur Couvert est malvenu. Son effet est de rendre impossible la ma­nifestation de la vérité, avec ses arguments et ses précisions. Rien n’en peut sortir de bon, et c’est grand dommage. Au lieu d’aider à mieux établir la thèse de mon­sieur Couvert, ou à la corriger, ou à la nuancer, ils ont choisi un procédé qui ins­talle une sorte de manichéisme pratique : on est un imbécile pour ou un intelligent contre, point c’est tout.

 

*

 

On admet sans peine qu’il existe une parenté entre tous les péchés : ils sont tous un écho du non serviam de Lucifer, une réalisation analogue de sa révolte contre Dieu. Saint Jean affirme que les péchés sont issus des trois concupiscences ; saint Grégoire enseigne qu’au fond il n’y a que deux péchés en l’homme – l’orgueil qui est l’impureté de l’esprit et l’impureté qui est l’orgueil de la chair. La parenté est claire. Mais personne n’affirme qu’admettre cette parenté revient à dé­clarer l’identité des péchés entre eux – ce serait absurde, et d’ailleurs contraire à la doctrine du sacrement de pénitence qui fait une obligation d’accuser chaque péché grave dans sa nature propre.

 

En étudiant la gnose, monsieur Couvert recherche une parenté existant entre les erreurs graves qui ont couru et qui courent parmi les hommes : les erreurs contraires à la loi naturelle ou à la doctrine catholique. Il affirme que pour nombre d’entre elles cette parenté existe : il constate que ces erreurs ont en commun des sources, des résurgences, des caractères, des relents, des réseaux et des moyens de propagation.

Est-ce si étonnant que cela ? Les erreurs humaines fondamentales ne seraient-elles pas un écho de l’usurpation du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Ne seraient-elles pas une réalisation analogue de cette tentative de conquête : la conquête d’une science antérieure à la distinction du bien et du mal, d’une science source et maîtresse de cette distinction, d’une science qui s’affranchit de l’ordre créé par Dieu ? N’est-ce pas cela la gnose, premier analogué de toutes les erreurs humaines ?

Monsieur Couvert affirme cette analogie entre les erreurs qu’il évoque. Mais ce n’est en rien affirmer une identité : dans l’analogie, la raison commune est essen­tiellement différenciée (simpliciter diversa, secundum quid una [3]). Il n’a jamais nié que ces erreurs gardent leur nature propre et leur contenu distinctif ; ni que les remèdes à apporter à chacune d’entre elles sont spécifiques ; ni que les réfutations qu’on doit leur opposer sont différentes.

Si l’on veut poursuivre l’analyse, on peut remarquer, avec le R.P. Calmel [4], qu’une des raisons de la séduction de l’islam est qu’il satisfait le besoin naturel d’adoration, sans exiger la conversion du cœur. Voilà qui caractérise bien la gnose (et les multiples erreurs qui entrent dans son unité analogique) : elle est une science qui répond (prétend répondre) aux interrogations fondamentales des hommes, mais une science sans soumission à l’ordre créé, une science sans conversion, une science qui divinise, vieil orgueil de la révolte du paradis terrestre. La gnose est la volonté de trouver une science fondamentale qui élève au-dessus de la condition commune tout en dispensant de la conversion du cœur : une science qui flatte l’appétit de divinité et qui abrite la perversion du cœur.

 

*

 

On peut prévoir que cette polémique contre monsieur Étienne Couvert ne du­rera pas. Non seulement les falsifications du gang qui l’a lancée ont été mises au jour, mais de plus ces intrépides chevaliers ont découvert une nouvelle cible : l’in­tégrisme [5]. Celui-ci est, paraît-il, une erreur fondamentale et le tronc commun de nombreuses erreurs, en apparence les plus étrangères : ainsi du laïcisme, du dé­mocratisme, de la révolution conciliaire, du légalisme, de l’absolutisme politique, etc. Ces erreurs seraient toutes sœurs, étant filles d’un intégrisme caractérisé par le refus de l’ordre naturel et la tentation théocratique.

Il peut y avoir du vrai dans l’affirmation d’une parenté entre des erreurs diver­gentes voire opposées (contraria sunt in eodem genere : les contraires sont dans le même genre) ; mais rien n’arrête les nouveaux pourfendeurs de l’intégrisme (compris en leur sens à la fois boursouflé et marginal) qui prétendent en trouver la condamnation dans deux textes de saint Pie X. Ont-ils seulement lu ces textes ? car le Pape, traitant de controverses entre catholiques espagnols et blâmant les écrits d’une branche du carlisme espagnol, n’emploie pas le mot intégrisme, ne parle pas de la chose, ne mentionne ni le refus de l’ordre naturel ni la tentation théocratique, et n’évoque pas davantage d’épidémie en la matière… Où veulent-ils en venir ? Pourquoi donc s’abritent-ils derrière saint Pie X pour nous faire entendre qu’en toute erreur, il y a une clef… c’est l’intégrisme ?

S’agit-il, après avoir en quelque manière réhabilité la gnose, d’y substituer l’in­tégrisme qu’on devrait alors considérer comme l’erreur universelle à fuir en priorité ?

 


Jésus chassant les marchands du temple

 

 

 

 


[1] — Op. th., Marietti, vol.1 n. 1223.

[2] — René Andrieu (1920-1998) fut rédacteur en chef de L’Humanité (quotidien du Parti Communiste [prétendu] Français) de 1958 à 1984. (NDLR.)

[3] — « Diverse en soi, mais une sous un aspect ». (NDLR.)

[4] — « Le grand intérêt de la lettre du P. de Foucauld à Henri de Castries en date du 15 juillet 1901 est de montrer que l’adoration des mahométans est en elle-même (car nous ne saurions préjuger des cas individuels) beaucoup plus ritualiste que mystique, n’exigeant pas la conversion de l’âme, la purification intérieure. Ce n’est pas, de soi, l’adoration en esprit et en vérité que le Sauveur révélait à la Samaritaine. Une des raisons du succès de l’islam c’est de répondre aux besoins religieux de l’homme, à sa tendance à adorer le Dieu unique et souverain, et cependant de ne point toucher aux passions désordonnées. » Itinéraires nº 55, p. 55.

[5] — Allusion à la Nouvelle revue Certitudes, nº  8 (voir aussi nº 14, p. 1). (NDLR.)

Informations

L'auteur

L'abbé Hervé Belmont a été ordonné prêtre dans  la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX). Il adhère auourd'hui aux thèses sédévacantistes.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 50

p. 233-236

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