Existe-t-il une
Contre-Révélation primitive ?
Recherches sur la gnose transhistorique
par Jean-Claude Lozac’hmeur
Les travaux de l’abbé Barruel (1741-1820) sur les origines antichrétiennes de la Révolution, confirmés plus tard par ceux de Crétineau-Joly (1803-1875), ont amené de bons esprits à se demander s’il n’existerait pas une gnose transhistorique « de tous les temps et de toutes les parties du monde […] un même occultisme originel, dénaturation systématique du dogme, de la morale et de la liturgie de l’Église considérée comme religion universelle de la création à nos jours [1] ».
Pareille idée peut sembler étonnante à des esprits imbus des préjugés modernes. Pourtant, si l’on y réfléchit, il n’y a rien là qui a priori aille à l’encontre du bon sens ou des données de l’expérience. Que constatons-nous en effet ?
1°) Qu’il a toujours existé dans les sociétés humaines – les plus modernes comme les plus primitives – des cultes à mystères réservés à un petit nombre d’adeptes liés par le secret initiatique,
2°) qu’il a toujours existé une classe d’individus avides de savoir et de puissance, et qui tentent, par le perfectionnement de leur état de nature, de s’élever dans l’échelle des êtres en se rendant semblables à la divinité,
3°) que ces mêmes individus ont toujours été attirés par les cultes initiatiques qui répondent à leurs aspirations et les distinguent de la masse sans exiger pour autant de conversion du cœur.
Si l’on ajoute à cela que l’apôtre saint Paul révèle l’existence d’un « mystère d’iniquité » devant être dévoilé à la fin des temps (Th 2, 7), il s’ensuit que l’existence d’une Contre-Révélation, contrefaçon de la vraie foi, est, dans la perspective chrétienne, possible. C’est elle que dans cet exposé j’appellerai « gnose » [2]. Peut-on aller plus loin et, quittant le domaine de la théorie, aborder celui, tangible, des faits ? Je le crois. Il se trouve en effet qu’au cours de recherches sur les mythologies et les folklores, j’ai recueilli suffisamment d’indices pour conclure à la présence, à travers les siècles et au sein des civilisations les plus diverses, d’un même culte à mystères [3]. Or, une fois décryptés, les mythes et les rites de ce culte laissent apparaître une religion dualiste diamétralement opposée à celle du Dieu de la Bible. La présente étude montrera à la suite de quelles lectures et par quel cheminement logique j’ai été conduit à cette conclusion inattendue.
Un mythe universel
Ce sont des recherches d’ordre littéraire sur l’énigme du Graal qui m’ont conduit à étudier les mythologies. En effet, dans un article paru en 1987 dans les Cahiers de Civilisation Médiévale [4], j’avais déjà, dans un premier temps, reconstitué l’archétype indo-européen à partir duquel semble s’être développée la célèbre légende. Ma reconstitution s’était effectuée à partir d’une dizaine de versions provenant d’aires différentes [5]. Réduit à l’essentiel, l’archétype peut se résumer ainsi :
Un roi apprend par un oracle qu’il mourra de la main d’un de ses descendants. Pour empêcher que la prédiction ne se réalise, il enferme sa fille unique dans une tour. Un héros ou un dieu réussit à s’introduire dans la prison et obtient les faveurs de la princesse. De leurs amours naissent plusieurs enfants. Informé, le roi se retourne contre le séducteur qu’il tue ou blesse grièvement. Puis il tente de faire disparaître ses petits-fils dont l’existence met en péril sa propre vie. La veuve réussit à sauver le dernier-né avec lequel elle se réfugie dans le désert ou la forêt.
Lorsque l’enfant atteint l’âge d’homme, elle lui révèle le secret de ses origines et lui fait promettre solennellement de tuer le vieux roi. Le héros va défier le meurtrier, surmonte les épreuves que celui-ci lui impose, délivre une princesse et venge la mort de son père.
Les analogies avec la légende du Graal sont nombreuses et incontestables. En effet, dans la formule apparaissent les principales composantes de l’histoire de Perceval [6], à savoir la mort du père, la fuite de la mère, l’enfance dans le désert ou la forêt. En outre, dans les versions 2 et 3, le héros triomphe d’un adversaire en lui plongeant dans l’œil une barre de fer enflammée. La ressemblance avec la mort du Chevalier Rouge est évidente [7]. C’est ce qui explique que ce thème dit « de l’Expulsion et du Retour » ait été étudié dès le XIXe siècle par des spécialistes tels que Von Hahn et A. Nutt [8].
Néanmoins, une question se posait : s’agissait-il d’un mythe indo-européen ou d’un mythe universel ? De recherches ultérieures, il ressort que le schéma est répandu sur tous les continents. Au hasard de mes lectures et de celles de mes étudiants, j’ai pu réunir une cinquantaine de versions du monde entier [9]. Loin de mettre en cause la première reconstitution, ces nouvelles données en confirment le bien-fondé.
On m’objectera peut-être qu’il n’est pas de bonne méthode de sortir ainsi du domaine indo-européen pour étendre la comparaison à des aires de civilisations totalement étrangères. Je répondrai que sur ce point, je n’ai fait que suivre l’exemple de Georges Dumézil, le maître des études indo-européennes. Parlant, voilà quelques décennies, du mythe des Trijumeaux, il constatait :
Le lieu du monde où, par un accord dont l’explication nous échappe, les légendes indo-iraniennes sur le Tricéphale [10] s’éclairent le mieux, est la Colombie britannique, la côte occidentale du Canada […]. Chez les Peaux-Rouges de la Bella Coola et chez les Kwakiutl de Vancouver […], chez les riverains de la Thompson River, un grand rôle est joué dans les mythes et les rites par le « Serpent à trois têtes » [11] .
Je constate, moi aussi, ce type d’analogies sans les expliquer, et je conclus que nous sommes en présence d’un mythe universel.
Problèmes de définition
Les choses auraient pu en rester là : la démonstration était faite que Perceval « li filz à la veve dame [12] », est l’avatar littéraire d’un personnage mythologique. Certains faits cependant m’incitèrent à quitter le domaine du roman médiéval au profit de la mythologie proprement dite. J’en signalerai deux : dans une version irlandaise [13], le héros Fionn découvre l’identité du meurtrier après avoir touché au « Saumon de la Connaissance [14] ». De même, dans la version germanique [15], Sigurdr n’a pas plus tôt goûté au sang du serpent Fafnir qu’il comprend « le langage des oiseaux » et découvre la trahison du forgeron Reginn. La présence de ces motifs visiblement symboliques appelait une explication. Or, les définitions traditionnelles du mythe, tout en étant utiles, me laissèrent sur ma faim. Les spécialistes en effet distinguent trois types de mythes, le mot pouvant désigner [16] :
1 – soit un récit fabuleux, d’origine populaire et non réfléchie, dans lequel… les forces de la nature sont représentées sous forme d’êtres personnels dont les actions ou les aventures ont un sens symbolique (les mythes « solaires »),
2 – soit l’exposition d’une idée ou d’une doctrine sous une forme volontairement poétique et quasi religieuse où l’imagination se donne carrière et mêle ses fantaisies aux vérités sous-jacentes (le « mythe de la Caverne »),
3 – soit encore un récit fabuleux tendant à expliquer un état de choses actuel (par exemple le mythe de l’Age d’or ou Paradis Perdu). Mircéa Eliade dira : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primitif des commencements. »
La première définition se réfère aux théories de Müller et de Kühn auxquelles on ne croit plus [17]. Elle devait donc être écartée. Comme il est clair, d’autre part, qu’un schéma populaire comme Le Fils de la Veuve ne saurait se rattacher aux mythes philosophiques de type platonicien, restait la troisième catégorie. Il s’agissait donc apparemment d’une « histoire sacrée ». Mais où trouver, dans ce cas, la grille d’interprétation qui en révélerait le sens ? Curieusement, ce fut chez le gnostique René Guénon [18] que je rencontrai la définition la plus éclairante (je devais découvrir plus tard qu’elle recoupe celle d’auteurs de l’Antiquité). Signalant en effet les liens qui existent entre mythe et symbole, René Guénon écrit :
La distinction qu’on a voulu parfois établir [entre les deux] n’est pas fondée en réalité : pour certains, tandis que le mythe est un récit présentant un autre sens que celui que les mots qui le composent expriment directement et littéralement, le symbole serait essentiellement une représentation figurative de certaines idées par un schéma géométrique ou par un dessin quelconque ; le symbole serait donc proprement un mode graphique d’expression, et le mythe un mode verbal… Il y a là, en ce qui concerne la signification donnée au symbole, une restriction tout à fait inacceptable, car toute image qui est prise pour représenter une idée, pour l’exprimer ou la suggérer d’une façon quelconque et à quelque degré que ce soit, est par là même un signe ou, ce qui revient au même, un symbole de cette idée ; peu importe qu’il s’agisse d’une image visuelle ou de toute autre sorte d’image, car cela n’introduit ici aucune différence essentielle et ne change absolument rien au principe même du symbolisme. Celui-ci, dans tous les cas, se base toujours sur un rapport d’analogie ou de correspondance entre l’idée qu’il s’agit d’exprimer et l’image, graphique, verbale ou autre, par laquelle on l’exprime…
Ayant ainsi rappelé le principe du symbolisme, nous voyons que celui-ci est évidemment susceptible d’une multitude de modalités diverses : le mythe n’en est qu’un simple cas particulier, constituant une de ces modalités ; on pourrait dire que le symbole est le genre, et que le mythe en est une des espèces. En d’autres termes, on peut envisager un récit symbolique, aussi bien et au même titre qu’un dessin symbolique ou que beaucoup d’autres choses encore qui ont le même caractère et qui jouent le même rôle ; les mythes sont des récits symboliques, de même que les “paraboles”, qui, au fond, n’en diffèrent pas essentiellement [je souligne] ; il ne nous semble pas qu’il y ait là quelque chose qui puisse donner lieu à la moindre difficulté, dès lors qu’on a bien compris la notion générale et fondamentale du symbolisme [19].
J’ai dit plus haut que la définition de René Guénon recoupait celle d’auteurs de l’antiquité. Je remarque d’abord qu’elle reprend en substance celle de deux philosophes. Le premier est l’empereur Julien l’Apostat (331-363) qui, parlant en néoplatonicien de l’initiation aux mystères, écrivait ceci :
La nature aime à demeurer cachée et ne supporte pas que ce qui est caché de l’essence des dieux tombe, avec des paroles nues, dans des oreilles impures… Je pense que cela [l’occultation des secrets relatifs aux dieux] se produit souvent par l’intermédiaire des mythes lorsqu’ils sont versés avec la mise en scène qui leur est propre, dans les oreilles de la multitude qui ne peut pas recevoir les vérités divines dans leur parfaite pureté [20].
Et de préciser :
En effet, c’est l’élément absurde dans les mythes qui nous conduit à la vérité : plus l’énigme est extraordinaire et prodigieuse, plus elle semble nous signifier de ne pas nous en tenir au sens littéral, mais de rechercher au contraire assidûment ce qui est caché [21].
Le second philosophe est Saloustios, néoplatonicien lui aussi, et que l’on identifie généralement avec le Flavius Sallustius qui, né en Gaule, se lia avec Julien, fut consul en 363 et préfet de la Gaule. Dans son traité Des dieux et du monde, il reprend l’idée en termes presque identiques :
Vouloir enseigner à tous les hommes la vérité sur les dieux, produit le mépris chez les insensés, du fait de leur impuissance à comprendre, et l’incuriosité chez les gens appliqués ; voiler au contraire la vérité par des mythes ne laisse pas de place au mépris des uns, et force les autres à la philosophie [22].
Mais, dira-t-on, ne peut-on penser que ces auteurs, soucieux de répondre aux attaques des apologistes chrétiens contre les mythes, en ont fait des allégories en leur supposant un sens caché qui n’a jamais existé ? L’objection ne tient pas. En effet, la théologie allégorisante était connue dans le monde antique, aussi bien en Égypte qu’en Grèce. Soit ignorance, soit désir de brouiller les pistes, les interprètes appliquaient le plus souvent leurs théories figuratives aux astres ou aux éléments [23]. Platon quant à lui semble avoir soupçonné quelles sombres conceptions cachait le symbolisme des récits relatifs aux dieux. Aussi, pour ne pas scandaliser les jeunes esprits, bannit-il de sa république la mythologie, même allégorisée. Un tel enseignement, selon lui, devrait être transmis uniquement « par des formules secrètes de mystères », et à « un auditoire le plus réduit possible [24] ». Mais il y a plus probant : près de neuf siècles avant Julien l’Apostat et Saloustios, Eschyle (525-446) fut accusé d’avoir trahi le secret des Mystères dans une de ses tragédies. Selon Aristote (384-322), il se défendit en déclarant « qu’il ne savait pas qu’il s’agissait là de choses secrètes [25] ». Il me paraît hautement probable que la pièce incriminée n’était autre que Prométhée enchaîné. Tel est aussi le sentiment de Jacqueline Duchemin qui écrit dans son commentaire de cette œuvre :
L’on se prend à se demander à quelles sources poétiques, à quelles révélations sacrées peut-être [je souligne] un Eschyle avait puisé ses informations [26].
Une telle idée n’a rien d’invraisemblable. Interrogé par moi sur le sujet voilà quelques années, le spécialiste des études indo-européennes qu’est Jean Haudry m’a répondu sans ambages :
L’existence d’une tradition secrète chez les indo-européens et, à l’époque historique, chez plusieurs peuples indo-européens, notamment chez les Grecs […] paraît assurée ; c’est ce qui ressort aussi des textes brahmaniques [27].
On voit que la présence de motifs symboliques dans certaines versions du corpus n’a rien qui doive surprendre si, comme on est en droit de le penser, l’histoire du Fils de la Veuve est un mythe initiatique, c’est-à-dire une sorte de parabole. Assurément, cela ne nous en livre pas le sens caché. Mais nous savons désormais que la solution de l’énigme – si solution il y a – dépend d’une application pertinente des principes du symbolisme.
Un mythe initiatique
Conformément aux principes posés, l’on peut à présent tenter une interprétation du mythe du Fils de la Veuve. Les cinquante-trois versions du corpus élargi fournissent de nombreuses informations sur le père, le meurtrier et le héros lui-même. Voyons cela de plus près.
Le père
Bien que les textes le présentent parfois comme un roi détrôné (par ex. 1, Grèce ; 3, Irlande ; 12, Afrique), le plus souvent, ils laissent clairement entendre qu’il s’agit d’un être surnaturel : serpent pouvant prendre forme humaine (44, Amérique du Nord), « dragon blanc » ayant eu à souffrir de la jalousie d’un « dragon noir » (48, Tibet), porteur du soleil vivant « loin de ses fils » (47 Amérique du Nord), Soleil lui-même (46, Amérique du Sud). Il est parfois explicitement qualifié de « dieu » (18, Amérique du Sud ; 45, Amérique du Nord ; 19 à 23, domaine gréco-latin) ou encore de « dieu civilisateur » (11, Égypte ; 17, 43, Amérique du Nord) à moins – ce qui revient au même - qu’on ne fasse de lui un forgeron céleste (25, Grèce).
On peut en conclure que le père du héros symbolise un « dieu civilisateur », « ami » des hommes, victime d’un « dieu jaloux » plus puissant que lui.
La mère
Dans la première édition de mon livre [28], j’avais interprété le personnage de la mère comme un symbole de la connaissance, objet du conflit entre les deux divinités. Bien que l’élargissement du corpus fasse apparaître sur ce point de légères différences selon les aires de civilisation, je m’en tiens à cette interprétation qui a le double mérite de la simplicité et de la logique.
Le meurtrier
Le meurtrier est toujours antipathique : c’est un usurpateur (1, Grèce ; 40, Afrique), un tyran (8, 9 Iran ; 14, Chine ; 28, Inde) qui n’hésite pas à séquestrer dans une tour sa fille (2, Irlande ; 20, Grèce) ou son épouse (4, Bretagne). Parfois, son apparence trahit sa nature profonde : c’est un cyclope (2, Irlande ; 29, Pays de Galles ; 31, Bretagne), un ogre qui a anéanti la tribu du héros et de son frère (47, Amérique du Nord), un tigre sanguinaire (49 Indonésie), un « dragon noir » jaloux du « dragon blanc » (48, Tibet) ; plus explicitement, c’est un dieu jaloux du « dieu civilisateur » son frère, qu’il a tué (11, Égypte) ou dépouillé de son royaume après avoir tué ses fils (29, Pays de Galles).
On le voit : tout converge pour faire du meurtrier un « dieu mauvais », tyrannique et jaloux, ayant usurpé la place du « dieu civilisateur ».
Le héros
Des informations fournies sur ce personnage, je ne retiendrai pour le moment que ce qui est nécessaire à l’intelligence du mythe proprement dit, c’est-à-dire l’épisode des enfances. Or que nous apprend le corpus sur les premières années du Fils de la Veuve ? Ceci : qu’étant né contre la volonté expresse du tyran, il est l’objet de sa haine. Un motif qui revient souvent – et qui pour cette raison doit retenir l’attention – est celui de la mort par l’eau, à laquelle il échappe dans une corbeille flottante (50, Grèce), dans un berceau flottant (19, Russie), dans un coffre de bois (20, 23, Grèce) ou de pierre (29, Pays de Galles), dans un tonneau (36, Russie) ou dans une barque (30, Bretagne).
Compte tenu du contexte – la lutte aux temps primordiaux de deux divinités se disputant la Connaissance – j’interpréterai ce motif de l’enfant et du coffre comme un symbole de l’humanité sauvée du déluge par l’Arche [29]. Que cette interprétation soit justifiée, l’archéologie en fournit la preuve puisqu’une fresque romaine du IIIe siècle représente Noé sous cette forme (fig. 1) :
Fig. 1. — Noé sortant de l’arche. D’après une fresque du IIIe siècle (paroi près de l’entrée d’une crypte du cimetière des saints Pierre et Marcellin à Rome).
Interprétation d’ensemble
Cela admis, je décrypterai le mythe du Fils de la Veuve de la manière suivante :
Un « dieu mauvais » (le roi) voulait garder pour lui seul la Connaissance (la princesse) afin d’éviter que les hommes ne s’en emparent et ne l’anéantissent. Un « dieu bon » (le père), bravant son interdiction, apporta la Connaissance sur la terre. Il en résulta l’apparition d’une race de surhommes (les fils de la princesse). Au cours de la lutte qui suivit, le « Principe du Mal » fut victorieux. Mais sa victoire fut incomplète puisqu’il échoua dans sa tentative de détruire la Connaissance (la princesse devenue veuve) et l’humanité (les fils de la princesse) par le Déluge. En effet, grâce à l’Arche – représentée dans certaines versions par un coffre, un berceau ou une corbeille - quelques hommes échappèrent au cataclysme et entreprirent de transmettre aux générations suivantes le récit de ce qui s’était passé à l’aube de l’histoire. Telle fut l’origine de la « Tradition primordiale ». Telle fut aussi l’origine de l’Initiation, dont les candidats promettent solennellement de venger la mort de leur père, le « dieu bon ».
On remarquera que cette interprétation, loin de faire violence au sens littéral, en rend compte, bien au contraire, jusque dans le détail. Ainsi, si l’on se reporte au motif symbolique du « Saumon de la Connaissance » dans la version irlandaise (voir p. 55), il devient clair que l’essentiel de l’initiation réside dans la révélation du crime primordial commis à l’encontre du « dieu civilisateur ». En effet, c’est en goûtant au mystérieux poisson que le héros Fionn découvre l’identité du meurtrier de son père. De même, dans la version germanique (voir p. 55) c’est parce qu’il a goûté au sang du serpent Fafnir que Sigurdr découvre la trahison de Reginn.
Mais le mythe du Fils de la Veuve n’est pas un cas unique. D’autres schémas ont conservé, sous un symbolisme différent, la même conception dualiste. C’est le cas en Grèce des mythes d’Héphaïstos, le dieu-forgeron, de Cronos le dieu de l’Age d’or (dont la destinée tragique scandalisait Platon) (voir note 1, p. 58), et surtout de Prométhée. L’histoire de ce dernier est si riche d’enseignement ésotérique qu’il ne sera pas inutile d’en rappeler les grandes lignes [30].
Prométhée était aussi élevé en dignité que Zeus lui-même, puisqu’il était son cousin. En effet, il était le fils du Titan Japet, de même que Zeus était le fils du Titan Cronos. Il eut plusieurs enfants, dont Deucalion, le seul survivant du Déluge. Dès la Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle avant Jésus-Christ), Prométhée apparaît comme le bienfaiteur de l’Humanité. Il trompa Zeus une première fois lors du sacrifice d’un bœuf en lui donnant les os recouverts de graisse blanche, tandis qu’il réservait aux hommes la chair et les entrailles. Furieux, Zeus décida de punir les mortels en leur enlevant le feu. Prométhée vint une seconde fois à leur secours en dérobant à la « roue du soleil » des semences de feu qu’il apporta à la terre. Zeus répliqua en envoyant aux mortels Pandore, la première femme. Pandore ouvrit le vase dans lequel étaient enfermés tous les maux, qui se répandirent sur la terre. Elle le referma sur l’Espérance. Zeus se retourna ensuite contre Prométhée. Il l’enchaîna sur le Caucase et lui envoya un aigle pour lui dévorer le foie. Puis il jura par le Styx qu’il ne le libérerait jamais. Il fut contraint de revenir sur sa parole : en effet, Héraklès, le fils qu’il avait eu d’Alcmène, perça d’une flèche l’aigle de Prométhée. Zeus ne protesta pas, car Prométhée lui avait rendu l’immense service de lui révéler que, selon un ancien oracle, l’enfant qui naîtrait de lui et de Thétis le détrônerait. Toutefois, afin que Zeus ne fût point parjure, Prométhée dut s’engager à porter une bague faite avec l’acier de ses chaînes et un fragment du rocher auquel il avait été attaché. Prométhée manifesta son esprit d’insoumission à l’égard des dieux en deux autres circonstances : il donna à Héraklès le moyen de se procurer les Pommes d’or du jardin des Hespérides ; il enseigna à son fils Deucalion comment échapper au déluge que Zeus préparait pour anéantir la race humaine.
Des esprits superficiels croiront retrouver ici les mêmes motifs que dans la Genèse, à savoir ceux du déluge, de Dieu qui sauve et de l’arche. Les analogies existent mais l’on ne saurait se tromper davantage : la contradiction est totale. Dans la Bible en effet, le déluge est un châtiment infligé à l’humanité pécheresse par un Dieu juste qui sauve une poignée de justes. Ici, l’humanité périt innocente de tout crime, victime d’un dieu tyrannique, et le survivant doit son salut à l’intervention d’un autre dieu, victime lui aussi du « Tyran ». Que cet « ami des hommes » soit aussi un dieu civilisateur, cela ne fait aucun doute puisque, selon la version la plus répandue, Prométhée est puni pour avoir apporté aux hommes le feu matériel qu’il avait dérobé aux dieux. La tragédie d’Eschyle est encore plus explicite puisque Prométhée est châtié pour leur avoir fourni les premiers éléments des techniques et des sciences, comme il ressort de ses propos aux Océanides :
Écoutez, leur dit-il, écoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient, j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée […] Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver, ni du printemps fleuri, ni de l’été fertile ; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux […] D’un mot tu sauras tout à la fois : tous les arts aux mortels viennent de Prométhée [31].
On comprend que pareilles révélations aient pu valoir à leur auteur des difficultés avec les autorités de son temps (voir p. 58). Or nous avons là une nouvelle falsification du message biblique, car le texte sacré ne mentionne aucune défense de ce genre. Seul était interdit le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, symbole de la loi morale qu’Adam et Ève acceptaient de recevoir du Créateur. Ce n’est pas un hasard si les propos de Satan dans l’épisode de la Tentation recoupent l’enseignement initiatique :
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas sous peine de mort ». Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout, vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » [Gn 3, 1-5, Bible de Jérusalem, Paris, 1956.]
