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Existe-t-il une

Contre-Révélation primitive ?

Recherches sur la gnose transhistorique

 

 

 

par Jean-Claude Lozac’hmeur

 

 

 

Les travaux de l’abbé Barruel (1741-1820) sur les origines antichré­tiennes de la Révolution, confirmés plus tard par ceux de Crétineau-Joly (1803-1875), ont amené de bons esprits à se demander s’il n’existerait pas une gnose transhistorique « de tous les temps et de toutes les parties du monde […] un même occultisme originel, dénaturation systématique du dogme, de la morale et de la liturgie de l’Église considérée comme religion universelle de la création à nos jours [1] ».

Pareille idée peut sembler étonnante à des esprits imbus des préjugés mo­dernes. Pourtant, si l’on y réfléchit, il n’y a rien là qui a priori aille à l’encontre du bon sens ou des données de l’expérience. Que constatons-nous en effet ?

1°) Qu’il a toujours existé dans les sociétés humaines – les plus modernes comme les plus primitives – des cultes à mystères réservés à un petit nombre d’adeptes liés par le secret initiatique,

2°) qu’il a toujours existé une classe d’individus avides de savoir et de puis­sance, et qui tentent, par le perfectionnement de leur état de nature, de s’élever dans l’échelle des êtres en se rendant semblables à la divinité,

3°) que ces mêmes individus ont toujours été attirés par les cultes initiatiques qui répondent à leurs aspirations et les distinguent de la masse sans exiger pour autant de conversion du cœur.

Si l’on ajoute à cela que l’apôtre saint Paul révèle l’existence d’un « mystère d’iniquité » devant être dévoilé à la fin des temps (Th 2, 7), il s’ensuit que l’existence d’une Contre-Révélation, contrefaçon de la vraie foi, est, dans la pers­pective chrétienne, possible. C’est elle que dans cet exposé j’appellerai « gnose » [2]. Peut-on aller plus loin et, quittant le domaine de la théorie, aborder celui, tangible, des faits ? Je le crois. Il se trouve en effet qu’au cours de recher­ches sur les mythologies et les folklores, j’ai recueilli suffisamment d’indices pour conclure à la présence, à travers les siècles et au sein des civilisations les plus diverses, d’un même culte à mystères [3]. Or, une fois décryptés, les mythes et les rites de ce culte laissent apparaître une religion dualiste diamétralement opposée à celle du Dieu de la Bible. La présente étude montrera à la suite de quelles lec­tures et par quel cheminement logique j’ai été conduit à cette conclusion inatten­due.

 

 

Un mythe universel

 

Ce sont des recherches d’ordre littéraire sur l’énigme du Graal qui m’ont con­duit à étudier les mythologies. En effet, dans un article paru en 1987 dans les Cahiers de Civilisation Médiévale [4], j’avais déjà, dans un premier temps, recons­titué l’archétype indo-européen à partir duquel semble s’être développée la cé­lèbre légende. Ma reconstitution s’était effectuée à partir d’une dizaine de ver­sions provenant d’aires différentes [5]. Réduit à l’essentiel, l’archétype peut se ré­sumer ainsi :

 

Un roi apprend par un oracle qu’il mourra de la main d’un de ses descendants. Pour empêcher que la prédiction ne se réalise, il enferme sa fille unique dans une tour. Un héros ou un dieu réussit à s’introduire dans la prison et obtient les faveurs de la princesse. De leurs amours naissent plusieurs enfants. Informé, le roi se re­tourne contre le séducteur qu’il tue ou blesse grièvement. Puis il tente de faire dispa­raître ses petits-fils dont l’existence met en péril sa propre vie. La veuve réussit à sau­ver le dernier-né avec lequel elle se réfugie dans le désert ou la forêt.

Lorsque l’enfant atteint l’âge d’homme, elle lui révèle le secret de ses origines et lui fait promettre solennellement de tuer le vieux roi. Le héros va défier le meurtrier, surmonte les épreuves que celui-ci lui impose, délivre une princesse et venge la mort de son père.

 

Les analogies avec la légende du Graal sont nombreuses et incontestables. En effet, dans la formule apparaissent les principales composantes de l’histoire de Perceval [6], à savoir la mort du père, la fuite de la mère, l’enfance dans le désert ou la forêt. En outre, dans les versions 2 et 3, le héros triomphe d’un adversaire en lui plongeant dans l’œil une barre de fer enflammée. La ressemblance avec la mort du Chevalier Rouge est évidente [7]. C’est ce qui explique que ce thème dit « de l’Expulsion et du Retour » ait été étudié dès le XIXe siècle par des spécialistes tels que Von Hahn et A. Nutt [8].

Néanmoins, une question se posait : s’agissait-il d’un mythe indo-européen ou d’un mythe universel ? De recherches ultérieures, il ressort que le schéma est répandu sur tous les continents. Au hasard de mes lectures et de celles de mes étudiants, j’ai pu réunir une cinquantaine de versions du monde entier [9]. Loin de mettre en cause la première reconstitution, ces nouvelles données en confirment le bien-fondé.

On m’objectera peut-être qu’il n’est pas de bonne méthode de sortir ainsi du domaine indo-européen pour étendre la comparaison à des aires de civilisations totalement étrangères. Je répondrai que sur ce point, je n’ai fait que suivre l’exemple de Georges Dumézil, le maître des études indo-européennes. Parlant, voilà quelques décennies, du mythe des Trijumeaux, il constatait :

 

Le lieu du monde où, par un accord dont l’explication nous échappe, les lé­gendes indo-iraniennes sur le Tricéphale [10] s’éclairent le mieux, est la Colombie bri­tannique, la côte occidentale du Canada […]. Chez les Peaux-Rouges de la Bella Coola et chez les Kwakiutl de Vancouver […], chez les riverains de la Thompson River, un grand rôle est joué dans les mythes et les rites par le « Serpent à trois têtes » [11] .

 

Je constate, moi aussi, ce type d’analogies sans les expliquer, et je conclus que nous sommes en présence d’un mythe universel.

 

 

Problèmes de définition

 

Les choses auraient pu en rester là : la démonstration était faite que Perceval « li filz à la veve dame [12] », est l’avatar littéraire d’un personnage mythologique. Certains faits cependant m’incitèrent à quitter le domaine du roman médiéval au profit de la mythologie proprement dite. J’en signalerai deux : dans une version irlandaise [13], le héros Fionn découvre l’identité du meurtrier après avoir touché au « Saumon de la Connaissance [14] ». De même, dans la version germanique [15], Sigurdr n’a pas plus tôt goûté au sang du serpent Fafnir qu’il comprend « le lan­gage des oiseaux » et découvre la trahison du forgeron Reginn. La présence de ces motifs visiblement symboliques appelait une explication. Or, les définitions traditionnelles du mythe, tout en étant utiles, me laissèrent sur ma faim. Les spé­cialistes en effet distinguent trois types de mythes, le mot pouvant désigner [16] :

 

1 – soit un récit fabuleux, d’origine populaire et non réfléchie, dans lequel… les forces de la nature sont représentées sous forme d’êtres personnels dont les actions ou les aventures ont un sens symbolique (les mythes « solaires »),

2 – soit l’exposition d’une idée ou d’une doctrine sous une forme volontaire­ment poétique et quasi religieuse où l’imagination se donne carrière et mêle ses fantaisies aux vérités sous-jacentes (le « mythe de la Caverne »),

3 – soit encore un récit fabuleux tendant à expliquer un état de choses actuel (par exemple le mythe de l’Age d’or ou Paradis Perdu). Mircéa Eliade dira : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primitif des commencements. »

 

La première définition se réfère aux théories de Müller et de Kühn auxquelles on ne croit plus [17]. Elle devait donc être écartée. Comme il est clair, d’autre part, qu’un schéma populaire comme Le Fils de la Veuve ne saurait se rattacher aux mythes philosophiques de type platonicien, restait la troisième catégorie. Il s’agissait donc apparemment d’une « histoire sacrée ». Mais où trouver, dans ce cas, la grille d’interprétation qui en révélerait le sens ? Curieusement, ce fut chez le gnostique René Guénon [18] que je rencontrai la définition la plus éclairante (je devais découvrir plus tard qu’elle recoupe celle d’auteurs de l’Antiquité). Signa­lant en effet les liens qui existent entre mythe et symbole, René Guénon écrit :

 

La distinction qu’on a voulu parfois établir [entre les deux] n’est pas fondée en réalité : pour certains, tandis que le mythe est un récit présentant un autre sens que celui que les mots qui le composent expriment directement et littéralement, le sym­bole serait essentiellement une représentation figurative de certaines idées par un schéma géométrique ou par un dessin quelconque ; le symbole serait donc propre­ment un mode graphique d’expression, et le mythe un mode verbal… Il y a là, en ce qui concerne la signification donnée au symbole, une restriction tout à fait inaccep­table, car toute image qui est prise pour représenter une idée, pour l’exprimer ou la suggérer d’une façon quelconque et à quelque degré que ce soit, est par là même un signe ou, ce qui revient au même, un symbole de cette idée ; peu importe qu’il s’agisse d’une image visuelle ou de toute autre sorte d’image, car cela n’introduit ici aucune différence essentielle et ne change absolument rien au principe même du symbolisme. Celui-ci, dans tous les cas, se base toujours sur un rapport d’analogie ou de correspondance entre l’idée qu’il s’agit d’exprimer et l’image, graphique, verbale ou autre, par laquelle on l’exprime…

Ayant ainsi rappelé le principe du symbolisme, nous voyons que celui-ci est évi­demment susceptible d’une multitude de modalités diverses : le mythe n’en est qu’un simple cas particulier, constituant une de ces modalités ; on pourrait dire que le symbole est le genre, et que le mythe en est une des espèces. En d’autres termes, on peut envisager un récit symbolique, aussi bien et au même titre qu’un dessin symbolique ou que beaucoup d’autres choses encore qui ont le même caractère et qui jouent le même rôle ; les mythes sont des récits symboliques, de même que les “paraboles”, qui, au fond, n’en diffèrent pas essentiellement [je souligne] ; il ne nous semble pas qu’il y ait là quelque chose qui puisse donner lieu à la moindre difficulté, dès lors qu’on a bien compris la notion générale et fondamentale du symbolisme [19].

 

J’ai dit plus haut que la définition de René Guénon recoupait celle d’auteurs de l’antiquité. Je remarque d’abord qu’elle reprend en substance celle de deux philosophes. Le premier est l’empereur Julien l’Apostat (331-363) qui, parlant en néoplatonicien de l’initiation aux mystères, écrivait ceci :

 

La nature aime à demeurer cachée et ne supporte pas que ce qui est caché de l’essence des dieux tombe, avec des paroles nues, dans des oreilles impures… Je pense que cela [l’occultation des secrets relatifs aux dieux] se produit souvent par l’intermédiaire des mythes lorsqu’ils sont versés avec la mise en scène qui leur est propre, dans les oreilles de la multitude qui ne peut pas recevoir les vérités divines dans leur parfaite pureté [20].

 

Et de préciser :

 

En effet, c’est l’élément absurde dans les mythes qui nous conduit à la vérité : plus l’énigme est extraordinaire et prodigieuse, plus elle semble nous signifier de ne pas nous en tenir au sens littéral, mais de rechercher au contraire assidûment ce qui est caché [21].

Le second philosophe est Saloustios, néoplatonicien lui aussi, et que l’on identifie généralement avec le Flavius Sallustius qui, né en Gaule, se lia avec Julien, fut consul en 363 et préfet de la Gaule. Dans son traité Des dieux et du monde, il reprend l’idée en termes presque identiques :

 

Vouloir enseigner à tous les hommes la vérité sur les dieux, produit le mépris chez les insensés, du fait de leur impuissance à comprendre, et l’incuriosité chez les gens appliqués ; voiler au contraire la vérité par des mythes ne laisse pas de place au mépris des uns, et force les autres à la philosophie [22].

 

Mais, dira-t-on, ne peut-on penser que ces auteurs, soucieux de répondre aux attaques des apologistes chrétiens contre les mythes, en ont fait des allégories en leur supposant un sens caché qui n’a jamais existé ? L’objection ne tient pas. En effet, la théologie allégorisante était connue dans le monde antique, aussi bien en Égypte qu’en Grèce. Soit ignorance, soit désir de brouiller les pistes, les inter­prètes appliquaient le plus souvent leurs théories figuratives aux astres ou aux éléments [23]. Platon quant à lui semble avoir soupçonné quelles sombres concep­tions cachait le symbolisme des récits relatifs aux dieux. Aussi, pour ne pas scan­daliser les jeunes esprits, bannit-il de sa république la mythologie, même allégo­risée. Un tel enseignement, selon lui, devrait être transmis uniquement « par des formules secrètes de mystères », et à « un auditoire le plus réduit possible [24] ». Mais il y a plus probant : près de neuf siècles avant Julien l’Apostat et Saloustios, Eschyle (525-446) fut accusé d’avoir trahi le secret des Mystères dans une de ses tragédies. Selon Aristote (384-322), il se défendit en déclarant « qu’il ne savait pas qu’il s’agissait là de choses secrètes [25] ». Il me paraît hautement probable que la pièce incriminée n’était autre que Prométhée enchaîné. Tel est aussi le sentiment de Jacqueline Duchemin qui écrit dans son commentaire de cette œuvre :

 

L’on se prend à se demander à quelles sources poétiques, à quelles révélations sa­crées peut-être [je souligne] un Eschyle avait puisé ses informations [26].

 

Une telle idée n’a rien d’invraisemblable. Interrogé par moi sur le sujet voilà quelques années, le spécialiste des études indo-européennes qu’est Jean Haudry m’a répondu sans ambages :

 

L’existence d’une tradition secrète chez les indo-européens et, à l’époque histo­rique, chez plusieurs peuples indo-européens, notamment chez les Grecs […] paraît assurée ; c’est ce qui ressort aussi des textes brahmaniques [27].

On voit que la présence de motifs symboliques dans certaines versions du corpus n’a rien qui doive surprendre si, comme on est en droit de le penser, l’histoire du Fils de la Veuve est un mythe initiatique, c’est-à-dire une sorte de parabole. Assurément, cela ne nous en livre pas le sens caché. Mais nous savons désormais que la solution de l’énigme – si solution il y a – dépend d’une appli­cation pertinente des principes du symbolisme.

 

 

Un mythe initiatique

 

Conformément aux principes posés, l’on peut à présent tenter une interpréta­tion du mythe du Fils de la Veuve. Les cinquante-trois versions du corpus élargi fournissent de nombreuses informations sur le père, le meurtrier et le héros lui-même. Voyons cela de plus près.

 

Le père

 

Bien que les textes le présentent parfois comme un roi détrôné (par ex. 1, Grèce ; 3, Irlande ; 12, Afrique), le plus souvent, ils laissent clairement entendre qu’il s’agit d’un être surnaturel : serpent pouvant prendre forme humaine (44, Amérique du Nord), « dragon blanc » ayant eu à souffrir de la jalousie d’un « dragon noir » (48, Tibet), porteur du soleil vivant « loin de ses fils » (47 Améri­que du Nord), Soleil lui-même (46, Amérique du Sud). Il est parfois explicitement qualifié de « dieu » (18, Amérique du Sud ; 45, Amérique du Nord ; 19 à 23, do­maine gréco-latin) ou encore de « dieu civilisateur » (11, Égypte ; 17, 43, Améri­que du Nord) à moins – ce qui revient au même - qu’on ne fasse de lui un forge­ron céleste (25, Grèce).

On peut en conclure que le père du héros symbolise un « dieu civilisateur », « ami » des hommes, victime d’un « dieu jaloux » plus puissant que lui.

 

La mère

 

Dans la première édition de mon livre [28], j’avais interprété le personnage de la mère comme un symbole de la connaissance, objet du conflit entre les deux di­vinités. Bien que l’élargissement du corpus fasse apparaître sur ce point de légè­res différences selon les aires de civilisation, je m’en tiens à cette interprétation qui a le double mérite de la simplicité et de la logique.

 

Le meurtrier

 

Le meurtrier est toujours antipathique : c’est un usurpateur (1, Grèce ; 40, Afrique), un tyran (8, 9 Iran ; 14, Chine ; 28, Inde) qui n’hésite pas à séquestrer dans une tour sa fille (2, Irlande ; 20, Grèce) ou son épouse (4, Bretagne). Par­fois, son apparence trahit sa nature profonde : c’est un cyclope (2, Irlande ; 29, Pays de Galles ; 31, Bretagne), un ogre qui a anéanti la tribu du héros et de son frère (47, Amérique du Nord), un tigre sanguinaire (49 Indonésie), un « dragon noir » jaloux du « dragon blanc » (48, Tibet) ; plus explicitement, c’est un dieu jaloux du « dieu civilisateur » son frère, qu’il a tué (11, Égypte) ou dépouillé de son royaume après avoir tué ses fils (29, Pays de Galles).

On le voit : tout converge pour faire du meurtrier un « dieu mauvais », tyran­nique et jaloux, ayant usurpé la place du « dieu civilisateur ».

 

Le héros

 

Des informations fournies sur ce personnage, je ne retiendrai pour le moment que ce qui est nécessaire à l’intelligence du mythe proprement dit, c’est-à-dire l’épisode des enfances. Or que nous apprend le corpus sur les premières années du Fils de la Veuve ? Ceci : qu’étant né contre la volonté expresse du tyran, il est l’objet de sa haine. Un motif qui revient souvent – et qui pour cette raison doit retenir l’attention – est celui de la mort par l’eau, à laquelle il échappe dans une corbeille flottante (50, Grèce), dans un berceau flottant (19, Russie), dans un cof­fre de bois (20, 23, Grèce) ou de pierre (29, Pays de Galles), dans un tonneau (36, Russie) ou dans une barque (30, Bretagne).

Compte tenu du contexte – la lutte aux temps primordiaux de deux divinités se disputant la Connaissance – j’interpréterai ce motif de l’enfant et du coffre comme un symbole de l’humanité sauvée du déluge par l’Arche [29]. Que cette in­terprétation soit justifiée, l’archéologie en fournit la preuve puisqu’une fresque romaine du IIIe siècle représente Noé sous cette forme (fig. 1) :

 

 

Fig. 1. — Noé sortant de l’arche. D’après une fresque du IIIe siècle (paroi près de l’entrée d’une crypte du cimetière des saints Pierre et Marcellin à Rome).

 

Interprétation d’ensemble

 

Cela admis, je décrypterai le mythe du Fils de la Veuve de la manière sui­vante :

 

Un « dieu mauvais » (le roi) voulait garder pour lui seul la Connaissance (la princesse) afin d’éviter que les hommes ne s’en emparent et ne l’anéantissent. Un « dieu bon » (le père), bravant son interdiction, apporta la Connaissance sur la terre. Il en résulta l’apparition d’une race de surhommes (les fils de la princesse). Au cours de la lutte qui suivit, le « Principe du Mal » fut victorieux. Mais sa victoire fut in­complète puisqu’il échoua dans sa tentative de détruire la Connaissance (la princesse devenue veuve) et l’humanité (les fils de la princesse) par le Déluge. En effet, grâce à l’Arche – représentée dans certaines versions par un coffre, un berceau ou une cor­beille - quelques hommes échappèrent au cataclysme et entreprirent de transmettre aux générations suivantes le récit de ce qui s’était passé à l’aube de l’histoire. Telle fut l’origine de la « Tradition primordiale ». Telle fut aussi l’origine de l’Initiation, dont les candidats promettent solennellement de venger la mort de leur père, le « dieu bon ».

 

On remarquera que cette interprétation, loin de faire violence au sens littéral, en rend compte, bien au contraire, jusque dans le détail. Ainsi, si l’on se reporte au motif symbolique du « Saumon de la Connaissance » dans la version irlandaise (voir p. 55), il devient clair que l’essentiel de l’initiation réside dans la révélation du crime primordial commis à l’encontre du « dieu civilisateur ». En effet, c’est en goûtant au mystérieux poisson que le héros Fionn découvre l’identité du meur­trier de son père. De même, dans la version germanique (voir p. 55) c’est parce qu’il a goûté au sang du serpent Fafnir que Sigurdr découvre la trahison de Reginn.

Mais le mythe du Fils de la Veuve n’est pas un cas unique. D’autres schémas ont conservé, sous un symbolisme différent, la même conception dualiste. C’est le cas en Grèce des mythes d’Héphaïstos, le dieu-forgeron, de Cronos le dieu de l’Age d’or (dont la destinée tragique scandalisait Platon) (voir note 1, p. 58), et surtout de Prométhée. L’histoire de ce dernier est si riche d’enseignement ésoté­rique qu’il ne sera pas inutile d’en rappeler les grandes lignes [30].

 

Prométhée était aussi élevé en dignité que Zeus lui-même, puisqu’il était son cousin. En effet, il était le fils du Titan Japet, de même que Zeus était le fils du Ti­tan Cronos. Il eut plusieurs enfants, dont Deucalion, le seul survivant du Déluge. Dès la Théogonie d’Hésiode (VIIIe siècle avant Jésus-Christ), Prométhée apparaît comme le bienfaiteur de l’Humanité. Il trompa Zeus une première fois lors du sacri­fice d’un bœuf en lui donnant les os recouverts de graisse blanche, tandis qu’il réser­vait aux hommes la chair et les entrailles. Furieux, Zeus décida de punir les mortels en leur enlevant le feu. Prométhée vint une seconde fois à leur secours en dérobant à la « roue du soleil » des semences de feu qu’il apporta à la terre. Zeus répliqua en en­voyant aux mortels Pandore, la première femme. Pandore ouvrit le vase dans lequel étaient enfermés tous les maux, qui se répandirent sur la terre. Elle le referma sur l’Espérance. Zeus se retourna ensuite contre Prométhée. Il l’enchaîna sur le Caucase et lui envoya un aigle pour lui dévorer le foie. Puis il jura par le Styx qu’il ne le libé­rerait jamais. Il fut contraint de revenir sur sa parole : en effet, Héraklès, le fils qu’il avait eu d’Alcmène, perça d’une flèche l’aigle de Prométhée. Zeus ne protesta pas, car Prométhée lui avait rendu l’immense service de lui révéler que, selon un ancien oracle, l’enfant qui naîtrait de lui et de Thétis le détrônerait. Toutefois, afin que Zeus ne fût point parjure, Prométhée dut s’engager à porter une bague faite avec l’acier de ses chaînes et un fragment du rocher auquel il avait été attaché. Prométhée manifesta son esprit d’insoumission à l’égard des dieux en deux autres circonstances : il donna à Héraklès le moyen de se procurer les Pommes d’or du jardin des Hespé­rides ; il enseigna à son fils Deucalion comment échapper au déluge que Zeus prépa­rait pour anéantir la race humaine.

 

Des esprits superficiels croiront retrouver ici les mêmes motifs que dans la Genèse, à savoir ceux du déluge, de Dieu qui sauve et de l’arche. Les analogies existent mais l’on ne saurait se tromper davantage : la contradiction est totale. Dans la Bible en effet, le déluge est un châtiment infligé à l’humanité pécheresse par un Dieu juste qui sauve une poignée de justes. Ici, l’humanité périt innocente de tout crime, victime d’un dieu tyrannique, et le survivant doit son salut à l’intervention d’un autre dieu, victime lui aussi du « Tyran ». Que cet « ami des hommes » soit aussi un dieu civilisateur, cela ne fait aucun doute puisque, selon la version la plus répandue, Prométhée est puni pour avoir apporté aux hommes le feu matériel qu’il avait dérobé aux dieux. La tragédie d’Eschyle est encore plus explicite puisque Prométhée est châtié pour leur avoir fourni les premiers élé­ments des techniques et des sciences, comme il ressort de ses propos aux Océa­nides :

 

Écoutez, leur dit-il, écoutez les misères des mortels, et comment des enfants qu’ils étaient, j’ai fait des êtres de raison, doués de pensée […] Au début, ils voyaient sans voir, ils écoutaient sans entendre, et, pareils aux formes des songes, ils vivaient leur longue existence dans le désordre et la confusion. Pour eux, il n’était point de signe sûr ni de l’hiver, ni du printemps fleuri, ni de l’été fertile ; ils faisaient tout sans recourir à la raison, jusqu’au moment où je leur appris la science ardue des levers et des couchers des astres. Puis ce fut le tour de celle du nombre, la première de toutes, que j’inventai pour eux […] D’un mot tu sauras tout à la fois : tous les arts aux mortels viennent de Prométhée [31].

 

On comprend que pareilles révélations aient pu valoir à leur auteur des diffi­cultés avec les autorités de son temps (voir p. 58). Or nous avons là une nouvelle falsification du message biblique, car le texte sacré ne mentionne aucune défense de ce genre. Seul était interdit le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, symbole de la loi morale qu’Adam et Ève acceptaient de recevoir du Créateur. Ce n’est pas un hasard si les propos de Satan dans l’épisode de la Ten­tation recoupent l’enseignement initiatique :

 

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas sous peine de mort ». Le serpent ré­pliqua à la femme : « Pas du tout, vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui con­naissent le bien et le mal. » [Gn 3, 1-5, Bible de Jérusalem, Paris, 1956.]

 

Il est clair que Satan essaie d’arracher à Ève une profession de foi gnostique avant la lettre : en se réservant toute la Connaissance, Dieu veut empêcher que les hommes ne s’égalent à lui. Il est donc mauvais par nature et c’est du serpent que l’Humanité doit attendre le salut.

Il n’est pas sans intérêt de constater que certaines religions antiques de type dualiste identifiaient le Dieu d’Israël avec le Dieu mauvais. Plutarque rapporte que les Égyptiens considéraient les Juifs comme les descendants de deux fils de Typhon, le meurtrier d’Osiris le « dieu civilisateur » [32] . Dans sa traduction des œuvres morales de cet auteur, Ricard précise :

 

Les Égyptiens, qui avaient des motifs de haine contre les juifs, affectaient de confondre l’histoire de ce peuple avec la fable de Typhon. Non seulement ils di­saient que celui-ci avait eu les deux enfants que nomme Plutarque, mais encore ils prétendaient que la fête du Sabbat […] avait été instituée en mémoire de ce que Typhon après sept jours de marche avait échappé à ses ennemis [33].

 

On retrouve en Iran cette assimilation du Dieu de la Bible au « Mauvais Prin­cipe ». Dans le Denkart en effet, texte zoroastrien [34] datant de l’époque sassanide (IIIe-VIIe siècle de notre ère), on lit ceci :

 

Cependant la tromperie primordiale des dev [“démons”] fut transmise à la race des Arabes, à Dahak le destructeur des créatures ; le caractère de Dahak en fut cor­rompu. Il la mit en œuvre et isola la tyrannie et l’hérésie venant de l’excès et du manque. Par elle il corrompit le caractère des humains, remplit de pleurs le monde, détruisit les créatures, fit la Thora, écriture de base du Judaïsme et construisit Jéru­salem où il la fit garder [35]. Elle vint de Dahak tout d’abord à Abraham, chef des Juifs, et d’Abraham à Moïse de la race des vers que les Juifs considèrent comme prophète et inventeur de leur fausse doctrine. Le mal fit à Moïse trouver et propager la doc­trine des Juifs [36]

 

Doutera-t-on après cela de l’existence d’une Contre-Révélation, si clairement attestée dans le monde antique ?

 

 

Un culte initiatique

 

Au mythe du Fils de la Veuve était associé un rituel initiatique, plus ou moins bien conservé selon les versions, et qu’il est possible par comparaison de reconstituer dans ses grandes lignes. Mais ici encore, aussi bien en ce qui con­cerne l’initiation elle-même que les épreuves qui la précèdent, on se trouve con­fronté à l’obstacle du symbolisme.

 

Les épreuves initiatiques [37]

 

Elles sont des plus variées. Le héros doit selon les versions :

— montrer son habileté ou sa vaillance guerrière (17, Amérique du Sud ; 1, 20, 22, Grèce ; 28, Inde ; 40, Afrique),

— accomplir des tâches surhumaines (1, Grèce ; 29 Pays de Galles ; 36, 51, Russie),

— prouver son identité en présentant un objet confié jadis par son père (12, Afrique),

— résoudre une énigme (14, Chine),

— donner un baiser à un serpent qui se métamorphose en princesse (5, Pays de Galles ; 53, Bretagne) ou – variante de ce motif – se faire aider d’une femme vieille ou laide (47, Amérique du Nord) qui se métamorphose elle aussi en jeune beauté (13, Madagascar ; 53, Bretagne),

— surmonter l’épreuve des « Rochers-qui-se-heurtent » ou Symplegades (1, Grèce ; 17, Amérique du Sud ; 47, Amérique du Nord ; 52, Bretagne).

 

L’initiation proprement dite

 

Le Fils de la Veuve découvre la vérité sur ses origines grâce à l’intervention de son grand-père (15, Amérique du Sud), d’une vieille femme du voisinage (13, Madagascar) ou du meurtrier lui-même (10, Caucase).

Mais plus fréquemment, c’est la Veuve qui répond aux questions de son fils (5, Pays de Galles ; 9, Iran ; 42, Australie), lui donne des conseils (16, Amérique du Sud) – ou même lui remet l’arme de la vengeance (4, Bretagne ; 49, Indoné­sie). Cette démarche, décisive entre toutes, peut s’accomplir sur la tombe du père, en présence d’une assistance en deuil (4, Bretagne). Dans d’autres versions, la veuve n’apparaît pas. La tombe est alors remplacée par le cadavre de la vic­time, associé à l’idée de vengeance (39, Caucase), laquelle est parfois symbolisée par une arme brisée ou ensanglantée (34, Pays de Galles ; 35, Russie).

Autre développement moins répandu mais bien attesté : il arrive que la quête du (ou des) fils culmine dans un face-à-face avec le dieu civilisateur exilé dans l’Autre Monde. D’ultimes épreuves sont alors à surmonter : ce sont généralement des questions qu’il faut poser (33, 34, Pays de Galles), ou auxquelles il faut ré­pondre (11, Égypte). En cas de succès, le dieu condescend à fournir les armes de la vengeance. Ainsi, chez les Indiens Navajos (47, Amérique du Nord), le père donne à ses fils jumeaux « d’étranges vêtements de métal épais qui semblaient pouvoir résister aux coups les plus terribles » ; il leur confie en outre « son arc magique avec des flèches… faites d’arc-en-ciel, de rayons de soleil et d’éclairs ». Bien équipés, ils ne tardent pas à triompher du monstre qui avait exterminé leur tribu.

 

Interprétation

 

En dépit des analogies entre les versions, il n’est pas toujours aisé de transpo­ser sur un plan concret les informations fournies. Deux raisons à cela : les diffé­rences d’époques et de civilisations qui rendent vaines les tentatives de reconsti­tution d’un rituel unique ; le fait, d’autre part, que ces éléments sont le plus sou­vent transmis, comme je l’ai dit, sous le voile du symbole. Prenant donc bien garde de solliciter les textes, je me bornerai aux constatations suivantes :

 

— L’initiation est présentée dans le corpus comme une rencontre avec le « dieu civilisateur »,

 

— elle a pour but l’acquisition de la Connaissance, c’est-à-dire la révélation des événements primordiaux de l’histoire de l’humanité,

 

— réservée à une élite, elle est précédée d’épreuves, les unes physiques, fai­sant appel à la force et à la vaillance des candidats, les autres sous forme de questions et d’énigmes, destinées à mettre en évidence leurs qualités intellec­tuelles et morales.

Cela dit, des obscurités demeurent. A quoi correspondent, par exemple, le baiser au serpent ou à la vieille femme (versions 5 et 53) et la métamorphose qui lui succède ? S’agit-il d’une simple allégorie illustrant le passage des ténèbres à l’illumination de la Connaissance ? Faut-il y voir plutôt un rite comparable à celui pratiqué par les Ophites ? Il est difficile de trancher.

Plus aisée en revanche est l’interprétation du motif du passage des « Rochers-qui-se-heurtent » ou Symplegades, associé à la légende de Jason mais aussi au mythe des jumeaux (versions 1, 17 et 47 [38]). Il est vraisemblable en effet que celui des deux frères qui est présenté comme le fils légitime du « dieu civilisateur » symbolise l’initié : le bâtard représentant le profane, « celui qui ne sait pas ».

La leçon est claire : le bâtard peut s’il le veut devenir fils légitime : il lui suffit pour cela, guidé par l’initié, de mourir et ressusciter en franchissant le Passage des Pierres, image de la mort initiatique.

Peut-on imaginer avec vraisemblance la manière dont se déroulaient les ini­tiations proprement dites ? Assurément. Il suffit pour cela de se référer au culte de Mithra dans l’antiquité (dont j’aurai l’occasion de reparler) ou tout simplement de prendre en compte les informations contenues dans le corpus.

Deux textes sont particulièrement révélateurs. Le premier est Le Lai d’Yonec (version 4), composé au XIIe siècle à partir de sources folkloriques bretonnes. On y voit le héros, en compagnie de sa mère, conduit à son insu devant la tombe de son père assassiné jadis par l’actuel époux de la dame :

 

Ils demandent aux gens du pays […] quel homme est enseveli en cet endroit. Les autres se mettent à pleurer. En larmes ils leur racontent que c’était jadis le meilleur des chevaliers, le plus vaillant, le plus fier, le plus beau et le plus aimé qui ait jamais vécu. Il avait été roi de ce domaine, jamais il n’en exista de si courtois. A Carwent il fut attaqué par surprise et tué pour l’amour d’une dame [39]

 

La mère révèle alors l’attentat perpétré jadis et remet au héros l’épée de la vengeance :

 

Elle lui dit la vérité, sur la tombe elle s’écroule évanouie et jamais depuis elle n’adressa la parole à quiconque. Lorsque son fils la voit morte, il décapite son pa­râtre. Avec l’épée de son père, il se venge et venge sa mère [40].

 

Le second est le roman gallois Peredur, du XIIIe siècle (version 33). L’épisode significatif correspond à la visite de Perceval au Roi-Pêcheur dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (version 34) :

 

Peredur vit deux hommes entrer dans la grand-salle et passer dans une chambre en portant une lance d’une taille démesurée. Trois ruisseaux de sang couraient sur toute sa longueur depuis le col jusqu’à terre. Devant un tel spectacle, toute l’assistance se mit à pleurer et à se lamenter jusqu’à ce que ce fût presque insuppor­table. L’homme [c’est-à-dire le Roi-Pêcheur] n’interrompit pas sa conversation avec Peredur pour autant, pas plus qu’il ne lui dit de quoi il s’agissait. Peredur, de son côté, ne le lui demanda pas. Après un court moment de silence, voilà qu’entrèrent deux jeunes filles avec un grand plat entre elles et, sur le plat, une tête d’homme dans des flots de sang. Tous se mirent à hurler et à pleurer, au point qu’il était diffi­cile à quiconque de séjourner dans la même maison qu’eux. A la fin, ils s’arrêtèrent et restèrent assis aussi longtemps qu’ils le voulurent, à boire. Après quoi, on prépara une chambre pour Peredur, et ils allèrent se coucher [41]

 

A la lecture du corpus, une conclusion s’impose : en dépit de différences ai­sément explicables, le rite est substantiellement le même et semble avoir com­porté à l’origine :

 

— un cadavre (parfois décapité),

— une déploration du mort par l’assistance,

— la révélation de l’identité du meurtrier (parfois présenté comme un être trine [42]),

— le motif de la vengeance.

 

 

Une résurgence moderne :

la franc-maçonnerie

 

Les lecteurs ayant une bonne connaissance de la franc-maçonnerie, je n’évoquerai que les aspects de cette organisation en rapport avec le sujet traité ici, à savoir ses mythes, ses rites et ses dogmes. Or une étude de ces trois élé­ments montre que la franc-maçonnerie est une forme moderne de la religion multimillénaire du Fils de la Veuve.

 

Identité des mythes

 

Le culte maçonnique repose essentiellement sur deux mythes : ceux d’Osiris et d’Hiram. Or le premier n’est pas autre chose qu’une version égyptienne de l’histoire du Fils de la Veuve [43]. Qu’on en juge par l’analyse ci-dessous :

 

Lorsqu’ils devinrent souverains d’Égypte, Isis et Osiris arrachèrent leurs sujets à la barbarie, les initièrent à l’agriculture et leur apprirent à respecter les dieux. Plus tard, Osiris parcourut la terre pour la civiliser. A son retour, son ennemi Seth (ou Typhon), le « Rouge Seigneur du Soleil Brûlant » profita d’un banquet pour l’assassiner en l’enfermant dans un coffre qui fut jeté sur le Nil. Informée, Isis cacha dans les roseaux du fleuve le jeune Horus, le fils qu’elle avait eu d’Osiris. Puis elle erra à travers le pays à la recherche de son époux. Elle finit par apprendre que le cof­fre avait abordé sur le territoire de Byblos. Quand elle l’eut retrouvé, elle le plaça sur un navire, le ramena et déposa le cadavre d’Osiris dans un endroit retiré. Mais Ty­phon le découvrit et le démembra en quatorze morceaux qu’il dispersa de tous côtés. Isis reprit sa quête douloureuse et réussit à reconstituer le cadavre. Osiris, ayant re­pris vie, entreprit d’exercer son fils aux combats qui l’attendaient. Il lui demanda quelle action il estimait la plus belle. Horus répondit : « C’est de venger son père et sa mère quand ils ont été indignement traités. » Osiris l’interrogea une seconde fois et le pria de lui dire quel était l’animal le plus utile à un guerrier. Horus répondit que « c’était le cheval et non le lion, car un lion est utile quand on doit se défendre, mais un cheval sert à disperser l’ennemi et à l’exterminer quand il a pris la fuite ». Charmé de ces réponses, Osiris considéra son fils comme suffisamment préparé au combat. Du reste, une foule d’Égyptiens rejoignaient déjà les rangs de l’armée d’Horus. Une grande bataille se livra qui s’acheva par la victoire de ce dernier. Typhon, garrotté, fut remis entre les mains d’Isis qui lui rendit la liberté. Typhon fut défait dans deux autres batailles. Selon une autre version, Horus tua Typhon. Quoi qu’il en soit, après ces événements, Isis eut commerce avec son époux et mit au monde avant terme un autre fils « faible des membres inférieurs […] qui reçut le nom d’Harpocrate [44] ».

 

Quant au mythe d’Hiram, les initiés modernes l’assimilent explicitement à ce­lui d’Osiris. Dans un ouvrage destiné aux francs-maçons [45], Jean Mallinger écrit :

 

Notre frère Goblet d’Alviella nous a démontré en son étude sur Les Origines du Grade de Maître [46] que l’initié était en réalité symbolisé à ce degré sublime par le jeune Horus, fils de la Veuve, sa divine mère Isis, dont l’époux Osiris avait été assas­siné par Seth (ou Typhon). Le mythe d’Hiram en est une variante fort tardive et n’a pas deux siècles d’âge. Les opératifs médiévaux n’en ont jamais entendu parler [47].

 

Bien que le personnage apparaisse dans la Bible, à aucun moment il n’est fait allusion à son assassinat. Jules Boucher [48] fait remarquer que trois Hiram sont mentionnés dans le texte sacré : Hiram, roi de Tyr, Hiram le fondeur et Hiram chef de tribu [49]. La légende maçonnique sous sa forme actuelle semble remonter au début du XVIIIe siècle.

L’histoire peut se résumer ainsi :

 

Hiram le Tyrien avait été chargé par Salomon de construire le Temple de Jéru­salem. Il avait divisé ses ouvriers en trois classes : apprentis, compagnons et maîtres. Chaque catégorie avait reçu de lui un mot de passe qui devait rester secret. Trois mauvais compagnons voulurent arracher à Hiram la révélation de la parole de Maître. Comme il refusait de se plier à leur désir, ils décidèrent de se venger. Ils l’attirèrent dans un guet-apens. Celui qui l’attendait dans le Temple à la porte du Midi le frappa à la tête d’une règle. Hiram courut vers la porte de l’Occident où le second compagnon le frappa au cœur d’un coup d’équerre. Gravement blessé, l’architecte gagna la porte de l’Orient où le troisième meurtrier l’acheva d’un coup de maillet. Lorsque la nuit fut tombée, les complices l’enterrèrent sur le mont Liban. Les maîtres que Salomon avait envoyés à sa recherche découvrirent son corps grâce à un acacia qui s’élevait sur sa tombe.

 

On voit que l’enseignement symbolique du mythe d’Hiram complète celui de l’histoire d’Osiris en soulignant le caractère trine du meurtrier du dieu civilisateur, motif qui se retrouve dans certaines versions du corpus [50].

Si l’on ajoute à cela que les francs-maçons s’appellent eux-mêmes « les Enfants de la Veuve [51] » ou « les Fils de la Veuve [52] », qu’ils reconnaissent pour Mère « Isis, personnification de la nature, la veuve d’Osiris, le dieu invisible qui éclaire les intelligences [53] », on conviendra que la thèse défendue ici repose sur des argu-ments solides. L’étude des rites rendra plus évidente encore, on va le voir, les similitudes qui existent entre le culte maçonnique moderne et l’antique religion du « dieu civilisateur ».

 

Identité des rites

 

Il est remarquable qu’un franc-maçon comme Oswald Wirth signale lui-même des analogies entre la version 1 du corpus et l’initiation au grade de compagnon. Décrivant le rituel, il commente ainsi l’usage consistant à mettre à nu le genou droit du candidat :

 

Quant au pied sans chaussure […] c’est […] un symbole qui se retrouve dans la légende de Jason. Ce héros, ayant rencontré sur le bord d’une rivière une vieille femme désireuse de passer l’eau, n’hésite pas à la prendre sur ses épaules, puis à la déposer sur la rive opposée. On imagine la surprise du jeune homme qui voit alors l’aïeule aux traits fanés reprendre subitement l’aspect majestueux de Junon, la reine du ciel. En récompense de sa bonne action, la déesse lui promet de le protéger dans toutes ses entreprises. Jason avait perdu l’une de ses sandales dans le lit de la rivière, mais, ravi de son aventure, il n’y prend pas garde et entre dans la ville voisine avec un pied nu. Or un oracle avait averti Pélias, le roi du pays, de se méfier d’un homme qui n’avait qu’une chaussure. Inquiet à la vue de Jason, il lui demande : « Que ferais-tu d’un citoyen qu’une prédiction t’aurait dénoncé comme devant attenter à ta vie ? » — « Je l’enverrais chercher la Toison d’or », répondit Jason, prononçant ainsi son propre arrêt. La perte d’une chaussure devint donc la cause de l’expédition des Ar­gonautes, entreprise initiatique traduite en mythe poétique [je souligne : on voit qu’en éclairant mythes et rites maçonniques par les données des mythologies, je ne fais que suivre l’exemple des initiés] [54].

 

Cet épisode est à rapprocher du baiser à la vieille femme qui apparaît dans La Flûte Enchantée de Mozart. Dans cette œuvre – maçonnique s’il en est – l’insouciant Papageno, appelé à choisir entre la prison perpétuelle et le mariage avec une vieille boiteuse, opte pour la seconde solution. Aussitôt l’aïeule « se transforme en une jeune femme [55] ».

Mais les ressemblances les plus frappantes apparaissent dans les rites d’initiation au troisième grade de la Maçonnerie, au cours de laquelle le candidat à la maîtrise est conduit devant le tombeau d’Hiram [56], l’architecte de Salomon, tué par trois mauvais compagnons. Écoutons Oswald Wirth :

 

Interrogé par une voix grave qui semble venir d’une profondeur lointaine, le postulant répond en toute sincérité. Il est alors invité à se retourner […]. L’obscurité serait complète sans un crâne lumineux qui permet de distinguer un catafalque dressé devant le récipiendaire. Celui-ci croit discerner en outre comme des ombres qui semblent plongées dans une inexprimable tristesse. Il apprend alors que l’œuvre de la Maçonnerie est compromise par suite de l’assassinat du maître qui dirigeait ses travaux [57].

 

Selon le témoignage de Nicolas de Bonneville [58], en 1788, à une époque où le rite n’était pas uniformisé, on montrait parfois dans les loges un cadavre qui, au lieu d’être blessé au front, était purement et simplement décapité.

De même, dans certaines versions du mythe, le fils est mis en présence du cadavre de son père ou d’un parent dont il doit venger la mort. C’est ainsi que dans le Lai d’Yonec (version 4) le héros et sa mère sont conduits devant une tombe. La mère révèle alors qu’il s’agit de celle de son amant, le père d’Yonec, assassiné jadis par son mari jaloux. Elle remet à son fils l’épée de la vengeance :

 

Elle lui dit la vérité, sur la tombe elle s’écroule évanouie et meurt. Jamais depuis elle n’adressa la parole à quiconque. Lorsque son fils la voit morte, il décapite son parâtre. Avec l’épée de son père, il se venge et venge sa mère [59].

 

On songe aussi à Peredur (version 34) où le héros voit passer devant lui dans une étrange procession une lance qui saigne et une tête portée dans un plat (voir p. 67). On songe également au géant de la version 39 (Caucase), victime du Tri­céphale et dont la mort doit être vengée. On songe enfin à une Continuation du Conte du Graal de Chrétien de Troyes : lors de sa visite au château du Roi-Pê­cheur, Gauvain est mis en présence d’une bière sur laquelle est posée une épée brisée. Le souverain blessé exprime le vœu ardent que soit vengé ce meurtre :

 

Alors le roi vint devant la bière, car il regrettait grandement celui dont le corps reposait là. Pleurant à chaudes larmes, il disait : Quel malheur que gise là celui dont se languit toute la terre ! Dieu permette que vous soyez vengé, ce qui apporterait la paix au royaume [60] !

 

Les analogies sont indéniables. Il est à noter par ailleurs que le motif de la vengeance, si important dans le mythe du Fils de la Veuve, a été intégré par la franc-maçonnerie de rite écossais [61] dans ses grades des neuvième, dixième et quinzième degrés [62].

On pourrait continuer les rapprochements [63]. Ce qui précède démontre l’identité des deux formes de culte puisque, dans le rite maçonnique comme dans la religion du Fils de la Veuve, nous retrouvons les mêmes éléments (voir p. 67), à savoir :

 

— un cadavre (parfois décapité [64]),

— une déploration du mort par l’assistance,

— la révélation de l’identité du meurtrier (représenté comme un être trine),

— le motif de la vengeance.

 

Identité du système théologique

 

Comme il fallait s’y attendre, la franc-maçonnerie reprend à son compte le système dualiste qui sous-tend le mythe du Fils de la Veuve et celui de Prométhée (voir p. 60-64). Pour elle aussi, le « dieu mauvais » est le Dieu de la Bible. Cela ressort de nombreux textes maçonniques dont l’authenticité ne saurait être mise en doute. J’en donnerai deux exemples. Le premier sera emprunté au philosophe initié Claude de Saint-Martin (1743-1803). Dans un ouvrage intitulé Des erreurs et de la Vérité (1775), parlant du « Bon Principe », il le présente en ces termes :

 

Que ne puis-je déposer ici le voile dont je me couvre, et prononcer le nom de cette cause bienfaisante […] sur laquelle je voudrais pouvoir fixer les yeux de tout l’univers… Cependant, le nom qui le ferait le mieux connaître suffirait, si je le proférais, pour que le plus grand nombre dédaignât d’ajouter foi à ses vertus et se défiât de toute ma doctrine : ainsi, le désigner plus clairement, ce serait éloigner le but que j’aurais de le faire honorer [je souligne]. Je préfère donc de m’en reposer sur la pénétration de mes lecteurs, très persuadé que, malgré les enveloppes dont j’ai couvert la vérité, les hommes intelligents pourront la comprendre… 

 

Quel est cet être spirituel dont le nom, connu du « plus grand nombre », suffi­rait à jeter le discrédit sur la doctrine de l’auteur ? De toute évidence, il ne peut s’agir que de Satan [65].

De même, en France, un penseur officiel de la Maçonnerie comme Oswald Wirth ne laisse passer aucune occasion de prendre le contre-pied de la tradition judéo-chrétienne. Dans son ouvrage La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes (t. II, p. 92-93 passim), il se fait l’avocat passionné du Serpent de la Genèse :

 

Le Serpent séducteur symbolise un instinct particulier, non plus celui de con­servation, mais une impulsion à la fois plus noble et plus subtile, dont le propre est de faire éprouver à l’individu le besoin de s’élever dans l’échelle des êtres… Cet ai­guillon secret est le promoteur de tous les progrès. 

 

Et d’ajouter :

Cela explique pourquoi le serpent, inspirateur de désobéissance, d’insubordination et de révolte, fut maudit par les anciens théocrates, alors qu’il était en honneur parmi les initiés.

 

Plus loin, après avoir rappelé que « l’objet des anciens mystères […] était de rendre semblable à la divinité », il précise :

 

Le programme de l’initiation n’a pas changé ; le maçon moderne se divinise.

 

Il est difficile d’être plus clair. Du « dieu civilisateur » des religions antiques à Hiram-Lucifer, il y a continuité et même identité. Les convergences sont telles qu’aucun doute n’est possible : la franc-maçonnerie est une forme moderne de la gnose transhistorique.

 

 

Le mystère d’une transmission

 

Reste à déterminer la nature du lien qui rattache la franc-maçonnerie moderne à la gnose transhistorique. Y a-t-il eu transmission ininterrompue ou sommes-nous au contraire en présence d’une création artificielle ? Pour y voir clair, exa­minons les principales composantes du culte maçonnique.

 

Des composantes en apparence inconciliables

 

Il est incontestable que la franc-maçonnerie a emprunté ses traits fondamen­taux aux courants initiatiques les plus divers. Je ne parlerai ici que des plus im­portants : le culte d’Isis, le mithraïsme, la kabbale, le compagnonnage et l’alchimie.

 

Les éléments égyptiens

L’influence égyptienne est évidente. En effet, outre que les maçons identifient la Veuve dont ils se disent les fils avec Isis, ils admettent volontiers que la lé­gende d’Hiram est une variante de la légende d’Osiris. C’est ce que montre, no­tamment, la phase cruciale de la « résurrection » dans l’initiation au grade de maître. En effet, de même que les deux surveillants relèvent le récipiendaire en le poussant par les épaules, de même lors de « la fête archaïque appelée la résur­rection du pilier Ded…, le pharaon accompagné de sa suite se rendait au lieu où était étendu le pilier représentant Osiris, abattu, et il le relevait au moyen d’une corde [66] ».

 

Les éléments mithraïques

En ce qui concerne la religion de Mithra, les analogies sont nombreuses et in­contestables. Retenons les principales : dans les deux cultes, les fidèles se ré­unissent en petits groupes : l’initiation est précédée d’épreuves, comporte des degrés et se déroule dans un local symbolisant l’univers. Dans les deux cultes également la disposition des lieux est la même puisque l’assistance prend place de part et d’autre de petits piliers qui sont au nombre de quatre dans le temple mithraïque, de trois dans le temple maçonnique [67]. Autre ressemblance : aux deux colonnes Jakin et Boaz des Loges modernes correspondent les deux colonnes encadrant les bas-reliefs de Mithra. Enfin et surtout, le cérémonial d’initiation est le même. Il suffit pour s’en convaincre de comparer la fresque découverte à Ca­poue à une initiation moderne au grade d’apprenti (voir figures 2 et 3).

 

 

 

Fig. 2. — Scène d’initiation mithriaque. (Peinture découverte à Capoue dans un temple de Mithra, et figurant une scène d’initiation ; Minto, Notizie degli Scavi, 1924, p. 361 s.). Le myste, nu, est assis les yeux bandés, les mains liées derrière le dos. Un mystagogue derrière lui retient le bandeau qui va bientôt tomber. En face, un prêtre coiffé d’un bonnet phrygien s’avance, tenant une épée.

 

 

 

Fig. 3. — Scène d’initiation maçonnique (au grade d’apprenti, au XIXe siècle). Les analogies avec l’initiation mithriaque sont évidentes.

 

 

Dans les deux cas, le candidat a les yeux voilés d’un bandeau que tient der­rière lui un autre personnage, dans les deux cas le maître de la cérémonie lui présente une épée. On remarquera quelques différences mineures : dans le culte de Mithra, la lame de l’épée est droite, elle est tachée de sang ; le candidat semble nu, il se tient assis les mains liées derrière le dos. Dans le rituel maçon­nique, l’épée n’est pas ensanglantée, elle est en forme de flamme ; le candidat a un bras et une jambe nus et se tient debout, les mains libres. En outre, il est soumis à l’épreuve du feu, détail qui n’apparaît pas sur la fresque. Cela dit, il est clair que l’on a affaire au même rituel.

 

 

Les éléments d’origine compagnonnique

 

Selon certains historiens, il faudrait voir dans les traditions compagnonniques le tronc sur lequel sont venues se greffer les autres composantes. Une chose est sûre : les corporations avaient conservé des rites que dénonce vigoureusement en 1655 une condamnation de la Sorbonne. Selon les théologiens, les candidats, un pied nu, participaient à certaines cérémonies secrètes où il était fait référence à une « mère », à « Babel » et aux « quatre éléments ». D’autre part, les analogies entre les catéchismes maçonniques primitifs et les rituels du compagnonnage sont telles que l’emprunt est évident [68].

 

Éléments d’origine kabbalistique

 

La tradition secrète hébraïque a également été mise à contribution. Non seu­lement elle a fourni la plupart des mots sacrés ou mots de passe réunis par le franc-maçon Jules Boucher dans son ouvrage La Symbolique maçonnique [69], mais encore on lui a emprunté les noms des trois piliers aux angles du carré long, à savoir Sagesse, Force et Beauté [70].

Ce n’est pas tout : la légende d’Hiram provient, elle aussi, pour l’essentiel, de la Kabbale, chose que nombre de théoriciens maçons semblent ignorer. En effet, dans un texte kabbalistique du XIIIe siècle attribué à Juda Ben Buthyra, maître de la Mischna [71] on peut lire la parabole suivante :

 

Un architecte construisait beaucoup de maisons, de villes et de places, mais per­sonne ne pouvait apprendre son art et l’égaler dans son savoir et son adresse jusqu’à ce que deux personnes l’aient persuadé. Alors il leur enseigna le secret de son art et ainsi ils surent tout de la bonne manière. Lorsqu’ils eurent appris son secret et ses capacités, ils commencèrent à l’agacer par des paroles jusqu’à se séparer de lui et à devenir des architectes comme lui ; mais ce qu’il faisait pour un « thaler », ils le fai­saient pour six « groschen [72] ». Lorsque les gens le remarquèrent, ils cessèrent d’honorer l’artiste, vinrent vers eux, les honorèrent et leur donnèrent leurs com­mandes quand ils avaient besoin d’une construction [73].

 

Nous avons bien là une variante de la légende du Grand Architecte en butte à la jalousie de ses subordonnés.

 

 

Des composantes en réalité issues de la gnose transhistorique

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, loin d’être associées par le caprice d’humanistes férus de syncrétisme, les composantes du culte maçonnique dé­rivent toutes de la gnose transhistorique. C’est ce qui ressort clairement d’une étude des mythes mais aussi de l’iconographie.

 

Le témoignage des mythes

 

La chose est évidente pour le mythe d’Isis et d’Osiris qui n’est pas autre chose qu’une variante du mythe du Fils de la Veuve [74]. Elle l’est aussi pour la Kabbale et le Compagnonnage, dans lesquels on retrouve le thème du Grand Architecte victime de subordonnés jaloux, car le compagnonnage aussi connaissait cette transposition symbolique du dualisme gnostique. C’est ce que montre une chan­son de geste contemporaine du texte kabbalistique cité plus haut (voir p. 76). On y voit Renaud de Montauban travailler incognito comme maçon sur un chantier de Cologne pour expier ses péchés. Sa force et son habileté extraordinaires lui attirent l’inimitié des ouvriers qui ne lui pardonnent pas de travailler plus qu’eux pour un salaire dérisoire. Ils le condamnent secrètement à mort. Deux ma­nœuvres se chargent d’exécuter la sentence. Voici comment l’auteur de la chan­son raconte cet épisode capital :

 

A l’heure du déjeuner, les maîtres maçons quittent le chantier pour aller man­ger. Mais les manœuvres – les brigands ! – préparent leurs marteaux et restent sur place. Ils s’allongent dans le renfoncement, bien cachés derrière des pierres. Renaud, qui ne se doute de rien, va s’asseoir dans son coin comme d’habitude. Alors, sûrs de leur fait, deux d’entre eux, marteaux en main, s’approchent par derrière en silence, en vrais traîtres qu’ils sont – que Dieu les maudisse ! Et quand ils sont assez près, ils s’élancent sur lui pour le frapper, lui défonçant le crâne à coups de marteaux. Il s’écroule en avant, frappé à mort [75].

 

 La fin du récit, fortement christianisée, se veut édifiante. En effet, les meur­triers ayant jeté le corps de leur victime dans le Rhin, Dieu intervient pour glori­fier son serviteur. Par un miracle, il fait remonter le cadavre à la surface,

 

au milieu du chant des anges et de la lumière des cierges qui flottent sur l’eau. Les meurtriers sont confondus et bannis de la ville. Le corps [placé sur un chariot] guide un cortège qui le suit pieusement jusqu’à Trémoigne, où il est identifié comme étant celui de Renaud, que l’on appellera désormais « saint Renaud [76] ».

 

Nous avons là une transposition littéraire d’un rite qui, selon toute vraisem­blance, existait à l’époque dans les corporations de bâtisseurs. L’étonnant est que l’ensemble est plus proche de la légende moderne d’Hiram que ne l’est la version kabbalistique (voir p. 76). En effet, le nombre des meurtriers mis à part (deux au lieu de trois), rien ne manque de ce qui est essentiel au rituel maçonnique d’aujourd’hui : ni l’assassinat du Grand Architecte, ni l’arme du meurtre (le mar­teau), ni la veillée funèbre, ni le châtiment des coupables (ramené ici à un simple bannissement).

 

Que conclure ? Que le poète a eu selon toute vraisemblance connaissance des légendes et des rites du compagnonnage de son temps ; que, d’autre part, ces légendes et ces rites ont été repris par les maçons spéculatifs du XVIIIe siècle.

 

Reste le culte de Mithra. Ses secrets ont été si bien gardés qu’on a pu dire de l’art mithriaque qu’il est comme « un livre d’images dont le texte serait perdu [77] ». Toutefois, la comparaison avec le mythe du Fils de la Veuve et les rites qui s’y rattachent apporte des éléments d’information d’un grand intérêt. Et d’abord ce fait fondamental : comme le Fils de la Veuve, Mithra apparaît dans un contexte dualiste, associé à l’origine à Ormuzd, le « dieu bon » du zoroastrisme, auquel s’opposait Ahriman le « dieu mauvais ». L’hellénisation du mythe entraîna la subs­titution d’Hélios (le soleil) à Ormuzd. Héros civilisateur lui aussi, Mithra met son activité au service des hommes, leur apprenant notamment à cultiver le blé [78].

En ce qui concerne le rituel, repris, comme on l’a vu, par la franc-maçonnerie (voir p. 74), le décryptage est aisé si l’on se réfère, ici encore, au corpus :

 

— le bandeau qui va tomber symbolise l’ignorance dont l’initiation va délivrer le candidat,

— le meurtre fictif auquel il assiste est celui du « dieu civilisateur »,

— l’épée ensanglantée qu’on lui montre est celle du crime primordial qu’il devra venger.

 

 

Ainsi donc, comme les autres composantes du culte maçonnique, le mithria­cisme se rattache à la gnose transhistorique. Nous allons voir que tel est aussi le cas de l’alchimie, qui a été également mise à contribution. Mais la preuve nous sera fournie cette fois par l’iconographie.

 

 

Le témoignage de l’iconographie [79]

 

On se souvient que dans sa définition du symbolisme (voir p. 56) René Guénon englobe, outre le mythe, l’image graphique construite, comme ce der­nier, sur un rapport d’analogie ou de correspondance.

Que cette affirmation soit fondée, les trois figures initiatiques reproduites dans les pages suivantes (fig. 4, 5 et 6) le prouvent.

 

La récurrence dans chacune d’elles de motifs identiques tels que le compas et l’équerre invite à une comparaison qui donne la clé de l’énigme.

 

 

 

Fig. 4. — Fou-I et Nu-Kua.

 

Cette peinture initiatique est très probablement antérieure à l’ère chrétienne [80]. Fou-I et Nu-Kua sont en Chine les « deux divinités primitives mâle et femelle qui organisent le monde avec le compas et l’équerre munie du fil à plomb. Leur corps de serpents entrelacés forme la corde à nœuds parfois personnifiée comme leur enfant anguipède. Ils consolident alchimiquement l’univers ébranlé par les forces mauvaises : un démon brise en effet la voûte de l’univers que Nu-Kua ré­pare avec le pilier de cinq pièces fondues dans un Athanor [81]. Ils ornent le ciel de 108 constellations ici représentées » (d’après sir Aurel Stein, Innermost Asia, Oxford, 1928, t. I, p. 136, cité par Claude Gaignebet dans sa thèse sur Rabelais A plus haut sens, Limoges, 1986, t. II, p. 185). Une fois de plus, nous retrouvons l’enseignement secret de la gnose transhistorique. On aura reconnu dans Fou-I, le « dieu civilisateur », dans Nu-Kua la déesse-mère et dans le démon le « dieu mauvais ». L’enfant anguipède (c’est-à-dire au corps de serpent) symbolise l’humanité initiée des origines. Il correspond dans la tradition grecque à Erichthonios, fils du forgeron Héphaïstos et d’Athéna, la déesse des arts et des techniques [82].

 

 

 

Fig. 5. — Le Rebis (« chose double »)

 

Le Rebis (« chose double ») apparaît dans le Traité de l’Azoth (1659) de l’alchimiste Basile Valentin. Sa ressemblance avec le document chinois atteste l’universalité du culte initiatique. Elle suggère l’interprétation suivante : le « dieu civilisateur » et la Connaissance [83] montrent aux initiés le compas et l’équerre, symboles de la science dont les progrès arracheront le monde (le globe) à la tyrannie du « dieu mauvais » (le dragon). L’entreprise est d’autant plus aisée que le monde, régi par les lois physiques (les figures géométriques et les chiffres) « vole de ses propres ailes », c’est-à-dire est autonome. Hegel donnera plus tard une forme philosophique à cet enseignement initiatique en affirmant « l’identité du réel et du rationnel ».

 

 

 

Fig. 6. — Tableau de la loge d’apprentis (S. de Launay, Thuileur de l’écossisme, Paris, 1821, t. I, p. 360).

 

Ce troisième document (fig. 6) situe la symbolique maçonnique dans le droit fil de la tradition secrète universelle : la corde est nouée comme dans la tradition chinoise, elle entoure le tableau comme l’ellipse ovoïde de la tradition alchi­mique ; soleil et lune meublent aussi le ciel et l’on devine les étoiles auprès de cette dernière ; les colonnes Boaz et Jakin, masculine et féminine [84], sont les deux divinités créatrices, soutiens du « temple de l’univers » ; fil à plomb, équerre et compas sont déjà brandis dans les deux précédentes figures. Quelle autre preuve veut-on de l’ancienneté du culte initiatique ?

 

 

 

Une création de la kabbale ?

 

D’où vient la franc-maçonnerie ? A cette question nous pouvons à présent ap­porter des éléments de réponse. A supposer qu’il y ait eu transmission ininter­rompue (ce qui n’est pas prouvé), il est exclu qu’elle ait pu s’opérer par les cultes d’Isis et de Mithra. En effet, ce dernier, introduit à Rome même au Ier siècle avant Jésus-Christ, semble avoir disparu au VIe siècle [85]. Il a dû en aller de même pour le culte égyptien, car si les processions isiaques parcouraient encore les rues de Rome au IVe siècle de notre ère [86], dès 391 les chrétiens d’Alexandrie étaient assez nombreux pour détruire le temple de Serapis [87] dont ils démem­brèrent la statue à coup de hache avant de la brûler dans l’amphithéâtre [88].

La situation est différente en ce qui concerne le compagnonnage car, des cor­porations de bâtisseurs à la franc-maçonnerie telle que nous la connaissons, il y a, dans une certaine mesure, continuité. Outre les analogies au niveau des mythes et des rites, le montre également le fait que dans les loges anglaises figu­raient encore au XVIIe siècle, à côté des « maçons acceptés » ou « spéculatifs », de vrais maçons de métier ou « opératifs ».

S’ensuit-il que la franc-maçonnerie par ce biais remonte à l’antiquité ? Pour cela, il faudrait que les corporations médiévales aient été le prolongement naturel des collegia opificum ou « collèges d’artisans » de l’Empire romain. Il faudrait aussi que lesdits collèges aient été de nature initiatique. Or on possède très peu d’informations sur ces derniers, et l’on ignore ce qu’ils devinrent après les inva­sions. D’autre part il faut attendre le XIe siècle pour qu’apparaissent en Occident les premières corporations. Sur le demi-millénaire qui les sépare des collegia, on ne possède aucun document décisif. Aussi les historiens maçons eux-mêmes n’osent-ils pas faire remonter les origines de leur organisation au-delà du IXe siècle [89].

Du reste, l’essentiel est ailleurs.

Laissées à elles-mêmes, les organisations de maçons opératifs auraient disparu ou auraient évolué comme le compagnonnage. Mais elles se sont transformées, et cette transformation fut l’œuvre des « maçons acceptés ». Que parmi ceux-ci les plus actifs aient été des kabbalistes, deux faits le donnent à penser : le nombre et l’importance des emprunts à la tradition hébraïque (voir p. 76), et plus encore la tournure d’esprit et les choix opérés par les réformateurs. Non contents de pui­ser, comme on l’a vu, à pleines mains dans les religions antiques, le compa­gnonnage et l’alchimie, ils se sont inspirés également du pythagorisme, des Templiers, de la Rose-Croix et d’autres courants encore. Or cette tendance au syncrétisme est un trait typique de la Kabbale. Son histoire est celle d’une longue dérive qui, l’éloignant toujours davantage du mosaïsme originel, l’a amenée à accueillir en son sein les formes les plus variées de l’héritage païen. Cela est si vrai que, parlant du néoplatonisme, l’un de ses théoriciens a pu dire que la diffé­rence entre kabbalistes et néoplatoniciens se ramène à une question de ter­minologie [90].

Par cet autre biais, peut-être la prétention de la franc-maçonnerie à représenter les mystères antiques n’est-elle pas tout à fait dénuée de fondement.

 

 

De curieuses analogies [91]

 

Une question se pose cependant : dans quel but les kabbalistes auraient-ils fondé une autre organisation initiatique ? Ne risquait-elle pas de faire double em­ploi avec la leur ? La réponse, me semble-t-il, pourrait être fournie par l’étrange carrière du moine hérétique Campanella (1568-1633). Déçu par l’enseignement thomiste qui lui avait été dispensé, ce dominicain italien se mit à l’école de l’occultiste Abraham qu’il rencontra à Cosenza en 1588. Astrologue, devin, spirite, nécromancien et kabbaliste, ce dernier le persuada qu’il était le prophète d’une réforme universelle. Le projet comportait, outre la fondation d’un système collec­tiviste (que Campanella devait décrire minutieusement plus tard dans La Cité du soleil), l’instauration d’une religion unique et d’un état mondial :

 

Après la transformation de toutes les sectes religieuses, écrivait-il en 1623, de toutes les formes de gouvernement et d’État les unes dans les autres, il est nécessaire que l’humanité revienne à l’état naturel, primitif et divin, à l’âge d’or qui précédera le jugement dernier, et dont la caractéristique politique sera l’avènement de la mo­narchie universelle, par le gouvernement d’un chef unique, à la fois roi et prêtre, as­sisté d’un sénat de dignitaires qui l’aura élu de son sein. Nous reviendrons en effet à l’état d’innocence [de l’Age] d’or d’où le juge de l’ultime appel nous transportera au ciel [92].

 

 Et d’ajouter :

 

Ainsi le veulent les lois du « circulus » physique et les prophéties, appuyées sur les pronostics astrologiques (ex prophetia et rerum circulo) [93]

 

 

Ce que Campanella exposait avec tant de candeur, c’est tout simplement le programme politico-religieux des kabbalistes, que l’on retrouve, du reste, dans l’œuvre de l’humaniste Guillaume Postel (1510-1587).

Né à Barenton près d’Avranches, cet orientaliste apprit seul le grec, l’hébreu et l’arabe. Il fit partie de l’ambassade qui se rendit à la cour de Soliman le Magnifique en 1537. Il rapporta de ce voyage un livre de kabbale et devint, semble-t-il, kabbaliste lui-même. Comme Campanella, il prédit le retour de l’Age d’or, « une seconde et ultime nativité du Médiateur », c’est-à-dire la venue (pour les chrétiens, le « retour ») du Messie, et la conversion à une religion syncrétiste « de tous les peuples réunis en une seule nation ». Ce grand événement sera marqué par « le transfert du siège apostolique auprès du tombeau d’Adam en Syrie [94] ».

 

Créer un empire mondial n’est pas une mince affaire. Aussi Campanella s’efforça-t-il de rallier à son projet des détenteurs du pouvoir temporel capables de le réaliser : le roi Philippe V d’Espagne, puis Louis XIII et Richelieu. Des uns et des autres, il n’obtint que de bonnes paroles.

 

 

 

Fig. 6. — Thomas Campanella (dessin de Nicolas de Larmessin ; I. Bullart, Académie des sciences et des arts, Bruxelles, 1682). Interprétation des symboles : le Ciel (la main) désigne Campanella (en latin : la petite cloche) comme le nouveau prophète d’Israël (Propter Sion non tacebo : A cause de Sion, je ne me tairai pas).

 

L’entreprise ayant échoué, il n’est pas impossible que les kabbalistes aient voulu créer le bras séculier qui leur avait fait si cruellement défaut. Telle fut peut-être l’origine de la franc-maçonnerie spéculative, véritable levier qui présentait l’avantage d’étendre leur action au monde entier. Il est en tout cas remarquable que la franc-maçonnerie, dans ses premiers textes théoriques, ait repris à son compte le programme des kabbalistes : un très large œcuménisme dans les Constitutions d’Anderson publiées en 1723 [95], l’unification du genre humain dans les Discours de Ramsay, une quinzaine d’années plus tard [96]. Quant à l’objectif essentiel, à savoir la préparation de l’humanité au règne d’un « surhomme », la franc-maçonnerie le revendique hautement comme sien par la bouche d’un théo­ricien comme Oswald Wirth, et en des termes que n’eût pas désavoués Campa­nella. Parlant de la symbolique des nombres, il écrit à propos du Tarot :

 

Notre esclavage doit prendre fin, car un rédempteur […] nous est promis. L’Arcane XIX l’identifie avec le Soleil qui éclaire définitivement les hommes en les convertissant à la raison. Ce sera l’avènement de la Vraie Lumière dont le rayonne­ment sera régénérateur, comme le montre l’Arcane XX (le Jugement), si bien qu’il en résultera l’harmonie universelle du monde régénéré (Arcane XXI). Le Temple idéal que construisent les maçons est ainsi représenté par le nombre 21, synthèse d’un triple septénaire ou d’un septuple ternaire [97].

 

 

 

Conclusion

 

Il existe bel et bien une doctrine occulte qui traverse l’histoire et semble re­monter aux origines de l’humanité. Elle ne se confond pas avec la gnose des premiers siècles du christianisme, qu’elle a peut-être influencée. Prétendre qu’elle est la source de toutes les hérésies et l’origine de toutes les subversions serait puéril. Mais elle existe, et ses adeptes modernes travaillent à la mise en place, à l’échelle planétaire, d’un système politique foncièrement antichrétien. C’est ce qui la rend particulièrement redoutable.

Je ne saurais mieux faire, pour conclure, que de rappeler les principaux in­dices sur lesquels s’appuie la thèse défendue dans la présente étude, à savoir :

 

1°) la présence, admise par les spécialistes, « d’une tradition secrète chez les Indo-Européens et, à l’époque historique, chez plusieurs peuples indo-européens [98] » ;

 

2°) la nature symbolique de certains mythes (voir p. 56) conçus pour cacher et transmettre à la fois une doctrine occulte dont la révélation était réservée aux initiés (confirmation en est donnée dans le monde antique par les démêlés d’Eschyle avec les autorités de son temps (voir p. 58) ;

 

3°) le fait que l’application de ce principe à des mythes tels que celui du Fils de la Veuve ou celui de Prométhée révèle un schéma dualiste typiquement gnos­tique opposant un « Dieu civilisateur », ami des hommes, à un « Dieu mauvais » auteur du Déluge (voir p. 60-64) ;

 

4°) le fait que – même si les modalités de transmission restent en partie en­core mystérieuses – ce schéma se retrouve à l’époque moderne dans les mythes et les rites de la religion à mystères qu’est la franc-maçonnerie (voir p. 72) ;

 

5°) le fait enfin que le même type de correspondances apparaît, sur le plan de l’iconographie, entre la divinité androgyne chinoise, le dessin alchimique du Rebis et le tableau de la Loge d’Apprentis (voir p. 78-82).

 

*

  

 

Il faut donc se rendre à l’évidence : la Cité du mal, « l’infernale Babylone » – pour reprendre la formule de saint Augustin [99] – ce n’est pas seulement l’ensemble des pécheurs en tant que sujets de Satan, c’est aussi une entité spiri­tuelle, une véritable Contre-Église. Mais cette entité n’est pas le simple pendant de l’Église catholique, elle en est la caricature démoniaque. En effet, contraire­ment à l’Épouse du Christ, elle n’est pas ouverte à tous, elle n’a pas de hiérarchie visible [100] et la force qui l’anime est l’esprit de vengeance. Elle n’en a pas moins ses propres croyances – qu’elle transmet sous le sceau du secret –, ses rites – qu’elle met en œuvre lors des initiations –, et son dieu, le prince de ce monde (Jn 12, 31 ; 14, 30) de qui elle reçoit « la puissance et la gloire » (Lc 4, 5-7). Affai­blie et peut-être anéantie par l’avènement du christianisme, tel le phénix qui re­naît de ses cendres, elle a resurgi à l’époque moderne sous la forme de la franc-maçonnerie. Les vestiges qu’elle a laissés dans les folklores et les mythologies démontrent son caractère universel.

 

Au cas où nous serions tentés de prendre les projets des initiés de la Renais­sance pour des chimères, l’histoire récente devrait nous inciter à réfléchir. Les initiés annonçaient l’instauration d’un état collectiviste et guerrier, et notre é­poque a vu s’édifier les utopies monstrueuses du communisme et du nazisme. Ils annonçaient la création d’un État mondial, et nous sommes engagés dans un processus de globalisation qui semble irréversible. Ils annonçaient l’émergence d’un « catholicisme rajeuni, transformé [101] », de type noachide, et nous voyons s’installer dans l’Église la religion conciliaire des Droits de l’homme. Interpréter ces faits convergents comme l’aboutissement normal de l’évolution des choses et non comme le résultat d’une action concertée serait s’aveugler d’étrange manière. Ce serait surtout faire bon marché des prophéties de l’Écriture relatives à la fin des temps [102].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] — Mgr Jouin, Revue internationale des sociétés secrètes, XVII, 1928, Partie occultiste, nº 1, 1er janvier 1928, p. 4.

[2] — On voit que la gnose dont il s’agit ici ne se confond pas avec la gnose des premiers siècles de l’ère chrétienne (dont elle fut peut-être l’une des sources).

[3] — Ce culte est représenté à l’époque moderne principalement par la franc-maçonnerie (voir sur le sujet mon ouvrage Fils de la Veuve, éd. de Chiré, 2002).

[4] — Jean-Claude Lozac’hmeur, « Recherches sur les origines indo-européennes et ésotériques de la légende du Graal », dans Cahiers de Civilisation médiévale, XXXe année nº 1, janvier-mars 1987, p. 45-63.

[5] — A savoir les domaines irlandais, breton, germanique, grec, hindou, iranien, latin et ossète (les Ossètes sont les descendants actuels des Scythes de l’Antiquité).

[6] — Il s’agit du Perceval de Chrétien de Troyes, roman inachevé composé à la fin du XIIe siècle.

[7] — Atteint à l’œil par le javelot de Perceval, le Chevalier Rouge meurt sur le coup.

[8] — Dr J.G. Hahn, Arische Aussetzung und Rückhehr Formel, dans Sagwissenschaftliche Studien, Jena, 1876 ; A. Nutt, The Aryan Expulsion and Return Formula in the Folk and Hero Tales of the Celts, dans The Folklore Record, t. IV, 1881, p. 41-42.

[9] — Le corpus ou ensemble des versions est composé essentiellement de mythes, de contes folkloriques et d’œuvres littéraires d’origine folklorique (on sait que les folklores sont généralement issus de mythes et de rites désacralisés). Sont représentés les pays celtiques, la Grèce et Rome, le domaine germanique, l’Inde, l’Iran, la Russie, l’Égypte, l’Afrique, le domaine amérindien, la Chine, l’Australie, le Tibet et l’Indonésie.

[10] — Le Tricéphale ou « monstre à trois têtes » n’apparaît que dans certaines versions mais toujours dans le rôle de meurtrier du père du héros. C’est un personnage important dont nous aurons l’occasion de reparler.

[11] — Georges Dumézil, « Horace, une lecture de Tite-Live », suivi de « Les Transformations du Troisième du Triple », dans Cahiers pour l’analyse, nº 7, Du mythe au roman, 1967, p. 26-38.

[12] — Félix Lecoy, Les Romans de Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal (Perceval), Paris, éd. Champion, 1973, p. 7, v. 74.

[13] — Voir Fils de la Veuve, p. 179-180.

[14] — Fionn porte à sa bouche son pouce qu’il s’est brûlé en faisant cuire le mystérieux poisson. Aussitôt, il s’aperçoit que rien ne lui est caché : « The knowledge-giving of Finn’s thumb results from his having come in contact with the Salmon of Wisdom » (Thomas F. O’Rahilly, Early Irish History and Mythology, Dublin, 1946, p. 329).

[15] — Voir Fils de la Veuve, p. 181-182.

[16] — Voir notamment André Lalande, Vocabulaire de la philosophie, Paris, 1932, t. I, p. 499.

[17] — Adalbert Kühn (1812-1881) et Friedrich Max Müller (1823-1900) voyaient dans les mythes des allégories de la nature.

[18] — René Guénon (1888-1951) : né à Blois, philosophe orientaliste qui se spécialisa dans l’étude des religions à mystères. « Il entra en contact avec des groupes occultistes : École Hermétique de Papus, Église gnostique et autres. Il rencontra également à cette époque des maîtres hindous dont il ne révéla jamais les noms et fut initié au soufisme par le peintre suédois Ivan Aguéli. Reçu maçon en 1907, et exclu des loges martinistes de Papus en 1909 après avoir fondé un “Ordre du Temple”, rénové, il passa à la loge Thébah de la Grande Loge de France » (Daniel Ligou, Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, P.U.F., 1987, p. 546). On comprend pourquoi j’accorde une telle importance à la pensée de René Guénon : c’est au maçon qu’il est que j’emprunte la clé permettant de décrypter la symbolique maçonnique.

[19] — René Guénon, Aperçus sur l’initiation, rééd. Paris, 1985, p. 121 et s.

[20] The Works of the Emperor Julian with an English translation, by Wilmer Cave Wright, London and Harvard, 1959, t. II, p. 103. Traduction française de Louis Prat.

[21]Ibid., p. 105. Dans son Histoire universelle de l’Église catholique (Livre XXXIII), Rohrbacher jette un éclairage saisissant sur l’évolution religieuse de Julien. Devenu secrètement apostat à vingt ans, il fut initié aux mystères païens par Eusèbe, Chrysanthe et Maxime, tous trois disciples d’Edesius, un néoplatonicien de Pergame : « Eusèbe et Chrysanthe agirent de manière à exciter en lui un désir irréversible de connaître les mystères de la théurgie » [l’art d’évoquer les esprits]. Interrogé par Julien sur la manière dont se déroulaient les séances d’occultisme, « Eusèbe lui répondit : Maxime (il était alors à Éphèse) est un des plus anciens et des plus habiles disciples d’Edésius. Il n’y a pas longtemps qu’il nous conduisit… au temple d’Hécate. Quand nous fûmes arrivés et que nous eûmes salué la déesse, il nous dit : Asseyez-vous, mes chers amis, vous verrez si je suis un homme ordinaire. Nous nous assîmes. Il purifia un grain d’encens et récita tout bas je ne sais quel hymne. Aussitôt la statue de la déesse se mit à sourire. Nous fûmes effrayés ; mais il nous dit : Ce n’est qu’une bagatelle. Les flambeaux qu’elle tient vont s’allumer. En effet, les flambeaux s’allumèrent avant qu’il eût fini de parler. Nous fûmes frappés un instant de ces prestiges ; mais il n’y a rien là qui m’étonne ni qui doive vous étonner. L’essentiel est d’épurer sa raison. – Je vous laisse avec vos raisonnements, reprit brusquement Julien. Adieu, vous m’avez montré l’homme que je cherche. Et il partit pour Éphèse… Julien se livra sans réserve à la conduite de Maxime ; et, dès qu’il eut pris ses leçons, il brisa, dit Libanius, comme un lion en fureur, tous les liens qui l’attachaient à la religion chrétienne […] On dit que le philosophe qui devait l’initier (c’était sans doute Maxime), l’ayant mené dans un temple, le fit descendre dans une grotte souterraine. Quand les évocations furent achevées, on entendit tout à coup un bruit effroyable ; on vit paraître des spectres de feu. Julien, encore novice, fut saisi de frayeur, et fit, par habitude, le signe de la croix. Tout disparut à l’instant ; et, la même chose étant arrivée jusqu’à deux fois, Julien ne put s’empêcher de dire à Maxime qu’il admirait la vertu de ce signe des chrétiens. Maxime, qui vit chanceler son prosélyte, lui dit d’un air enthousiaste : Quoi donc ! croyez-vous avoir fait peur aux dieux ? Non, prince ; mais les dieux ne veulent point avoir de commerce avec un profane comme vous. Julien se paya de cette raison, ne troubla plus la cérémonie et se laissa initier. Plus tard, il fit une autre cérémonie pour effacer son baptême : ce fut sans doute celle du taurobole » (ibid., Paris, 1857, t. VI, p. 384). Il est à noter que les sources de Rohrbacher sont ici le rhéteur Libanius (314-394), qui eut Julien pour élève, l’initié et philosophe platonicien Eunape (347-420), disciple de Chrysanthe, et le théologien syriaque Théodoret (393-460).

[22] — Saloustios, Des Dieux et du monde, texte établi et traduit par G. Rochefort, Paris, éd. Les Belles Lettres, 1960, p. 6.

[23] — Voir Eusèbe de Césarée, La Préparation évangélique, Livre III. L’idée qu’il y ait eu de la part de certains initiés le souci de brouiller les pistes n’a rien d’absurde. C’est peut-être ce qu’a fait Porphyre (233-304), l’un des fondateurs du néoplatonisme dont se réclamaient les maîtres de Julien l’Apostat. Dans son édition de La Préparation évangélique (Paris, éd. du Cerf, 1976, Livres II-III, p. 176, note 1) le R.P. Édouard des Places remarque avec étonnement que « lui-même n’échappe pas à ce défaut d’évincer l’allégorie proprement métaphysique ».

[24] — « Quant aux actes, maintenant, de Cronos et à ce qu’il endura de son fils, même si c’était la vérité, il ne faudrait pas, selon moi, aller avec une pareille légèreté les débiter à des êtres dépourvus de jugement et naïfs, mais bien plutôt les taire complètement ; et s’il existait quelque obligation de les dire, il faudrait que ce fût par des formules secrètes de mystères, pour un auditoire le plus réduit possible, et après le sacrifice, non pas d’un porc, mais de quelque victime qui fût d’importance et difficile à se procurer, afin qu’en conséquence il y eût le plus petit nombre possible de gens à les entendre ! » (Platon, La République, II, 378 ; trad. A. Robin dans Œuvres complètes, collection « La Pléiade », Paris, 1950).

[25] — Contexte : « Par contre, l’ignorance peut porter sur l’acte comme, par exemple, quand on dit : “Cela leur a échappé en parlant” ou “Ils ne savaient pas qu’il s’agissait de choses secrètes” comme Eschyle le dit des Mystères » (Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 1, 17, p. 1111 a ; trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1987, III, 2, p. 125). Plusieurs siècles plus tard, Clément d’Alexandrie, voulant également montrer qu’on peut parfois ne pas avoir conscience de l’acte qu’on commet, fait allusion à l’incident : « […] comme Eschyle racontant les mystères sur la scène : jugé à l’Aréopage, il fut absous quand il eut prouvé qu’il n’avait pas été initié. » (Clément d’Alexandrie, Stromates, livre II, chap. XIV, 60, 3 ; trad. P. Mondésert S.J., Paris, Cerf, « Sources chrétiennes » nº 38, 1954, p. 83).

[26] — Jacqueline Duchemin, Prométhée, Histoire du mythe de ses origines orientales à ses incarnations modernes, Paris, éd. Les Belles Lettres, 1974, p. 75.

[27] — Extrait d’une lettre en date du 5 mai 1987. Jean Haudry était à l’époque directeur d’études à l’École pratiques des Hautes Études, IVe section. Revenant sur le sujet de l’existence d’une tradition secrète en Inde, le même savant m’a signalé depuis, dans une note, qu’elle « est attestée par les nombreuses expressions qui réunissent l’adverbe evàm “ainsi” au verbe vid- “savoir” (“Celui qui le sait ainsi”, “celui qui sait ainsi”, “l’ainsi sachant” = “l’initié”) : face à l’ignorant, qui dort au lieu d’apprendre en récitant (Rgveda 5, 44, 13 d), il y a non seulement celui qui sait pour avoir appris les textes par cœur, comme le fait le barde pour en composer de nouveaux selon la technique “orale-formulaire” décrite par Milman Parry, mais aussi celui qui en possède le sens caché, l’initié. »

[28]Fils de la Veuve, Villegenon, éd. Sainte-Jeanne-d’Arc, 1990, p. 74.

[29] — N’oublions pas que le mot arche vient du latin arca qui signifie « coffre ».

[30] — Je reproduis en l’abrégeant l’article de Pierre Grimal dans le Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine, Paris, 1963, p. 37.

[31] — Eschyle (traduit par Paul Mazon), t. I, Paris, 1949, Prométhée enchaîné, v. 442-506 passim.

[32] — Plutarque, Isis et Osiris, traduction par Mario Meunier, Paris, éd. de la Maisnie, 1985, p. 109-110.

[33] — Ricard, Œuvres morales de Plutarque, t. XVI, p. 342, cité par Mario Meunier, ibid., p. 110, note 1.

[34] — Le zoroastrisme est l’ancienne religion iranienne réformée par Zarathoustra (700-630 avant Jésus-Christ). Ce culte reposait sur le dogme de l’existence de deux dieux rivaux : Ahura-Mazdâ (ou Ormuzd), le dieu bienfaisant et son frère Ahriman, le prince de l’enfer. Chaque dieu était censé être entouré d’une cour de puissances spirituelles inférieures.

[35] — De divers recoupements entre mythes, il ressort que de Dahak n’est autre que Zohak, le tricéphale de la version 9 du corpus.

[36]Denkart, éd. Madan, p. 251.11 et sq., cité par Marijan Molé, Culte Mythe et Cosmologie dans l’Iran Ancien, éd. P.U.F., p. 52 et sq.

[37] — Les chiffres entre parenthèses renvoient aux versions du corpus, numérotées de 1 à 53 (voir Fils de la Veuve, p. 178-207).

[38] — Pour donner une idée concrète du matériau mythologique sur lequel ont porté mes travaux, je reproduis en l’abrégeant la version 17 du corpus recueilli au XVIe siècle par le moine cordelier André Thévet (1503-1592). Dans la mythologie des Tupinamba (peuple qui vivait sur le littoral atlantique du Bas Amazone), des jumeaux jouent un rôle important. Ces jumeaux ne sont pas nés du même père : l’un est fils de Maire-Ata le dieu civilisateur, l’autre est né d’un homme ordinaire. Leur mère, une mortelle, est tuée par une tribu féroce. Devenus adultes, les jumeaux châtient les coupables et partent à la recherche de Maire-Ata. Ils le retrouvent mais celui-ci se refuse à les reconnaître pour ses fils avant de les avoir soumis à diverses épreuves. Ils doivent tirer à l’arc devant lui. Leurs flèches restent suspendues en l’air (chez les Indiens Guarayu, ces flèches forment une corde qui permet aux jumeaux d’atteindre le ciel). Ce signe commence à convaincre Maire-Ata qu’il s’agit bien de ses enfants. Il leur commande alors d’aller passer par trois fois à travers une grande roche fendue, qui s’entrouvrait et se refermait régulièrement « de sorte que rien n’y pouvoit passer sans y estre escarbouillé, et est appellée ceste roche en leur langue Itha-Iràpiz. A quoy les enfants obeyrent tout soudain, et comme ils furent près de la roche, l’aisné dit à son puisné, d’autant que tu n’es point le fils de Maire, ainsi seulement de ma mère, passe le premier, à fin que si la roche te brise, je rassemble les pièces et te réunisse en ton entier. A quoy le bastard obéit et ne fut pas si tost en la fente de la roche, qu’il fut tellement rompu et brisé, que les pièces en etoient aussi menues que d’une pierre bien pillée [pilée] : et n’eust été possible (comme comptoient ces sauvages) que un autre fils du Caraïbe [comprenons : du dieu Maire-Ata] les eust ramassées, lequel en un instant les rassembla et remeit en sa forme première… et le feit passer pour la seconde et troisième fois, sans qu’il encourust aucun danger de sa personne : puis après y passa l’enfant légitime… Ayant fait leur épreuve, s’en viennent à Maire-Ata leur père, auquel ils disent qu’il debvoit les advouer pour ses enfants puisque sans aucune lésion ils avoient passé le pas effroiable de la roche fendue, et tout encore l’aisné, ce qui estoit advenu à son puisné » (Thévet). Mais Maire-Ata n’est pas encore satisfait. Aussi impose-t-il une nouvelle épreuve au cours de laquelle le cadet meurt et ressuscite une nouvelle fois grâce à son frère. Le dieu les reconnaît alors comme ses fils (voir A. Métraux, La Religion des Tupinamba, Paris, 1928, p. 237-238).

[39]Les Lais de Marie de France, Paris, éd. Jean Rychner, 1968, p. 118, v. 509-521 passim (je traduis).

[40]Ibid., p. 119, v. 539-546.

[41] — Léon Fleuriot, J.C. Lozac’hmeur, Louis Prat, Récits et poèmes celtiques, Paris, éd. Stock Plus Moyen Age, 1981, p. 147-148, réédition 1992. Peredur, comme le héros de Chrétien de Troyes, aurait dû poser des questions sur ce qu’il voyait. En se taisant il a laissé passer l’occasion qui lui était offerte d’apprendre la vérité sur le mystérieux personnage exilé dans l’autre monde.

[42] — Par exemple dans la Légende de Feridoun (version 9, Iran), le meurtrier du père est un « adorateur d’Ahriman » (le dieu mauvais du mazdéisme) dont chaque épaule porte une tête de serpent. Nous avons là une variante intéressante du motif du Tricéphale.

[43] — Il s’agit de la version 11 du corpus.

[44] — Je résume Plutarque, Isis et Osiris, chapitres 45 à 125, traduit par Mario Meunier, Paris, éd. de la Maisnie, Guy Trédaniel, rééd. 1985.

[45] — Jean Mallinger, Les Origines égyptiennes des usages et symboles maçonniques, Lille, 1978, p. 47.

[46] — Goblet d’Alviella, Des origines du Grade de Maître dans la franc-maçonnerie, rééd. Paris, 1984, p. 72-74. Cet ouvrage fut publié pour la première fois en 1905.

[47] — L’affirmation de Jean Mallinger doit être nuancée : le mythe d’Hiram sous sa forme actuelle est récent, mais il dérive de légendes médiévales qui circulaient déjà au XIIIe siècle (voir infra, p. 76-77).

[48] — Jules Boucher, La Symbolique maçonnique, Paris, rééd. Dervy-Livres, 1985, p. 257.

[49] — Voir 2 Ch 2, 10 ; 1 R 7, 13 et 1 Ch 1, 52-54 ; en outre I R 4 cite un Adoniram, fils d’Abda, « préposé aux corvées », dont il est à nouveau fait mention au chapitre 7, 27.

[50] — Voir note 4, p. 54 et note 4, page 67.

[51] — Oswald Wirth, La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, t. III, p. 173.

[52] — Jean Mallinger, ibid. p. 13.

[53] — Oswald Wirth, ibid. p. 173.

[54] — Id., ibid., p. 132-133.

[55] — « Verwandelt sich in ein junges Weib. » Die Zauberflüte, La Flûte Enchantée, Livret de Emmanuel Schikaneder, traduction française de Nicole Casanova, Paris, 1981, p. 132.

[56] — Plus exactement Hiram Habif (« Hiram mon Père »).

[57] — Oswald Wirth, ibid., t. III, p. 85-86.

[58] — Nicolas de Bonneville, Le Secret des Templiers du XIVe siècle, Londres, 1788, p. 129.

[59] Les Lais de Marie de France, publiés par Jean Rychner, Paris, 1966, p. 119, v. 539-546.

[60] Perceval le Gallois, éd. Charles Potvin, Mons, 1866-1872, t. III, p. 1-2, v. 20173-20180.

[61] — On appelle « écossisme » dans la franc-maçonnerie une catégorie de rites particuliers qui semblent avoir été introduits aux environs de 1740 par l’Écossais Ramsay (voir Fils de la Veuve, p. 27-28).

[62]Ibid., p. 61-62.

[63] — Ainsi dans la version 17 du Corpus (voir supra, p. 66 note 1), l’un des jumeaux meurt et ressuscite grâce à l’intervention de son frère, le fils « légitime » du dieu civilisateur. De même, dans l’initiation maçonnique du troisième degré, le candidat mime la mort et la résurrection d’Osiris. Ce sont les « frères » présents, déjà initiés, qui en formant une « chaîne vivante » le ressuscitent (voir Fils de la Veuve, p. 58).

[64] — Voir le témoignage de Nicolas de Bonneville, p. 71.

[65]Des erreurs et de la vérité, par un Ph… Inc…, Edimbourg, 1782, p. 537-538.

[66] — O.- E. Briem, Les Sociétés secrètes de mystères, traduit du suédois par E. Guerre, Paris, 1941, p. 156.

[67] — Jules Boucher rappelle que l’on voit trois piliers dans la loge moderne mais qu’en réalité il en existe quatre : « Le quatrième pilier, écrit-il, qui relie directement le Visible à l’Invisible, Binah, l’Intelligence Suprême, étant dégagée de toute matière, existe, mais n’apparaît pas à nos yeux mortels (Ibid., p. 10).

[68] — Voir Fils de la Veuve, p. 22-23.

[69]Ibid. p. 347-354.

[70] — Voir Fils de la Veuve, p. 43.

[71] — La Mischna est une partie du Talmud composée de soixante traités dont la majorité remonte à l’ère chrétienne (voir Raphaël Cohen, Ouvertures sur le Talmud, Paris, 1990, p. 21).

[72] — Pièces d’argent en circulation jadis dans les pays germaniques. Le thaler valait 25 groschen environ. De thaler vient le mot dollar.

[73] — Cité par G.G. Scholem, La Kabbale et sa symbolique, Paris, Payot, p. 197-198.

[74] — Il s’agit de la version 11 du corpus (voir Fils de la Veuve, p. 93-94).

[75] — Micheline de Combarieu du Grès, Jean Subrenat, Les Quatre fils Aymon ou Renaud de Montauban, présentation, choix et traduction, éd. Folio-Gallimard, Paris, 1983, p. 286.

[76]Ibid., p. 15, (résumé de l’œuvre).

[77] — Robert Turcan, Mithra et le mithriacisme, Paris, éd. les Belles Lettres, 2000, p. 93.

[78] — Son combat contre le taureau semble être une épreuve initiatique. Quant à l’animal lui-même, il symbolise soit le « dieu bon », soit la Connaissance. Le scorpion, le serpent et le chien qui l’attaquent de concert correspondent de toute évidence au « dieu mauvais » sous sa forme trine.

[79] — Je reproduis ici les p. 175-182 de mon ouvrage De la Ré-volution, écrit en collaboration avec Bernaz de Karer, E.S.J.A., 1992.

[80] — M. Dominique Setzepfandt me signale l’existence d’une tombe de l’époque des Han (202-9 avant Jésus-Christ) où sont représentés Fou-I et Nu-Kua. On voit très nettement le compas et l’équerre (voir René de Ceccaty, Héros et dragons de la Chine, Paris, éd. Robert Laffont, S.A., 1986, p. 89).

[81]Athanor (arabe : al tannûr, le fourneau) : fourneau à combustion lente utilisé en alchimie.

[82] —Erichtonios, premier roi d’Athènes, était né d’un désir d’Héphaïstos, le dieu-forgeron (et donc civilisateur) pour Athéna. Il avait le corps terminé par une queue de serpent.

[83] — Je rappelle que le « dieu civilisateur » et la « Connaissance » sont les deux aspects opposés et complémentaires du prétendu « bon principe » symbolisé par l’androgyne.

[84] — Voir Fils de la Veuve, p. 43-44.

[85] — Robert Turcan, ibid., p. 93.

[86] — J. Marquès-Rivière, Histoire des doctrines ésotériques, Paris, éd. Payot, 1985, p. 38.

[87] — Serapis : divinité grecque introduite en Égypte au IVe siècle avant Jésus-Christ, et qui fut assimilée à Osiris.

[88]Cum esset unus ex militibus fide quam armis magis munitus, correptam bipennem, insurgens omni nisu, maxillæ veteratoris inlidit… Ad ultimum truncus, qui superfuerat, in amphitheatro concrematur : vanæque superstitionis et erroris antiqui Serapis hic finis fuit, (Rufin, Historia Ecclesiastica, II, 23).

[89] — J. Brengues, par exemple, place l’apparition de la maçonnerie opérative en Grande-Bretagne « avant le Xe siècle (mais pas au-delà du milieu du VIIIe siècle…) ». « Manuscrits et légendes maçonniques au Moyen Age », dans Mélanges offerts à Charles Foulon, Rennes, t. I, 1981, p. 71.

[90] — « According to Azriel [l’un des théoriciens de l’école de Gérone], the difference between the cabalists and neoplatonists may be reduced to one of terminology » (Encyclopedia Britannica, éd. 1968, art. Cabala).

[91] — On songe ici au proverbe latin Is fecit cui prodest (« L’auteur d’un acte est celui qui en tire profit »).

[92]Real. Phil. epilog., 1623, Politica, cap. VIII, p. 393 : Postquam omnes sectæ immutatæ fuerint, religionesque, et formæ omnes principatuum et rerumpublicarum in omnes, oportet ad primum statum naturalem divinumque reverti, ubi regnet rex unus, idemque sacerdos cum senatu optimatum, ab optimatibus electus ex eorumdem numero […]. Convertemur enim ad statum innocentiæ aureum ; ex quo ad Cœlum Judex ultimæ appellationis nos transferet. Voir Disputationes, 1637, Politica, cap. X, art. 21, p. 133. Cité par Léon Blanchet, Campanella., Paris, 1919, p. 491-492.

[93] — Léon Blanchet, ibid.

[94] — Léon Blanchet, ibid., p. 438. Ces rêveries d’illuminés relatives à un retour de l’Age d’or pourraient faire sourire s’il n’était avéré que les fondateurs du nazisme ont puisé aux mêmes sources que Guillaume Postel et Campanella. C’est le cas notamment de Rudolf von Sebottendorf (1875-1945), l’un des théoriciens de la société secrète dite « de Thulé » (Die Thule-Gesellschalt) qui contribua à l’ascension politique de Hitler (voir l’étude de Nicholas Goodrick-Clarke, Les Racines occultistes du nazisme, trad. de l’anglais, Puiseaux, Pardès, 1989, p. 197 et suiv.). Quant au communisme, son origine maçonnique est, elle aussi, avérée (voir Fils de la Veuve, p. 53-54 et 256 notamment ; voir aussi De la Ré-volution, p. 42-56).

[95] — « Bien que dans les temps anciens les maçons fussent tenus dans chaque pays de pratiquer la religion, quelle qu’elle fût, de ce pays, il est maintenant considéré plus à propos de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être hommes de bien et loyaux, ou hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer. » (Constitutions d’Anderson, citées par Paul Naudon, La Franc-Maçonnerie, collection « Que sais-je ? », 1984, p. 32.)

[96] — « Nos ancêtres les Croisés [comprenons : “les Templiers”] voulurent réunir dans une seule fraternité les sujets de toutes les nations. Quelle obligation n’a-t-on pas à ces hommes supérieurs qui ont imaginé un établissement dont le but unique est la réunion des esprits et des cœurs, pour les rendre meilleurs et former dans la suite des temps une Nation Spirituelle où, sans déroger aux divers devoirs que la différence des états exige, on créera un Peuple nouveau qui, en tenant de plusieurs nations, les cimentera par les liens de la vertu et de la science » (Discours de Ramsay, cité par le même, ibid., p. 47).

[97] — Oswald Wirth, ibid. III, p. 220. Le rapprochement avec La Cité du Soleil de Campanella s’impose (voir p. 83). La société décrite dans cet ouvrage publié en 1623 est un monde totalitaire et collectiviste ayant à sa tête un dictateur appelé « le Soleil ». Les ressemblances avec l’idéal politique de Platon dans La République sont frappantes.

[98] — Voir supra note 4, p. 58.

[99]La Cité de Dieu, XIV, 28.

[100] — A l’échelle mondiale, s’entend : on chercherait vainement le « pape » et les « cardinaux » de la Contre-Église.

[101] — Léon Blanchet, ibid., p. 429.

[102] — Sommes-nous parvenus à la fin des temps ? On peut raisonnablement se le demander. Notre époque, en tout cas, présente un certain nombre des signes annonciateurs contenus dans la sainte Écriture. La preuve en est que, s’appuyant sur ces données, dans son roman Le Maître de la Terre paru en 1906 (trad. française aux éd. Téqui), l’écrivain anglais David Hugh Benson a pu décrire la crise de l’Église que nous vivons aujourd’hui et qu’il sentait venir. A présent que nous sommes dans la tourmente, l’on doit admirer la réussite de l’anticipation. L’auteur imagine avec exactitude l’univers que nous connaissons, à savoir un monde globalisé et devenu apostat « d’où Dieu s’était retiré mais en le laissant dans un état de profonde satisfaction de lui-même » (p. 135). Benson ne se trompe que sur un point : la personnalité du pape confronté à ces graves événements. « Absolument indifférent à l’opinion » (p. 151), ce partisan du Syllabus « dans une innombrable série d’encycliques […] avait déclaré que l’objet de l’Église était de glorifier Dieu en produisant dans l’homme des vertus surnaturelles, et que toutes les actions du monde n’avaient de signification ni d’importance que dans la mesure où elles tendaient à ce seul objet » (ibid.). « La franc-maçonnerie, toutes les idées démocratiques, étaient obstinément dénoncées ; les hommes étaient exhortés à se rappeler leur âme immortelle et la majesté de Dieu, comme aussi à réfléchir sur le fait que, dans très peu d’années, tous seraient appelés à rendre leurs comptes à celui qui était le créateur et le souverain du monde, et dont le vicaire, ici-bas, était Jean XXIV, pape, dont suivaient la signature et le sceau » (p. 351). — L’abîme qui sépare la réalité actuelle de la fiction de Benson donne la mesure de notre malheur.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 51

p. 52-88

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