Le père Fahey, pourquoi ?
Le père Denis Fahey (1883-1954), spiritain irlandais, est à peu près inconnu en France. Aucun de ses ouvrages n’a été traduit dans notre langue, et seuls les lecteurs particulièrement attentifs de la récente biographie de Mgr Lefebvre par Mgr Tissier de Mallerais se souviendront y avoir aperçu son nom [1]. Pourquoi donc lui consacrer un dossier dans Le Sel de la terre, à l’occasion du cinquantième anniversaire de son rappel à Dieu ?
Pourquoi ? Pour au moins trois raisons.
— I —
Ne pas décapiter la doctrine sociale de l’Église
AVEZ-VOUS DÉJÀ consulté un des multiples traités de Doctrine sociale de l’Église édités à foison, chez nous comme en Belgique, durant toute la première moitié du XXe siècle (et jusqu’au concile Vatican II) ?
Si leur lecture satisfait l’intelligence sur bien des points (principe de subsidiarité, détails de l’organisation économique, justice sociale, rémunération des ouvriers, fondement et limites de la propriété privée, etc.), elle suscite en même temps un étonnement qui, au fil de la lecture, va grandissant. Dans le détail, on trouve – avec références multiples et minutieuses aux encycliques et discours des papes – des explications sur à peu près tous les problèmes sociaux de l’époque ; mais ce magnifique corps de doctrine semble privé de tête. Le règne public de Notre-Seigneur Jésus-Christ – objet essentiel de la doctrine sociale de l’Église – est souvent passé sous silence, ou, au mieux, remisé sur le côté. De Léon XIII, on retient Rerum novarum (sur la condition des ouvriers), mais guère Immortale Dei (sur la constitution chrétienne des États). De Pie XI, on insiste sur Quadragesimo anno (actualisation de Rerum novarum), mais on oublie facilement Quas primas (sur le Christ-Roi). Sans doute n’y a-t-il pas là mauvaise volonté, ni refus décidé de la royauté sociale du Christ, mais, de fait, celle-ci n’est plus le principe illuminant toute la hiérarchie des vérités de l’ordre social.
Cette doctrine sociale tronquée a été celle de beaucoup de « militants » catholiques du XXe siècle – particulièrement dans la fameuse Action catholique. Mais le mal remonte plus loin. Le marquis de La Tour du Pin, dont l’influence fut si grande dans le catholicisme social (et aussi dans l’école d’Action française), en était déjà atteint [2]. Le laïcisme dans lequel nous vivons depuis la Révolution de 1789 ne peut pas ne pas pénétrer et imprégner lentement les esprits, même catholiques, qui ne font pas un effort constant pour y résister.
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Les écrits du père Fahey sont non seulement parfaitement indemnes de ce mal, mais ils en constituent même un des meilleurs contrepoisons. Passionné par les questions économiques et sociales du XXe siècle, le père Fahey ne les sépare jamais de la vie surnaturelle qui doit tout animer, de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui doit tout dominer.
Si, après avoir lu les ouvrages du père Fahey, « on ne peut plus regarder le monde de la même façon », comme en témoigne John Vennari dans l’article qu’on lira ci-après, c’est à cause du lien qu’il sait manifester entre tout l’ordre social et la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tout doit contribuer au règne du Christ et tout prend, à cette lumière, sa véritable signification. Pour les hommes de notre temps qui respirent sans arrêt un air pollué par le naturalisme, la lecture du père Fahey constitue une véritable cure de désintoxication. Il insiste, il revient aux principes, qu’il réaffirme à temps et à contretemps, mais nous avons besoin de cela pour nous libérer l’esprit. Les mauvais plis pris par les catholiques eux-mêmes, depuis plusieurs générations, dans notre monde apostat, ne pourront se défaire qu’à ce prix.
— II —
Fondé sur Pierre
Selon la version des choses couramment diffusée par les milieux conciliaires (depuis les journalistes de La Vie ou de La Croix jusqu’aux dominicains de la Revue thomiste [3]), les courants « opposés aux principales intuitions du concile Vatican II » ont eu pour instigateurs « des hommes issus directement ou très fortement marqués par la pensée de Charles Maurras et de l’Action française [4]. »
L’abbé Dominique Rodde, qui se fait le propagandiste de cette thèse dans un petit livre sur l’encyclique Quas primas de Pie XI, affirme que, parmi ces hommes issus directement ou très fortement marqués par la pensée de l’Action française, « le plus connu est, sans nul doute, Mgr Marcel Lefebvre [5] ».
Mgr Lefebvre a pourtant démenti d’avance une telle imputation. Dans sa conférence de presse du 15 septembre 1976, par exemple :
Question. — A Lille, il y avait des partis politiques d’extrême-droite qui assistaient à votre messe, est-ce que vous pensez vous en désolidariser ?
Mgr Lefebvre. — Oui, absolument. Je n’ai pas été satisfait de voir qu’à l’entrée de la salle de Lille on distribuait Aspects de la France [6]. Je ne vois pas pourquoi. Je ne suis pas Action française. Je ne les méprise pas. Au contraire, dans une certaine mesure, je pense qu’ils essayent de défendre une bonne cause. Mais j’ai regretté qu’ils soient là parce que je ne veux pas qu’on me lie à des choses auxquelles je ne suis pas lié du tout. Je ne suis pas abonné à Aspects de la France et je ne connais même pas ceux qui le rédigent. […]
Question. — Est-ce que c’est Maurras qui forme vos idées politiques ?
Mgr Lefebvre. — Non, pas du tout. Je peux dire que je n’ai pas connu Maurras, je n’ai même pas lu ses œuvres : je suis peut-être un ignorant à ce point de vue-là.
Question. — Pie XI avait condamné Maurras.
Mgr Lefebvre. — Oui, je sais, mais je vous dis que je ne suis pas maurrassien [7].
Mais la fable d’un Mgr Lefebvre « maurrassien » court toujours. Elle est même vitale pour l’Église conciliaire, car elle seule peut cacher cette réalité terriblement gênante : les grands défenseurs de la Tradition catholique, les grands opposants au concile Vatican II, sont, dans ce combat, les héritiers directs des pontifes romains.
Mgr Lefebvre ne défend pas les thèses d’une école politique particulière (Action française ou autre), mais l’enseignement universel et constant de la sainte Église catholique. Un enseignement qui, jusqu’à Vatican II, régnait en maître dans les universités de la Rome éternelle, alors même que la marée libérale et moderniste avait largement envahi les séminaires du monde entier.
De cet enseignement romain, le père Fahey est, par toute son œuvre, un grand témoin.
Comme le tourquennois Marcel Lefebvre, comme le breton Victor-Alain Berto, le brésilien Antonio de Castro Mayer ou le polonais Maximilien Kolbe [8], l’irlandais Denis Fahey a reçu sa formation théologique à Rome, élève à Santa Chiara et à l’université grégorienne de 1908 à 1912 (l’abbé Berto y sera de 1921 à 1926, le futur Mgr Lefebvre de 1923 à 1930, tandis qu’Antonio de Castro Mayer, ordonné prêtre en 1927, achève également ses études à l’université grégorienne de Rome).
Ses écrits en langue anglaise (qui exercent encore aujourd’hui une réelle influence sur beaucoup de catholiques conservateurs anglophones) manifestent à l’évidence la catholicité de notre combat.
« Le vrai nom de notre intégrisme »
« Le vrai nom de notre “intégrisme” est “romanité” » écrivait l’abbé Berto [9]. Le père Fahey aurait pu dire la même chose. Face à ceux qui le moquaient ou l’attaquaient, il se contentait de renvoyer aux enseignements pontificaux. A la fin de sa vie, essayant de répondre définitivement aux critiques sans cesse renaissantes, il rédige une Apologia pro vita mea, où il révèle publiquement le serment qu’il fit, jeune séminariste, sur la tombe de l’apôtre saint Pierre à Rome. (On en trouvera le récit plus loin.)
Comment le p ère Fahey aurait-il supporté le choc de Vatican II ? Il est impossible de répondre avec certitude, puisqu’il a reçu la grâce de mourir avant. Mais on ne peut manquer d’être frappé par l’identité profonde de son esprit avec celui de Mgr Lefebvre. Comme lui, il a deux grandes dévotions : la sainte messe et le Christ-Roi. Et comme le grand évêque, il refuse de les séparer.
A ceux qui, aujourd’hui, se demandent si le combat essentiel de Mgr Lefebvre fut le combat pour la messe ou celui pour le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le père Fahey semble avoir répondu d’avance (voir les textes traduits sous le titre « Le combat actuel »).
— III —
Le sens de l’ennemi
Une nouvelle école, qui a pénétré nos milieux catholiques eux-mêmes, tend, depuis quelques années, à supprimer ou à diminuer le sens de l’ennemi. On traite de « complotistes » tous ceux qui croient déceler, derrière des événements qui de fait nuisent gravement à l’Église, l’existence d’organisations antichrétiennes, plus ou moins directement menées par Satan.
Là encore, le père Fahey excelle à remettre les idées en place, grâce à sa vue surnaturelle des choses. Face au royaume de la grâce, la cité de la vie surnaturelle, Satan cherche nécessairement à édifier la cité du naturalisme – celle du refus de la grâce. Et il ne pouvait manquer, pour cela, d’organiser ses forces.
Le père Fahey étudie donc en détails les forces visibles et invisibles du naturalisme. A ceux qui raillent son action – ils n’ont pas manqué et ils manquent aujourd’hui moins que jamais (récemment, une journaliste américaine ironisait sur « le nez du père Fahey, suffisamment délicat pour détecter le naturalisme juif même dans les films muets classiques Ben-Hur et Le roi des rois [10] ») –, le père Fahey répond, avec bon sens, qu’on ne peut comprendre le complot naturaliste si l’on ne comprend pas d’abord ce qu’est le naturalisme. Ce qui implique qu’une personne elle-même pénétrée de naturalisme ne peut que trouver ridicule cette idée de complot – ou alors, si elle y adhère, la rendre ridicule, puisqu’elle ne pourra indiquer les vraies causes des effets qu’elle dénonce.
Très détaillées, les explications que le père Fahey donne des mécanismes sociaux et économiques de la subversion ont évidemment vieilli, en quelques décennies. Elles peuvent de même être sujettes à discussion dans certains détails (personne n’est infaillible, surtout en ces matières) [11]. Il demeure que, pour reprendre l’expression ci-dessus employée, le père Fahey avait, sur ces questions, « un nez catholique ». Et il aide puissamment ses lecteurs à perfectionner, eux aussi, leur odorat.
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[1] — Mgr Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, 2002, p. 47-48 et 366.
[2] — Voir Le Sel de la terre 29, p. 70-71.
[3] — Voir Le Sel de la terre 46, p. 216-217.
[4] — Abbé Dominique Rodde, Pie XI et le Christ-Roi, Paris, Sicre, 2004, p. 50.
[5] — Ibid.
[6] — Aspects de la France était à l’époque le titre de l’hebdomadaire devenu aujourd’hui Action française-2000 (NDLR).
[7] — Mgr Marcel Lefebvre, conférence de presse du 15 septembre 1976 reproduite dans Itinéraires, numéro spécial hors-série « La Condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », décembre 1976, p. 218-221.
[8] — Un camarade d’études du jeune frère Maximilien Kolbe au Collège romain, vers 1916, a témoigné : « Que par la suite le père Maximilien ait orienté son activité et son œuvre vers la dévotion à l’Immaculée et vers la propagation de la Milice de l’Immaculée pour la conversion de tous les ennemis de l’Église et en particulier des francs-maçons, s’explique par le fait suivant : parmi les recteurs de notre Collège international de Rome, il y eut le père maître Stéphane Ignudi qui en eut la charge deux fois, nous formant, nous les élèves, à un esprit éminemment romain, de grand attachement au pape et à un esprit de lutte contre le mal, particulièrement la franc-maçonnerie. » (Cité par A. Ricciardi O.F.M., Maximilien Kolbe, prêtre et martyr [traduit de l’italien], Paris, Mediaspaul, 1987, p. 43).
[9] — Abbé Berto, lettre du 2 mars 1962 (cette lettre est, à notre connaissance, encore inédite).
[10] — « Father Fahey’s nose for Jewish naturalism was so sensitive he could detect it in the silent film classics Ben-Hur and King of kings. » Sandra Miesel, dans Crisis Magazine du 2 décembre 2002. (Crisis Magazine est un journal antiraciste américain fondé en 1910 par la NAACP : National Association for the Advancement of Colored People.)
[11] — Certaines vues philosophiques empruntées par le père Fahey à Jacques Maritain (notamment sur la distinction entre individu et personne) offrent également prise à la critique. Mais le père Fahey ne suivra pas Maritain dans ses dérives ultérieures.

