Les six points du Père Fahey
et une application concrète
par John Vennari *
Alors, j’ai essayé, quoique faiblement, de dire des choses que je serai heureux d’avoir dites quand viendra le temps de séparer le grain de la balle. Notre évaluation des valeurs du monde aura, à ce moment-là, subi une révision radicale [1].
Père Denis Fahey, C.S.Sp.
Le père Fahey, le surnaturel et le naturalisme
LE DON DE SCIENCE est un des sept dons du Saint-Esprit. Son objet est de nous donner la grâce de voir du point de vue de Dieu toutes les choses créées [2].
Or, selon le point de vue de Dieu – le seul point de vue qui compte –, l’homme a été mis sur la terre pour vivre de la grâce sanctifiante et aller au Ciel. La grâce sanctifiante est le plus grand don que Dieu nous ait fait, car par elle, nous participons vraiment à la vie divine de la Sainte Trinité. Par la grâce, nous vivons la vie surnaturelle.
La grâce sanctifiante n’est pas une partie de notre nature humaine. C’est un don surnaturel que nous recevons par le baptême. Nous pouvons commencer à en comprendre la valeur incommensurable en en considérant le prix payé : le sang vivant de Jésus-Christ, deuxième personne de la Sainte Trinité, mort sur la croix pour nous ouvrir les portes du ciel, fermées par le péché d’Adam. Seule la mort du Christ sur la croix nous permet de vivre la vie de la grâce.
Il n’y a rien de plus précieux que la grâce sanctifiante. Le catéchisme nous dit que c’est un don surnaturel inhérent à notre âme, qui fait de nous les enfants adoptifs de Dieu et les héritiers du paradis. Par elle, nous participons réellement à la vie divine de Dieu, et devenons ses fils adoptifs. Comme l’enseigne Dom Marmion :
La filiation divine qui est dans le Christ par nature, et fait de lui le propre et unique Fils de Dieu : Unigenitus qui est in sinu Patris, doit s’étendre jusqu’à nous par la grâce, en sorte que « le Christ n’est, dans la pensée divine, que le premier-né d’une multitude de frères » qui sont, par la grâce, comme il l’est par nature, fils de Dieu […] [3].
Sans la grâce sanctifiante, il nous est impossible de gagner la récompense éternelle : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments » dit Notre-Seigneur. « Comme le sarment ne peut porter de fruit de lui-même, sauf s’il demeure sur la vigne, vous non plus, sauf si vous demeurez en moi » (Jn 15, 4-5). Et nous ne pouvons résider en lui que par la grâce sanctifiante.
Par conséquent, la grâce sanctifiante est le plus grand trésor que nous puissions posséder. Le péché mortel, qui est la seule chose qui puisse nous faire perdre la grâce en notre âme et nous condamner à la damnation éternelle, est le plus grand drame qui puisse nous arriver. Il s’ensuit donc que l’acquisition, la préservation et l’épanouissement de la grâce est l’occupation la plus importante de notre vie.
Mgr Joseph Clifford Fenton, l’éminent théologien américain qui soutint son doctorat sous la direction du père Réginald Garrigou-Lagrange, précise à ce sujet :
L’œuvre du sacerdoce est dirigée vers la gloire de Dieu, qui doit s’accomplir et aboutir dans le salut des âmes. Cet objectif ne peut être obtenu que par ceux qui quittent cette vie tout en vivant encore de la grâce sanctifiante. Et la vie de la grâce sanctifiante ne peut pas exister sans la foi véritable, jusqu’à ce que la foi elle-même soit remplacée par la vision béatifique [4].
Le seul et unique moyen que Notre-Seigneur nous ait fixé pour recevoir et vivre cette vie de grâce est sa sainte Église catholique. Au milieu des années 1950, quand cette vérité se fit de plus en plus méconnue, Mgr Fenton insista sur la nécessité de l’Église catholique pour le salut :
A chaque période de l’Église, il y a eu une partie de la doctrine chrétienne que les hommes ont été spécialement tentés de mal interpréter, ou même de nier. A notre époque, c’est la part de la vérité catholique que saint Pierre fit ressortir avec force et clarté, dans son premier sermon à Jérusalem [5]. Il est un peu démodé aujourd’hui d’insister, comme le fit saint Pierre, pour dire que ceux qui sont en dehors de la véritable Église du Christ, ont besoin d’être sauvés en laissant leurs dispositions personnelles et en entrant dans l’ecclesia. Néanmoins, ceci demeure une partie du message révélé par Dieu lui-même [6].
L’influence de la société
Cependant, l’homme qui doit vivre cette vie de grâce en union avec l’Église catholique, ne vit généralement pas en ermite. Il est membre d’une société, qui l’influence en bien ou en mal. Il a, de plus, une nature déchue. Par le fait même, la pratique de la vertu, la fuite du péché et la conservation de la grâce sanctifiante seront toujours pour lui une lutte pénible.
Ainsi, l’homme a besoin de toute l’aide possible afin de persévérer dans la vie de la grâce et de croître dans la vertu. Plus le péché est légalisé, plus il fait corps avec la société et ses institutions, plus il sera alors facile à l’homme d’abandonner la foi catholique et de perdre son âme.
Il s’ensuit que Notre-Seigneur Jésus-Christ ne doit pas régner seulement sur les âmes individuelles, mais aussi sur les nations, les gouvernements civils, les institutions sociales. La société elle-même a le devoir d’y contribuer – à plus forte raison de ne pas être un obstacle –, afin que les âmes vivent la vie de la grâce sanctifiante. Les gouvernements et les nations ne doivent pas établir des lois et des coutumes contraires aux commandements de notre divin Sauveur. L’État n’a aucun droit à déclarer une chose légale ou bonne, si le Christ et son Église l’ont déclarée illégale et mauvaise. Le cardinal Pie, de Poitiers, le champion de la royauté du Christ au XIXe siècle, a illustré ce thème. Ce grand cardinal fut l’un des auteurs les plus appréciés du pape saint Pie X, qui disait de son œuvre : « Il ne se passe pas un jour sans que je n’en lise quelques pages » [7] .
Il y a environ cent ans, le cardinal Pie nous a prévenus que la présence et l’influence du Christ devaient pénétrer tous les rouages de la société, afin que le christianisme et la civilisation chrétienne survivent. Le chanoine Vigué en résume ainsi l’enseignement :
Tant que le Christ ne règne pas sur les sociétés, son influence sur les individus eux-mêmes demeure superficielle et précaire. S’il est vrai que l’œuvre de l’apostolat se ramène, en définitive, à des conversions individuelles et que ce ne sont pas les nations qui vont au ciel, mais les âmes, une par une, il ne faut cependant pas oublier que l’individu vit profondément engagé dans une organisation sociale qui perpétuellement influe sur lui.
Le cardinal Pie observait, en d’autres termes, que ce qui a le plus grand impact dans la vie de l’homme, ce ne sont pas tant les sermons qu’il entend le dimanche, mais l’environnement dans lequel il vit. Le chanoine continue :
Non chrétienne, [la soci été] l’empêche de croire, ou, s’il est croyant, elle tend à ruiner sa foi. Supposez des institutions sociales maintenues chrétiennes, alors que le Christ ne vit plus au fond des cœurs : la religion n’est plus là que comme une enseigne déplaisante, on ne tardera pas à l’arracher Mais par contre, essayez de convertir les individus sans vouloir christianiser les institutions sociales, votre œuvre reste fragile ; ce que vous avez édifié le matin, d’autres, le soir, viennent le renverser.
Est-ce que la stratégie des ennemis de Dieu n’est pas pour nous instruire ? Ils veulent toujours l’arracher du cœur des individus ; ils font encore plus d’efforts pour le chasser des institutions sociales. Une seule défaite de Dieu dans ce domaine, c’est l’ébranlement de la foi, sinon sa ruine, dans un grand nombre d’âmes [8].
L’implication est claire. Les États et les gouvernements ont le devoir de veiller à ce que l’influence de Jésus-Christ et de son enseignement sacré passent dans chaque organe de la société. Il est indispensable que les lois des gouvernements soient en parfaite harmonie avec celles du Christ. Alors seulement, les nations seront conformes au plan d’ordre divin établi par Jésus-Christ.
Ceci est un impératif moral pour les gouvernements et les institutions sociales, en vertu du fait qu’ils font partie de la création de Dieu, et qu’aucune partie de la création ne peut se déclarer dispensée de la loi de Dieu [9].
C’est également un impératif moral pour le bien des âmes. Les États et les gouvernements ont le devoir, devant Dieu, de créer un environnement social propice à la vie surnaturelle de la grâce sanctifiante dans les âmes.
Le père Denis Fahey
Dans la première moitié du XXe siècle, vécut un prêtre irlandais qui comprit l’importance du plan divin pour l’ordre social. Il passa sa vie entière à travailler, enseigner et écrire pour que ce plan divin soit connu, aimé et mis en pratique dans le monde.
Ce prêtre éminent était le père Denis Fahey, un spiritain, qui naquit le 23 juillet 1883 et mourut le 21 janvier 1954, huit ans avant le concile Vatican II.
A la lecture des écrits du père Fahey, une certitude s’impose : on ne peut plus, après les avoir lus, regarder le monde de la même façon. Et cela parce que le père Fahey proclamait audacieusement et courageusement la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ : enseignement parfaitement catholique, mais, hélas, tout aussi parfaitement absent des chaires, même catholiques, du monde de langue anglaise. Toute sa vie de travail fut une prière et une lutte pour faire savoir au monde que Jésus-Christ doit être reconnu comme le Seigneur et le roi par toutes les nations, en privé et en public.
Le père Fahey affirme :
Nous devons travailler pour le retour de la société au Christ-Roi de sorte que, au lieu de devoir combattre les influences hostiles à notre vie surnaturelle, quand nous quittons l’église, après la messe, nous soyons au contraire aidés par le courant de la vie qui nous entoure [10].
Le père Fahey dédia sa vie à sonner une cloche, peut-être la dernière avant la chute finale. Il sonnait le tocsin, parce que les nations jadis chrétiennes sont en train de retourner, consciemment et volontairement, au paganisme, par l’intermédiaire du naturalisme qui se répand partout et en tout. Le triomphe du naturalisme n’arrive pas par hasard, mais par dessein.
Plus les nations tournent le dos au Christ, plus elles ouvrent la porte à Satan et à ses démons, qui empoisonnent les cœurs et les esprits des hommes, menant ainsi le monde à l’obscurité et à la ruine complète.
La devise du père Fahey importuna le monde moderne ; pourtant elle était simple et vraie. Il proclamait sans cesse :
Le monde doit se conformer à Notre-Seigneur et non lui au monde.
En d’autres termes, pour que les nations prospèrent, durent et reçoivent les bienfaits de Dieu, les États et les gouvernements doivent baser celles de leurs lois qui définissent le bien et le mal, sur ce que Jésus-Christ et sa sainte Église enseignent comme bien ou comme mal. Tout autre procédé est un désordre.
Le père Fahey faisait aussi remarquer, suivant les enseignements uniformes des papes, qu’il existe des forces puissantes et organisées qui travaillent contre le Christ et son plan divin d’ordre social.
Il a, d’un côté, identifié et dénoncé nommément ces forces, telles la franc-maçonnerie, le communisme, le sionisme, et divers autres groupes plus petits. Il a d’autre part, et plus simplement, rassemblé tous ces groupes sous une dénomination commune : « les forces du naturalisme organisé [11] ».
Ces forces ont travaillé avec pertinacité et avec succès à déchristianiser la société, à ôter Jésus-Christ du cœur et de l’esprit des hommes. Leur but, elles le proclament elles-mêmes, est d’arracher la civilisation à ses fondations chrétiennes et de la plonger dans un naturalisme total, où le seul vrai Dieu – Père, Fils et Saint-Esprit – n’aura aucune place.
Le cardinal Pie, de Poitiers, a expliqué, dans un langage puissant et clair, la nature insidieuse de ce naturalisme :
Le naturalisme […] est bien plus qu’une hérésie : il est le pur antichristianisme. L’hérésie nie un ou plusieurs dogmes ; le naturalisme nie qu’il y ait des dogmes, et qu’il puisse y en avoir. L’hérésie altère plus ou moins les révélations divines ; le naturalisme nie que Dieu soit révélateur. […]
Il s’ensuit que sa loi fatale, son besoin essentiel, sa passion obstinée, et, dans la mesure où il y réussit, son œuvre réelle, c’est de détrôner le Christ, et de le chasser de partout : ce qui sera la tâche de l’Antéchrist et ce qui est l’ambition suprême de Satan […] [12].
Le grand obstacle au salut de nos contemporains, le concile du Vatican l’a signalé dès son ouverture et en tête de sa première constitution doctrinale. Oui, ce qui multiplie aujourd’hui la perte des âmes, disons le mot, ce qui peuple l’enfer plus qu’à d’autres époques, c’est ce système trop répandu, ce fléau trop général du rationalisme ou du naturalisme, lequel […] s’emploie, de toutes ses forces à exclure le Christ, notre unique maître et Sauveur, à l’exclure de l’esprit des hommes, ainsi que de la vie et des mœurs des peuples, pour établir ce qu’on nomme le règne de la pure raison ou de la pure nature. Or, là où le souffle du naturalisme a passé, la vie chrétienne a été tarie jusque dans sa source, détruite jusque dans ses fondements. C’est la stérilité complète dans l’ordre du salut [13].
Le père Fahey a averti le monde que nous vivons une confrontation absolument décisive, entre la belle vérité chrétienne du surnaturel, et les mensonges sataniques du naturalisme.
Fidèle à l’enseignement des papes
Le père Fahey ne propose pas sa propre doctrine. Ses écrits sont tous basés sur l’enseignement constant des papes ; ils constituent même la plus belle compilation actuellement disponible en anglais des enseignements pontificaux sur la royauté sociale du Christ et ses applications pratiques (en matière de religion, famille, éducation, propriété privée, politique et économie).
Sa connaissance de l’enseignement des papes était aussi vaste que sa compréhension en était profonde. Il était spécialement versé dans les documents pontificaux qui concernent la lutte moderne contre le corps mystique du Christ depuis l’époque de la Révolution française. Le Syllabus du pape Pie IX, expliquait-il, est au centre de cette lutte. Et assurément, le père Fahey aurait considéré le « contre-Syllabus » de Vatican II non seulement comme un non-sens, mais comme une trahison envers l’Église du Christ et les papes préconciliaires.
Parce que tout ce que dit le père Fahey est basé sur l’enseignement uniforme des papes, ses livres sont une base de stabilité catholique, solide comme le roc. Sa façon d’instruire rappelle celle des papes d’avant Vatican II : il enseigne avec clarté, autorité et conviction.
Écoutez simplement comment il commence son œuvre classique The Kingship of Christ and the Reorganization of Society :
Dans mon livre The Mystical Body of Christ in the modern world [Le Corps mystique du Christ dans le monde moderne], après avoir expliqué de façon concise le plan divin pour l’ordre social, j’ai mis spécialement l’accent sur l’opposition à ce plan divin, due à l’existence dans le monde de forces organisées pour la diffusion du naturalisme. Le naturalisme est en pratique la même chose que l’opposition au corps mystique du Christ, l’Église catholique, instituée par notre divin Seigneur Jésus-Christ, en tant qu’expression visible et interprète divinement accréditée du plan divin en vue de l’ordre dans le monde. A ce plan divin pour l’ordre social, il n’y a et ne peut y avoir d’alternative humaine. L’homme n’a même pas le droit de proposer une alternative. Son devoir est simplement d’essayer de saisir ce que Dieu a institué et d’incliner la tête en signe d’humble acceptation. C’est ainsi seulement qu’il peut reconnaître pleinement les droits de Dieu.
Puis, le père Fahey explique que l’homme est libre de se demander comment mieux arranger les structures de la société en accord avec le plan divin, selon les circonstances diverses des différentes époques.
C’est ici que la liberté intervient, à savoir quant au meilleur moyen d’arriver à la fin. Mais l’homme n’est pas libre de débattre s’il doit accepter le plan de Dieu ou bien dessiner son propre plan.
À la fin de cette partie, encore, le père Fahey s’écrie :
Le monde doit se conformer à Notre-Seigneur et non pas lui au monde [14].
Les six points
Ceci nous mène à la question la plus importante : comment le monde se conforme-t-il au Christ ? Comment savons-nous si une nation, un mouvement ou une période donnée de l’histoire, est conforme ou non au plan divin de Notre-Seigneur ?
La réponse à cette question est une des plus grandes contributions du père Fahey à l’étude catholique. Ce sont les données de ses six points qui nous aident à déterminer si oui ou non telle organisation dans l’histoire, ou encore dans le moment présent, est conforme au plan divin de Notre-Seigneur.
Cette méthode est particulièrement indiquée dans ses livres, The Kingship of Christ and Organized Naturalism, The Tragedy of James Connally, et The Kingship of Christ and the Conversion of the Jewish Nation C’est aussi la méthode qu’il a employée en tant que professeur au séminaire, quand il enseignait la philosophie et l’histoire de l’Église.
Il écrit :
Dans le cours d’introduction à l’histoire que je donne au début de chaque année ou presque, j’essaie – à l’attention de mon auditoire – de juger en fonction des six points du programme de Notre-Seigneur les époques et mouvements historiques, les programmes des hommes politiques et les idées des auteurs placés dans les mains des élèves pour l’étude des langues et de l’histoire. Tout ce qui est en harmonie avec le plan divin est porteur d’un réel progrès ; tout ce qui s’y oppose annonce la ruine et la mort. Ainsi, je m’efforce d’habituer mes élèves à faire de Notre-Seigneur le centre de leur vie dans chaque domaine [15].
Ces six points, le père Fahey le démontre, sont solidement basés sur l’enseignement constant des papes. Il en fait la liste dans ses livres et les met en opposition avec « les buts de Satan » c’est-à-dire le programme contraire du diable, ses six points pour instituer le désordre et la décadence.
Considérons d’abord le programme divin. Les six points sont les suivants :
1) Le corps mystique de Notre-Seigneur – l’Église catholique surnaturelle et surpranaturelle – est le seul et unique moyen établi par Dieu pour que nous retournions vers lui ; les États et les gouvernements doivent le reconnaître comme tel ;
2) pouvoir indirect de l’Église sur l’État : les États et les gouvernements doivent reconnaître l’Église catholique comme la seule divinement instituée, gardienne de la loi morale intégrale, naturelle et révélée ;
3) unité et indissolubilité du mariage ;
4) éducation surnaturelle des enfants, comme membres du corps mystique du Christ ; en d’autres termes, les enfants doivent être élevés dans la foi pour considérer chaque chose selon le point de vue de Dieu, et pour que la vie de la grâce sanctifiante puisse être préservée et développée en eux ;
5) diffusion largement étendue de la propriété privée, pour que chaque famille soit libre d’avoir la quantité suffisante de biens matériels requis pour mener une vie vertueuse ;
6) organisation économique facilitant la production des biens matériels, elle-même au service des membres du Christ dans des familles heureuses. Ce sixième point sera détaillé plus loin [16].
Contre ce plan en six points, il y a le plan de Satan qui cherche à faire régner le désordre et la décadence. C’est, point par point, l’antithèse du programme de Notre-Seigneur. Le plan de Satan, le père Fahey le démontre, est également révélé par les enseignements des papes, qui mettent en garde contre les maux qui menacent l’Église, les âmes, la famille et la société.
Satan vise à :
1) empêcher les nations de reconnaître l’Église catholique comme la seule et véritable Église établie par le Christ ; le premier pas vers cette non reconnaissance est de considérer toutes les religions comme égales, et de placer l’Église catholique sur le même pied que les fausses croyances d’origine humaine ; Satan s’emploie aussi, par des forces visibles et invisibles, à promouvoir la doctrine de la séparation de l’Église et de l’État ;
2) encourager les États à traiter le pouvoir indirect de l’Église avec mépris, en laissant à l’État ou au vote des peuples de décider de toutes les questions morales, et de déterminer ce qui est légal ou illégal ;
3) saper la vie familiale chrétienne : directement par la légalisation du divorce, indirectement par la promotion largement étalée de l’immoralité ;
4) empêcher les enfants d’être éduqués comme des membres du Christ, spécialement en leur donnant une formation naturaliste dans les écoles, et en œuvrant pour corrompre la jeunesse, principalement dans le domaine de la morale ;
5) concentrer la propriété dans les mains de quelques-uns : soit nominativement dans celles de l’État, c’est-à-dire le parti au pouvoir, soit dans celles des manipulateurs d’argent ; ceci implique également la totale socialisation de la propriété, qu’elle soit tenue par l’État ou par quelques financiers ;
6) un système économique dans lequel les êtres humains sont soumis à la production de biens matériels, et cette production elle-même soumise à la fabrication de l’argent et à l’augmentation du pouvoir dans les mains des financiers.
Cette question, qui fait l’objet du sixième point aussi bien dans le programme divin que dans celui de Satan, demande une brève explication. Le père Fahey explique que « l’économie » n’est pas simplement l’argent. L’économie, en fait, renferme une hiérarchie des métiers selon trois étages et chacun doit être dans son ordre approprié.
– il y a d’abord les métiers de l’agriculture, qui subviennent aux besoins essentiels de l’homme.
– viennent ensuite les travaux de l’industrie, les moyens de production, qui pourvoient aux besoins secondaires de l’homme. (Un moyen facile pour le comprendre, c’est de voir que l’homme peut vivre sans son tracteur – besoin secondaire –, mais ne peut pas vivre sans nourriture, besoin essentiel).
– enfin, troisièmement, il y a la manipulation de l’argent qui devrait être au service des travaux de l’industrie et de l’agriculture. Idéalement, l’argent devrait être le serviteur des deux, et non le maître.
Aujourd’hui, explique le père Fahey, nous avons un renversement de cet ordre. La famille et les êtres humains sont sacrifiés à la production, et la production est sacrifiée à l’argent.
La finance et l’argent sont aujourd’hui un principe de pouvoir et de contrôle. Le père Fahey montre que l’État ne peut se maintenir en place que grâce au contrôle financier.
Une application concrète : « l’esprit d’Assise »
Il y a beaucoup plus à étudier dans les œuvres du père Fahey ; nous en avons à peine effleuré l’étendue [17].
Mon but ici, cependant, est de mettre en valeur ces six points qui furent, pour ainsi dire, le cœur du travail du père Fahey.
Nous ferons maintenant une application concrète de ces six points à un événement récent dans l’Église. Ceci nous permettra de voir si cet événement et l’orientation qui l’inspire font partie du programme divin ou des objectifs de Satan.
Cet exercice comblera aussi le désir du père Fahey, qui enseignait les six points pour qu’ils soient activement utilisés comme critère afin de mesurer si, oui ou non, quelque chose dans l’histoire, ou dans l’actualité, est conforme au programme de Notre-Seigneur.
Prudence et discernement
Je voudrais faire précéder ce qui suit de quelques remarques, pour ceux qui croiraient qu’il est illégitime de critiquer le programme post-conciliaire du Vatican.
Le père Joseph de Sainte-Marie était un éminent théologien carme qui travaillait à Rome entre les années 1970 et 1980. C’était un expert de Fatima et un fils loyal de Jean-Paul II. Il aida à composer la formule pour la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie par le pape, en 1982.
Malgré cela, le père Joseph de Sainte-Marie émit l’avertissement suivant au sujet du malheureux état de l’Église et de ceux qui occupent les plus hauts rangs de la hiérarchie :
De nos jours, et c’est là un des signes les plus manifestes du caractère extraordinairement anormal de la situation actuelle de l’Église, c’est très fréquemment que des actes du « Saint-Siège » exigent de nous prudence et discernement [18].
Le père Joseph de Sainte-Marie dit ainsi, d’une façon respectueuse et courtoise, que notre sainte Église passe maintenant par une période extraordinaire de l’histoire. Il utilise le mot « anormal ».
Pourtant, face à ce « caractère extraordinairement anormal de la situation actuelle de l’Église », il ne nous demande pas de suivre le pape aveuglément. Non. S’alignant sur l’enseignement traditionnel des papes et des saints (par exemple le pape Innocent III [19] et saint Robert Bellarmin [20]), le père Joseph de Sainte-Marie nous avertit d’être prudents. Nous devons, face aux actes du Saint-Siège – et donc face aux actions papales elles-mêmes – exercer « prudence et discernement ».
Remarquons aussi que cette prudence est, nous dit-il, requise « très fréquemment » par les actes du Saint-Siège. C’est dans cet esprit que nous examinerons un événement récent de l’Église, un événement qui illustre le « nouvel esprit d’Assise ». Nous lui appliquerons les six points du père Fahey et découvrirons si l’esprit d’Assise seconde le plan divin de Notre-Seigneur pour l’ordre social, ou bien le plan de Satan pour le désordre et la décadence.
L’esprit d’Assise
Du 24 au 29 octobre 1999, en un geste qui défie 2000 ans d’enseignement catholique, le pape Jean-Paul II convoqua à Rome même une solennelle assemblée de toutes les religions. L’événement fut annoncé à la fois comme une préparation au grand Jubilé de l’an 2000 et comme la célébration du treizième anniversaire de la première réunion interreligieuse d’Assise en 1986 [21].
Environ vingt religions furent représentées, comprenant des catholiques, des protestants divers, des musulmans, des bouddhistes, des hindouistes, des juifs, des indiens d’Amérique, des shintoïstes, des adeptes du bahaïsme et autres. A la fin de la rencontre, chaque religion se réunit par groupe et pria séparément [22].
Sur cet événement, l’agence de presse Zenit (très proche du Vatican) titra : « Deux cent trente chefs religieux étudient comment construire un monde meilleur ». Ce thème est en accord avec le texte Gaudium et spes de Vatican II, « la constitution pastorale de l’Église dans le monde moderne », un long document où l’esprit de Vatican II souffle comme nulle part ailleurs.
Quelques-unes des cérémonies païennes de cette assemblée comprenaient un indien américain tournant au centre de la place Saint-Pierre, au coucher du soleil, « bénissant les quatre coins de la terre », et des mahométans qui étalaient des journaux sous les colonnades de marbre du Vatican pour s’agenouiller vers la Mecque et prier [23].
De plus, un affreux concert interreligieux se déroula dans l’auditorium de Paul VI au Vatican le 26 octobre. C’était une cacophonie multiculturelle représentant divers exécutants comme l’ensemble musical Focolari appelé « Gen Rosso », un chœur juif, un ténor japonais et un pianiste exécutant des morceaux de la religion Tenryko, des chanteurs musulmans, des mélodies indiennes jouées sur une cithare.
Le pape Jean-Paul II s’est adressé à l’assemblée le 28 octobre en ces termes :
Il existe bien une crise de la civilisation qui ne peut être résolue que par une nouvelle civilisation de l’amour fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté (voir Tertio millennio adveniente, 52).
Les nombreuses assemblées interreligieuses qui s’étaient déroulées dans le monde entier, au cours de la dernière décade, furent appelées par le pape « un signe d’espoir ».
La présentation du pape, du début à la fin, contenait des termes religieux convenant à tous, ainsi que des thèmes humanistes.
Notre-Seigneur Jésus-Christ fut seulement mentionné, en passant, comme ayant donné aux chrétiens « un sens précis de la fraternité universelle de tous les peuples », « don de l’Esprit-Saint, qui nous appelle à élargir nos horizons personnels, à regarder au-delà de nos besoins personnels et des besoins de nos communautés particulières, vers l’unité de toute la famille humaine ». Le pape rappela aussi, avec délectation, la rencontre interreligieuse d’Assise de 1986. Il raconta avec joie que « depuis cette époque, l’esprit d’Assise a été maintenu vivant à travers diverses initiatives, dans différentes parties du monde [24] ».
Le fait que ce nouvel « esprit » soit resté vivant dans l’Église, est dû aux encouragements de Jean-Paul II lui-même. En décembre 1986, deux mois après la première rencontre interreligieuse d’Assise, le pape Jean-Paul II adressa un message de Noël aux cardinaux et à la Curie romaine, sur le thème : La situation du monde constitue un appel urgent à l’esprit d’Assise [25].
Il y disait que le rassemblement interreligieux d’Assise (du 24 octobre 1986), qui comprenait des animistes africains, des indiens américains, des adeptes du bahaïsme, des bouddhistes, des « chrétiens [26] », des jaïns, des juifs, des hindous, des musulmans, des shintoïstes, des sikhs et des zoroastriens, n’était pas une aberration ni une mauvaise interprétation du Concile. Il déclarait plutôt que l’assemblée d’Assise était vraiment le fruit de la nouvelle théologie de Vatican II. Dans ce discours de 1986, le pape déclarait joyeusement :
La journée d’Assise, en présentant l’Église catholique qui tient par la main ses frères chrétiens et ceux-ci tous ensemble qui donnent la main aux frères des autres religions, a été comme une expression visible de ces affirmations du concile Vatican II […]
Et plus haut :
L’événement d’Assise peut ainsi être considéré comme une illustration visible, une leçon de choses, une catéchèse intelligible à tous, de ce que présuppose et signifie l’engagement œcuménique et l’engagement au dialogue interreligieux recommandé et promu par le concile Vatican II.
Vers la fin du discours, le pape pressait ses cardinaux de continuer sur cette même voie nouvelle :
La situation du monde […] est en elle-même un appel pressant à retrouver et maintenir toujours vivant l’esprit d’Assise, comme motif d’espérance pour l’avenir [27].
Donc, j’ai choisi de mettre en lumière cette rencontre interreligieuse de 1999, au Vatican, parce qu’elle ne représente pas seulement un fait unique. Elle est au contraire représentative de tout le nouveau cadre interreligieux dans lequel le Vatican œuvre aujourd’hui.
Une « civilisation de l’amour » interreligieuse
En parlant des diverses religions assistant au rassemblement interreligieux d’octobre 1999, le pape termina ainsi son discours :
Dans toutes les nombreuses langues de la prière, demandons à Dieu de nous illuminer, de nous guider et de nous donner la force afin que, en tant qu’hommes et femmes qui puisent leur inspiration de leur croyance religieuse, nous puissions œuvrer ensemble pour édifier l’avenir de l’humanité dans l’harmonie, la justice, la paix et l’amour [28].
La rencontre interreligieuse fut conclue par un « message final de l’assemblée interreligieuse » qui n’était pas un document officiel du Vatican, mais qui était le fruit d’une initiative du Vatican, et qui fut lu sur la place Saint-Pierre le 28 octobre [29].
Nous citerons seulement quelques points de ce message, qui ressemble plus à un décret des Nations-Unies qu’à l’expression de notre héritage catholique.
Le message affirme ainsi :
Nous sommes conscients de ces besoins urgents :
– affronter de façon responsable et avec courage, les problèmes et les défis de notre monde moderne (p. ex. : pauvreté, racisme, pollution de l’environnement, matérialisme, guerre et prolifération des armes, globalisation, sida, manque de soins médicaux, désintégration de la famille et de la communauté, marginalisation des femmes et des enfants, etc.) ;
– travailler ensemble pour affirmer la dignité humaine, comme base des droits humains et des devoirs qui en découlent dans le combat en faveur de la justice et de la paix pour tous ;
– créer pour toute l’humanité une nouvelle conscience spirituelle en harmonie avec les traditions religieuses, afin que prévale le principe du respect de la liberté de religion et de la liberté de conscience.
Nous sommes convaincus que nos traditions religieuses possèdent des ressources nécessaires pour surmonter les fragmentations que nous observons dans le monde et renforcer l’amitié entre nous et le respect entre les peuples.
Nous sommes conscients que si nous ne remplissons pas notre obligation de vivre pleinement les idéaux élevés de nos traditions religieuses, nous serons responsables des conséquences qui en découleront et serons jugés sévèrement.
La déclaration insiste pour qu'il y ait encore plus de coopération interreligieuse : « les problèmes dans le monde sont si grands, dit-elle, que nous ne pouvons les résoudre seuls. C’est pourquoi la collaboration interreligieuse s’impose de toute urgence ».
Le message continue :
Nous sommes tous conscients que la collaboration interreligieuse ne signifie pas abandonner notre propre identité religieuse, mais qu'elle est plutôt un voyage de découverte. […]
Nous sommes tous conscients de l’importance de l’éducation en tant que moyen pour promouvoir la compréhension, la coopération et le respect mutuels.
Cela demande […] de soutenir la famille, comme élément fondamental de la construction de la société […].
Vient ensuite un appel à « cultiver une vie spirituelle (p. ex. : à travers la prière, la méditation et l’éveil selon la pratique de chaque tradition religieuse) ».
Le message conclut :
Chacun est appelé à s’engager dans ce dialogue interreligieux et interculturel. […] Nous demandons aux chefs religieux de promouvoir l’esprit de dialogue dans leurs communautés respectives […].
Nous demandons à chacun de nous, réunis ici aujourd’hui, […] de nous engager à combler l’écart entre les riches et les pauvres ; et d’œuvrer pour un monde de vérité et de paix durables […].
Il est clair que cette manifestation interreligieuse est foncièrement naturaliste et intrinsèquement humaniste. C’est aussi une source de confusion, puisque les termes qu’elle utilise (« conscience spirituelle », « les idéaux élevés de nos traditions religieuses », « cultiver une vie spirituelle ») auront un sens différent et contradictoire pour chacun des vingt groupes religieux qui ont signé la déclaration.
Ce qui nous intéresse ici le plus, cependant, est que la déclaration s’oppose en un contraste frappant aux six points du plan de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour l’ordre social, tels qu’ils sont soulignés par le père Fahey.
Nous allons nous contenter de revoir ces points, ainsi que les points correspondant du programme de Satan, en en faisant l’application concrète à cette réunion. Nous découvrirons alors dans quelle catégorie se range « l’esprit d’Assise ».
Les six points appliqués à Assise
Le premier point du divin programme est que le corps mystique de Notre-Seigneur, – l’Église catholique, surnaturelle et supranaturelle, – est le seul et unique moyen établi par Dieu pour notre retour ordonné vers lui, et que les États et les gouvernements doivent reconnaître cette Église comme telle.
Par contraste, le but de Satan est d’empêcher les nations de reconnaître l’Église catholique comme étant la vraie religion. Il veut induire l’homme à considérer toutes les religions comme égales, ou au moins assez bonnes pour le salut, et à mettre la religion catholique au même niveau que les fausses croyances fabriquées par les hommes.
Ainsi donc, l’esprit interreligieux d’Assise, qui place toutes les religions sur un pied d’égalité et qui proclame que chacune apporte sa contribution au bien de la société, est contraire au plan divin. Il s’accorde en revanche avec les buts de Satan.
Il faudrait remarquer que, dans ses nombreuses citations papales soutenant le premier point, le père Fahey cite la plainte du pape Pie VII :
Par cela même qu’on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l’erreur, et l’on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie judaïque l’Épouse sainte et immaculée du Christ, l’Église hors de laquelle il ne peut y avoir de salut [30].
Or c’est précisément ce que fait l’esprit d’Assise. Il place l’épouse immaculée du Christ au même niveau que les sectes religieuses, la perfidie juive et même les religions païennes.
Le point 2 du plan de Notre-Seigneur est le pouvoir indirect de l’Église sur l’État. C’est-à-dire que l’État doit reconnaître l’Église comme gardienne et maîtresse de la loi morale.
Le programme de Satan est d’amener les États à considérer avec mépris le pouvoir indirect de l’Église. De laisser l’État, ou la race, ou bien un vote majoritaire déterminer ce qui est vrai ou faux.
Ici aussi, le programme interreligieux de Jean-Paul II défie le plan divin. La « déclaration commune » des religions déclare que la religion – n’importe quelle religion – doit travailler à exercer une bonne influence dans la société, à promouvoir la paix, la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice et la dignité humaine.
Donc, la véritable Église du Christ n’est pas reconnue comme la gardienne et la maîtresse de la loi morale, mais seulement comme une société religieuse parmi les autres, dans le grand panthéon des religions du monde, qui peut opérer du bien dans la société au service de l’humanité. La religion païenne de l’hindouisme, avec ses mythes et superstitions, avec sa multitude de dieux (que saint François-Xavier n’hésitait pas à qualifier de démons [31]), exerce sur la société une influence morale aussi légitime que l’épouse immaculée du Christ, l’Église catholique.
En voyant le Vatican lui-même proclamer les fausses religions aussi bonnes et dignes de louanges, les États et les gouvernements ne peuvent respecter le pouvoir indirect que l’Église catholique a sur l’État en tant que gardienne et maîtresse de la loi morale. Selon la nouvelle construction interreligieuse, n’importe quelle religion – catholique, protestante, juive ou païenne – exerce louablement son influence morale dans la société.
Le point 3 du plan divin pour l’ordre social demande l’unité et l’indissolubilité du mariage. Le plan contraire de Satan est de saper la vie familiale chrétienne, soit directement par la légalisation du divorce, soit indirectement par la promotion étalée de l’immoralité.
Ici, la déclaration interreligieuse dit simplement que toutes les religions veulent « soutenir la famille, comme élément fondamental de la construction de la société ». Or, ironie suprême, la déclaration est signée par des religions qui rejettent l’enseignement du Christ sur l’indissolubilité du mariage et qui acceptent le divorce. Chacune de ces religions définira « la famille » différemment.
Un protestant par exemple, divorcera de sa femme, même si elle est la mère de ses enfants, et épousera une autre femme avec laquelle il en aura d’autres. Cette seconde union adultère, et ses rejetons illégitimes, est reconnue aussi légitime en tant que famille, qu’une famille catholique dont les époux ont été, toute leur vie, fidèles aux promesses de leur mariage.
Le message final est donc, en réalité, une proclamation anti-famille.
Le point 4, dans le plan de Notre-Seigneur, est la procréation des enfants et leur éducation comme membres du corps mystique du Christ.
D’abord – et une fois encore – le pape Jean-Paul II, pour établir sa nébuleuse « civilisation de l’amour », appelle à travailler avec les membres de fausses religions dont la grande majorité accepte la contraception et le contrôle des naissances.
Mais surtout, le point 4 du programme divin demande l’éducation des enfants comme membres du Christ. Or la nouvelle construction interreligieuse n’a rien à voir avec l’éducation des enfants comme membres du corps mystique de Notre-Seigneur. La déclaration dit seulement que nous devons « aider les jeunes générations à former leur conscience ». Ce qui est d’une très grande ambiguïté et néglige l’obligation que nous avons tous et chacun de nous former une conscience correcte en accord avec la loi divine révélée par Dieu, et enseignée par son unique et véritable Église catholique.
Quant aux points 5 et 6, qui concernent la large diffusion de la propriété privée et la hiérarchie propre des biens économiques, la déclaration commune semble n’avoir aucun point de comparaison. Au mieux, nous arrivons dans ce document au slogan usé et rebattu, qu’il y a un abîme toujours plus grand entre les riches et les pauvres, et que nous devons tous y faire quelque chose.
C’en est toute la profondeur.
Remarquez aussi que cette déclaration interreligieuse ne comporte aucune mention de la grâce sanctifiante et de la nécessité de participer à la vie de la grâce, afin de vivre une vie vertueuse et d’aller au Ciel. Non. Nous améliorons la société simplement en travaillant ensemble, comme une famille mondiale. Ceci démontre clairement que l’orientation interreligieuse post-conciliaire n’est rien de plus que le naturalisme avec un vernis religieux.
Ainsi, la « civilisation de l’amour » interreligieuse échoue dans les six points du programme de Notre-Seigneur. Et, pour répéter le père Fahey :
Tout ce qui est en harmonie avec le programme divin progressera réellement. Tout ce qui y est opposé signifie décadence et mort.
Nous pouvons dire alors avec certitude, que l’esprit interreligieux de Jean-Paul II, ce qu’il nomme « l’esprit d’Assise » ou la « civilisation de l’amour », ne signifie en définitive que la décadence et la mort, quelles que puissent être ses bonnes intentions.
Le père Fahey : un don à l’Église
En conclusion, nous rendons grâces à Dieu de nous avoir donné le père Denis Fahey. En cristallisant, dans ses six points, tout le corps de l’enseignement des papes sur le plan divin de Notre-Seigneur, il nous a fourni un critère simple et utile pour déterminer si quelque chose dans l’histoire ou dans l’actualité – l’orientation œcuménique de Vatican II, par exemple – est conforme ou non au plan divin.
Les livres du père Fahey sont essentiels pour comprendre vraiment le monde moderne et la lutte féroce qui oppose, en notre époque, la cité de Dieu et la cité de l’homme (d’autant plus que la cité de l’homme est, momentanément, du côté gagnant).
C’est une grande tragédie que, de fait, personne n’ait continué le combat crucial du père Fahey pour la royauté sociale du Christ.
Le seul prélat qui, depuis le Concile, ait mené une bataille similaire à celle du père Fahey, fut un autre père spiritain, Mgr Marcel Lefebvre. C’est particulièrement évident dans son livre Ils l’ont découronné. En un sens, Mgr Lefebvre a repris, après Vatican II, précisément à l’endroit où le père Fahey s’était arrêté avant le Concile. La principale différence est que Mgr Lefebvre est maintenant contraint par les circonstances d’utiliser l’enseignement papal d’avant Vatican II, contre les papes postconciliaires, qui ont abandonné la sagesse de leurs prédécesseurs.
Quant aux œuvres du père Fahey, je recommanderai en particulier The Mystical Body of Christ in the Modern world (Le Corps Mystique du Christ dans le monde moderne). C’est un texte d’ensemble qui identifie et développe ses thèmes principaux. En fait, je crois que ce livre devrait être obligatoirement étudié par les étudiants des lycées catholiques, surtout dans les dernières années. Je recommanderai aussi The Kingship of Christ and Organized naturalism (La Royauté du Christ et le naturalisme organisé), un volume mince qui commence par présenter les six points. Il contient un long résumé de tous les enseignements de base du père Fahey [32].
Étudions les œuvres du père Fahey. Aimons ce qu’il a aimé et défendons ce qu’il a défendu. Restons fixés sur l’idéal de ses six points du plan divin pour l’ordre social, un programme basé sur l’enseignement permanent des papes et de l’Église catholique depuis des siècles. Et ne nous laissons jamais écarter, par quelque séduction que ce soit, hors de cette claire vision de la royauté sociale de Jésus-Christ.
C’est ce plan divin qui permet que le plus grand nombre d’âmes possible vivent de la grâce sanctifiante, connaissent, aiment et servent Dieu dans ce monde et, au terme, puissent être heureuses avec lui pour toujours dans l’autre.
*
* — John Vennari est directeur de la publication Catholic Family News, un mensuel traditionnel publié en Amérique du Nord (M.P.O. Box 473, Niagara Falls, NY 14302, U.S.A.) — Nos lecteurs ont déjà pu lire ses « Remarques sur le nouveau rosaire » dans Le Sel de la terre 45, p. 163.
[1] — Père Denis Fahey C.S.Sp., The Mystical Body of Christ in the modern world (d’abord publié par Regina Publications à Dublin, Irlande, en 1935 ; réimprimé et publié par Omni Publications, Palmdale, CA, 1987), p. 18.
[2] — Pour une définition plus précise : le don de la science est le « don qui, par l’action éclairante du Saint-Esprit, perfectionne la vertu de foi et donc nous donne une connaissance des choses créées dans leur relation à Dieu » (Adolphe Tanquerey, La Vie spirituelle, Belgique, Desclée et Cie, 1930, p. 625).
[3] — Dom Columba Marmion O.S.B., Le Christ, vie de l’âme, abbaye de Maredsous, Casterman, Paris, 1935, p. 23.
[4] — Mgr Joseph Clifford Fenton, « Sacrorum antistitum and the Background to the oath against modernism », The American Ecclesiastical Review, octobre 1960, p. 245.
[5] — Voir Ac 2. Saint Pierre y dit aux juifs pieux et pratiquants de « se sauver de cette génération perverse » en abandonnant la religion maintenant révolue de l’ancien pacte et d’entrer par le baptême dans la nouvelle assemblée religieuse (ecclesia) fondée par le Christ, l’Église catholique.
[6] — Mgr Joseph C. Fenton, The Catholic Church and Salvation, Westminster, Newman Press, 1958, p. 143.
[7] — Cité par l’abbé Nicolas Pinaud, « Pie X et le cardinal Pie », dans Le Sel de la terre 42 (automne 2002) p. 206.
[8] — Chanoine Vigué, introduction aux Pages choisies du cardinal Pie, Poitiers, Oudin, 1916, p. LXI-LXII. (Souligné par John Vennari.)
[9] — Sur ce point, le père Fahey écrit : « Qu’est-ce que le libéralisme ? Le meilleur moyen de le décrire est de dire qu’il consiste à ériger un élément ou un aspect particulier de l’activité humaine – économique ou politique – en un domaine à part ayant ses propres fins autonomes, complètement indépendantes des fins dernières de l’homme en tant que membre du Christ. » (Père Denis Fahey, C.S.Sp., Apologia Pro Vita Mea : A Brief Sketch of My Life Work ; texte traduit dans le présent numéro du Sel de la terre).
[10] — Père Fahey, The Kingship of Christ and the Conversion of the Jewish Nation [La Royauté du Christ et la conversion de la nation juive], (Première publication en 1953 par Regina Publication ; réimprimé et publié par Omni Publications, Palmdale, CA en 1987), p. 52.
[11] — Ces forces sont dirigées par des représentants invisibles, qui sont Satan et ses démons, et des représentants visibles qui sont les sociétés secrètes et les groupes de même esprit.
[12] — Cardinal Pie, Instruction synodale sur la première constitution du concile du Vatican (17 juillet 1871) ; Œuvres complètes du cardinal Pie, Poitiers, Oudin, t. VII, p. 193-194.
[13] — Cardinal Pie, Éloge de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé (7 avril 1872), ibid., t. VII, p. 400-401
[14] — Denis Fahey C.S.Sp. The Mystical Body of Christ and the Reorganisation of Society (1e publication par Regina Publications en 1945. Réédité par Omni Publications en 1985).
[15] — Père Denis Fahey, Apologia pro vita mea.
[16] — Ce sixième point est une paraphrase. Une explication complète dépasserait la portée de cet article.
[17] — D’un intérêt particulier est la “théologie de l’histoire” du père Fahey qui parle du XIIIe siècle comme de l’accomplissement le plus réussi de l’homme vivant le plan divin ; il montre aussi la décadence régulière depuis lors, bien accélérée par la révolte protestante et la Révolution française, et aboutissant au triomphe du naturalisme dans le monde moderne. Cette théologie de l’histoire se trouve dans les deux livres que je recommanderai particulièrement : The Mystical Body of Christ and the Modern World, et The Kingship of Christ and Organized Naturalism.
[18] — P. Joseph de Sainte-Marie O.C.D. (Dominique Salleron, 1930-1985), lettre du 27 juillet 1977, publiée sous la signature « un théologien » dans Le Courrier de Rome 173 (juillet 1977), p. 18.
[19] — Le cardinal Juan de Torquemada, le révéré théologien médiéval, affirmait : « C’est ainsi que le pape Innocent III enseigne (De Consuetudine) qu’il est nécessaire d’obéir au pape en toutes choses, aussi longtemps qu’il ne va pas à l’encontre des coutumes universelles de l’Église, mais que s’il allait contre ces coutumes, il ne faudrait pas le suivre » cité par l’abbé Paul Kramer dans A Theological Vindication of Roman Catholic Traditionalism, B. Ph., S.T.D., M. Div. (2e édition, Saint Francis Press, India), p. 29.
[20] — Saint Robert Bellarmin, le grand champion de la Contre-Réforme, maintient que, « de même qu’il est licite de résister au pontife qui agresse le corps, il est aussi licite de résister à celui qui agresse l’âme, ou qui perturbe l’ordre civil ou, par-dessus tout, qui essaie de détruire l’Église. Je dis qu’il est licite de lui résister en ne faisant pas ce qu’il ordonne et en empêchant sa volonté d’être exécutée ; il n’est pas licite, cependant, de le juger, punir ou le déposer puisque ce sont des actes personnels, propres à un supérieur ». (De Romano Pontifice, lib. II, chap. 29, dans Opera omnia, Naples/Panormi/Paris, Pedone Lauriel, 1871, vol. I, p. 418).
[21] — Sur cette réitération, à Rome même, de la réunion interreligieuse d’Assise, voir Le Sel de la terre 30, p. 186 et 32, p. 208 (avec une confidence du rabbin Sirat sur cette réunion). A Assise, les réunions interreligieuses ont été réitérées en janvier 1993 (voir Le Sel de la terre 49, p. 82) et en 2001 (voir Le Sel de la terre 40, p. 195). (NDLR.)
[22] — Ce qui fut fait pour que le Vatican puisse tenter de détourner les critiques en disant : « Nous n’avons pas prié ensemble, mais sommes venus ensemble pour prier. » Ce qui est, comme le fait remarquer l’auteur Edwin Faust, une distinction sans différence.
[23] — « Les chefs religieux dénoncent l’extrémisme », Associated Press, 29 octobre 1999.
[24] — Toutes les citations sont extraites du discours prononcé par le pape Jean-Paul II à la cérémonie de clôture de l’assemblée interreligieuse, DC nº 2216 (19 décembre 1999), p. 1090.
[25] — Discours du pape à la Curie romaine, 22 décembre 1986, DC 1933 (1er février 1987), p. 133-136.
[26] — Les catholiques, y compris le pape, étaient amalgamés aux sectes schismatiques et hérétiques protestantes sous la dénomination commune de « chrétiens ».
[27] — Discours du pape à la Curie romaine, 22 décembre 1986, DC 1933 (1er février 1987), p. 133-136.
[28] — DC nº 2216 (19 décembre 1999), p. 1091.
[29] — Message publié dans la DC nº 2216 (19 décembre 1999), p. 1093-1094.
[30] — Pie VII, lettre Post tam diuturnas (29 avril 1814), citée par le père Denis Fahey dans The Kingship of Christ and Organized Naturalism, p. 10. [EPS-PIN 19.]
[31] — Quand il était en Inde, écrivant à saint Ignace, saint François-Xavier disait de la religion hindoue : « Toutes les invocations des païens sont détestables pour Dieu parce que leurs dieux sont des démons » (James Brodrick S.J. Saint François-Xavier, New York, Wiclow Press, 1952), p. 135. [Voir à ce sujet : « Vatican II désavoué par saint François-Xavier » dans Le Sel de la terre 43, p. 224. (NDLR.)]
[32] — A recommander aussi ses magnifiques ouvrages : The Kingship of Christ and the Reorganization of Society et The Kingship of Christ and the Conversion of the Jewish Nation.
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p. 141-159
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