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Bossuet, maître spirituel

 

Sous le titre Bossuet, maître spirituel, Josée Daudré-Vignier propose une présentation de la vie, de la personne et de l’œuvre du grand évêque de Meaux, considéré non en tant que grand orateur classique, mais en tant qu’homme de prière et de vie intérieure.

La troisième partie du livre, consacrée à l’œuvre spirituelle de Bossuet, occupe les deux tiers de l’ensemble. C’est la partie la plus originale et la meilleure. En bon philosophe, l’auteur a cherché à mettre de l’ordre en prenant pour fondement solide la doctrine traditionnelle des trois âges de la vie de l’âme chrétienne.

Toute âme baptisée est appelée à voir Dieu face à face, au ciel, moyennant trois étapes : la première, dite purgative, pour ceux qui commencent, la deuxième, dite illuminative, pour ceux qui progressent, et la troisième, dite unitive, pour ceux qui approchent de la perfection et l’atteignent. Les trois étapes sont normalement à franchir ici-bas sur terre. Sinon, ce sera au purgatoire, mais alors sans mérite, et dans de très grandes souffrances.

Bossuet n’a pas écrit un traité systématique sur la vie de l’âme chrétienne, aussi l’auteur a eu l’heureuse idée de montrer que les différents genres littéraires de Bossuet correspondent aux trois âges de l’âme [1]. A chaque fois, elle offre des textes de Bossuet lui-même qu’elle explique après les avoir mis en ordre.

 

Les trois âges

 

Pour le premier âge de l’âme chrétienne, celui des commençants, Josée Daudré-Vignier présente les sermons et les œuvres oratoires. Elle distingue bien ce qui a rapport à la conversion proprement dite (entendue au sens strict : passage de l’état de péché mortel à l’état de grâce sanctifiante), d’avec l’état de pénitence qui caractérise la vie purgative (l’ascèse constitue le fond de toute vie chrétienne, mais elle est spécialement prioritaire dans ce premier âge).

Pour le deuxième âge, celui des progressants, dans lequel l’âme chrétienne pénètre moyennant une seconde conversion, appelée encore nuit des sens, ce sont les ouvrages de piété de Bossuet qui servent de guide. Il s’agit principalement des Méditations sur l’Évangile [2] et des Élévations sur les mystères. L’auteur insiste longuement et à juste titre sur la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ que l’âme s’efforce alors d’imiter, d’abord en étudiant ses mystères (incarnation et rédemption), puis en reproduisant ses vertus sous la motion du Saint-Esprit et à l’aide du sacrement de l’eucharistie.

Quant au troisième âge, dit des parfaits, l’âme l’atteint moyennant une troisième conversion ou nuit de l’esprit. Il est décrit dans les lettres spirituelles et les opuscules de Bossuet (p. ex. : Discours sur l’acte d’abandon ; Discours sur la vie cachée en Dieu [3] ; Manière courte et facile pour faire l’oraison en foi [4] ; Instruction sur les états d’oraison, etc.).

Cette manière d’utiliser en même temps les opuscules et les lettres de Bossuet permet de réaliser l’heureuse synthèse de la théologie ascétique et mystique si souvent exposée et défendue par le père Garrigou-Lagrange. Elle accomplit l’union de la méthode descriptive ou inductive, qui analyse les signes, les faits et les conclusions pratiques, avec la méthode déductive qui s’attache à la doctrine des grands théologiens sur la vie de la grâce, des vertus et des dons, ainsi que sur les secours extraordinaires de Dieu.

Notons, à propos de l’entrée dans la voie unitive, que Bossuet fait la même constatation que saint Jean de la Croix [5] :

 

Quiconque fuit de souffrir et de s’humilier et de mourir à soi, n’y aura jamais d’entrée ; et c’est aussi d’où vient qu’il y a en a si peu qui s’y avancent, parce que presque personne ne se veut quitter soi-même, faute de quoi on fait des pertes immenses, et on se prive de biens incompréhensibles [Manière courte et facile pour faire l’oraison en foi, cité p. 296].

 

 

Quelques précisions

 

Que Josée Daudré-Vignier nous permette de signaler quelques inexactitudes. Elle écrit que, dans la voie purgative, « s’exerce la purification active ou passive des sens » (p. 119-120). Or, s’il est vrai que l’âme travaille elle-même à la purification de ses sensations, c’est seulement au terme de cette voie, lors de la transition avec la voie illuminative, que Dieu intervient lui-même pour purifier l’âme (qui est alors passive).

Il est dit que « les “degrés d’oraison” sont à proprement parler le moteur de la grâce dans l’âme » (p. 206). La grâce étant par définition gratuite, elle n’a que Dieu pour moteur. Ce qui est vrai (et c’est ce que Josée Daudré-Vignier cherche à faire comprendre) c’est que, de fait, plus l’âme est généreuse pour prier, plus Dieu est comme attiré vers elle et l’inonde de sa grâce.

Commentant le recouvrement de Jésus au Temple, qui répond à sa sainte Mère et à saint Joseph : « Pourquoi me cherchiez-vous ? », l’auteur affirme que « dans ce passage, nous constatons chez Jésus une volonté manifeste de purifier l’amour de Marie et de Joseph pour lui » (p. 213). Le verbe « purifier », s’il convient pour saint Joseph, est inacceptable pour l’Immaculée. Non pas qu’elle n’ait pas grandi dans la charité tout au long de sa vie, mais étant sans le péché originel comme sans péché personnel, elle n’avait pas du tout besoin d’être purifiée.

Enfin, page 344, le lecteur est surpris de lire ce texte d’un cinéaste en 1975 :

 

Notre civilisation passe par un moment de crise terrible. Nous avons tout perdu. En période de crise, il faut se référer aux valeurs fondamentales, qui ne sont pas nombreuses. C’est pour cette raison qu’il faut revenir au message de Jésus. Il a été celui qui, dans l’histoire de l’humanité, mieux et plus profondément que n’importe quel autre, a rendu l’homme à sa propre transparence, lui donnant l’ultime raison de tout, dans un sens absolu.

 

La dernière phrase est, au mieux, creuse ; au pire, gnostique ; et, de toute façon, naturaliste. Il faut tout simplement affirmer que les hommes sont pécheurs et qu’ils sont dans la nécessité de recourir à l’unique rédempteur qu’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce que il est tout à la fois Dieu et homme.

 

Pour conclure, remercions Mme Josée Daudré-Vignier d’avoir su reproduire avec ordre tant de textes de Bossuet, faisant de la troisième partie de son livre comme des Exercices spirituels. Ce que Bossuet a écrit en conclusion de son Discours sur la vie cachée en Dieu, nous osons l’appliquer, mutatis mutandis, à son livre :

 

Allez, ma fille, aussitôt que vous aurez achevé de lire ce petit et humble écrit ; et vous, qui que vous soyez, à qui la divine Providence le fera tomber entre vos mains, grand ou petit, pauvre ou riche, prêtre ou laïque, religieux et religieuse, ou vivant dans la vie commune ; allez à l’instant au pied de l’autel ; contemplez-y Jésus-Christ dans ce sacrement où il se cache. Demeurez-y en silence ; ne lui dites rien ; regardez-le, et attendez qu’il vous parle ; et jusqu’à temps qu’il vous dise dans le fond du cœur : tu le vois, je suis mort ici, et ma vie est cachée en Dieu jusqu’à ce que je paraisse dans ma gloire pour juger le monde. Cache-toi donc en Dieu avec moi ; et ne songe point à paraître, que je ne paraisse. Si tu es seul, je serai ta compagnie ; si tu es faible, je serai ta force ; si tu es pauvre, je serai ton trésor ; si tu as faim, je serai ta nourriture ; si tu es affligé, je serai ta consolation et ta  joie ; si tu es dans l’ennui, je serai ton goût ; si tu es dans la défaillance, je serai ton soutien.

fr. I. M.

 

Josée Daudré-Vignier, Bossuet, maître spirituel, Paris, Téqui (collection : L’auteur et son message), 2001, 352 p.

 


[1] — Il en va différemment de la philosophie de Bossuet, signale Gustave Lanson : « Mais la philosophie personnelle, originale de Bossuet, cette philosophie qui explique l’homme et la vie, qui pénètre au fond de notre être et résout l’énigme de notre destinée, c’est dans toute l’œuvre de Bossuet, dans les sermons, dans les traités qu’il faut la chercher, éparse parmi l’explication des dogmes et les commentaires de l’Écriture », cité par A. Veillard dans Les Idées thomistes de la philosophie de Bossuet, R.T., 1920, p. 143.

[2] — Les éditions DMM (Grez-en-Bouère) ont réédité en 1979, en deux volumes, des Réflexions sur les quatre Évangiles tirées de Bossuet, qui utilisent largement ces Méditations.

[3] — Il vient d’être réédité, mais malheureusement sous un titre écourté : La Vie cachée, Orbey (68370), Arfuyen, 2001, 66 p.

[4] — Le père Garrigou-Lagrange qui qualifie ce texte d’« admirable » et confesse « avoir souvent médité cet excellent opuscule de Bossuet » (Les Trois âges, t. II, p. 441, n. 1, Paris, Cerf, 1938), a précisé que, dans ces pages adressés aux religieuses de la Visitation de Meaux, l’« oraison peut être appelée contemplation, mais si on la compare aux états passifs, même inférieurs, décrits par sainte Thérèse [d’Avila], on voit qu’elle ne mérite pas encore le nom de contemplation proprement mystique, si ce n’est en de courts instants et dans sa deuxième phase. » (Perfection chrétienne et contemplation, Saint-Maximin, La Vie spirituelle, 1923, t. I, p. 12 n. 1.)

[5] — « C’est en cet endroit que nous devons remarquer la raison pour quoi il y a si peu d’âmes qui arrivent à ce si haut état de perfection d’union avec Dieu.  Sur quoi il faut savoir que ce n’est point que Dieu veuille que le nombre de ces esprits élevés soit petit – car plutôt il voudrait que tous fussent parfaits – mais c’est qu’il trouve peu de vaisseaux [ = de vases] qui soient capables d’une œuvre si haute et relevée. Car, comme il les éprouve en choses petites et les trouve lâches, de telle sorte qu’aussitôt ils fuient le travail sans se vouloir assujettir à la moindre désolation et mortification, de là vient que, ne les trouvant pas courageux et fidèles en ce peu en quoi il leur faisait la grâce de les commencer à ébaucher et travailler, il lui est aisé de voir qu’ils le seront beaucoup moins en chose de plus grande importance ; et ainsi il ne poursuit pas de les purifier et élever de la poussière de la terre par le travail de la mortification qui requérait une plus grande constance et une plus grande force que celles qu’ils montrent. » Saint Jean de la Croix, Vive flamme d’amour, traduction du père Cyprien de la Nativité de la Vierge (1605-1680). Œuvres complètes, Paris, DDB, 1989, p. 752.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 51

p. 209-212

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