L’étrange théologie de Jean-Paul II
La parabole de l’enfant prodigue
(L’encyclique Dives in misericordia, IV)
par Johannes Dörmann
Au lecteur perplexe (ou lassé, ou même découragé). Au lecteur peut-être découragé par la longueur – et parfois la complexité – de cette étude, ou lassé par sa progression lente et méticuleusement méthodique, ou simplement perplexe devant les subtilités d’interprétation qu’y déploie son auteur, nous voudrions formuler un avertissement : – Attention ! Le professeur Dörmann arrive maintenant au cœur de son enquête. S’il est un épisode à ne pas manquer, c’est bien celui d’aujourd’hui.
Pour ceux qui auraient perdu le fil, rappelons-le brièvement :
1. — Intrigué par la réunion interreligieuse d’Assise, le professeur Dörmann pense en avoir découvert le fondement dans l’étrange théologie développée par le cardinal Wojtyla lors de la retraite qu’il prêcha au Vatican en 1976. Apparemment, pour lui, le rôle de l’Église n’est pas de transmettre effectivement aux hommes le salut apporté par Jésus-Christ, mais seulement de leur faire prendre conscience d’un salut dont ils sont déjà porteurs [1].
2. — Johannes Dörmann discerne la même étrange théologie dans l’encyclique inaugurale de Jean-Paul II, Redemptor hominis (1979). L’encyclique ne dit pas un mot sur la nécessité de la foi et du baptême pour bénéficier de la rédemption. En revanche, elle insiste de façon démesurée sur le passage de Vatican II qui était déjà au centre de la retraite de 1976, et qui est devenu comme le leitmotiv de Jean-Paul II : « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est, en quelque sorte, uni à tout homme » (Gaudium et spes 22) [2].
3. — Johannes Dörmann commente maintenant chapitre après chapitre, la deuxième encyclique doctrinale du pape, Dives in misericordia (1980 [3]) :
• Dès l’introduction, il a montré l’habileté avec laquelle l’encyclique cite l’Écriture sainte au profit de thèses qui, en réalité, ne se trouvent pas dans l’Écriture sainte (les citations servent seulement à habiller, et comme à déguiser, des idées qui viennent d’ailleurs) [4].
• Dans le premier chapitre, il a noté l’étrange affirmation selon laquelle la mission de l’Église serait simultanément « théocentrique » (centrée sur Dieu) et « anthropocentrique » (centrée sur l’homme) ; tel est même, affirme le pape, le plus important des enseignements de Vatican II, source d’un « enrichissement multiforme de la conscience de l’Église ». Pour Jean-Paul II, en effet, Jésus-Christ, en révélant le Père, révèle en même temps l’homme à lui-même (ce qui est logique si la mission de Notre-Seigneur et de l’Église est essentiellement une mission de « conscientisation » : révéler à l’homme la vie divine qu’il a déjà en lui-même, et qui constitue la vérité la plus profonde de sa nature humaine) [5].
• Dans le second chapitre, Jean-Paul II présente et définit la mission du Messie. Mais au lieu d’affirmer que Jésus-Christ est venu racheter, par la Croix, ceux qui croiraient en lui et se convertiraient, il omet totalement ces vérités essentielles. Le rôle du Messie semble uniquement de faire prendre conscience de la miséricorde divine, en révélant le Père, qui est amour et miséricorde [6].
• Dans le troisième chapitre, le pape rappelle comment Dieu a révélé sa miséricorde dans l’ancien Testament. L’exposé est parfaitement ambivalent : il peut être interprété de façon traditionnelle, mais aussi, à la lumière du reste de l’encyclique, selon la thèse du salut universel : Dieu a conclu dès l’origine, avec toute l’humanité, une alliance indissoluble de grâce [7].
4. — Voici donc, ci-dessous, la présentation et l’analyse du quatrième chapitre de l’encyclique. La façon dont le pape y interprète la parabole de l’enfant prodigue est proprement saisissante. C’est, incontestablement, un des points forts de la démonstration du professeur Dörmann.
Le Sel de la terre.
Chapitre IV
Le nouveau Testament
La parabole de l’enfant prodigue
D |
ANS SON CHAPITRE IV (qui regroupe les articles 5 et 6), l’encyclique Dives in misericordia traite de la miséricorde de Dieu dans l’enseignement du Christ. C’est la parabole de l’enfant prodigue qui sert de base de départ (Lc 15, 11-32).
Dans toute la « trilogie trinitaire » que forment les trois encycliques Redemptor hominis, Dives in misericordia et Dominum et vivificantem, cette parabole est la seule à être ainsi intégralement présentée et interprétée. C’est d’elle – prise comme une expression typique et particulièrement impressionnante de tout l’enseignement du Christ – que le pape entend dégager les idées fondamentales de sa théologie. L’explication détaillée qu’il en donne prétend aller jusqu’au cœur de la vérité révélée par le nouveau Testament sur la miséricorde divine, en partant de la parabole évangélique considérée de façon analogique plutôt que littérale (voir DiM 5, 2 [8]).
5. La figure de l’enfant prodigue
Après une brève transition de l’ancien au nouveau Testament (DiM 5, 1-2), le pape dépeint d’abord la figure de l’enfant prodigue (DiM 5, 3-6), puis celle du père (DiM 6). Le fils aîné ne sera pas l’objet d’une exégèse aussi explicite (DiM 6, 1 et 2).
5.1. Un écho de l’ancien Testament dans le nouveau
L’encyclique commence par évoquer les cantiques du début de l’Évangile de saint Luc (DiM 5, 1) :
Dès le seuil du nouveau Testament, l’Évangile de saint Luc met en relief une correspondance frappante entre deux paroles sur la miséricorde divine dans lesquelles résonne intensément toute la tradition vétéro-testamentaire. La signification des termes employés dans les Livres anciens s’y exprime pleinement. Voici Marie, entrant dans la maison de Zacharie, qui magnifie le Seigneur de toute son âme « pour sa miséricorde », communiquée « de génération en génération » aux hommes qui vivent dans la crainte de Dieu. Peu après, faisant mémoire de l’élection d’Israël, elle proclame la miséricorde dont « se souvient » depuis toujours celui qui l’a choisie. Par la suite, lors de la naissance de Jean-Baptiste, et toujours dans cette même maison, son père Zacharie, bénissant le Dieu d’Israël, glorifie la miséricorde qu’il a « faite... à nos pères, se souvenant de son alliance sainte ».
Après cette transition de l’ancien au nouveau Testament, l’encyclique en arrive au Christ lui-même. Le chant de louange de Marie : « Sa miséricorde demeure de génération en génération » (Lc 1, 50) traverse, tel un leitmotiv, l’ensemble de l’exposé.
5.2. Parabole de la miséricorde divine
Dans l’enseignement du Christ lui-même, cette image, héritée de l’ancien Testament, se simplifie et en même temps s’approfondit. Cela est peut-être évident surtout dans la parabole de l’enfant prodigue (Lc 15, 11-32), où l’essence de la miséricorde divine – bien que le mot « miséricorde » ne s’y trouve pas – est exprimée d’une manière particulièrement limpide. Cela vient moins des termes, comme dans les Livres vétéro-testamentaires, que de l’exemple employé, qui permet de mieux comprendre le mystère de la miséricorde, ce drame profond qui se déroule entre l’amour du père et la prodigalité et le péché du fils.
De cette manière, le pape concentre l’attention du lecteur sur la parabole du fils prodigue et, en même temps, met en exergue le pivot de son exégèse : l’analogie.
Ce n’est que lors d’un examen plus approfondi que l’on se rend compte que la progression de l’encyclique est fermement orientée vers un but bien précis.
Afin de garder toute sa force d’ensemble à ce chef-d’œuvre d’exégèse papale, notre commentaire s’abstiendra, dans un premier temps, de formuler des remarques critiques, et se contentera de mettre en évidence les étapes essentielles de la progression des idées.
5.3. L’enfant prodigue : « l’homme de tous les temps »
Supposant la parabole déjà connue, l’encyclique se lance directement dans son exégèse détaillée (DiM 5, 3) :
Ce fils, qui reçoit de son père la part d’héritage qui lui revient et qui abandonne la maison pour tout dépenser dans un pays lointain « en vivant dans l’inconduite », est en un certain sens l’homme de tous les temps, à commencer par celui qui le premier perdit l’héritage de la grâce et de la justice originelle. L’analogie est alors extrêmement large. La parabole touche indirectement chaque rupture de l’alliance d’amour, chaque perte de la grâce, chaque péché. L’infidélité du peuple d’Israël y est moins mise en relief que dans la tradition prophétique, bien que l’exemple de l’enfant prodigue puisse aussi s’y appliquer. Le fils, « quand il eut tout dépensé…, commença à sentir la privation », d’autant plus que survint une grande famine « en cette contrée » où il s’était rendu après avoir abandonné la maison paternelle. Et alors, « il aurait bien voulu avoir de quoi se rassasier », fût-ce « avec les caroubes que mangeaient les porcs » qu’il gardait pour le compte « d’un des habitants de cette contrée ». Mais cela même lui était refusé.
La description de l’enfant prodigue est tributaire de la parabole évangélique et n’appelle pas de commentaire particulier. Mais ce qu’il faut remarquer, c’est l’analogie qui y est intégrée : l’enfant prodigue est « en quelque sorte l’homme de tous les temps, à commencer par celui qui en premier perdit l’héritage de la grâce et de la justice originelle ».
Les autres analogies (chaque rupture de l’alliance d’amour, chaque perte de la grâce, chaque péché, l’infidélité du peuple d’Israël) peuvent, ici, être passées sous silence, puisqu’elles ne jouent aucun rôle dans l’explication de la parabole.
5.4. L’analogie est transposée vers l’intérieur de l’homme
L’encyclique se tourne ensuite vers la vie intérieure de l’enfant prodigue (DiM 5, 4) :
L’analogie se déplace clairement vers l’intérieur de l’homme. Le patrimoine reçu de son père consistait en biens matériels, mais plus importante que ces biens était sa dignité de fils dans la maison paternelle. La situation dans laquelle il en était venu à se trouver au moment de la perte de ses biens matériels aurait dû le rendre conscient de la perte de cette dignité. Il n’y avait pas pensé auparavant, quand il avait demandé à son père de lui donner la part d’héritage qui lui revenait pour s’en aller au loin. Et il semble qu’il n’en soit pas encore conscient au moment où il se dit à lui-même : « Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ». Il se mesure lui-même à la mesure des biens qu’il a perdus, qu’il ne « possède » plus, tandis que les salariés dans la maison de son père, eux, les « possèdent ». Ces paroles expriment surtout son attitude envers les biens matériels. Néanmoins, sous la surface des paroles, se cache le drame de la dignité perdue, la conscience du caractère filial gâché.
L’encyclique relate dans un premier temps – tout comme la parabole biblique – la misère extérieure du fils prodigue, à partir de laquelle mûrit la décision du retour à la maison. Mais ce qui est propre à l’encyclique, c’est la mise en relief de la vision toute matérielle qu’a le fils, et l’exégèse de ses paroles. Le pape affirme ainsi : « Ces paroles expriment surtout son attitude envers les biens matériels. Néanmoins, sous la surface des paroles, se cache le drame de la dignité perdue, la conscience du caractère filial gâché ».
Et il faut noter que cette mention explicite de la « dignité perdue » du fils dans la maison du père ainsi que du « caractère filial gâché » semble être en contradiction ouverte avec la thèse de la rédemption universelle [9].
5.5. L’enfant prodigue décide de retourner chez son père
La décision de l’enfant prodigue de retourner chez son père – décision mûrie à partir de la misère matérielle – est interprétée de la manière suivante (DiM 5, 5) :
Et c’est alors qu’il prend sa décision : « Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires » (Lc 15, 18 s.). Paroles qui dévoilent plus à fond le problème essentiel. Dans la situation matérielle difficile où l’enfant prodigue en était venu à se trouver à cause de sa légèreté, à cause de son péché, avait aussi mûri le sens de la dignité perdue. Quand il décide de retourner à la maison paternelle, de demander à son père d’être accueilli non plus en vertu de son droit de fils, mais dans la condition d’un mercenaire, il semble extérieurement agir poussé par la faim et la misère dans laquelle il est tombé ; pourtant ce motif est pénétré par la conscience d’une perte plus profonde : être un mercenaire dans la maison de son propre père est certainement une grande humiliation et une grande honte. Néanmoins, l’enfant prodigue est prêt à affronter cette humiliation et cette honte. Il se rend compte qu’il n’a plus aucun droit, sinon celui d’être un mercenaire dans la maison de son père. Sa décision est prise dans la pleine conscience de ce qu’il a mérité et de ce à quoi il peut encore avoir droit selon les normes de la justice. Ce raisonnement montre bien que, au centre de la conscience de l’enfant prodigue, émerge le sens de la dignité perdue, de cette dignité qui jaillit du rapport entre le fils et son père. Et c’est après avoir pris cette décision qu’il se met en route.
Selon ces propos, les paroles du fils prodigue mettent le « problème essentiel » en pleine lumière. Et celui-ci se présente de la manière suivante : à partir de la misère matérielle, le sens de la dignité filiale perdue mûrit jusqu’à donner la connaissance claire de ce qui suit : il est vrai que j’ai perdu la dignité de fils résultant du rapport d’enfant à père, mais je possède au nom de la justice le droit d’être un mercenaire dans la maison du père, même si le statut de mercenaire dans la maison de mon père représente pour moi « une humiliation et une honte ».
Cette « réflexion » entraîne la décision suite à laquelle il se met en route vers son père.
5.6. La qualité de fils est ineffaçable
Ces droits que l’enfant prodigue fait valoir selon « les normes de la justice » sont pour le pape le point de départ d’une réflexion sur les rapports de la justice et de la miséricorde dans la parabole de Jésus (DiM 5, 6) :
Dans la parabole de l’enfant prodigue on ne trouve pas une seule fois le terme de « justice » ni même, dans le texte original, celui de « miséricorde ». Toutefois, le rapport de la justice avec l’amour, qui se manifeste comme miséricorde, s’y inscrit avec une grande précision. Il apparaît clairement que l’amour se transforme en miséricorde lorsqu’il faut dépasser la norme précise de la justice, précise et souvent trop stricte. Une fois dépensés les biens reçus de son père, l’enfant prodigue mérite – après son retour – de gagner sa vie en travaillant dans la maison paternelle comme mercenaire, et de retrouver éventuellement peu à peu une certaine quantité de biens matériels, mais sans doute jamais autant qu’il en avait dilapidés. Voici ce qui serait exigé dans l’ordre de la justice, d’autant plus que ce fils avait non seulement dissipé la part d’héritage lui revenant, mais en outre touché au vif et offensé son père à cause de sa conduite. Celle-ci, qui de son propre aveu l’avait privé de la dignité de fils, ne pouvait pas être indifférente à son père, qui devait en souffrir et se sentir mis en cause. Et pourtant il s’agissait en fin de compte de son propre fils, et aucun comportement ne pouvait altérer ou détruire cette relation. L’enfant prodigue en est conscient ; et c’est précisément cette conscience qui lui montre clairement sa dignité perdue et lui fait juger correctement de la place qui pouvait encore être la sienne dans la maison de son père.
En fait, si le terme « justice » ne se rencontre pas dans la parabole évangélique, c’est qu’on n’y trouve pas de revendication légitime émanant du fils revenu, et qu’il n’y est tout simplement pas question des relations de la justice et de l’amour miséricordieux. C’est le pape qui introduit ce problème dans la parabole de saint Luc, et qui, ensuite, l’expose de la manière qui suit.
La relation de la justice à la miséricorde, ce sont, concrètement, les droits légitimes que l’enfant prodigue conserve envers le père riche en miséricorde.
Ce qu’il y a de particulier dans cette relation, c’est la relation de parenté. Il est vrai que le fils a « touché au vif et offensé » son père à cause de sa conduite, mais le fils demeure fils et le père demeure père.
C’est un argument percutant que tout père d’un fils dénaturé comprend immédiatement ; et que comprend de même tout fils dénaturé, y compris le prodigue.
C’est pourquoi – d’après le texte – « c’est précisément cette conscience » qui fait clairement connaître à l’enfant prodigue « sa dignité perdue, et lui fait juger correctement de la place qui pouvait encore être la sienne dans la maison de son père ». Aussi, « c’est précisément cette conscience » qui incite le fils prodigue au retour.
L’essentiel de l’argumentation que le pape a menée jusqu’ici pourra être rendu par trois propositions qui ne vont pas – au moins à première vue – sans se contredire :
1) L’enfant prodigue a détruit « à cause de sa légèreté […] sa qualité de fils » (filietatis dissipatæ) et a ainsi perdu sa dignité de fils.
2) Ce qui lui reste c’est, dans « l’ordre de la justice », le droit d’un mercenaire dans la maison du père.
3) Mais les liens du sang entre le père et le fils ne pouvaient être ni altérés ni dissous.
6. La figure du père dans la parabole
Jusqu’ici le pape a fait le portrait de l’enfant prodigue. Voici maintenant celui du père.
6.1. La miséricorde divine se dévoile dans le père
Le pape continue l’exégèse de la parabole (DiM 6, 1) :
La description précise de l’état d’âme de l’enfant prodigue nous permet de comprendre avec exactitude en quoi consiste la miséricorde divine. Il n’y a aucun doute que, dans cette simple mais pénétrante analogie, la figure du père de famille nous révèle Dieu comme Père. Le comportement du père de la parabole, sa manière d’agir, qui manifeste son attitude intérieure, nous permet de retrouver les différents aspects de la vision vétéro-testamentaire de la miséricorde dans une synthèse totalement nouvelle, pleine de simplicité et de profondeur. Le père de l’enfant prodigue est fidèle à sa paternité, fidèle à l’amour dont il comblait son fils depuis toujours. Cette fidélité ne s’exprime pas seulement dans la parabole par la promptitude de l’accueil, lorsque le fils revient à la maison après avoir dilapidé son héritage ; elle s’exprime surtout bien davantage par cette joie, par cette fête si généreuse à l’égard du prodigue après son retour qu’elle suscite l’opposition et l’envie du frère aîné qui, lui, ne s’était jamais éloigné de son père et n’avait jamais abandonné la maison.
A « l’état d’âme » de l’enfant prodigue correspond « l’ état d’âme » du père. Et cet « état d’âme » du père révèle la miséricorde divine. Voilà ainsi concrètement cerné, avec une grande précision, le rapport de la justice à la miséricorde tel que le pape le voit intégré à la parabole biblique.
Dès le commencement, le texte formule deux affirmations importantes au sujet du père :
— La figure du père de la parabole est l’analogie de « Dieu comme Père ». La miséricorde de Dieu telle que la présentait l’ancien Testament s’y retrouve « dans une synthèse totalement nouvelle pleine de simplicité et de profondeur ».
— Et cette synthèse, c’est l’amour paternel de Dieu. Le père de l’enfant prodigue est resté fidèle à lui-même, fidèle à sa paternité et à son amour, dont il a comblé le fils depuis toujours.
La preuve de la fidélité du père à lui-même, c’est la promptitude avec laquelle il accueille le fils revenu à la maison, et la joie exubérante avec laquelle il comble de présents le dilapidateur. Ce qui va provoquer la protestation et l’envie du fils aîné.
6.2. La fidélité du père à lui-même
L’encyclique dépeint la fidélité du père à lui-même avec des images des paraboles de la Bible (DiM 6, 2) :
La fidélité à soi-même de la part du père – un aspect déjà connu par le terme vétéro-testamentaire « hesed » – est en même temps exprimée d’une manière particulièrement chargée d’affection. Nous lisons en effet que le père, voyant l’enfant prodigue revenir à la maison, « fut pris de pitié, courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (Lc 15, 20). Il agit évidemment poussé par une profonde affection, et cela peut expliquer aussi sa générosité envers son fils, générosité qui indignera tellement le frère aîné.
Ainsi est mis en exergue, ce qui a déjà été dit auparavant. Le comportement du père est le signe visible que « le père est fidèle à sa paternité, fidèle à l’amour dont il comblait son fils depuis toujours ».
Cette introduction, le pape la développe d’une manière conséquente en cherchant, pas à pas, à dégager les « causes profondes » (DiM 6, 2) :
Les causes de cette émotion doivent être recherchées plus profondément : le père est conscient qu’un bien fondamental a été sauvé, l’humanité de son fils. Bien que celui-ci ait dilapidé son héritage, son humanité est cependant sauve. Plus encore, elle a été comme retrouvée. Les paroles que le père adresse au fils aîné nous le disent : « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » (Lc 15, 32). Dans le même chapitre 15 de l’Évangile selon saint Luc, nous lisons la parabole de la brebis perdue (Lc 15, 3-6), puis celle de la drachme retrouvée (15, 8 s.). Chaque fois y est mise en relief la même joie que dans le cas de l’enfant prodigue. La fidélité du père à soi-même est totalement centrée sur l’humanité du fils perdu, sur sa dignité. Ainsi s’explique surtout sa joyeuse émotion au moment du retour à la maison.
La première « cause profonde » de l’accueil ému de l’enfant prodigue à son retour est la suivante : l’enfant prodigue a sauvegardé son humanité, même s’il a gaspillé sa fortune. Du fait que « l’humanité fut sauvegardée » elle pouvait également être « retrouvée ». Que signifie l’affirmation : « l’humanité fut sauvegardée » qui, d’après le texte, ressortirait des paroles du père au fils aîné » ? N’y a-t-il pas là une contradiction avec la perte de la « dignité de fils » et la « filiation détruite avec légèreté » évoquées précédemment (DiM 5, 4) ?
Il faut lire ce texte deux fois pour en bien saisir le sens : « La fidélité du père à soi-même est totalement centrée sur l’humanité du fils perdu, sur sa dignité ». A première vue, on serait tenté d’approuver cette phrase, mais elle implique une affirmation nouvelle et surprenante : « l’humanité » et la « dignité du fils » auraient été « sauvegardées » malgré sa conduite scandaleuse. Et c’est justement cela qui serait la cause de la « joyeuse émotion [du père] au moment de son retour à la maison ».
Les paraboles de la brebis et de la drachme perdues devraient également, semble-t-il, mettre en évidence la joie du père au sujet de la dignité de fils restée intacte.
Mais est-ce vraiment cette joie que Jésus a voulu annoncer dans ses plus belles paraboles ?
6.3. Le fils ne cessera jamais d’être le fils du père
Afin de mettre définitivement en évidence les causes de la joie du père lors de l’accueil ému de l’enfant prodigue, le pape creuse plus profondément encore (DiM 6, 3) :
On peut donc dire que l’amour envers le fils, cet amour qui jaillit de l’essence même de la paternité, contraint pour ainsi dire le père à avoir souci de la dignité de son fils. Cette sollicitude constitue la mesure de son amour, cet amour dont saint Paul écrira plus tard : « La charité est longanime, la charité est serviable… elle ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal…, elle met sa joie dans la vérité…, elle espère tout, supporte tout » et « ne passera jamais » (1 Co 13, 4-8). La miséricorde – telle que le Christ l’a présentée dans la parabole de l’enfant prodigue – a la forme intérieure de l’amour qui, dans le nouveau Testament, est appelé agapè. Cet amour est capable de se pencher sur chaque enfant prodigue, sur chaque misère humaine, et surtout sur chaque misère morale, sur le péché. Lorsqu’il en est ainsi, celui qui est objet de la miséricorde ne se sent pas humilié, mais comme retrouvé et « revalorisé ». Le père lui manifeste avant tout sa joie de ce qu’il ait été « retrouvé » et soit « revenu à la vie ». Cette joie manifeste qu’un bien était demeuré intact : un fils, même prodigue, ne cesse pas d’être réellement fils de son père ; elle est en outre la marque d’un bien retrouvé, qui, dans le cas de l’enfant prodigue, a été le retour à la vérité sur lui-même.
La phrase décisive est : « Un fils, même prodigue, ne cesse pas d’être réellement fils de son père ». Cette phrase exprime en toute clarté ce qui a déjà été indiqué plusieurs fois précédemment (DiM 5, 6 et 6, 3) : le lien entre le père et le fils ne peut absolument pas être dissous ! Le père reste père et le fils reste fils.
Il faut donc tenir que la doctrine du pape est la suivante : La cause la plus profonde de l’indéfectibilité de la dignité de fils, c’est la paternité du père, la fidélité du père à lui-même. La garantie de la miséricorde de Dieu comme Père est la fidélité à sa paternité. Dans le nouveau Testament elle s’extériorise comme agapè. C’est par elle que « l’humanité » et « la dignité de fils » sont restées intactes en dépit de la conduite scandaleuse de l’enfant prodigue.
Le retour de l’enfant prodigue « à la vérité sur lui-même » ne signifie rien d’autre que l’intelligence qu’il prend de sa condition naturelle, et par là indéfectible, de fils, au moment où son père lui tend les bras.
6.4. La dignité de l’homme :
l’expérience commune de père et de fils
Le pape approfondit encore un peu plus la relation du père au fils et dévoile ce qui s’y est passé en réalité (DiM 6, 5) :
Ce qui s’est passé, dans la parabole du Christ, entre le père et le fils, ne peut être saisi « de l’extérieur ». Nos préjugés au sujet de la miséricorde sont le plus souvent le résultat d’une évaluation purement extérieure. Il nous arrive parfois, en considérant les choses ainsi, de percevoir surtout dans la miséricorde un rapport d’inégalité entre celui qui l’offre et celui qui la reçoit. Et par conséquent, nous sommes prêts à en déduire que la miséricorde offense celui qui en est l’objet, qu’elle offense la dignité de l’homme. La parabole de l’enfant prodigue montre que la réalité est tout autre : la relation de miséricorde se fonde sur l’expérience commune de ce bien qu’est l’homme, sur l’expérience commune de la dignité qui lui est propre. Cette expérience commune fait que l’enfant prodigue commence à se voir lui-même et à voir ses actions en toute vérité (une telle vision dans la vérité est une authentique humilité) ; et précisément à cause de cela, il devient au contraire pour son père un bien nouveau : le père voit avec tant de clarté le bien qui s’est accompli grâce au rayonnement mystérieux de la vérité et de l’amour, qu’il semble oublier tout le mal que son fils avait commis.
L’idée « que la miséricorde offense celui qui en est l’objet et blesse la dignité de l’homme » a été exprimée à plus d’une reprise jusqu’ici. Maintenant on dit que cette idée est erronée, parce qu’elle voit dans la miséricorde un rapport d’inégalité (blessante). Par conséquent, la véritable miséricorde est basée sur un rapport d’égalité. Ce rapport d’égalité est la base sur laquelle la miséricorde repose comme « expérience commune du bien de la dignité propre à l’homme » et qui la rend possible. Le pape est convaincu que la parabole de l’enfant prodigue fournit la preuve de sa thèse.
Le pape lui-même reviendra plus loin sur ce passage de l’encyclique (DiM 14, 11) :
Dans l’analyse de la parabole de l’enfant prodigue, nous avons déjà attiré l’attention sur le fait que celui qui pardonne et celui qui est pardonné se rencontrent sur un point essentiel, qui est la dignité ou la valeur essentielle de l’homme, qui ne peut être perdue et dont l’affirmation ou la redécouverte sont la source de la plus grande joie (Lc 15, 32).
