+ Une controverse sur la laïcité
ARNAUD DE LASSUS a publié un intéressant dossier sur la laïcité, d’abord par internet [1], puis dans l’Action Familiale et Scolaire [2].
Il analyse la position d’Émile Poulat et celle de M. l'abbé Guillaume de Tanoüarn sur la laïcité, telles qu’elles sont exprimées dans diverses publications [3].
Émile Poulat
Né en 1920, Émile Poulat est un historien renommé du catholicisme contemporain (ce qui est bien connu), mais aussi un spécialiste de l’ésotérisme (ce qui est moins connu), ayant présidé de nombreux colloques de Politica Hermetica [4].
Dans l’entretien publié par La Nef, Émile Poulat admet qu’il reste « des oppositions fondamentales » entre la doctrine de l'Église et la laïcité. Toutefois, il y a quelque chose de changé depuis Vatican II :
Le concile Vatican II, à travers Dignitatis humanæ, a pris acte de certaines évolutions qui rendent aujourd'hui caduque la doctrine de l'État chrétien selon Léon XIII. [La Nef 144, p. 21].
Poulat ne nous explique pas ici ce qui est devenu caduc, mais ce propos est fort inquiétant, car il montre que devant les contradictions entre la doctrine conciliaire et la doctrine de l'Église avant le Concile, Poulat a fait son choix.
Il note également qu’aujourd’hui « on arrive à s’entendre sur un fond de désaccord ».
Arnaud de Lassus remarque justement à ce propos qu’on peut « s'entendre sur fond de désaccord, sous réserve que le désaccord doctrinal soit fortement maintenu et réaffirmé ». Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Émile Poulat note bien que la laïcité constitue une « révolution culturelle » et il fait quelques constatations pertinentes sur son opposition à la religion :
La loi de séparation n'est pas un accord entre les parties, mais un acte de force. Elle achève l’œuvre laïque entreprise par la Révolution – principes contre principes, puissance contre puissance –, à laquelle le Concordat avait mis fin. […]
La laïcité traduit une révolution de la pensée qui s'est inscrite dans nos institutions : le passage d'un régime où la vérité catholique faisait loi à un régime où la conscience libre affirme ses droits et les fait politiquement reconnaître. [Notre Laïcité publique, p. 107, 115 et 4ème de couverture].
Mais lorsque Émile Poulat passe des constatations aux jugements, il y a un singulier fléchissement :
Il est nécessaire de distinguer le recul de l'Église [...] et, par contraste, la stabilité du cadre institutionnel mis en place en 1905 dont la législation a été dans l'ensemble continûment favorable à l'Église sans beaucoup se préoccuper de sa doctrine et de ses exigences. […] La loi de 1905 n'emploie pas une seule fois le mot « séparation ». Elle se résume en une proposition simple : le libre exercice du culte est garanti par l'État, mais il cesse d'être un service public. Elle prend donc les dispositions nécessaires pour assurer le statut privé des biens et les droits acquis des personnes. Elle fixe enfin les responsabilités respectives du propriétaire et de l'affectataire en matière d'ordre public dans les églises qui appartiennent au domaine public. Depuis un siècle, le système fonctionne parfaitement. Que voulez-vous réviser ? [La Nef, p. 24-25].
La loi de 1905 n'est pas une loi de séparation. Le mot ne se trouve d'ailleurs pas dans le texte. [La Nouvelle Revue Certitudes, p. 45].
Ce jugement porté par Émile Poulat sur la loi de 1905 ne coïncide pas avec celui de saint Pie X.
Pour le saint pontife, cette loi :
en brisant violemment les liens séculaires par lesquels votre nation était unie au siège apostolique, crée à l'Église catholique, en France, une situation indigne d'elle et lamentable à jamais. […]
Nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation de l'Église et de l'État comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu'elle renie officiellement, en posant en principe que la République ne reconnaît aucun culte ; […] comme violant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité due aux traités, comme contraire à la constitution divine de l'Église, à ses droits essentiels, à sa liberté, comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété que l'Église a acquis à des titres multiples et, en outre, en vertu du Concordat ; […] comme gravement offensante pour la dignité de ce Siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat, pour le clergé et pour tous les catholiques français.
En conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les droits imprescriptibles et immuables de l'Église pour les infirmer. [Encyclique Vehementer nos, 11 février 1906.]
Comment Émile Poulat peut-il affirmer que, depuis 1905, « la législation a été dans l'ensemble continûment favorable à l'Église », alors que la laïcisation continuelle de ce dernier siècle est la cause la plus importante de l’apostasie des Français ? Comment peut-il dire que « la loi de 1905 n'est pas une loi de séparation », alors que, comme le note justement Arnaud de Lassus, « l'État français, ne “reconnaissant” plus l'Église et la réduisant au droit commun, se sépare, par là-même, de l'ordre catholique ? Un État sans Dieu est bien un État séparé de Dieu. »
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Car finalement, le jugement d’Émile Poulat sur la laïcité est très positif :
On oublie qu'en France, la laïcité, c'est d'abord le bien commun d'une famille divisée. C'est à la laïcité que vous devez toutes les libertés dont vous jouissez ! [La Nouvelle Revue Certitudes, p. 46].
On parle enfin de laïcité de l'État, lorsque l'État reconnaît à tous et à chacun la liberté publique de conscience. Au sens où j'ai essayé de la définir tout à l'heure, disons que c'est la solution élégante aux problèmes d'une société irréductiblement divisée. [La Nouvelle Revue Certitudes, p. 45].
Émile Poulat admet comme un bien, un « bien commun », la liberté de conscience. C’est un bien commun à l'État athée et à l'Église conciliaire, nous le voulons bien, mais pas pour les catholiques fidèles.
Lorsqu’ensuite Émile Poulat nous explique que le principe de catholicité et le principe de laïcité « ne sont pas directement opposables », il ne fait qu’exposer la doctrine du libéralisme en cherchant à réconcilier les inconciliables sous la fumée de formules rhétoriques du genre de :
De soi, directement, le principe de laïcité ne relativise rien et n'oblige personne à rien relativiser de ce qu'il tient pour l'absolu, mais il pluralise le champ des convictions admises à l'existence légitime et au débat public. [Notre Laïcité publique, p. 121].
Par le fait même de professer l’incompétence de l'État à discerner la vraie religion, le principe de laïcité relativise nécessairement la religion : celle-ci peut être vraie pour telle ou telle personne, mais n’est plus vraie pour l’ensemble de la société. La vérité tend à devenir subjective, elle est donc relativisée.
Le jugement final d’Arnaud de Lassus est parfaitement justifié : « Notre laïcité publique apparaît comme l’œuvre d'un catholique libéral s'appuyant implicitement sur le libéralisme conciliaire ; son orientation générale est donc fondamentalement fausse et la laïcité publique dont il fait l'apologie n'est pas catholique mais maçonnico-libérale. »
L’abbé de Tanoüarn
Le directeur de la Nouvelle Revue Certitudes est allé interroger Émile Poulat. Il nous raconte :
Je me suis entretenu avec lui à bâtons rompus, prenant fiévreusement des notes, exigeant des précisions sans craindre d'être importun. A la fin de notre conversation, Émile Poulat, me regardant avec un sourire à la fois bienveillant et légèrement narquois, me dit : « Alors, vous me décernez un brevet d'orthodoxie ? » Je lui ai répondu, un peu gêné, que ce n'était pas d'orthodoxie qu'il s'agissait mais qu'incontestablement, à son contact, on se sentait devenir intelligent. J'ajouterai ici : intelligent au sens médiéval du terme, au sens d'une lecture intime (intus legere) […] [5].
Grâce à Émile Poulat et à la Nouvelle Revue Certitudes, nous allons avoir une nouvelle « intelligence » de la laïcité. En voici un florilège, tiré de l’article de Joël Prieur intitulé « Pour une autre laïcité » :
[Émile Poulat] entend montrer que la laïcité ne peut plus être en France l'enseigne ou le monopole de l'un des deux camps, dans la terrible guerre des deux France (entre droite et gauche, entre cléricaux et anticléricaux) qui sévit depuis le début de la IIIe République. [...]
Il faut espérer que les Français, confrontés aujourd'hui à la montée de l'islam dans leur propre pays, auront à cœur de considérer que cette guerre franco-française est terminée. Parler de « notre laïcité », c'est donc évoquer cette laïcité qui, en France, apparaît finalement comme un bien commun aux catholiques et aux laïcs, formalisant une expérience historique commune [...] [6].
Que la laïcité soit un bien commun, c’est effectivement la pensée d’Émile Poulat. On est un peu surpris de voir que ce jugement est repris par La Nouvelle Revue Certitudes à son propre compte.
Quant à la guerre franco-française, le commentaire d’Arnaud de Lassus nous paraît bon :
Guerre franco-française... si l'on veut, à condition de préciser qu'il s'agit d'une guerre entre Français catholiques et Français francs-maçons. Pour l'instant, les francs-maçons ont presque tout gagné. En terminant la guerre, les catholiques devraient rester sur cette défaite et l'accepter définitivement. Ils n'en ont pas le droit.
Continuons la lecture de La Nouvelle Revue Certitudes :
Pour Émile Poulat, l'Église et l'État sont désormais du même côté, celui de la norme et du droit. C'est cette complicité objective et nécessaire entre les institutions, face au grand magma sociétal où tout est possible et tout est permis, qui fonde l'avenir de « notre laïcité publique ».
Cette parole de sage sera-t-elle entendue ? Ou l'idéologie gardera-t-elle la main et conservera-t-elle indéfiniment la prétention de fonder un introuvable pacte laïque ? En attendant la réponse à cette question, il faut lire et faire lire Poulat. De toute urgence [p. 42].
Là encore nous sommes assez surpris de lire dans une revue catholique que « l'Église et l'État sont désormais du même côté, celui de la norme et du droit ». « Quelle norme ? quel droit ? » commente justement Arnaud de Lassus.
Quant à l’invitation à lire Poulat, elle paraît déplacée quand on a lu ce qui précède. Arnaud de Lassus commente : « C'est cela. Plongeons-nous dans un livre qui, sous un vernis catholique, expose des idées catholiques libérales, pour ne pas dire maçonniques. »
Poursuivons la lecture de La Nouvelle Revue Certitudes :
Émile Poulat se veut essentiellement pragmatique, il oppose aux diktats de l'idéologie la tradition juridique parce qu'elle est le reflet d'une sagesse, d'un équilibre des forces : Rome, avec sa ténacité séculaire, avait fait évoluer l'État jacobin vers une véritable souplesse, au cours du XXe siècle. Pourquoi chercher à retourner aux origines conflictuelles de la laïcité, en invoquant cet hypothétique pacte laïque ? Autant chercher un accord pratique [p. 41].
Là encore La Nouvelle Revue Certitudes a bien compris le message d’Émile Poulat : privilégier un accord pratique, éviter les conflits de doctrines.
Accord pratique
ou lutte doctrinale ?
Mais est-ce vraiment la bonne méthode ? Rappelons-nous comment Jean Jaurès stigmatisa les catholiques en 1905 :
Nos adversaires nous ont-ils répondu ? Ont-ils opposé doctrine à doctrine, idéal à idéal ? Ont-ils eu le courage de dresser contre la pensée de la Révolution l'entière pensée catholique qui revendique pour Dieu, pour le Dieu de la Révélation chrétienne, le droit non seulement d'inspirer et de guider la société spirituelle, mais de façonner la société civile ? Non, ils se sont dérobés ; ils ont chicané sur des détails d'organisation. Ils n'ont pas affirmé nettement le principe même qui est comme l'âme de l'Église [7].
Méditons aussi la sage remarque de René Bazin :
[Le père de Clorivière] est de ceux […] bien rares, que la Révolution n'a pas trompés un seul moment, et de ceux, plus rares encore, qui savent qu'on ne la trompe pas : il faut la combattre et l'abattre. Les finasseries ne servent de rien. Il a vu […] et il a dit qu'elle est satanique ; il a signalé ses causes prochaines, libertinage de l'esprit, libertinage des mœurs, complicité des peureux, demi-mesures et tentatives imprudentes de conciliation des esprits faibles, car la Révolution se fait faire des concessions de principe, mais ne renonce jamais à aucun des siens ; tout au plus en suspend-elle l'exécution [8].
En conclusion, nous conseillons à tous ceux qui veulent approfondir cette question non seulement la lecture de ce dossier d’Arnaud de Lassus, mais encore l’étude de la doctrine de l'Église sur le règne du Christ-Roi (voir l’éditorial).
fr. P. M.
[1] — Disponible encore sur plusieurs sites : tapez « Une controverse sur la laïcité » dans Google.
[2] — Action Familiale et Scolaire 175, octobre 2004, p. 13 et s. (31 rue Rennequin, 75017 Paris). Le dossier paru sur internet est un peu plus complet.
[3] — Émile Poulat s’est exprimé dans un livre : Notre Laïcité publique – « la France est une République laïque », Berg international, 2003 ; dans La Nouvelle Revue Certitudes 14 (datée de avril-mai-juin 2003, mais parue début 2004) et dans La Nef 144 de décembre 2003. M. l'abbé de Tanoüarn s’est exprimé dans La Nouvelle Revue Certitudes 14.
[4] — Sur cette association, voir Le Sel de la terre 49, p. 202 et s.
[5] — Chapeau de l’entretien avec Émile Poulat par l’abbé G. de Tanoüarn.
[6] — La Nouvelle Revue Certitudes, p. 40. Article de Joël Prieur intitulé « Pour une autre laïcité ». Souligné par nous (de même dans les prochaines citations).
[7] — Cité dans E. BARBIER, Histoire du catholicisme libéral et social, t. IV, p. 39.
[8] — Notice bibliographique de René Bazin au début du livre du père de Cloriviere, rééd. Sainte-Jeanne d’Arc, 1985, p. 38-39.

