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+ Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française

 


Présentation de l’ouvrage

 

LE CÔTÉ PRATIQUE d’un tel ouvrage est indéniable puis­qu’il regroupe en un seul volume une multitude de renseignements sur un même thème : l’éducation chrétienne à travers les âges dans les pays franco­phones. Le dictionnaire contient ainsi plus de huit cents rubriques d’une longueur moyenne d’un peu moins de deux colonnes (sans compter les dix colonnes d’ouverture intitulée « le Christ éducateur » écrite par un frère de Saint-Gabriel). La présentation ma­térielle est réussie : une couverture souple mais solide rend aisé le manie­ment d’un livre de sept cent quarante quatre pages qui s’ouvre largement sans s’abîmer. Chaque page comporte deux colonnes très lisibles.

Des index facilitent les recherches : liste des notices, index historique, in­dex géographique, index « nominal » (recensant tous les noms cités, qu’ils fassent ou non l’objet d’une notice), index thématique, bibliographie géné­rale (outre la courte bibliographie qui suit chaque notice particulière). Tout cela est précédé d’un « guide méthodo­logique de lecture » et d’une table des abréviations et sigles.

 

Dans l’esprit de Vatican II

 

La préface du cardinal Poupard s’ouvre sur une citation du concile Vatican II (Déclaration sur l’éducation chrétienne nº 8) et s’achève par une autre citation de la même provenance (Gaudium et spes nº 31). Nous voilà tout de suite dans l’ambiance qui inspire la rédaction.

Les articles concernant les congréga­tions, rédigés par un de leurs membres, sont en général bien faits ; un grand nombre de rédacteurs se voi­lent la face au sujet de la décadence de leur Ordre depuis quarante ans ; cer­tains parlent pudiquement de l’évolu­tion de la société et des transforma­tions de ces dernières années qui ont amené la fermeture ou la fusion des maisons… Prenons deux exemples à la fois symptomatiques et désolants : les sœurs de l’Adoration du Saint-Sacrement, approuvées par Pie XII en 1947 vont pratiquement disparaître entre 1964 et 1990 (A011). Quant aux sœurs du Christ, il s’agit d’une créa­tion récente née de la fusion de huit congrégations ! (S108). Certaines socié­tés doivent leur survie aux pays de mission, par exemple les sœurs de Sainte-Marie ; on ferme en France et on se développe en Afrique : « Des jeunes Burkinabi, entrées dans la congréga­tion, sont formées pour continuer l’œuvre entreprise et l’étendre » (S107). Quand on connaît l’histoire de cette congrégation on ne peut qu’être consterné : fondée par l’abbé Charles Foyer, curé de Torfou (ordonné prêtre en 1800 après avoir été capitaine de paroisse dans l’armée vendéenne), cette œuvre sortie des larmes et du re­noncement de son fondateur fleurit magnifiquement après lui : partie de rien en 1823, elle compte plus de cent écoles primaires en 1902, pour en arri­ver à disparaître de France soixante ans plus tard !

L’ensemble souffre de la loi du genre : un ouvrage rédigé par un grand nombre de personnes de forma­tion et d’horizon divers s’expose à voir côtoyer le meilleur et le pire. Nous commencerons par présenter le meil­leur.

 

Articles intéressants

 

On peut dire en général que, plus les personnages mis en scène appartien­nent à une époque éloignée dans le temps, plus les renseignements sont intéressants à recueillir, surtout lors­qu’il s’agit de catholiques (le diction­naire concerne l’enseignement « chrétien »). Surtout aussi, bien sûr, si la rédaction a été confiée à quelqu’un de compétent.

Citons quelques exemples heureux.

Saint François Régis fait l’objet d’un bon article qui fait suite, par le hasard de l’ordre alphabétique, à celui consa­cré à saint François de Sales où l’on apprend que ce grand saint est égale­ment patron des sourds (F058, F057).

L’article « Bourdoise » (B045) prouve s’il était besoin que quelqu’un d’origine très modeste, peut, dans l’ancienne France atteindre un haut ni­veau d’études ; sa personne et son œuvre en sont un vivant exemple. Adrien Bourdoise vécut de 1584 à 1655 ; prêtre, il se consacra à l’ensei­gnement des enfants pauvres.

Les rubriques ayant trait à l’éduca­tion spécialisée retiennent aussi l’attention. Exemple : l’abbé de l’Épée (E041). Charles Michel de Lespée, dit abbé de l’Épée (1712-1789) se consacra aux sourds et muets à partir de 1760 ; il fonda l’institut qui existe encore, rue Saint-Jacques à Paris ; c’est lui qui mit au point la première méthode de lan­gage par signes. « Si la langue des signes méthodiques, comme telle, fut modifiée, perfectionnée, puis un temps abandonnée au profit de la communi­cation labiale, l’abbé de l’Épée se ré­véla un génial précurseur pour l’édu­cation des sourds et muets qui purent ensuite, avec l’abbé Sicard, son succes­seur (1762-1782), bénéficier d’un en­seignement. »

La rubrique E. Boulbon raconte comment ce religieux re-fonda l’ab­baye de Frigolet en 1858 ; elle mérite que nous en citions la fin : « Du 3 au 7 novembre 1880, l’abbaye de Frigolet, dans laquelle nombre de Provençaux, dont le félibre Frédéric Mistral, avaient rejoint les religieux, fut assiégée par une compagnie de dragons, en appli­cation de la loi de dissolution des congrégations non reconnues. Le commissaire de police fit enfoncer la porte d’entrée de l’abbaye et se pré­senta dans la salle capitulaire où se te­naient les religieux et les enfants de la maîtrise réunis autour du père abbé. Après lecture de l’acte d’expulsion, et devant le commissaire et les forces de police, les religieux chantèrent l’office, que le père Edmond Boulbon conclut par sa bénédiction. C’est ainsi que prit fin la maîtrise de Saint-Michel de Frigolet. » (B043, p. 75). Les allusions à des événements de ce type, ne man­quent pas, dans un livre qui présente toutes les congrégations enseignantes ; elles sont en général discrètes et n’in­duisent aucun jugement.

L’article « Capucins » (C005) est très instructif ; voici son avant-dernier pa­ragraphe, qui traite des écoles séra­phiques : « Après les années 60, le re­crutement faiblit. Des essais de re­groupement sont tentés. Il reste alors cinq écoles, qui progressivement se transforment chacune en foyer francis­cain pour les jeunes vocations appelées à se former dans les lycées voisins. Toutes les écoles sont fermées en France entre 1965 et 1968. » Quel aveu !

On est heureux de lire une rubrique intéressante sur le père Jules Chevalier (C042), fondateur des Missionnaires du Sacré-Cœur d’Issoudun ; celle d’Anne de Xainctonge (X001) ; celle sur les Davidées (D008), qui évoque la revue et le réseau d’institutrices catho­liques inspirés du roman de René Bazin [1]. On pourrait continuer l’énu­mération, mais il faut se limiter.

 

Déséquilibres et lacunes

 

Si le collège Sainte-Barbe, pour ne citer que lui, ne figure pas dans l’ouvrage, en revanche le collège pro­testant Cévenol bénéficie d’un article de deux colonnes et le pasteur Theis, son créateur, également ; ce grand éducateur est présenté ainsi : « […] épouse Milfred Dager (américaine), enseignant missionnaire, objecteur de conscience, créateur et directeur du collège Cévenol ». Sans commentaires ! (C061 et T004).

L’école des Roches plaît particuliè­rement aux auteurs qui ne lui consa­crent pas moins de quatre colonnes ; mais curieusement l’installation de l’école en zone libre, à Maslacq dans les Pyrénées, pendant la guerre, où Jean Arfel (plus connu sous son pseu­donyme de Jean Madiran) enseigna, tandis que le directeur de l’époque s’appelait André Charlier, est soigneu­sement tue (E008) ; le grand homme c’est Georges Bertier (B020), « […] il ne se contenta pas d’être “simplement” directeur de l’école des Roches, mais contribua, par le biais de cet établisse­ment, chrétien mais non-confessionnel, privé et sélectif, à diffuser le modèle de l’École nouvelle ainsi que le mouve­ment de Baden-Powell, aussi bien en France qu’à l’étranger. C’est pourquoi ce pionnier de l’Éducation Nouvelle et du scoutisme doit être considéré comme l’un des grands pédagogues du XXe siècle, parmi les réformateurs de l’entre-deux guerres. […] Politiquement, il évolue vers la démo­cratie chrétienne, en adhérant au mou­vement de Marc Sangnier, qui devint son maître à penser », (B020, p. 59). Ce monsieur fut le deuxième directeur de « cette école dont l’une des spécificités est d’avoir accueilli dès les premières années de son ouverture des élèves de confession catholique et de confession protestante ». (E008, p. 218).

On pourrait multiplier les exemples. La place donnée à certains person­nages au détriment de grands absents nous éclaire : lorsque le moderniste Laberthonnière a droit à cinq colonnes, Lacordaire, à qui l’on doit d’avoir ré­introduit l’Ordre dominicain en France après la tourmente révolutionnaire et créé de toutes pièces les dominicains enseignants auxquels il consacra la fin de sa vie, n’a qu’un tout petit peu plus d’une colonne et une bibliographie mi­sérable. Deux poids, deux mesures, et pourtant le père Lacordaire n’est en général pas considéré comme réac­tionnaire !

Si l’abbé Guérin ou le Cardinal Cardijn font l’objet, tout comme la J.O.C., d’articles démesurés et folle­ment favorables (un dictionnaire doit-il afficher ostensiblement ses préfé­rences ?), on ne voit apparaître ni Mabillon, ni du Cange [2] : les érudits n’ont pas leur place aux côtés des gen­tils animateurs.

Pourquoi Jeanne Delanoue est-elle si mal servie dans un article haineux en­vers l’Ancien Régime ? Non seulement on ne dit pas qu’elle est bienheureuse, mais pas un mot de sa spiritualité, alors que Mgr Costes la compare au saint Curé d’Ars dans la préface qu’il a donnée à Mgr Trochu pour son livre sur Jeanne Delanoue en 1950. Signalons au passage que la fondation d’origine : « Sœurs de Sainte-Anne de la Providence » devint après 1964 : « Servantes des Pauvres de Jeanne Delanoue ».

Nous chercherons en vain un nom aussi célèbre que l’abbé Lhomond qui fit pourtant tellement ses preuves comme excellent maître qu’un de ses élèves le sauva de l’échafaud en 1793 et que ses manuels de latin furent utili­sés dans l’Éducation Nationale jus­qu’au XXe siècle [3]. Nous chercherons en vain le cardinal Mercier, lui qui re­lança, selon les décrets de Léon XIII, l’enseignement de la philosophie tho­miste ; son nom apparaît tout de même en passant, dans une rubrique consa­crée à Cardijn au sujet de la J.O.C. et à la rubrique M025, qui indique, à pro­pos d’un frère des écoles chrétiennes : « Du cardinal Mercier ou de Teilhard de Chardin, il tirait une puissante source d’inspiration. ». Cette dernière mention n’est pas répertoriée dans l’index nominal. Tant mieux, car elle n’honore guère le cardinal Mercier !…

On ne s’étonne guère de ne pas trouver, dans un tel ouvrage, les noms des grands éducateurs que furent pourtant, au XXe siècle, l’abbé Berto, le père Calmel ou Luce Quenette (il ne faut pas rêver) [4]. Mais le père Le Floch et le cardinal Billot font également par­tie des omissions ; quant à Mgr Lefebvre, c’est pour avoir béni une troupe de scouts qu’on le trouve men­tionné à l’article « Scoutisme » (S070), page 618.

Les associations, syndicats ou grou­pements constitués dans la deuxième moitié du XXe siècle représentent 10 % de l’ensemble, soit une importance exagérée mais significative.

 

Incohérences

 

Les incohérences ne manquent pas, même lorsqu’elles sont sympathiques : que viennent faire Alcuin (A016) et saint Thomas d’Aquin (T005) dans un « Dictionnaire d’Éducation Chrétienne d’expression française » où l’on ne prend pas la peine de préciser la langue qu’ils utilisaient ?

Ce dictionnaire contient certes une mine de renseignements, mais il faut glaner avec discernement, et, bien que la postface du recteur de l’Université de l’Ouest s’achève en évoquant la « tradition éducative » des chrétiens, on reste sur sa faim ; ou, plutôt, on se demande de quelle tradition il s’agit.

Si l’on aperçoit, au fil des pages, que l’Église a été au cours des siècles la grande éducatrice, attentive aux be­soins de ses enfants, encouragée et ai­dée jusqu’à la Révolution par les grands de ce monde, cela n’est jamais explicitement dit ; il faut chercher, re­couper, pour que cela éclate aux yeux de qui sait voir.

L’ouvrage est conçu non pas, comme le prétendent les auteurs, selon des critères scientifiques, mais selon un préjugé anticatholique qui explique que les hérétiques, notamment protes­tants, se voient accorder une place considérable, tandis que les mouve­ments les plus pervers sont proposés à l’admiration du lecteur.

Plus on avance dans l’histoire, plus l’enseignement chrétien se fait discret, plus les œuvres dites éducatives pren­nent de l’importance, même lors­qu’elles sont neutralisées ou abandon­nées à la collectivité profane.

Nous ne pouvons qu’éprouver une infinie tristesse à voir :

1°) qu’une entreprise qui aurait dû être féconde a été gâchée par l’esprit sectaire qui l’anime ;

2°) que toute l’œuvre laborieuse­ment construite au cours des siècles, éprouvée plus d’une fois, rebâtie vail­lamment, a été finalement sabordée en peu de temps, avec les félicitations des responsables eux-mêmes.

J. B.

 

Dictionnaire historique de l’éducation chré­tienne d’expression française. Publié par une commission scientifique de quatre membres (Guy Avanzini, René Cailleau, Anne-Marie Audic, Pierre Pénisson) ; ré­digé par une multitude de collaborateurs sous le patronage de l’Université Catholique de l’Ouest (U.C.O.), Laboratoire de Recherche en Éducation et Formation ; Paris, éd. Don Bosco, 2001, 744 p., 19 x 27.

 


[1] — Sur ce roman de René Bazin, Davidée Birot, et tout cet épisode, voir Le Sel de la terre 46, p. 155-156.

[2] — Les travaux du grand savant bénédictin de Saint-Maur, Dom Mabillon (1632-1707) ont fondé la science diplomatique ; du Cange (1610-1688) est célèbre pour ses glossaires latin et grec.

[3] — L’Epitome historiæ sacræ de l’abbé Lhomond (1727-1794) a été réédité en 2004, avec des notes de Gérard Bedel. Voir Le Sel de la terre 50, p. 240.

[4] — Sur le père Roger-Thomas Calmel O.P. (1914-1975), voir le numéro 12 bis du Sel de la terre (notamment le « témoignage d’une dominicaine enseignante », p. 18-27) ; sur l’abbé Victor-Alain Berto (1900-1968), voir Le Sel de la terre 43, p. 17-18 ; sur Luce Quenette (1904-1977), Le Sel de la terre 22, p. 39-62.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 52

p. 219-223

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