De la médiocrité à la sainteté
L’appel du Sacré-Cœur
par le père Matéo
Grand apôtre du règne du Sacré-Cœur, spécialement par son intronisation dans les familles, le père Matéo Crawley-Boevey (1875-1960) est né de parents anglais, le 18 novembre 1875, au Pérou. Après des études secondaires au Chili, il entre à quinze ans au noviciat des Pères de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et Marie [1], dans ce même pays ; il reçoit l’habit le 2 février 1891 et découvre, durant ses études, le tableau que le président équatorien Gabriel García Moreno (1821-1875) avait commandé au peintre Salguero pour la consécration solennelle de son pays au Sacré-Cœur, en 1873. De ce tableau, qui avait été confié aux prêtres du Sacré-Cœur après l’assassinat de García Moreno par la franc-maçonnerie, il fera plus tard comme l’étendard de l’intronisation.
Ordonné prêtre le 17 décembre 1898 à Santiago (Chili), il est miraculeusement guéri d’une grave maladie devant l’image du Sacré-Coeur à Paray-le-Monial, le 24 août 1907. C’est là que, le soir même, il reçoit sa mission : « Prosterné dans le sanctuaire, absorbé dans l’action de grâce, je compris ce que voulait de moi Notre-Seigneur. Je conçus ce soir-là le plan de reconquérir le monde, foyer par foyer, famille par famille, à l’amour du Cœur de Jésus ».
Le projet est approuvé et béni par le pape saint Pie X, et le nombre de familles consacrées au Sacré-Cœur croît régulièrement : 120 000 en 1911, 400 000 en 1913, un million en 1914. Depuis lors, le père Matéo ne cesse de parcourir le monde pour introniser le Sacré-Coeur de Jésus dans les foyers. Il prêche ainsi en Europe (entre 1913 et 1932, avec sept tournées en France), Asie (1935-1940), Amérique (il parcourt les États-Unis de 1940 à 1944), souvent devant des auditoires considérables (jusqu’à 2000 prêtres, 5000 religieuses et 120 000 personnes à une Heure Sainte aux États-Unis). En mars 1927, il lance l’adoration nocturne au foyer.
Plusieurs centaines d’évêques encouragent son apostolat (l’un d’eux lui écrit : « Ce que j’ai vu, ce n’est pas seulement la résurrection d’un mort, mais celle d’un cimetière »), mais d’autres s’y opposent farouchement (toute œuvre suscitée par Dieu doit rencontrer la contradiction).
Épuisé de travaux, frappé par la leucémie et une gangrène au pied gauche, il meurt le 4 mai 1960 [2]. Ses prédications avaient été publiées en 1920 par les Visitandines de Lyon, sous le titre Vers le Roi d’Amour. Le père Mateo, voulant traduire ce volume en espagnol, l’augmenta substantiellement, et refit lui-même, ensuite, une traduction française du nouveau volume, qui parut en 1928 sous le titre Jésus, Roi d’Amour (l’ouvrage, réédité par Téqui [3], contient le cér émonial d’intronisation du Sacré-Coeur dans le foyer) [4].
Le texte (inédit) que nous publions ci-dessous est extrait de notes prises lors de la retraite qu’il prêcha du 26 août au 1er septembre 1945 à Outremont (Québec) aux supérieures de diverses communautés religieuses [5].
*
Adressées à des supérieures religieuses, ces instructions ne leur sont aucunement réservées. Il suffit de remplacer, par exemple, « âme consacrée » par « âme baptisée », « vœux » par « engagements du baptême », « communauté » par « famille », « vie religieuse » par « vie chrétienne » et « supérieure » par « père ou mère de famille » pour que tous les fidèles puissent y trouver profit. Tous doivent vivre de l’esprit des conseils évangéliques. Ceux qui, dans la crise actuelle, ont conservé la foi, ont bénéficié d’une grâce toute particulière de Dieu. Ils ont le devoir d’y répondre en tendant généreusement à la sainteté.
Le Sel de la terre.
S'IL Y A PEU DE SAINTS, c’est qu’on ne sait pas s’adresser à l’Esprit sanctificateur et à la Vierge du Cénacle. Le Saint-Esprit, c’est lui qui fait les retraites admirables. On prie les saints, et on oublie le Saint-Esprit et la Trinité.
L’intention de la retraite, c’est de demander le règne du Cœur de Jésus. Il ne faut pas mettre au n° 1 ce qui est au n° 3. La sanctification de soi-même et des communautés, voilà le n° 1. Je ne viens pas vous prêcher des œuvres, mais je viens vous parler d’une œuvre, une seule : c’est que vous soyez des saintes.
Pour que la retraite porte des fruits, gardez le silence, restez seules à seul avec Notre-Seigneur. Vous êtes toute l’année dans le bruit, donnez-vous des vacances, donnez-vous du repos, car la retraite doit être un repos de l’esprit et du cœur. Je ne vous dis pas de passer toute la journée à la chapelle ; mais soyez seules avec Dieu, restez recueillies, reposez sur le Cœur de Jésus dans une grande paix. Il y a des jansénistes un peu partout, c’est une peste. Pas de tremblement sous prétexte d’humilité ou de contrition, mais grande paix et confiance.
Je remercie le Cœur de Jésus de vous prêcher cette retraite : c’est une grâce plus pour moi que pour vous, car vous êtes 250 à prier pour moi. Je remercie la communauté qui nous a si bien accueillis : que la bénédiction du Cœur de Jésus lui soit abondante !
Introduction
Les grâces d’une retraite
Je me présente à vous comme un messager, car je vous apporte un message officiel que le pape a déposé entre mes mains ; donc un message de Jésus roi, car le pape et le roi d’amour, c’est tout un. Recevez dans vos cœurs ce message du pape : « Allez, m’a-t-il dit, mais ne prêchez qu’une seule chose : la sainteté. »
Devenez saintes, parce qu’avant d’être des supérieures, vous êtes des âmes consacrées. Ce message est solennel s’il en fût pour vous, religieuses : il s’agit de voir ce que vous n’avez jamais vu ; je veux dire un immense amour et une immense lumière. Ouvrez bien grands les yeux, et surtout ouvrez très grande la porte de votre cœur. Avec le message, il y aura une grâce pour réaliser le double idéal de votre vocation : vous sanctifier et sanctifier les autres. Vous êtes religieuses professes pour Dieu, et supérieures pour votre communauté, pour sanctifier vos filles, pour être des apôtres de la sainteté dans votre communauté. Quand on n’est pas cela, on perd son temps.
Si Jésus vous appelle, il vous donne, avec l’appel, les grâces promises ; il vous appelle non pour vous fouetter, vous écraser, vous frapper, mais pour vous donner ses grâces. Quelle grâce immense que celle d’une retraite ! Et, bien souvent, on ne l’apprécie pas. C’est quelque chose de très spécial qu’une retraite. C’est le geste de Notre-Seigneur faisant approcher ses apôtres. La grande grâce de notre vie, c’est l’autel, c’est la messe, car la messe est le point central ; mais après la messe, c’est la retraite. Il vous offre des grâces jusqu’à samedi : des grâces qu’il ne vous a pas offertes hier et qu’il ne vous donnera pas dimanche ; c’est un trésor unique ; et bienheureuses celles qui les amassent ! A Cana, Notre-Seigneur a dit : « Mon heure n’est pas encore venue » ; mais il a fait le miracle. Si vous avez besoin de grandes grâces, c’est son heure ; Jésus ne vous dira pas que c’est trop tôt. Il y a des lieux privilégiés : Paray-le-Monial, Lourdes ; Dieu donne là des grâces qu’il ne donne pas ailleurs. Il y a aussi des heures privilégiées : ce que Jésus donne à cette retraite, à cette heure, il ne l’a pas donné avant et il ne le donnera pas après.
Devenez des réservoirs : l’apôtre ne doit pas être un canal qui laisse passer l’eau et ne garde rien : mais un réservoir qui est encore archi-plein à mesure qu’il déverse. J’insiste sur les grâces de la retraite : il y a des grâces très spéciales pendant ce temps, deux grandes grâces caractéristiques, deux grands trésors que Jésus veut que vous lui arrachiez : 1° voir très clair ; 2° refaire votre vie.
Voir clair, le don de lumière !… Oh ! Que le mal de myopie – de vue courte –, et de cataracte – mal des yeux qui ne voient pas par manque de lumière –, est fréquent ! Une maîtresse d’école qui ne comprend pas ce que c’est qu’une sainte religieuse, qui ne comprend pas ce que vaut la messe, oh ! que c’est triste ! Une supérieure qui ne comprend pas la responsabilité de commander ; une provinciale ou conseillère, une maîtresse des novices qui n’est pas avant toute chose une sainte, oh ! mes sœurs !…
Vous trouverez des religieuses intellectuelles, oui : mais combien sans valeur par manque de sainteté ! Il faut que vous sortiez de cette retraite avec du soleil dans les yeux et de la chaleur au cœur, pour comprendre dans la joie et la paix ce que c’est qu’une religieuse.
Refaire sa vie. Qui pourrait dire : « Je n’ai rien à changer… » Oui, comme les horloges, il faut se remonter et refaire sa vie. C’est très possible avec la grâce d’une retraite.
Il y a une troisième grâce que la divine miséricorde vous a préparée : c’est que Jésus veut vous noyer dans l’abîme de son cœur. Vous pouvez faire la mesure : si vous donnez cent, il vous donne mille ; si vous donnez mille, il donne dix mille, pourvu qu’il trouve confiance et générosité. Il faut croire à son amour dans la paix et la confiance ; c’est cette docilité qui a fait les saints malgré leurs misères. On peut être anémique pendant des années et refaire sa vie. Le roi vous invite pour quelque chose de grand : donner votre cœur. Pas de jansénisme, s’il vous plaît ! Quand il n’y a pas de confiance, il n’y a pas d’amour ; et pas d’amour, pas de confiance.
Prier comme des enfants
Deux conditions pour bien faire la retraite : prier beaucoup et prier bien. Vous prierez beaucoup si vous priez bien, et pour beaucoup prier il faut le recueillement, le silence de l’esprit. Ne pensez pas à vos œuvres, mais pensez à l’œuvre. Vous n’êtes que de petites religieuses ; venez, approchez, déchargez tout dans le cœur de Jésus, comme si vous étiez seules pour prendre son cœur et le garder pour vous seules. Le tabernacle, le chapelet du Saint-Esprit, le chapelet de la sainte Vierge quand vous le voudrez et où vous le voudrez. Que cette retraite soit une retraite ensoleillée. « Je vous aime, ô mon Jésus, pour vous faire aimer », telle doit être la seule préoccupation de vos journées, et non vos œuvres. Vous aimer, ô Jésus, comme une sainte Marguerite-Marie ou une sainte petite Thérèse ! Ne craignez qu’une chose : abuser de cette retraite, et retenez cette parole de saint Augustin : « Craignez Jésus qui passe et qui vous offre de grands trésors ». Ne dites pas : « demain », car il pourrait ne pas revenir. Le Seigneur est ici ; c’est un mendiant qui demande : « Donnez-moi, donnez-moi de l’amour, donnez-moi votre cœur ». Oh ! Si on allait ne pas le recevoir et dire à ce roi qu’on refuse ! Ce n’est pas ainsi qu’on le traite. Et si on allait ne pas profiter des grâces de cette retraite ! Vous êtes des haut-parleurs et ici je parle presque à tout le Canada… Eh bien ! répondez à Jésus : « Me voici, fiat ; oui, ô mon Jésus, vous aimer et vous faire aimer. »
Un conseil pour vous aider à bien prier : prier comme des enfants. Prier comme on parle à sa maman ; oh ! la belle simplicité des enfants ! C’est le langage spontané du cœur. Pas de formules. La prière d’un autre avec la vôtre dans un livre ? Non ! Votre prière à vous : Seigneur je suis malade, guérissez-moi… Je souffre de myopie, faites-moi voir… Parlez le patois, parlez d’intime à intime. La sainte Vierge a parlé patois à Bernadette ; vous n’êtes pas plus grande dame que la sainte Vierge.
Un fait : Un enfant désirait faire sa première communion ; la maman s’oppose, trouvant l’enfant trop espiègle ; mais le papa, connaissant mieux le cœur de son fils, y consent. Toutefois, la maman recommande de bien lire toutes les prières de l’action de grâces après la communion, afin de n’être pas distrait. L’enfant obéit ; il lit exactement toutes les prières, puis ferme le livre. Ses mains sont jointes sur le prie-Dieu ; mais voilà qu’il sourit ! Et la maman de lui dire : « Oh !… Que fais-tu là ? Tu es distrait, tu souris, pourquoi ? — J’avais une petite histoire à raconter à Jésus, et… il a souri, et… moi aussi j’ai souri. » Oh ! Que voilà la bonne prière ! Vous avez toutes et chacune une histoire à raconter ; peut-être une histoire triste si vous n’avez pas été toujours ferventes ou que vous avez eu une responsabilité plus ou moins bien exercée. Mais Jésus vous dit : « Fais-moi confiance, parle-moi, raconte-moi ça, dis-moi tout cœur à cœur. »
Si vous êtes saintes, sanctifiez-vous par lui ; c’est par lui que nous montons, montons, le Père l’a dit. Puis descendez des bras de Jésus, le cœur comme un volcan de feu. Vous êtes ici des représentantes, chacune, de centaines de religieuses, qui vivront de sève divine, si vous la leur communiquez. Je ne crois pas à vos œuvres, si la sève divine ne circule pas en vous : tout le reste n’est qu’œuvre de tambour, du tam-tam sans valeur réelle. Comme on sera surpris quand il jugera, lui, le Roi ! Votre effort fait simplement, bien sincèrement, c’est ce qui produira les effets de sainteté : votre cœur à Dieu pour l’aimer, votre bonne volonté pour travailler à devenir saintes. Priez, oui, priez, avec votre prière personnelle ; c’est la meilleure, celle qui attirera le Paraclet, celle qui vous sanctifiera.
Êtes-vous des musulmanes ?
Il y a des choses que le Paraclet doit vous dire et non le prédicateur, des choses qu’il doit vous faire comprendre. La petite note que vous entendrez deviendra alors un chapitre. Je dis : Veni sancte Spiritus, et lui vous dira tout le reste, car il sait tout.
La retraite doit produire une rénovation surnaturelle dans tout le Canada. Si vous sortez d’ici, chacune comme un haut-parleur et une torche, quel bien immense ce sera ! Dans quelques années, il y en a qui seront parties pour l’éternité, mais celles qui resteront auront reçu le pain de la parole divine en héritage et dans dix ans, vingt ans, l’effet existera. On dira : « Il y a quelque temps, il y a eu une retraite exceptionnelle, et c’est de ça que nous vivons. » Qu’on le sente dans vos maisons, vos pensionnats, vos communautés ; et même que les personnes du monde le sentent aussi, toutes celles avec lesquelles vous vous trouverez. Hier, il faisait sombre, et aujourd’hui, c’est le soleil : eh bien ! c’est cela, c’est la Pentecôte pour vous, elle sera ce que vous la ferez.
Notre-Seigneur n’a parlé que d’une seule œuvre : unum ; moi aussi, je ne vous parlerai que d’une seule œuvre et non de vos œuvres. Je viens vous parler comme un religieux à des religieuses. Je n’ai que cette mission : vous sanctifier. Cette retraite sera une puissance du Ciel pour vos âmes ; pour cela, prière, silence, audition de la prédication. Priez la Trinité surtout ; vous êtes des musulmanes, si vous ne croyez pas à la Trinité. Vous avez été baptisées au nom du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint ; vivez votre baptême.
Ce premier jour de la retraite sera consacré au Père.
Par lui, le Christ, jusqu’au Père et à la gloire du Père.
— I —
Tendre à la sainteté
Vous êtes religieuses, parlons de la vie religieuse ; commençons par le commencement. La vie religieuse, c’est la pierre angulaire. Le prêtre n’est pas homme comme un autre, c’est un surhomme, c’est un homme divinisé. Une religieuse n’est pas une excellente dame intelligente : non, ce n’est pas ça ; vous êtes solennellement consacrées à Dieu ; donc, vous êtes les épouses du roi Jésus. Vous n’êtes pas les servantes, encore moins les esclaves, vous êtes des reines. Vous êtes un grain de sable insignifiant, c’est vrai ; mais Jésus vous a choisies, et c’est un mariage que cette consécration ; non par prétention de votre part, mais par choix de Jésus. Votre union à Jésus est donc un mariage divin.
Une religieuse instruisait une jeune princesse qu’elle dut reprendre ; la petite, fâchée, refusant d’obéir, dit en colère : « Est-ce que vous oubliez que je suis fille du roi de France ? » Et la réponse : « Est-ce que vous oubliez que je suis l’épouse du roi des rois, de celui devant lequel votre papa se met à genoux ? »
Qui a beaucoup reçu doit rendre compte de beaucoup : le millionnaire n’aura pas le compte du serviteur. Vous serez jugées non comme des esclaves, mais comme des bien-aimées. Le roi dira « Tu as reçu des trésors, viens rendre compte de ton diadème, de ton manteau royal. » Cette parole doit vous donner le frisson. La toute première gloire de votre vie religieuse, c’est que vous êtes mes bien-aimées, vous dit Jésus, vous êtes mes colombes, les enfants de mon cœur. Quand vous mourrez, Jésus ne vous demandera pas si vous avez été devant cinquante élèves ou dans un grand hôpital, mais : « Est-ce que tu m’as aimé comme une reine ? Est-ce que tu as été ma bien-aimée ? » Il ne dit pas : « Voyez mes mains, voyez mes pieds ; les impurs, les méchants, les impies les ont blessés ; non, la première peine lui vient des âmes consacrées ! Tu m’as juré d’être une sainte, qu’as-tu fait de ce serment ? »
Nous ne pensons pas assez à cette plainte de Notre-Seigneur à Paray-le-Monial. On se plaint que les œuvres ne marchent pas, que les sœurs ont ceci ou cela qui ne va pas, alors Notre-Seigneur pourrait nous dire : « Est-ce que tu te rappelles ta profession ?… Tu as promis d’être une sainte et, après quarante ans, tu ne l’es pas. » Profession veut dire couvent, religion ; pourquoi suis-je entrée au couvent ?… Vous dites : « Pour sauver mon âme ou pour sauver des âmes. » Sauver mon âme ? Qui vous a dit qu’il faut faire trois vœux pour aller au ciel ? Alors, papa, maman vont en enfer ? Ils n’ont pas les trois vœux ! Pour faire son salut, le baptême, la pénitence, la communion suffisent pour papa et maman et pour des milliers de chrétiens dans le monde. Vous dites : « Je suis venue pour sauver des âmes. » Eh bien ! sauver des âmes est une conséquence : vous en sauverez selon votre sainteté.
Vous êtes entrées au couvent pour devenir des saintes : voilà la première chose, voilà la sève de la vie religieuse. Vous êtes religieuses pour être saintes, et pas plus, car tout y est. On ne l’est pas pour faire l’école ou soigner les malades, mais pour devenir des saintes ; aimer comme les saints, c’est le seul idéal de la vie religieuse : être un saint avec une majuscule à n’importe quel prix. Pauvreté, chasteté, obéissance : trois serments qui m’aideront ; et, tous les jours, avec votre grâce, ô mon Dieu, je monterai, je monterai et je ferai une sainte. Si déjà on vous a dit cela, soyez heureuses ; si je vous le dis le premier, commencez. On ne vient pas ici pour faire l’artiste, la musique, la littérature, etc. ; si vous êtes venues pour cela, allez-vous-en : on vient ici, pour faire une sainte. Voilà ce que vous devez dire à vos novices. Ne pas devenir méchant n’est pas un idéal, c’est évident ; si on est religieuse seulement pour éviter le péché, c’est du temps perdu.
« Seigneur, donnez-nous la victoire »
Quand j’allai voir le pape, il me demanda : « Père, qu’est-ce qui vous a frappé le plus dans vos courses à travers le monde ? » J’hésitais. – « Dites, dites. – Le manque de saints, le manque de saints. » C’est le ciel qui canonise, c’est lui, le roi, qui sait tout ; mais où sont vos saints canonisés ? Le moment est venu, laissez tout le reste et devenez des saintes !
Je vous cite un fait de l’autre guerre [1914-1918] : une bonne sœur, mais pas sainte, qui avait deux frères officiers, répétait souvent en gémissant : « Seigneur, donnez-nous la victoire !… Notre victoire, Seigneur ! » Un jour, elle entend une voix qui venait du tabernacle : « Que parles-tu de victoire ? – Oui, Seigneur, la victoire de nos armées. – Laisse-moi cela, dit Jésus ; je suis le Maître, et demande à la place ma victoire. – Laquelle, Seigneur ? – Quoi, toi religieuse, tu ne sais pas quelle est ma victoire ? » Et Jésus continue : « C’est que tu sois une sainte ! car des bonnes sœurs comme toi, j’en ai à paver les rues. »
Oh ! les saints nous manquent, et le monde se meurt parce que les saints manquent.
Le premier devoir de la religieuse, c’est de se sanctifier et de donner aux autres de son abondance en les sanctifiant. Ne soyez pas modernistes : c’est une erreur d’accepter des jeunes filles pour être hospitalières, maîtresses d’école. On a besoin de novices, et on fait la grave erreur de ne pas choisir suffisamment. La meilleure maîtresse, la meilleure hospitalière sera la meilleure religieuse ; le reste, c’est une ajoute. Des religieuses diront : « Nous, des saintes ?… Non, nous ne sommes qu’un paquet de misères. » Pauvre Jésus ! N’a-t-il pas vu que vous étiez misérables quand il vous a choisies ? Était-il aveugle, avait-il sommeil, du brouillard dans les yeux ? Jésus n’a jamais sommeil, il est sagesse et justice ; Jésus vous a vues telles que vous étiez et… il savait qui vous étiez et… il ne se trompe jamais et…il vous a choisies, vous, pour que vous deveniez des saintes.
Avec l’appel viennent les grâces d’état ; si cette jeune fille ne peut allumer les étoiles, moi, Jésus, si je le commande à cette jeune fille, je le puis. Il nous a donné mille grâces pour que nous soyons des saintes ! Combien de grands saints ont reçu moins que nous ! Ils sont nés avec trois sous, et sont morts millionnaires. Ils ont été généreux et sont devenus des soleils de gloire. Saint François d’Assise, sainte Marguerite-Marie avaient peut-être été favorisés moins que nous, mais avec quelle fidélité ils ont exploité les dons de Dieu ! Soyez exigeantes pour les filles que vous recevez ; peut-être en perdrez-vous cinq ou dix ; c’est cinq novices ou dix novices de trop et que vous ne devez pas avoir. Une jeune fille de 19 ans était en relation avec des religieuses qui n’étaient pas des saintes. On l’invita à entrer au couvent, elle répondit : « Ce n’est que cela, une religieuse ? Je vais rester dans ma famille. » C’est ainsi que, parfois, de bonnes âmes s’éloignent.
La grâce, la générosité et l’éducation
La toute première chose qui fait les saints, c’est la grâce. Jésus ne demande pas plus que nous ne pouvons donner ; et quand il demande, il donne. Il donne dix fois plus qu’il ne faut. Le purgatoire sera rempli jusqu’au bord de ces âmes qui auront vécu vingt, trente et quarante ans de couvent sans savoir que la grâce de Dieu était pour elles et sans l’avoir fait fructifier. Vous pouvez être trois fois plus grandes que la petite Thérèse et vous n’êtes que de petites chrétiennes. La sainteté est une question de grâces surabondantes. On ne vous demande pas de voler, quand vous n’êtes qu’un petit caillou ; mais recevoir la grâce de Dieu pour monter, c’est possible.
La sainteté est une question de générosité : montons, montons, ne restons pas stationnaires, au grand jamais. Développons nos ailes comme les oiseaux qui volent petit à petit, et montons toujours. La petite Thérèse qui est montée si haut en vingt-quatre ans est une leçon pour nous. Qu’est-ce qu’elle a fait ? Écoutez : « Je n’ai jamais rien refusé au bon Dieu depuis l’âge de quatre ans. » Elle a reçu peut-être moins que vous et moi comme capital, mais elle a exploité le capital. Si vous avez le remords d’avoir refusé beaucoup de choses au bon Dieu, eh bien ! à partir de cette retraite, ne lui refusez rien et vous serez dans la voie de la petite Thérèse : don total, cœur pour cœur. Nous ne sommes pas entrés en religion seulement pour n’être pas impurs ni méchants, car depuis longtemps nous avons renoncé au péché ; nous avons renoncé à des choses excellentes : le mariage, la vie de famille ; mais on se reprend, et parce qu’on se reprend et qu’on reprend du don total, on n’est plus tout à Jésus et rien qu’à Jésus.
La sainteté est aussi une question d’éducation religieuse. Pour que les jeunes soient formées à ce don total, il faut d’abord que vous soyez des saintes : voilà vos responsabilités. Un morceau d’or doit être purifié et ciselé pour devenir calice ; eh bien ! C’est l’effort, le travail de la bonne volonté qui fait les saints. C’est le devoir de tous les jours ; il faut aimer cet effort et le faire aimer.
Un de nos pères, provincial pendant quelques années, mort en odeur de sainteté, dans un rayonnement d’humilité et de paix, avait été un jeune homme hautain et fier, plein de défauts. C’est petit à petit qu’il est devenu un saint, par l’effort de tous les jours. Ce jeune homme colèreux, qui avait de très grands défauts et de très grandes qualités, était devenu sur la fin de sa vie une merveille de bonté et de suavité, aimé de tous et pleuré avec des sanglots par tous les religieux qui apprirent son départ pour là-haut.
Oui, la sainteté est une question d’éducation. Il ne s’agit pas de dire : « Moi, je suis une bonne petite sœur, et ça suffit »… Non, il faut être un peu la petite Thérèse et je vous demande au nom du Cœur de Jésus de devenir des saintes : c’est votre seul devoir, votre unique devoir…
Si vous vous fiez plus à l’enfant qui promet d’être bonne maîtresse qu’à celle qui veut être bonne religieuse, vous expierez cette erreur.
Nous vivons de convulsions et nous voudrions dire : « Pas si fort, s’il vous plaît, ne soyez pas si exigeantes, relâchez la corde, donnez-nous un peu de large. » Quel malheur !… on est moins religieuses qu’il y a cent ans. Que faites-vous si vous ne travaillez pas à devenir des saintes ? La gloire de Dieu perdue, la vôtre et les âmes. Les prêtres doivent être le Christ de la paroisse, et vous, vous devez être un peu le Christ, donc trois fois religieuses. Vous devez vous dire : « Je dois être religieuse avant tout et peut-être que je ne suis pas la première chrétienne de la paroisse. » Jésus ne peut pas régner contre vous et contre moi. La garde royale du roi, c’est vous et vos communautés ; donc, chaleur et flamme dans vos cœurs et vos communautés… Jésus ne nous demande pas des miracles, mais un miracle d’amour : l’ambition d’être des saints à n’importe quel prix. Il faut sauver le Canada : qui le sauvera ? Pas les politiciens, mais rien que les saints. Un curé d’Ars est plus la gloire de la France que mille Napoléons.
Est-ce que vous faites l’effort d’amour qu’attend de vous le roi ? Comme la petite Thérèse ou Bernadette ? Toutes ne peuvent pas être artistes, mais toutes peuvent être des saintes. Si dans les couvents, il n’y a pas de saints, où les trouver ? S’il n’y a pas d’eau dans les fontaines, où en prendre ? S’il n’y a pas de fleurs dans les jardins, où les cueillir ? S’il n’y a pas d’arbres dans les forêts, où les chercher ? S’il n’y a pas d’étoiles au firmament, où regarder ?… La fontaine, c’est le couvent ; le jardin, c’est le couvent ; la forêt, c’est le couvent ; le ciel, c’est le couvent. Catherine Tékakwitha monte, monte. C’est une petite iroquoise ; peut-être sera-t-elle avant vous ; et c’est une petite sauvagesse ! Si Dieu veut, qu’elle passe devant ; mais elle n’est pas religieuse, c’est un petit oiseau de la forêt. Et vous, vous êtes les étoiles du firmament. De droit, c’est vous ; de fait, c’est elle.
Dieu vous appelle ; montez, montez, sur les ailes de l’aigle, montez c’est le miracle de votre sanctification que veut Jésus, le roi. Vous êtes religieuses dans ce seul but : la gloire de Dieu. Oui, il faut que vous soyez, toutes et chacune, des saintes ; donnez cette éducation à vos enfants, car on ne donne pas ce qu’on n’a pas : soyez saintes pour donner de la sainteté.
« Ma grande prédication, c’est ma messe pour vous »
La doctrine du Cœur de Jésus, c’est toute la théologie ; voici : il m’aime, c’est le dogme ; je l’aime, voilà la morale. Cette théologie se résume en trois tableaux : la crèche, la croix, l’autel ; c’est ce que représente le triptyque ci-contre. Le tableau de la messe qui est ici a été peint par un prêtre belge ; il a supprimé tout ce qui peut distraire de la messe : pas de fleurs, pas d’anges, rien que le sacrifice.
Je vous demande l’aumône d’une prière ou d’un chemin de croix pour les âmes pécheresses, les âmes consacrées, qui ont besoin d’une grande lumière pour revenir à Dieu ; puis le chapelet de la sainte Vierge pour la retraite. Je dis ma messe pendant la communion pour vous aider à remercier Notre-Seigneur. Ma grande prédication, c’est ma messe pour vous ; c’est là que j’espère faire quelque chose pour vos communautés. Ici, je prête ma langue ; mais la grande prédication, c’est le Seigneur qui la fait à la messe. Cette prédication parle plus et mieux ; elle va dans vos cœurs par le Cœur de Jésus. Priez bien le Cœur de Jésus de vous donner ses lumières.
— II —
Le grand danger : la médiocrité
Je ne prêche pas sur l’enfer, ce n’est pas ma mission ; mais je vous donnerai une conférence sur la médiocrité. Un archevêque me disait après ce sermon : « Vous m’auriez fouetté en pleine figure, que l’effet ne serait pas plus grand, ah ! Si vous saviez comme j’ai pleuré ! » Le grand danger, le seul danger dans les couvents, c’est la médiocrité ; car dans les couvents, il y a peu de dangers : le monde mondain ne vous atteint que de loin et n’est pas un danger immédiat ; mais il y a un gros danger dans le jardin du Seigneur : c’est la médiocrité. C’est une chose terrible et horrible, parce que c’est un mal hypocrite. S’il s’agissait de scandale, on crierait : « Gare ! », mais le médiocre n’est pas un scandaleux. Il ressemble au diabétique. Qu’est-ce qui est malade chez le diabétique ? Ce n’est ni le cœur, ni l’estomac, ni la tête ; c’est un empoisonnement du sang : du sucre au lieu du sang, et tout cela sans grande douleur ; tout de même, le corps n’est plus sain et tout est malade ; c’est exactement ce que fait la médiocrité ; c’est pire que la lèpre pour les communautés. Est-ce péché comme le blasphème, l’impureté ? Non, ce n’est pas le cœur, ni l’estomac qui est malade, c’est toute votre âme religieuse qui est pourrie, parce qu’elle a perdu la notion de la vie religieuse. C’est cet état qui a perdu tant de religieux et de religieuses : c’est la peste du clergé et des communautés.
Le minimisme
En quoi consiste-t-elle ? Ce mal, que j’appelle le minimisme, c’est de marchander avec Dieu : « Seigneur, ne me demandez pas cela. Qu’est-ce que vous me demandez là, Seigneur ? Vous me demandez cent, je vous donne vingt, soyez content ! Moi, faire une sainte !…oh ! je suis une bonne petite sœur, ça y est, Seigneur ». On ne dit pas cela avec sa bouche, mais avec sa vie, et on donne juste l’indispensable pour ne pas être méchant.
La vie religieuse, c’est le don total, cœur pour cœur, vie pour vie : vous aimer à la folie mon Dieu, pour vous faire aimer et être une sainte… La médiocrité, c’est tout le contraire : « Je n’ai pas cette prétention de devenir sainte ; je suis contente d’être une bonne petite sœur quelconque ; et vous, Jésus, soyez content aussi, ça y est ! » Et tu as fait trois vœux pour être une bonne petite femme habillée en sœur, dit Jésus ? Voyons, voyons ! Vous qui êtes religieuses, êtes-vous capables de faire un miracle ? Non, parce que vous n’êtes pas saintes ; vous êtes habillées en reines, et vous osez, habillées en reines, faire les servantes. Il faut vivre en reines. Moi, aveugle, je vous dis : « Soyez une sainte » ; et lui, Jésus, qui n’est pas aveugle, vous dit la même chose. Ne faites pas comme cette sotte, qu’on ne peut dire religieuse, qui confiait : « J’ai peur de lui donner le petit doigt, car il pourrait m’en demander cinq, et ensuite les dix. » Quel raisonnement ! Montez coûte que coûte dans les bras de Jésus. Soyez sûres que vous êtes placées pour souffler sur l’étincelle, pour monter et faire monter les autres.
Il y a une double injustice dans la médiocrité. Notre-Seigneur me donne un million et, au lieu de l’exploiter, je me contente de le gaspiller. Sa gloire est alors perdue, les âmes sont perdues ! Vous n’êtes pas ferventes : pas de résultat ni pour vous, ni pour les autres : on ne donne pas ce que l’on n’a pas. Et la communauté, qu’allez-vous lui donner ? La communauté a faim, elle a froid : c’est le cœur de Thérèse qu’il faudrait. La supérieure n’a pas l’ambition d’être une sainte, c’est le chauffage central qui manque ; et on ne donne que des étincelles alors qu’il faudrait être une flamme pour donner la flamme.
Qu’est-ce qui manque dans la vie chrétienne ? Pas les conférences, pas les confréries, pas les médailles ; ce sont les curés d’Ars qui manquent, à 95 %. On dit : « Je fais le possible et l’impossible. » Avez-vous vraiment tout fait ? Êtes-vous une sainte ? Puissiez-vous sortir de cette retraite feu et flamme pour vous et vos communautés ! Une automobile ne marche pas sans gaz ; le gaz de la vie spirituelle, c’est l’amour de Dieu, et c’est cela qui manque ; et c’est pourquoi les saints manquent.
Dans un couvent, la supérieure se plaint que ça ne marche pas : « Est-ce que vous êtes une Thérèse ? – Non ! – Alors c’est une sainte qui vous manque. » Ayez la confiance et l’amour de la petite Thérèse, c’est le secret de la fécondité et de l’apostolat.
Il faut vivre en millionnaires
Un prêtre était à l’agonie et il disait : « Ah ! mourir comme ça ! mourir comme ça ! – Mais quoi, vous avez bien travaillé… Trente-huit ans de peines et de travaux pour la gloire de Dieu. Pax ! Dieu est si bon ! – Ah ! oui, répondit-il, grand travail, beaucoup de travail ; mais j’ai si peu aimé Notre-Seigneur, j’ai été si loin d’être un saint. »
Entendez : « J’ai si peu aimé Notre-Seigneur » Grand travail et petit amour. Ce n’est pas le grand travail qui sauve, c’est le cœur chaud de la petite Thérèse. Thérèse d’Avila n’a pas toujours été dans le chemin qui monte ; elle a connu la médiocrité dans ses années de couvent. Ah ! Maudite médiocrité qui coupe les ailes ! Un Dieu vous a aimées à rendre jaloux les anges ; il vous appelle : « Mes bien-aimées », ce qu’il n’a jamais dit aux anges et… vous osez… vous osez ne point répondre en retour : « Je vous aime, Jésus ! » Les anges savent le catéchisme, et ils sont jaloux d’une sainte jalousie de l’amour de Jésus pour vous.
Sur la bouteille « Médiocrité », il faut écrire en grosses lettres : poison horrible, horrible. Changeons l’étiquette et mettons : Ingratitude, oui, ingratitude ; la médiocrité est une in-gra-ti-tu-de. Si vous dites que vous êtes pauvre, c’est sottise, c’est bêtise ; et vous vivez comme une pauvre petite femme, bonne, oui ; mais bonne seulement. Vous êtes millionnaire, il faut vivre en millionnaire. C’est nous, âmes religieuses, qui montrons le plus souvent la pire ingratitude, parce que nous ne vivons pas comme le veut le roi Jésus. Une religieuse qui se contente d’être une bonne fille quelconque et qui n’a pas l’ambition de monter, est une ingrate, oui, une ingrate. Je voudrais l’écrire avec le sang pris dans le Cœur de Jésus. Luttez, luttez contre le mal de la médiocrité. Que penseriez-vous de sainte Gertrude, sainte Mechtilde, sainte Thérèse, si elles n’avaient été qu’une bonne Gertrude, une bonne Mechtilde, une bonne Thérèse ?… Elles ne seraient pas des saintes. Craignez ce péché d’ingratitude ; c’est la lance que vous prenez entre les mains de Longin pour blesser le Cœur de Jésus.
Dans un monastère d’Europe, l’assistante allait mourir. Elle appartenait à une famille très riche ; on fit venir deux médecins qui la visitaient deux et trois fois par jour. Un soir, les médecins avertirent la communauté : « Ce sera bientôt l’agonie, faites-lui donner l’extrême-onction. » A cinq heures, ils quittent la malade, disent adieu ; elle ne passera pas la nuit. A dix heures et demie, la communauté se retire, laissant deux compagnes auprès de la malade. Peu après, celles-ci se rendent à la cuisine pour quelques instants. Quand elles reviennent, elles trouvent la malade en sanglots… que s’est-il passé ? Enfin, la malade parle : « Lui, Jésus, le roi, je l’ai vu, blessé, et il m’a dit : “Ingrate, ingrate !… Tu ne m’as donné qu’un petit amour de miettes. Il y en a beaucoup, des ingrates comme toi ; tu leur diras que tu m’as vu. Mais comme on ne te croira pas, car on dira que tu as fait un cauchemar, que c’est la fièvre, eh bien ! pour te prouver à toi et à elles que c’est moi qui te parle, je vais te guérir.” »
Peut-être que le roi pourrait nous dire la même chose : « Ingrate ! Je t’ai donné et donné ; et toi… que m’as-tu donné ? » Si à la place de la statue qui est ici, Notre-Seigneur s’animait et qu’il vous parlait, peut-être vous dirait-il ainsi : « Ah ! Que d’ingrates ! Voyez mes plaies béantes : c’est mon amour pour toi ; et… le tien ? De bonnes filles habillées en sœurs, il y en a des milliers et des milliers ; mais celles qui m’aiment de tout leur cœur, je les cherche en vain. » Oui, les saints manquent. On ne tombe jamais subitement dans le péché, car la mort spirituelle n’est jamais subite ; on glisse…on glisse… on glisse… on reprend peu à peu le don total, puis on descend toujours et on descend encore ; c’est une pente toujours plus glissante. La médiocrité est un grand, grand danger. Maudite médiocrité qui fait de si grands ravages !
Une sainte supérieure, c’est le puits de Jacob qui déverse toujours, c’est le calice plein qui donne de sa surabondance. Cette âme de prière et d’amour de Dieu peut donner plus que tous les prédicateurs. Une supérieure intelligente, débrouillarde, habile personne de bureau, excellente administratrice, bonne financière, mais pas fervente, c’est un brouillard froid qui couvre la communauté. C’est la sainteté de la supérieure qui fait la chaleur et le soleil. Où peut-elle trouver cela ? Dans le Cœur de Jésus.
C’est la grande conversion qu’il faut faire ! Sortir de sa médiocrité, c’est peut-être la conversion la plus difficile. Il est plus facile de convertir un franc-maçon que de convertir un curé. Une sœur qui dit : « Tout le monde ne peut être saint », est bien difficile à convertir. On dit à Jésus : « Voyez nos œuvres, et ayez pitié ! » Mais l’œuvre, la seule œuvre ?… Jésus pourrait nous dire : « Le palais pour les enfants, le palais pour les malades ; mais moi, je suis dans une étable comme un pauvre mendiant… une petite chapelle pour moi, et les beaux salons pour eux ! Les cœurs de mes épouses, de mes bien-aimées ne sont pas saints. »
Une retraite peut changer des communautés ; une retraite de cinq jours veut dire cinquante ans de grâces pour vos communautés. Il faut une vie nouvelle, car il y a des choses qui ne sont pas belles. Entre médiocrité et sainteté, il y a plus de distance qu’entre méchanceté et médiocrité. Croire que la médiocrité est un système permis, est la plus grave erreur pour une âme religieuse. Il faut faire violence au Cœur de Jésus pour que le Paraclet vienne en vous, qu’il vienne pour vous faire comprendre ce qu’il y a d’horrible dans la médiocrité.
La contrition, sans angoisse
Paix et joie avec lesquelles il faut refaire la retraite. Le jansénisme n’est pas chrétien : on dirait que nous sommes des enfants à qui il faut faire peur ; ce n’est pas ce que Notre-Seigneur nous prêche. L’angoisse : ce n’est pas chrétien ; mais on peut avoir une sainte tristesse. La douleur et la contrition, dans la joie, même si vous êtes coupables : Notre-Seigneur n’est pas venu pour vous étouffer, vous écraser. Vous êtes d’autant plus contrites et repentantes que vous êtes dans le calme et la paix. Quand on se rapproche de Dieu, on se rapproche du ciel ; il n’y a pas d’angoisse.
Si vous voyez plus clair, si vous n’avez pas toujours tenu vos devoirs, vous trouverez le repos dans un repentir sincère, et l’humiliation de vos fautes vous donnera la paix. Le trouble sent le soufre et le diable : Dieu ne trouble jamais ; il laisse voir ce qu’il faut voir pour mieux faire. J’ai trouvé le repos dans son cœur : voilà le repentir, le vrai repentir. L’Église a condamné le jansénisme et je préfère un protestant à un janséniste…
— III —
Une pensée d’éternité
Un jour, un grand prédicateur dominicain passant par Avila consulta sainte Thérèse sur le sujet de ses prédications. « Prêchez ce que vous voudrez, lui dit-elle, mais ayez une pensée d’éternité : car il n’y a pas de mission sans une pensée d’éternité. » Eh bien ! pas de retraite non plus sans une pensée d’éternité. Voici donc ce que nous verrons, dix minutes avant de comparaître devant le tribunal. A la dernière extrémité, il y a une bataille, une lutte qui se passe : le mourant embrasse d’un coup d’oeil sa vie entière dans une lumière éblouissante et, à ce moment d’extraordinaire lucidité, l’éternité lui apparaît…
Un jeune marquis s’amusait dans une soirée dansante où plus de cinq cents personnes étaient réunies. Tout à coup, il s’écrie : « Je vois, je vois ! j’ai vu, j’ai vu ! Oh ! Oh !… » On l’entoure : « Qu’est-ce que tu as ? – J’ai vu ! j’ai vu ! – Mais qu’est-ce ? – J’ai vu le juge, j’ai vu le tribunal, j’ai vu l’éternité. Ah ! fous que nous sommes ! Oui, fous, nous dansons au bord de l’abîme éternel ! » On le crut devenu fou. Mais lui de dire : « Faites venir le notaire ; mon testament ! Je suis mort, mes biens aux Jésuites, etc. » On se rend à ses désirs. Un peu plus tard, il se retirait dans une caverne de la forêt, où il vécut comme une bête fauve, mais gai comme un rossignol.
Bienheureux ceux qui sont prêts ! Beaucoup ne sont pas prêts, même parmi les âmes consacrées. Si vous êtes complaisantes pour vous-mêmes, lui sera dur pour vous, oui ; mais si vous êtes rigoureuses pour vous-mêmes, il sera très doux. Jugeons-nous tandis qu’il est temps ; voyons dès maintenant ce que nous verrons à l’heure de l’agonie, sur le seuil de l’éternité, dix minutes avant de mourir. Rien ne nous aidera mieux à refaire notre vie.
Je vous présente trois peintures ou trois tableaux :
1° La brièveté de la vie. — Vous aviez 7 ou 8 ans ; rappelez-vous votre première confession, votre première communion… c’était hier… c’est loin, mais c’est près. Et la vie a passé… passé… comme un rêve. Où serons-nous dans trente ans d’ici ?… Méditerons-nous dans la musique des anges ? Oh ! que cela fait du bien de se sentir secoué par une pensée chrétienne ! Si on a peur de voir un enterrement, c’est peut-être qu’on n’est pas prêt. Vous dites cela à vos enfants, mais en vivez-vous vous-mêmes ? Ah ! Les illusions de la vie !… Une jeune dame de 24 ans, mariée depuis sept mois, allait mourir ; mais elle ne voulait pas mourir : « Oh ! Non, je ne puis pas mourir ; je ne veux pas mourir, je suis trop jeune ! » – La pensée de la mort, ça devrait être notre joie.
Un enfant de 10 ans, bien malade, se préparait à mourir ; j’allai le voir et lui dis : « As-tu peur de la mort ? – Non, me répondit-il, je n’ai pas peur de mourir ; mais j’ai peur de ce qui vient après. » Il avait raison. Après, après, c’est le mystère. Quand on est religieux, la mort n’a rien d’effrayant, si on est vraiment religieux. Voyez cela à la lumière de la retraite : j’ai négligé mes prières, j’ai négligé ma vie intérieure. Voyez ce que vous verrez à l’heure de la mort. La mort, c’est quelque chose de sacré ; mais, hélas ! On est souvent « Capitaine Lesage », qui prêche aux autres d’embarquer, et qui reste sur la plage…
Un jeune homme de 28 ans faisait l’ascension d’une montagne ; il montait, montait toujours. Tout à coup, il perd pied et glisse ; essayant en vain de s’accrocher à ce qu’il rencontre, il glisse et descend rapidement la pente… jusqu’où ?… Jusqu’au bord de l’abîme ! Une petite pierre l’arrête. On le hisse à force de câbles et on réussit à le tirer de là. Il avait les cheveux tout blancs.
2° Tout est vanité, excepté Dieu. — On a renoncé au mariage, chose sacrée ; on a renoncé à la vie de famille, chose excellente, et on s’attache à des bibelots ridicules ; comme nous sommes fous ! Vanité que d’être fier de son talent ; vanité que d’être fier de ses qualités ; vanité que d’être fier de tout ce qui est joie sensible : musique, poésie, peinture ; vanité que d’être fier d’une charge ou d’un honneur, car tout cela passe. La plus grosse gaffe qu’on puisse faire, c’est d’arriver à la mort sans jamais avoir pensé sérieusement à faire une sainte. Oh ! Quel remords ! « Je n’ai jamais pensé à faire une sainte ! » Vous êtes supérieures ; peut-être avez-vous senti une petite joie, un petit parfum de ce qui monte. Eh bien ! Maintenant, rends-moi compte, dira le Juge suprême ; oui, ta charge, rends-moi compte… Bienheureuses celles qui voient clair avant la mort ! Le pape Célestin laissa le pontificat, disant : « Je veux sauver mon âme dans la solitude. » La seule réalité dans la vie et la mort, c’est lui. Tout passe, tout s’en va, tout fuit ; lui seul toujours demeure.
Un jeune homme, comte, officier, avait épousé une jeune marquise. Quelques années plus tard, ce jeune homme dont j’avais béni le mariage, me demanda de faire l’intronisation à son foyer. Je dis quelques mots sur la dévotion au Sacré-Cœur, la manière de vivre l’intronisation. Ils étaient tous deux à genoux, le père, la mère, des frères, des sœurs se trouvaient là aussi. Puis, je dis : « La seule réalité, c’est le Cœur de Jésus ! la seule réalité, c’est lui, c’est lui ! » Tout à coup, une lumière éclaire le jeune comte, et il entend comme une voix lui dire : « Quittez tout, quittez tout. » Cette lumière, cette voix le poursuivent ; quelques jours après, la jeune marquise, qui avait déjà rêvé du carmel, sent de nouveau cet appel. On écrit à Rome ; la réponse met un an à venir. Et le 8 décembre 1918 ou 1919, on se dit adieu et on chante le Magnificat. Elle choisit un carmel flamand, afin d’être mieux isolée ; elle en est aujourd’hui la prieure ; et lui est maintenant mon supérieur général. Si vous avez des attaches, coupez ça avant de mourir. Pas de petits chiffons dans votre vie.
3° Le péché. — Est-ce que vous avez commis un péché mortel dans votre vie ? Hélas ! le péché est une réalité. Pour la gloire du roi, craignez le péché. Oh ! Devenir lépreuse, cadavre puant ! On s’étourdit ; on laisse passer. Le péché, c’est le seul mal pour vous et pour vos filles.
La grande preuve de l’existence de l’enfer
Quel est le grand argument pour prouver l’existence de l’enfer et pour prouver l’enfer éternel ; un argument plus fort que la parole de Notre-Seigneur ? C’est le crucifix. Un Dieu se serait-il crucifié pour s’amuser ? Non, il meurt comme un bandit pour nous épargner l’enfer. Notre-Seigneur parle dans son Évangile plus de dix fois de la géhenne et du feu : « Craignez la géhenne… allez au feu éternel. » Mais la mort du Christ, pour nous sauver de ce feu, parle plus fort encore. Celui qui contredit l’Éternel est un fou ou une canaille. Il y a des livres qui nous parlent de l’enfer en nous montrant que tous les démons seront là à l’heure de la mort. Et pourquoi ne dit-on pas qu’il y sera, lui, le Sauveur, le Bien-Aimé, lui qui a donné son sang pour nous sauver ? Vous êtes sa proie et pour échapper de ses bras, il faudra que vous les quittiez avec force, car il ne vous lâchera pas si facilement. La crainte filiale : c’est un don, c’est une grâce, c’est prudence et humilité. Espérez en lui, espérez toujours mieux en lui, espérez ! Même la canaille doit espérer en lui. Il attend, il attend une seconde, puis encore une seconde pour que vous lui disiez : « Je vous aime. » Vos noms sont inscrits dans son cœur depuis le baptême, et depuis la profession, mieux encore. Personne ne pourra les effacer, à moins que vous ne le fassiez vous-mêmes. Puissiez-vous les voir là au moment de l’agonie ! Puissiez-vous mourir comme saint Joseph, dans les bras de Notre-Seigneur, la tête appuyée sur son cœur. Oh ! Ce n’est pas la mort, mourir ainsi.
Une humble petite sœur des pauvres est morte, il y a quelques mois, dans une grande jubilation : elle est morte en chantant. On meurt ainsi quand on est petite et confiante. Une religieuse est religieuse, épouse et reine pour l’éternité. Soyez saintes dans la vie et dans la mort ; et la mort ne sera pas la mort. Vous passerez de votre vie de consacrées d’ici-bas à la gloire des bien-aimées, là-haut, près de lui.
(à suivre)
[1] — Cette congrégation fut fondée en 1797, au milieu des ruines de la Révolution, par le père Coudrin (1768-1837). Son nom complet est : Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie et de l’Adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement de l’autel ; ses membres sont souvent appelés : pères de Picpus, du nom de la rue de leur maison parisienne (35 rue de Picpus, 75012 Paris).
[2] — Sur sa vie, voir : P. Marcel Bocquet, Père Mateo, apôtre mondial du Sacré-Cœur, Paris, Téqui, 1963.
[3] — Paris, Téqui, 1980, 466 p. — Le chapitre X, intitulé « Jésus prisonnier d’amour », n’est toutefois pas reproduit dans cette édition.
[4] — Parmi les œuvres du père Matéo, signalons également son Heure sainte (20 méthodes distinctes pour honorer le Sacré-Cœur la veille de tous les premiers vendredis et lors des premières fêtes de l’année ; publié en 1922, l’ouvrage a été traduit dans la plupart des langues européennes, et même en chinois, en japonais et en arabe ; 7e éd., Paris, 1974) ; ses conférences à l’abbaye de Sept-Fons sur le règne social du Sacré-Cœur de Jésus en août 1917 et février 1918 (fréquemment rééditées) ; sa Retraite sacerdotale, originellement prêchée aux missionnaires français du Japon (Tokyo, 1936 ; Rome, 1959) ; ses Méditations sur le Rosaire (Braine-le-Comte, 1950).
[5] — Nous avons, autant que possible, conservé le style de ces notes, très proche du style parlé. Nous avons toutefois ajouté des sous-titres et omis quelques passages qui ont aujourd’hui perdu de leur actualité.
Informations
L'auteur
En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles.
Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».
Le numéro

p. 142-158
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
