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Un temple œcuménique

à Fatima ?

 

 

 

 

par frère Albert O.P.

 

 

 

 

En 1967, à l’occasion du voyage de Paul VI à Fatima, le journal La Croix constatait que Fatima apparaissait « à tort ou à raison […] comme une forteresse de l'anti-Concile [1] ». La même année, les très progressistes Informations catholiques internationales, qui dénonçaient Fatima comme « une mobilisation politique de la superstition », annonçaient avec soulagement que l’épiscopat portugais allait enfin s’employer à repenser le message de Fatima à la lumière du Concile, et à rénover la pastorale du sanctuaire [2]. Il s’agissait alors de réagir contre « les déviations d’une religiosité traditionnelle » (« efficacité magique » prêtée au rosaire, à la communion réparatrice ou à la consécration au Cœur immaculé de Marie), de transformer le sanctuaire en un « centre de réflexion et de documentation sur la vie de l’Église au Portugal à la lumière du Concile » et de « développer les exigences de renouvellement sur lesquelles l’Église insiste le plus aujourd’hui : le respect de la dignité humaine, la promotion des droits fondamentaux et des valeurs humaines et chrétiennes ».

Près de quarante ans plus tard, une nouvelle étape de l’aggiornamento de Fatima est en cours. Il s’agit tout simplement de transformer Fatima en centre œcuménique. Les fortes réactions suscitées par ce projet ont quelque peu fait reculer ses promoteurs. Mais ils n’ont pas renoncé à leur dessein. Plus que jamais, l’heure est à la prière et à la réparation.

Le Sel de la terre.

 

 

LE 9 SEPTEMBRE 2004, Yves Chiron écrivait dans sa « Lettre d’informations religieuses », Aletheia :

 

 

Un projet d’aménagement du sanctuaire de Fatima est à l’étude. Selon certaines informations, il s’agirait d’en faire un « centre interreligieux où les religions du monde se réuniront pour rendre hommage à leurs dieux ». Plusieurs publications traditionalistes se sont fait l’écho, ces derniers mois, de ce « nouveau scandale de Fatima ».

Jeanne Smits, qui a mené une enquête sur place, fait dans Présent le point sur la question. Tout est parti d’un article paru dans un hebdomadaire anglophone, Portugal News. Les démentis apportés par la suite dans l’organe officiel du sanctuaire et par le recteur du sanctuaire, le P. Luciano Guerra, n’ont pas été repris par la presse qui avait annoncé la fausse nouvelle.

Le grand article de Jeanne Smits, « Quoi de neuf à Fatima » (28.8.2004), a le mérite d’apporter des éclaircissements et des rectifications convaincantes. Reste à savoir si les publications traditionalistes qui s’étaient alarmées et avaient dénoncé une « nouvelle trahison du message de Fatima » signaleront à leurs lecteurs ce rétablissement de la vérité des faits.

 

Malgré ce rappel à l’ordre, les « publications traditionalistes » évoquées par Yves Chiron s’obstinent à crier au scandale. Yves Chiron se voit donc obligé de renouveler son admonition le 21 novembre, rappelant les multiples rectifica­tions du recteur du sanctuaire, et essayant d’expliquer pourquoi on persiste à les ignorer [3].

Mais rien n’y fait : la réaction va, au contraire, en s’augmentant. Yves Chiron reçoit des réponses de ses lecteurs, des critiques même, en sorte que, le 12 dé­cembre, il y revient encore. Heureusement, entre temps, Présent (qui semble être, à ses yeux, la seule source fiable sur le sujet) a publié une autre « mise au point » de Jeanne Smits. Yves Chiron a pu y apprendre, enfin, qu’il s’était quand même passé quelque chose à Fatima et que l’évêque du lieu avait été obligé (apparemment sous la pression du Vatican) de faire un désaveu.

 

Assurément, les temps sont difficiles, et il n’est pas facile de s’orienter, sur­tout quand les points de repère eux-mêmes sont mouvants. Essayons donc d’aider Yves Chiron à voir clair dans cette affaire en la reprenant dès le début. Nous utiliserons d’autres sources que les siennes, plus proches des événements, car, de toute évidence, les siennes l’ont bien égaré.

 

Comment tout a commencé…

 

Tout commence, non pas, comme le dit Jeanne Smits (et Yves Chiron à sa suite), avec un article de journal, mais avec un congrès tenu au sanctuaire de Fatima, les 10, 11 et 12 octobre 2003 dans le centre pastoral Paul VI. Le journal Portugal News n’a fait que rapporter cet événement. Or très étrangement, ni Jeanne Smits ni Yves Chiron ne parlent de ce congrès.

Heureusement, un journaliste américain, John Vennari, rédacteur du mensuel Catholic Family News (une des principales publications catholiques des États-Unis), a, lui, assisté personnellement au congrès. Il a rapporté en détails, dans le numéro de décembre de son journal, ce qu’il y avait vu de ses yeux et entendu de ses oreilles.

John Vennari se réfère d’abord aux affirmations de la presse portugaise pour qui le but du congrès était bel et bien de transformer Fatima en sanctuaire inter­religieux. Les Noticias de Fatima, par exemple, journal ami du sanctuaire, avaient déclaré en première page, sous le titre « Sanctuaire à plusieurs credos [4]  »: « L’avenir de Fatima pourra passer par la réalisation d’un sanctuaire où vivent ensemble différentes religions [5]. »

John Vennari poursuit son reportage en soulignant qu’il ne s’agit pas d’une querelle de mots mais de la réalité des faits :

 

Comme va démontrer ce récit d’un témoin oculaire, l’orientation œcuménique du sanctuaire de Fatima est déjà bien en route, qu’on lui donne ou non le titre de « temple œcuménique ».

 

Les intervenants des deux premiers jours du congrès étaient tous catho­liques – ou censés l’être. Mais le témoignage de John Vennari manifeste qu’ils étaient déjà très loin de la foi catholique. D’abord, il régnait une ambiance géné­rale œcuménique à laquelle tous sont désormais habitués. Tous les prétendus « sanctuaires » des fausses religions étaient mis sur le même pied que celui de Fatima, dont on ne parlait que très peu et très vaguement. Plus grave et moins courant, un des conférenciers, le père Jacques Dupuis (jésuite belge décédé le 28 décembre 2004 [6]) proféra de véritables hérésies, chaudement applaudies par tous les assistants (parmi eux : Mgr Fitzgerald, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le cardinal Policarpo, patriarche de Lisbonne, Mgr de Sousa, évêque de Leiria-Fatima et le père Guerra, recteur du sanctuaire). Après avoir affirmé que toutes les religions sont positivement voulues par Dieu (ce qui aurait autrefois mérité un anathème, mais qui est désormais devenu un truisme), le père Dupuis alla plus loin. Parlant avec un mépris affirmé de la doctrine : « Hors de l’Église, point de salut », il prononça avec un ton dégoûté : « Il n’est pas besoin d’invoquer ici cet horrible texte du concile de Florence en 1442. » (Le texte en question est celui qui déclare : « Personne, si grandes soient ses aumônes, eût-il versé son sang pour le nom du Christ, ne peut être sauvé s’il ne demeure dans le sein et dans l’unité de l’Église catholique [7]. »)

Il serait difficile d’imaginer un cas plus clair d’hérésie explicite. Néanmoins, toute l’auguste assemblée applaudit ce discours. Le lendemain, le représentant de Rome, Mgr Fitzgerald, tint à renouveler son approbation, disant : « Le père Dupuis nous a expliqué hier la base théologique pour l’établissement des rela­tions avec les membres des autres religions. »

 

Une annonce presque prophétique

 

Sur une telle « base », on voit bien ce qu’on veut construire. Le reste du congrès le manifesta d’ailleurs très clairement. Le dimanche (ce qui rend le pé­ché plus grave encore [8]), on fit monter à la tribune les invités des autres reli­gions. Un moine bouddhiste, tout souriant, offrit un dépliant sur son sanctuaire japonais, invitant tous les congressistes à venir le visiter. Le pire vint cependant d’un « catholique », le père Arul Irudayam, recteur de la basilique du sanctuaire marial de Vailankanni, en Inde (communément appelé « le Lourdes de l’Orient »). Après avoir raconté la belle histoire du sanctuaire, « il se réjouit comme d’un progrès dans les pratiques interreligieuses, de ce que les hindous célèbrent désormais leurs cérémonies religieuses à l’intérieur de l’église [9]. »

Toute la suite des événements était en germe dans ce congrès d’octobre 2003. Plusieurs le virent et commencèrent à tirer l’alarme. John Vennari écrivit dans son article de décembre :

 

Le recteur du sanctuaire, comme tous les participants au congrès, ont ap­plaudi le discours dans lequel le prêtre indien racontait le culte hindou dans le sanctuaire catholique. On peut en conclure que si les catholiques ne s’organisent pas pour protester, ce blasphème aura bientôt lieu à Fatima.

 

Annonce presque prophétique, car c’est précisément ce qui s’est passé quelques mois plus tard, nous allons le voir.

Entre temps, cependant, le recteur du sanctuaire, le père Guerra, essaya de rassurer l’opinion publique, le 28 décembre, avec ce que Jeanne Smits appelle « un démenti formel ». Portugal News avait mal rapporté ses propos. Pour réta­blir la vérité il donnait une transcription de sa conférence au congrès, accompa­gné d’un commentaire [10].

 

Un démenti qui confirme

 

Laissons de côté les propos originaux, puisque le père Guerra en conteste l’authenticité, et considérons uniquement ce commentaire [11]. Cela nous suffit amplement. Car ce que le recteur voulait être une rectification est déjà suffi­samment clair pour montrer son esprit œcuménique – et cet esprit doit fatale­ment l’amener à permettre ce qu’il prétend ne pas accepter.

Il commence en citant un passage de son discours au congrès :

 

Il est vrai que […] nous sommes bien loin d’emprunter tous un même et unique pont. Nous pourrions en conséquence nous détendre, puisque si l’un des ponts s’effondre, il se pourrait que le pont de notre voisin tienne encore. Mais il est aussi vrai qu’une maladie qui prend les proportions d’une épidémie, semble avoir menacé la foi de toutes les religions, de toutes les confessions, de toutes les traditions, au cours de la dernière décennie. C’est pourquoi nous nous réjouis­sons de la présence fraternelle des représentants de divers courants spirituels, et nous sommes certains que cette présence vient frayer le chemin à une plus grande ouverture de ce sanctuaire qui, par Providence divine, semble déjà avoir une vocation au contact et au dialogue. […] Cette vocation est presque explicite, en ce qui concerne les Églises orientales, orthodoxes et catholiques, dans le mes­sage de l’Ange de la Paix, et, quant à la religion islamique, dans le nom même que Dieu a choisi pour la ville où Marie apparaîtrait un jour : Fatima.

 

La naïveté du père Guerra serait presque charmante si elle n’était pas si no­cive. Il a l’esprit tellement embué par l’œcuménisme qu’il ne se rend pas compte que ce qu’il dit pour rassurer les fidèles alarmés ne peut que confirmer et aug­menter leurs craintes. Il affirme d’un ton badin que les fidèles des diverses reli­gions empruntent des « ponts » différents, et qu’ainsi, nous pourrons peut-être nous entraider si l’un ou l’autre de ces ponts vient à s’écrouler. – Mais que dites-vous là, mon père ? Si l’on traduit les symboles de votre plaisanterie, cela veut dire qu’il y a différents médiateurs entre Dieu et l’homme, tous plus ou moins bons, et que si jamais il y avait un problème avec l’un ou l’autre, notre camaraderie œcuménique nous permettrait d’en sortir sans difficulté. Que faites-vous donc de ces paroles du Christ : « Personne ne vient au Père si ce n’est par moi [12] » ? Ce n’était pas dit pour badiner, ça ! Quant à votre « réjouissance » sur la « plus grande ouverture de ce sanctuaire », et cette « vocation au contact et au dialogue », n’est-ce pas exactement ce que les per­sonnes que vous prétendez réfuter avaient dénoncé comme la nouvelle orienta­tion, « la création d’un sanctuaire où les différentes religions pourront se mê­ler », comme disait Portugal News ?

 

Le nouveau bâtiment

 

Le bon père Guerra cependant, ne s’arrête pas là. Il va maintenant nous ex­pliquer ce qui n’allait pas dans l’article de Portugal News. La tactique du bon père va consister à nier un point précis, à savoir, que le nouveau bâtiment en construction à Fatima serait ouvert au culte de toutes les religions [13].

 

De ces paroles [celles de son discours au congrès, qu’il vient de citer] on peut conclure que nous sommes vraiment ouverts aux idées et valeurs qui sont uni­verselles, et par conséquent ouverts au dialogue avec d’autres croyances, suivant en cela une pratique déjà ancienne de l’Église. Mais il est évident que nous ne sommes pas ouverts au partage sur la manière dont nous rendons un culte à Dieu, et encore moins sur ce qui touche aux sacrements et particulièrement à l’eucharistie, qui est la dernière et la plus parfaite expression de l’unité chré­tienne que nous ne pouvons malheureusement pas célébrer - même avec nos frères des confessions protestantes les plus proches. C’est pourquoi l’espace de culte que, si Dieu veut, nous commencerons bientôt à construire […] sera exclusivement dé­dié au culte catholique. […] Et quand cela nous semblera opportun, selon ce qui s’est déjà passé à Fatima et dans beaucoup d’autres lieux saints, cette nouvelle basilique pourra aussi recevoir des frères d’autres croyances qui voudront savoir, de façon fraternelle, comment nous prions.

 

Il fallait toute la bienveillance d’une Jeanne Smits pour voir dans ces propos une rectification qui dissiperait nos craintes de voir le sanctuaire de Fatima transformé en un centre interreligieux. Le communiqué continue ensuite dans le même sens, parlant de ce dialogue « déjà ancien dans l’Église » (selon le père Guerra, il aurait commencé dans les « controverses religieuses » entre Notre-Seigneur et les Pharisiens !), et s’appuyant, bien sûr, sur l’autorité du Concile.

 

Nous devons admettre que dans les disputes religieuses, comme dans toute dispute, nous avons toujours affaire à des frères, que nous ne pouvons pas rejeter comme des ennemis […]. Les chrétiens savent que l’Église a opéré depuis le concile Vatican II une réflexion profonde sur ses relations avec les divers cou­rants religieux, à l’intérieur et à l’extérieur du christianisme, et même avec les agnostiques et les athées, de façon à détecter ce que l’on peut trouver de Dieu en chacun d’eux, étant donné qu’il est impossible que, même dans l’homme le plus embrouillé, on ne puisse trouver quelque trace du Créateur. Nous considérons cette attitude comme une voie lumineuse.

 

Il serait difficile de trouver un homme à l’esprit plus « embrouillé » que le recteur du sanctuaire de Fatima dans ce discours, et sans doute pourrait-on, malgré tout, trouver, même en lui, quelque « trace » de la vraie religion ; mais ce n’est pas la question, et de telles traces sont loin de suffire pour le salut. Le malheureux père termine en exposant deux trouvailles œcuméniques dans les apparitions de Fatima. D’abord, « il est normal et il semble même obligatoire de voir » dans la prostration de l’ange et la communion sous deux espèces qu’il donne aux enfants « une exhortation au dialogue œcuménique » avec les ortho­doxes. Deuxièmement, le fait que la sainte Vierge ait choisi un lieu nommé Fatima comme la fille de Mahomet est, évidemment, la preuve qu’elle voulait faire de l’œcuménisme avec ses sectateurs [14].

Dans le dernier paragraphe de sa « rectification » le recteur donne le coup de grâce : une interprétation inattendue de la magnifique prière de l’ange qui ouvre le message de Fatima [15] » :

 

Avec l’ange se prosternant à terre et faisant une prière qui ne contient aucune connotation propre à une religion particulière – puisqu’elle est limitée aux concepts de foi, d’adoration, d’espérance et d’amour – il ne paraît pas téméraire – toujours en partant du principe que tous les êtres humains sont des créatures de Dieu aimées de lui – d’admettre que, sur la base de cette oraison, peuvent s’établir des contacts sérieux avec les autres religions, et même avec les agnos­tiques et les athées. Cela, c’est la pensée de l’Église, exprimée dans de nombreux documents et par de nombreux gestes ; cela continuera aussi à être pour nous le chemin à suivre.

 

Cette interprétation œcuménique de la prière de l’ange montre bien l’erreur fondamentale de tout l’œcuménisme conciliaire : c’est le modernisme, qui confond l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. Pour le père Guerra, la foi des ca­tholiques (et l’adoration, l’espérance et la charité) est dans le même genre que celle des membres des autres religions : même s’il y a des différences – car tous ne croient pas exactement la même chose –, c’est toujours la foi. Apparemment pour le père Guerra l’objet de cette « foi » a si peu d’importance qu’il n’est même pas nécessaire de croire en Dieu, puisque même les agnostiques et les athées peuvent établir des contacts avec nous par cette prière. La foi est sim­plement cet élan intérieur vers Dieu ou même vers n’importe quel idéal et peut donc se trouver en n’importe quel homme : c’est le sentiment religieux des mo­dernistes condamnés par saint Pie X. L’ordre surnaturel fondé sur la Révélation n’existe plus.

 

Le scandale du 5 mai

 

C’est donc par une logique inéluctable que, malgré les assurances du père Guerra, quelques mois après cette déclaration, le culte des faux dieux a effecti­vement eu lieu à Fatima, à l’autel de la capelhina érigée sur le lieu même de l’apparition de Notre-Dame. Le 5 mai 2004 un groupe d’hindous de Lisbonne, menés par un « Shastri » (prêtre hindou), se rendit à Fatima ; le Shastri monta à l’autel de la chapelle des apparitions pour y chanter une prière hindoue pour la paix (la « Shanti Pa ») tandis que des jeunes femmes posaient une offrande de fleurs selon le rite hindou devant la statue de Notre-Dame. Ils furent ensuite re­çus par l’évêque de Leiria-Fatima et par le recteur du sanctuaire auxquels le prêtre hindou fit le triste honneur de couvrir les épaules de châles ornés de ver­sets de la Bhagavad Gita. Le tout était filmé par la chaîne de télévision portugaise SIC et fut diffusé avec des entretiens et commentaires. Pour la réception du groupe par les autorités du sanctuaire, on entendit : « Les pèlerins hindous sont reçus comme s’ils étaient une ambassade ; un geste sans précédent qui peut être interprété comme une invitation pour d’autres visites. »

Le 29 juin 2004, le père Guerra fit une autre « rectification » pour répondre aux protestations indignées des catholiques lesquels – on le comprend aisé­ment – criaient très fort : « Nous vous l’avions bien dit ! »

Le bon père commence par s’indigner lui-même du complot de ces empê­cheurs de tourner en rond :

 

Les mouvements qui se sont opposés à notre congrès d’octobre dernier […] ont profité de l’arrivée d’un groupe d’hindous […] pour lancer une nouvelle campagne massive d’allure anti-œcuménique et même opposée au dialogue in­terreligieux [16].

 

Comment ! Est-ce possible ? Des gens qui sont « anti-œcuméniques et même opposés au dialogue interreligieux » !? Pour parer les coups d’un gang aussi dangereux, le recteur explique d’abord ce qui s’est passé le 5 mai ; il revient en­suite sur la question du caractère interreligieux du nouveau centre en construc­tion. N’en déplaise à Jeanne Smits, nous devrons constater que cette deuxième déclaration du père Guerra n’est guère plus rassurante que la première.

D’abord, il essaye de minimiser ce que la visite des hindous avait de cho­quant. « Un prêtre, dit-il, et un traducteur sont montés près de la statue de Notre-Dame, les autres participants étant restés en bas ». Le film montre que cette description n’est pas exacte : en fait sont montées aussi trois jeunes femmes qui ont placé une offrande de fleurs devant la statue de Notre-Dame. Passons.

Le recteur continue : « Le prêtre a chanté une prière pendant quelques mi­nutes. Il n’a fait aucun geste, n’a effectué aucun geste rituel sur ou en dehors de l’autel. » On sent que le pauvre père Guerra est décidément sur la défensive, sans doute à cause des méchants qui veulent « profiter » de l’événement du 5 mai pour attaquer son congrès. Sa défense est assez difficile à suivre. Un prêtre hindou vient avec un groupe de ses « fidèles » dans une chapelle, s’installe au centre de l’autel – là où le prêtre offre la sainte messe – et chante une prière offi­cielle de sa religion à ses dieux païens pendant que ses acolytes offrent des fleurs selon le rite hindou à celle qu’elles nomment « la Très Sainte Mère », et le père Guerra prétend nous faire croire qu’il n’y a pas eu de faux culte ?

La défense poursuit son cours tortueux par l’invocation des visites d’autres personnages (comme le Dalaï Lama, et les épouses de Bill Clinton et Yasser Arafat) venus au sanctuaire pour prier pour la paix ; il cite aussi des schisma­tiques orientaux et des anglicans (ces derniers accueillis comme retraitants) ve­nus pour prier pour l’unité. Passons sur cette collection bigarrée ; notons seule­ment que l’argument du père Guerra ne porte pas, puisqu’aucun de ces au­gustes personnages ne s’est installé dans le sanctuaire de l’église, devant l’autel, pour offrir son culte.

 

L’intention des hindous

 

Pour en finir avec cette histoire gênante du 5 mai, le père Guerra rapporte en­fin les motifs de ce groupe de pèlerins, tels qu’ils les lui ont exprimés :

 

[…] Ils disaient qu’ils étaient venus par dévotion envers « la Très Sainte Mère ». Ils n’ont pas parlé de similitude ou équivalence entre ce nom et une déité quelconque de leur religion. Il ne faut pas croire, par conséquent, aux comparai­sons de ce genre données par les media que nous n’avons pas pu préparer car nous avons appris trop tard leur présence.

 

On veut bien croire que le père Guerra s’est mordu les doigts en constatant la présence de journalistes de la télévision qui filmaient tout sans qu’il ait pu les « préparer ». Ainsi laissés à eux-mêmes, les journalistes ont en effet ingénument répété ce que leur disaient les hindous, notamment sur l’intention qui les ani­mait en ce pèlerinage. Peut-être d’ailleurs est-il vrai que ces hindous n’avaient « pas parlé » au père Guerra d’une équivalence entre ce qu’ils appellent « la Très Sainte Mère » et les dieux de leur religion, mais ils en ont parlé longuement aux reporters de télévision. Cela prouve sans aucun doute l’existence et la gra­vité du sacrilège.

Dans le reportage on voit, par exemple, une jeune femme qui décrit les sta­tues de ses dieux :

 

Ceci est le dieu Civa et sa femme Parvati [etc.]. Les dieux sont toujours ac­compagnés par leur conjointe ou épouse respective. En général, quand nous nous adressons aux dieux ou quand nous voulons demander leurs faveurs, nous nous adressons au dieu féminin, qui est très important pour nous.

 

Une autre affirme ensuite,  :

 

En tant qu’hindoue, qui crois que le monde entier, ou plutôt tous les êtres hu­mains, sont membres d’une grande famille, il serait naturel que je considère toute manifestation de Dieu, y compris Notre-Dame de Fatima, comme une manifesta­tion du même Dieu.

 

Cela explique, sans doute, parmi les hindoues de Lisbonne, cette « dévotion étonnante à la Vierge de Fatima » évoquée par Jeanne Smits dans son premier article, et le fait qu’ils l’appellent « la Très Sainte Mère ». Il est dommage que, dans son « enquête sur place », la journaliste de Présent n’ait pas pris la peine d’interroger les reporters de la chaîne de télévision portugaise qui, pour couvrir ce pèlerinage insolite, avaient interviewé les pèlerins hindouistes sur leurs in­tentions.

Heureusement, un autre journaliste a fait ce travail. Grâce à ses efforts nous pouvons en savoir plus. Catholique Family News rapporte :

 

Le reporter de SIC qui a accompagné les hindous de Lisbonne à Fatima a été interviewé par un représentant du Fatima Crusader qui a fait le voyage au Portugal pour faire des recherches plus approfondies sur l’événement. Le repor­ter du SIC disait que Notre-Dame de Fatima « signifie une chose pour les catho­liques, une autre pour les hindous et même une autre pour les musulmans, n’est-ce pas ? Pour les musulmans, elle est la fille du Prophète ; pour nous catholiques, cela veut dire la Mère de Jésus-Christ ; pour les hindous, elle est la plus impor­tante de leurs déesses, la Très Sainte Mère déesse, comme ils l’appellent, la Sainte Mère Créatrice. »

Ainsi, Guerra peut dire que les hindous ne lui ont pas dit spécifiquement qu’ils faisaient l’équivalence entre notre bienheureuse Mère et une de leurs déesses. Mais ils ont parlé clairement de cette équivalence au reporter de SIC. […] C’est pourquoi SIC a rapporté que le jour où les hindous sont allés à Fatima « était consacré à la plus grande de leurs divinités féminines. Elle est appelée la Très Sainte Mère, la déesse Devi, la divinité de la Nature que beaucoup d’hin­dous portugais trouvent aussi à Fatima [17]. »

 

Mais qui est au juste cette déesse ? Le livre  Introduction to Hinduism explique :

 

Un terme commun pour désigner la déesse est simplement « mère » […] Elle peut être adorée comme mère, comme épouse, comme vieille femme, ou comme jeune fille […] Ses principales représentations sont :

– Durga, un tueur du démon Buffle ;

– Kali, avec une guirlande de têtes coupées ;

– des épouses des dieux […] [18].

 

Pour l’hindouisme contemporain, la « Très Sainte Mère » est identifiée le plus souvent à la deuxième représentation, comme l’explique un expert cité par Catholic Family News :

 

La « Sainte Mère » dans l’hindouisme néo-védantique est Kali, « Mère Kali » après que Ramakrishna (1836-1886) ait popularisé cette notion au XIXe siècle […] L’idole noire de Kali a du sang qui goutte de sa langue, elle a des squelettes d’en­fants pour pendants d’oreille et une guirlande de mains coupées autour de la taille. Elle danse sur le cadavre de Civa le destructeur. Parfois Kali paraît sous les traits de Ramani la prostituée [19].

 

La déclaration du père Guerra conclut en évoquant la question du « temple œcuménique » projeté pour Fatima.

 

Quant à l’église de la très Sainte Trinité, qu’ils persistent à appeler un « temple œcuménique », nous pouvons affirmer que ce terme, bien qu’il soit susceptible d’une interprétation catholique, ne vient pas des autorités du sanctuaire. Nous n’avons pas et n’avons jamais eu l’intention de réaliser, dans l’église en construc­tion, des célébrations qui ne soient pas prévues dans les directives de l’Église ca­tholique.

 

Ces phrases sont beaucoup trop nuancées pour être rassurantes. Le père Guerra, tout en se fâchant de la persistance de ses opposants à utiliser le terme « temple œcuménique » ne le rejette pas lui-même. Il ne dit pas non plus qu’il n’y aura pas de culte païen dans sa nouvelle église, ce qui aurait été très facile à dire si c’était son intention. Il dit simplement qu’il n’y aura pas de célébrations « qui ne soient pas prévues » par l’Église conciliaire qui, depuis les abomina­tions commises dans les églises d’Assise en 1986, permet et même encourage de tels sacrilèges.

 

Conclusion

 

Nous sommes maintenant en mesure, au terme de notre enquête, d’informer Yves Chiron qu’il y a bel et bien eu un scandale à Fatima, un scandale horrible qui risque de se renouveler si des catholiques plus courageux que lui ne se lè­vent pas pour protester. Selon la presse portugaise, le Vatican même s’en serait ému et aurait menacé de faire démissionner l’évêque et le recteur du sanc­tuaire [20]. Sans doute y a-t-il du vrai dans ces informations, puisque l’évêque du lieu, pour utiliser les paroles de Jeanne Smits, a fait « assez clairement un dés­aveu » [21] de la cérémonie sacrilège du 5 mai. Reste à savoir si Yves Chiron réta­blira pour ses lecteurs la vérité des faits.

Quoi qu’il en soit, on voit maintenant la haute convenance du pèlerinage de réparation organisé par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X à Fatima du 20 au 22 août. A l’endroit précis où Notre-Dame est venue pour répandre la dévotion à son Cœur immaculé et demander qu’on fasse réparation pour les offenses commises contre lui, le diable a réussi à l’offenser de façon monstrueuse. Au lieu même de son apparition, des infidèles l’ont assimilée en un culte sacrilège à leur déesse prostituée couverte du sang de ses victimes. Une réparation est né­cessaire.

 

 


 

5 mai 2004 : les pèlerins hindous sont reçus par l’évêque de Fatima.


[1] — Père Pierre Gallay, dans La Croix des 15 et 16 mai 1967

[2] — Informations catholiques internationales, du 15 mai 1967. — Voir l’article d’Édith Delamare, « Aggiornamento de Fatima » dans Itinéraires 122 (avril 1968), p. 314-322.

[3] — « S’il a dû les faire, c’est que certaines de ses déclarations ont été ou déformées, ou mal comprises ou maladroite [sic]. Mais aussi, si une rectification n’a pas suffi, s’il a dû les répéter, c’est que les rumeurs et les fausses informations circulent plus vite et mieux que les éclaircissements et les démentis. »

[4] — Santuario a varios credos.

[5] — O futuro de Fatima poderà passar pela concretiziçao de um santuario unde convìvem diferentes religòes.

[6] — Après avoir passé près de quarante ans en Inde, le père Jacques Dupuis (1923-2004) fut professeur à l’Université grégorienne de Rome (1984-1998), consulteur au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (1985-1995) et directeur de la revue Gregorianum. Son livre Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux (1997) fit grand bruit. Il fut à cette occasion suspendu de cours à l’Université grégorienne, tandis que la congrégation pour la Doctrine de la foi s’employait à lui faire signer une rétractation reconnaissant « de très graves erreurs contre la foi ». Après plusieurs années de « dialogue » avec les autorités romaines (et principalement le cardinal Ratzinger), il accepta de signer  en décembre 2000 un document révisé, dans lequel il reconnaissait seulement « de graves ambiguïtés et des difficultés sur des points doctrinaux importants qui peuvent conduire le lecteur à des opinions erronées ou dangereuses ». Il n’en déclare pas moins au quotidien La Croix (28 février 2001) : « Je continue de penser que ce que j’ai écrit n’est en rien contraire à la foi et constitue une voie d’avenir pour la théologie des religions. » — Voir Le Sel de la terre 37, p. 237-239 et 35, p. 1-6.

[7] — DS 1351.

[8] — Monsieur l’abbé Danjou de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, présent lui aussi, signale qu’il n’y eut point de messe au congrès ce jour-là (DICI, 25 octobre 2003, p. 7 ; adresse : DICI, Étoile du Matin – 57230 Eguelshardt). C’est une vraie consolation de lire son reportage des efforts des jeunes du Mouvement de la Jeunesse Catholique de France pour porter la contradiction et faire réparation au milieu de tous ces scandales.

[9] — John Vennari, Catholic Family News, décembre 2003, p. 23.

[10] — Publié dans l’organe officiel du sanctuaire, la Voz de Fatima, le 13 janvier 2004. Une traduction française a été publiée par DICI, 15 janvier 2005, p. 11-13.

[11] — Notons tout de même qu’il n’est pas sûr du tout que ces propos aient été mal rapportés. Comme disent les logiciens : « Transeat non conceditur » (On le laisse passer, mais sans le concéder). John Vennari cite en effet un autre journal portugais, en bons termes avec le sanctuaire, qui rapportait des propos semblables dans son édition du 24 octobre 2003. Le père Guerra déclarait par exemple : « Ce projet de coexistence – à Fatima – d’un pluralisme religieux est encore au stade d’embryon. C’est le premier pas. Nous sommes comme les ingénieurs au Portugal qui commencent par examiner les structures des ponts pour voir si on peut s’y fier à l’avenir. » (Cité dans Catholic Family News, décembre 2003, p. 23.) Le père Guerra semble aimer particulièrement l’image des ponts, comme nous verrons.

[12] — Jn 14, 6.

[13] — Mgr Fitzgerald avait déjà utilisé une ruse semblable en novembre, dans le journal anglais The Universe, disant : « Il n’est pas question que le sanctuaire de Fatima devienne un centre de pèlerinage interreligieux ». J. Vennari, qui rapporte ces propos, commente : « Remarquez bien que Mgr n’a jamais nié toute l’orientation œcuménique du congrès, ni la nouvelle direction du sanctuaire de Fatima. Il a seulement dit que le sanctuaire ne serait pas, en soi, “un centre de pèlerinage interreligieux”. Mais qu’il soit appelé officiellement un “sanctuaire interreligieux” ou non, il est hors de doute que le sanctuaire de Fatima est désormais ouvert à des activités interreligieuses, comme il a été démontré par le congrès à Fatima en octobre 2003. » (Catholic Family News, décembre 2003, p. 23.) — Jeanne Smits ferait bien de prendre des leçons de bon sens de son collègue américain : ce qui compte ce ne sont pas les mots qu’on utilise, mais ce que les mots désignent. Si on veut se laisser tromper, on peut toujours se réfugier derrière des mots expressément fournis à cet effet : mais ce n’est pas du journalisme sérieux.

[14] — Sans doute, mais dans le sens catholique, comme Christopher Ferrara le note pertinemment dans The Fatima Crusader : « Le village de Fatima est ainsi nommé d’après une princesse musulmane qui, après avoir été prise par les chrétiens pendant l’occupation mauresque du Portugal, est tombée amoureuse du comte d’Ourem, s’est convertie et s’est fait baptiser avant de l’épouser en 1158. Son nom de baptême était Oureana, mais le nom qu’elle avait reçu à sa naissance était Fatima, comme la fille de Mahomet. Le fait que le village soit appelé Fatima, donc, n’est pas un hommage au “dialogue interreligieux” mais plutôt au triomphe de la Chrétienté sur les occupants musulmans du Portugal » (The Fatima Crusader, hiver 2004).

[15] — « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime. […] ». — On notera que, dans le texte portugais, le pronom « vous » est complément des quatre verbes croire, adorer, espérer et aimer – ce que ne permet pas la construction française.

[16] — Nous citons cette déclaration d’après la version anglaise parue dans Catholic Family News, septembre 2004, p. 13. Une traduction française est reproduite dans le n° 89 de Nouvelles de Chrétienté, p. 13 à 17. (Adresse : Nouvelles de Chrétienté, Étoile du Matin – 57230 Eguelshardt.)

[17] — Catholic Family News, septembre 2004, p. 16.

[18] — Gavin Flood, An Introduction to Hinduism, Cambridge University Press, 1996, p. 177-178. Cité par Catholic Family News, septembre 2004, p. 16.

[19] — Ibid., p. 16-17.

[20] — Dans une conférence de presse où il niait ces affirmations, le père Guerra changeait néanmoins de ton. « L’organisation de cette visite a un peu échappé à mon contrôle », disait-il, ajoutant que le chant du prêtre hindou n’avait pas été autorisé et qu’en fait « ce jour-là, je ne les ai même pas accompagnés » (Catholic Family News, novembre 2004, p. 7).

[21] — Seulement « assez » parce que les autorités actuelles à Fatima semblent incapables d’être vraiment claires en rien. Voici la conclusion du communiqué de l’évêque rapporté par Jeanne Smits : « Nous avons déjà expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une célébration interreligieuse. En recourant à Notre-Dame de Fatima, nos frères hindous ont sincèrement témoigné qu’ils acceptent son intercession maternelle en faveur de tous les hommes. A l’avenir nous ferons beaucoup plus attention, pour qu’il n’y ait plus d’interprétations ambiguës. » Nous laissons au lecteur, désormais en possession des données, le soin de juger ces paroles. Remarquons seulement la manœuvre subtile qui consiste à nier une célébration interreligieuse que personne n’a jamais affirmée : il s’agit d’une célébration païenne. Il faut noter aussi que l’évêque n’avoue aucune faute : il promet simplement de « faire beaucoup plus attention » non pas de ne pas recommencer ce qu’il a fait mais d’éviter les « interprétations ambiguës ». C’est toujours la même langue de bois, nous n’en sortirons pas… A vrai dire, on comprend que l’évêque soit surpris d’avoir reçu une réprimande de Rome pour avoir fait ce que Rome même fait tout le temps. Décidément, il n’est pas facile de naviguer au milieu de l’arbitraire qui règne dans l’Église de Vatican II.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 53

p. 166-178

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