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Essai de doctrine sociale et politique

à l’école de saint Thomas d’Aquin

 

 

 

par l’abbé Guillaume Devillers

 

 

 

Après avoir étudié la société en général (numéro 26) et son gouvernement (numéro 30), la société familiale (numéro 34), la société économique (nº 45) et la société politique (numéro 48), M. l’abbé Devillers, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, traite, dans ce dernier article, de la société religieuse : la sainte Église.

Comme les précédentes, cette étude s’efforce de suivre saint Thomas d’Aquin, tant dans la doctrine que dans la méthode d’exposition (l’ordre suivi dans chaque article est donc le suivant : objections servant à donner l’état de la question, argument en sens contraire [« cependant »], réponse générale à la question posée, puis solution des objections).

On notera que plusieurs des détails abordés dans cet exposé touchent à des questions disputées sur lesquelles une certaine divergence d’appréciation est légitime, et presque inévitable. Unis par l’essentiel – la ferme adhésion à la doctrine traditionnelle et l’inévitable constat d’une crise –, les catholiques fidèles à la Tradition ont en effet adopté, pour expliquer théologiquement cette crise, des positions différentes ; les plus prudents (dont Mgr Lefebvre lui-même) ont parfois balancé pendant des années entre plusieurs explications, hésitant à trancher ce que seule l’Église pourra, un jour, juger avec autorité. Le fait que ces questions soient d’une actualité brûlante ne doit pas empêcher d’en discuter sereinement, comme le fait ici M. l’abbé Devillers, en évitant d’ériger en dogme ce qui n’est qu’opinion privée. Nous sommes heureux d’accueillir ici ces explications, comme nous avions publié (et continuerons à publier) celles de M. l’abbé Calderon [1].

Le Sel de la terre.

 

*

  

Sixième question

La société religieuse : l’Église

 

 

 

Parce que le bonheur de l’homme consiste en la vision de Dieu, et que toutes les sociétés humaines sont radicalement insuffisantes à nous le procurer, il a plu à celui qui est l’infinie bonté de fonder la plus parfaite de toutes les sociétés, l’Église, lui assurant par son assistance une doctrine invariable, la succession de ses pasteurs légitimes et des fruits abondants de sainteté. Il est admirable de constater que, malgré toutes les vicissitudes des choses humaines, la véritable Église demeure aujourd’hui comme toujours : une, sainte, catholique et apostolique, facilement reconnaissable à ces quatre notes.

Nous nous poserons ici huit questions :

 

1 — L’Église est-elle infaillible ?

2 — Le magistère universel du pape et des évêques est-il toujours infaillible ?

3 — La doctrine de l’Église progresse-t-elle avec le temps ?

4 — Est-il possible de se sauver hors de l’Église catholique ?

5 — Faut-il obéir au pape toujours et partout ?

6 — L’Église doit-elle se réconcilier avec le monde moderne, le libéralisme et la démocratie ?

7 — Faut-il résister au pape actuel ?

8 — Le pape infidèle ou hérétique perd-il ipso facto le pouvoir pontifical ?

9 — Le pape infidèle peut-il être déposé ?

 

 

Article 1

 

L’Église est-elle infaillible * ?

 

 Objections :

 

1. Il existe dans l’Église une grande diversité d’opinions sur bon nombre de sujets, et même les meilleurs théologiens se divisent sur des questions qui n’ont pas encore été définies par le magistère. Or la vérité est unique. On ne peut donc pas dire que l’Église dans son ensemble soit infaillible.

2. L’histoire de l’Église nous enseigne que l’ensemble des évêques s’est plusieurs fois égaré loin de la vérité, comme par exemple lors de la crise arienne, et que l’enseignement du pape lui-même n’a pas toujours été exempt d’erreur. Le pape Honorius Ier en particulier a grandement favorisé l’hérésie monothéliste par ses lettres au patriarche Serge [2]. On ne peut donc dire que l’Église soit infaillible.

 

• Cependant :

 

Telle est la foi de l’Église depuis toujours, rappelée en particulier par saint Thomas d’Aquin :

 

L’Église universelle ne peut pas se tromper ; car elle est gouvernée et assistée par l’Esprit-Saint qui est l’Esprit de vérité. C’est en effet ce que Notre-Seigneur a promis à ses disciples par ces mots : « Lorsque viendra cet Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité » (Jn 16, 13) [3].

 

• Réponse :

 

L’Église est la société instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ en vue du salut. Or Notre-Seigneur « a bien fait toutes choses » comme le dit l’Écriture [4]. L’Église comporte donc nécessairement tout ce qui est nécessaire au salut, et en premier lieu la transmission de la foi surnaturelle. Car « sans la foi il est impossible de plaire à Dieu », et « celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné [5] ».

Or la foi est une adhésion certaine à la vérité révélée par Dieu.

Il est donc nécessaire que Notre-Seigneur ait pourvu à la transmission de la vérité révélée par le moyen d’une autorité absolument digne d’être crue et donc infaillible.

Cette autorité aurait pu être Dieu lui-même se révélant à tout homme, soit directement dans le secret de sa conscience comme le pensent les modernistes, soit par le biais des Écritures comme le prétendent les protestants. Cependant la divine sagesse en a visiblement disposé autrement, car chacun sait par expérience que la conscience individuelle se trompe souvent et qu’il y a autant d’interprétations divergentes des Écritures que de sectes protestantes. Il faut donc chercher ailleurs le critère infaillible de la vérité.

La foi que nous avons reçue et qui est fondée sur la Tradition et les saintes Écritures [6] nous enseigne en effet que Dieu a donné au monde sa révélation par Notre-Seigneur Jésus-Christ, non à tous les hommes directement mais à quelques témoins choisis qui la feraient ensuite passer à tout le peuple. C’est à eux seulement qu’il a été dit : « Allez enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit [7] », et encore : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle [8] ».

Pour que l’Église puisse atteindre la fin pour laquelle elle fut constituée, il était donc nécessaire que cette société formée par les Apôtres et leurs successeurs jouisse d’une assistance spéciale de Dieu afin de lui assurer l’infaillibilité dans la transmission de la vérité révélée. C’est ce que le Christ nous a promis par ces mots : « Je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des siècles », et aussi : « Lorsque viendra cet esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité [9]. » Et nous savons qu’il ne manquera pas à sa promesse. Il existe donc bien un critère infaillible de la vérité révélée, qui n’est autre que la foi de cette Église universelle que Dieu a instituée en vue du salut des hommes.

 

• Solution des objections :

 

1. Tout membre de l’Église peut enseigner les vérités de la foi, et doit même sans aucun doute le faire en certaines circonstances, comme par exemple la maman à ses jeunes enfants. Mais il s’agit là d’un enseignement imparfait qui n’est pas garanti par l’infaillibilité. Et comme l’imparfait suppose le parfait [10], il est nécessaire qu’il existe dans l’Église un magistère infaillible et facilement reconnaissable par tous : c’est le magistère de ceux qui ont le pouvoir d’imposer leur loi et leur croyance à toute l’Église. Or dans toute société, ce pouvoir appartient soit à toute la multitude, soit à celui ou ceux qui gouvernent au nom de toute la multitude [11]. C’est pourquoi ce n’est pas n’importe quel enseignement qui est infaillible mais seulement ce qui est cru et professé par tout l’ensemble des membres véritables de l’Église, ce qui est enseigné avec autorité par l’ensemble des évêques successeurs des Apôtres, et ce qui est imposé à toute l’Église par le souverain pontife, pour cela détenteur des clés du royaume des cieux.

 

2. Comme nous l’avons dit dans la solution à la première objection, seul est infaillible l’enseignement qui a le pouvoir de s’imposer à toute l’Église. Or ce n’est pas tout enseignement du pape ou des évêques qui est dans ce cas. Même au plus fort de la crise arienne, on ne peut dire que toute l’Église soit tombée dans l’erreur, puisque plusieurs grands évêques et le pape lui-même sont toujours restés fidèles à la vraie foi. Et dans les autres cas cités, il est évident que le pape n’avait pas l’intention d’imposer absolument son opinion à toute l’Église. C’est pourquoi le concile Vatican I a restreint sa définition solennelle de l’infaillibilité pontificale au seul magistère ex cathedra [12].

 

Remarque sur l’infaillibilité de l’Église

dans les questions non doctrinales

 

La raison même de l’infaillibilité, qui est la promesse de Notre-Seigneur, nous montre bien qu’elle s’étend non seulement aux questions doctrinales mais encore à tout ce qui est nécessaire à l’Église en vue de l’accomplissement de sa mission salvifique. Nous devons croire en particulier que l’Église est infaillible dans la transmission valide des sacrements et dans l’élection valide des souverains pontifes.

Quant à la validité des sacrements, l’infaillibilité ne signifie pas que tous les sacrements et en particulier toutes les ordinations sacerdotales ou consécrations épiscopales soient nécessairement valides, mais que l’invalidité, si elle se produit, n’ira jamais jusqu’à mettre en péril la mission salvifique de l’Église universelle [13].

Quant à la validité de l’élection pontificale, nous pensons que l’infaillibilité ne signifie pas que tout pape légitimement élu et reconnu comme tel par l’ensemble de l’Église serait nécessairement pape [14], mais que au cas où, pour quelque empêchement dirimant, il ne le serait pas, Notre-Seigneur veillera cependant à ce que cela n’ait pas de conséquences fâcheuses, et en particulier il ne permettra jamais que ce faux pape définisse ex cathedra une erreur.

 

 

Article 2

 

Le magistère universel du pape et des évêques est-il toujours infaillible ?

 

• Objections :

 

1. Il semblerait que le magistère universel du pape et des évêques soit toujours infaillible. En effet, un tel enseignement s’impose à toute l’Église. Si donc il contenait quelque erreur, l’Église universelle serait induite en erreur. Et nous avons vu dans l’article précédent que cela est impossible en vertu de la promesse du Christ.

2. Si le magistère universel n’est pas toujours infaillible, c’est que son infaillibilité dépend soit de l’intention des évêques et du pape, soit du contenu de la doctrine enseignée. Mais dans ce cas nous ne pourrions jamais être sûrs qu’une doctrine est infaillible. En effet, l’intention d’autrui nous est inconnue, et le contenu de la vérité révélée nous est incertain.

3. La prière du Christ est toujours exaucée puisqu’il est Dieu. Or Notre-Seigneur a prié pour le pape : « Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères » ((Lc 22, 32). Il est donc en tout cas impossible que le pape perde la foi et tombe dans l’hérésie.

4. Si le magistère universel n’est pas toujours infaillible, il sera nécessaire que le fidèle juge dans chaque cas, à la lumière de sa raison, s’il y a ou non infaillibilité. Mais faire ainsi dépendre l’infaillibilité d’un jugement de raison, c’est la détruire entièrement. Car la raison humaine est par nature faillible.

 

• Cependant :

 

L’assistance du Saint-Esprit n’a pas été promise aux successeurs des Apôtres pour n’importe quel enseignement mais seulement pour la transmission fidèle de la doctrine révélée, comme l’enseigne très clairement le concile Vatican I [15]. C’est pourquoi la définition de Vatican I ne dit pas qu’il faut croire de foi divine et catholique tout ce qui est enseigné par le magistère universel mais :

 

tout ce qui est contenu dans les saintes Écritures et dans la tradition, et nous est proposé par l’Église comme vérité divinement révélée, soit en vertu d’un jugement solennel, soit dans l’exercice de son magistère ordinaire et universel [16].

 

• Réponse :

 

Depuis le péché originel, l’homme se trouve dévié de la vérité par la corruption de sa nature et tombe facilement dans l’erreur. C’est pourquoi tout magistère humain est de soi faillible. La transmission sans erreur de la doctrine révélée ne peut donc être garantie infailliblement que par une action spéciale de Dieu, conformément au mot de saint Paul : « Dieu seul est véridique, tout homme est menteur » (Rm 3, 4). D’où il suit que la cause principale de l’infaillibilité des vérités de foi est bien évidemment Dieu lui-même, les pasteurs n’étant que ses ministres ou ses instruments.

Or pour produire son effet, l’instrument doit agir sous la mouvance de la cause principale, et saint Thomas nous enseigne que dans le cas d’un instrument doué de raison, cela suppose qu’il en ait l’intention [17]. C’est pourquoi le pape et l’ensemble des évêques sont infaillibles de par la vertu divine lorsqu’ils ont l’intention de faire ce que fait le Christ par son Église, c’est-à-dire de transmettre avec autorité la vérité révélée.

Mais ils ne sont nullement infaillibles lorsqu’ils manifestent une intention différente, par exemple celle d’instaurer une nouvelle religion, ou de promouvoir une union trompeuse, fondée sur un faux œcuménisme et non sur l’amour de l’unique vérité. Autrement dit, l’infaillibilité du Magistère suppose de sa part une intention catholique, celle de conserver fidèlement la doctrine reçue de la Tradition. Elle est exclue en cas d’intention manifestement moderniste ou novatrice.

C’est pourquoi la doctrine de la liberté religieuse, même si elle est enseignée par le pape et l’ensemble des évêques depuis le concile Vatican II, n’est nullement couverte par le privilège de l’infaillibilité. En effet l’intention qui l’a dictée est pour le moins douteuse [18]. Tandis que la doctrine contraire qui affirme que les autorités civiles peuvent et doivent dans certaines conditions, en vue du bien des âmes, réprimer les faux cultes, est certainement infaillible, ayant été tenue et enseignée pacifiquement pendant des siècles par l’ensemble des pasteurs avec une intention catholique non douteuse.

 

• Solution des objections :

 

1. Si les pasteurs manifestent une autre intention que celle de Jésus-Christ, leur enseignement perd toute autorité et ne peut plus dès lors s’imposer aux véritables fidèles. Le motif de la foi est en effet l’autorité de Dieu qui révèle. Adhérer à l’enseignement d’un pape ou d’un évêque infidèle n’est donc pas un acte de foi mais plutôt un acte d’infidélité.

 

2. Comme pour la validité des sacrements, l’intention requise est l’intention manifestée extérieurement. En effet le pape et les évêques agissent au nom du Christ dont ils sont les ministres. Nous devons donc supposer qu’ils partagent son intention, sauf s’ils manifestent une intention contraire, car dans ce cas la foi que nous devons à Dieu interdit de leur obéir. Quant au contenu de la doctrine enseignée, il est critère de l’infaillibilité non en lui-même mais en tant qu’il manifeste l’intention de l’autorité [19].

 

3. Ce que Notre-Seigneur a demandé et sans aucun doute obtenu de son Père par sa prière infaillible, c’est que la foi de Pierre et de ses successeurs soit telle qu’ils puissent « affermir leurs frères », en sorte que jamais l’Église universelle ne puisse tomber dans l’hérésie. Il n’est donc pas absolument exclu que le pape puisse être hérétique soit en privé, soit en public, entraînant même à sa suite une partie de l’Église. Mais la promesse de Jésus-Christ nous donne l’assurance que, si ce malheur devait arriver, le pape reviendrait cependant assez tôt à la vraie foi pour pouvoir confirmer ses frères et sauver ainsi la foi de l’Église universelle [20].

 

4. L’adhésion au magistère infaillible du pape et des évêques suppose en effet un certain nombre de jugements préalables : que le Christ a bien fondé une Église, qu’il a promis son assistance, que ce pape et ces évêques sont bien les successeurs de Pierre et des Apôtres, qu’ils ont bien enseigné cette doctrine de façon solennelle et universelle, etc. Pour être d’une certaine manière antérieurs à notre adhésion au magistère, de tels jugements ne sont cependant pas portés à la lumière de notre seule raison. C’est la foi qui nous enseigne tout cela, laquelle s’appuie sur l’autorité de Dieu qui révèle [21].

 

 

Article 3

 

La doctrine de l’Église progresse-t-elle

au cours des siècles ?

 

• Objections :

 

1. Il semblerait que la doctrine de l’Église progresse au cours des siècles. l’histoire des dogmes montre en effet que bien des vérités ont été définies et ensuite crues par toute l’Église, qui auparavant étaient librement disputées entre les catholiques.

2. Saint Thomas lui-même, l’un des plus grands docteurs de l’Église, semble avoir douté de l’immaculée conception de la sainte Vierge [22]. Cette vérité a pourtant été ensuite définie par le pape Pie IX, marquant ainsi un progrès dans la doctrine.

3. Les choses humaines évoluent continuellement ainsi que les mentalités. Il est donc inévitable que les mots utilisés par les saintes Écritures et les définitions de l’Église ne soient plus compris de nos jours de la même façon qu’autrefois. On ne peut donc affirmer que la doctrine de l’Église est la même hier et aujourd’hui.

 

• Cependant :

 

L’Église a toujours cru et enseigné que sa doctrine, venant de Dieu, n’est pas sujette au progrès. Le pape Pie IX enseigne ainsi :

 

C’est par une tromperie aussi grande que ces ennemis de la révélation divine, qui décernent les plus hautes louanges au progrès humain, veulent, avec une audace vraiment téméraire et sacrilège, l’introduire dans la religion catholique, comme si la religion n’était pas l’œuvre de Dieu mais celle des hommes, ou quelque trouvaille philosophique que des procédés humains puissent perfectionner [23].

 

• Réponse :

 

Le progrès d’une doctrine peut être considéré de deux manières. Premièrement chez celui ou ceux qui enseignent, lesquels au fil des temps progressent dans la connaissance. Et c’est de cette manière que se perfectionnent les sciences humaines. Deuxièmement chez celui qui est enseigné. En effet, le maître ne livre pas toute sa science à ses élèves dès le début, car ceux-ci seraient incapables de la comprendre, mais peu à peu, en accommodant son enseignement aux capacités de chacun [24].

La doctrine de l’Église ne progresse pas de la première manière, contrairement à ce qu’en pensent les modernistes. Car elle n’est pas le fruit de la raison humaine : elle nous a été donnée par révélation, d’abord d’une façon imparfaite aux patriarches et prophètes de l’ancien Testament, puis en plénitude aux Apôtres par Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est pourquoi saint Paul appelle le temps du Sauveur le temps de la plénitude. Et c’est pourquoi sans aucun doute les Apôtres et les premiers Pères de l’Église dans leur ensemble ont connu les mystères de la foi aussi bien et même mieux que tous ceux qui leur ont succédé au cours des siècles [25].

La doctrine de l’Église progresse par contre de la seconde manière, en ce sens que l’Église dans sa sagesse en vient à proposer de manière plus explicite des vérités qui étaient crues auparavant implicitement. Et cela principalement à l’occasion des hérésies qui, comme le remarque le père Emmanuel, « ont battu en brèche, avec une sorte de méthode presque toutes les parties du dogme catholique [26] ». C’est ce qu’expose saint Augustin :

 

Les hérétiques cherchent à troubler la paix des saints, et ils concourent à leur avancement. Que de points dans la doctrine catholique ont été considérés avec plus d’attention, compris avec plus de clarté, prêchés avec plus d’énergie, pour avoir été mis en question par l’esprit subtil et inquiet des hérétiques ! Leurs objections ont été cause que l’on a approfondi le dogme [27].

 

C’est pourquoi, comme le dit le père Emmanuel, un champ infini s’offre aux progrès de l’esprit humain si, dans ses recherches, il s’attache à l’autorité de l’Église et à la Tradition dont elle est la gardienne. L’hérétique aussi (ou le moderniste) est toujours en recherche ; mais parce qu’il s’est affranchi de l’autorité divine, il ne trouve pas, et perd même ce qu’il possédait. L’hérésie n’a donc qu’une durée essentiellement limitée ; elle est destinée à périr, comme un membre coupé et qui entre en décomposition, comme un sarment retranché et qui se dessèche. La doctrine de l’Église est au contraire comme l’arbre qui se développe : il est toujours le même et il ne cesse d’étendre ses rameaux, manifestant toujours plus parfaitement les trésors de lumière et de vérité contenus dans la révélation immuable.

 

• Solution des objections :

 

1. Ce qui a progressé ce n’est pas la doctrine révélée en elle-même mais sa manifestation. En effet l’Église adapte son enseignement à la faiblesse des hommes, insistant à chaque époque sur les points de doctrine qui sont le plus oubliés ou attaqués, et définissant solennellement les dogmes contraires aux erreurs du moment. Et cependant, il faut bien reconnaître que, malgré toutes les définitions dogmatiques dont les catholiques bénéficient aujourd’hui, l’ignorance en matière religieuse n’a peut-être jamais été aussi grave. Et il semble bien que plus nous nous éloignons dans le temps de l’Incarnation de Notre-Seigneur, plus la lumière divine qu’il nous a communiquée tend à s’obscurcir dans l’esprit du plus grand nombre [28].

 

2. Que certaines vérités aient été un temps ignorées d’une partie des fidèles, et même de plusieurs grands docteurs, ne signifie pas qu’elles ne soient pas contenues dans le dépôt de la foi et dans les monuments de la Tradition, mais seulement qu’elles n’avaient pas encore été parfaitement explicitées par l’Église. Et le fait que même un si grand docteur que saint Thomas d’Aquin ait pu hésiter sur quelques points pas encore définis à son époque est pour nous un enseignement de la plus haute importance : Nul, même le plus savant docteur, n’est à l’abri de l’erreur et seule l’Église universelle est infaillible !

 

3. Même si les mentalités évoluent au cours des siècles, la nature des choses et en particulier la nature humaine demeurent identiques. Or les mots et formules qui servent de support à la doctrine de l’Église se réfèrent à des réalités concrètes parfaitement connaissables à toutes les époques, et se trouvent suffisamment expliqués dans les milliers de pages que constituent les livres inspirés et les autres monuments de la Tradition. Il ne pouvait en être autrement : le Sauveur qui fait bien toutes choses et qui a confié le précieux dépôt de la foi à son Église, ne pouvait manquer de lui donner en même temps tous les éléments philologiques, philosophiques et autres nécessaires à sa transmission et à sa correcte compréhension par tous les hommes jusqu’à la fin des temps [29].

 

 

Article 4

 

Est-il possible d’être membre de l’Église du Christ

sans appartenir à l’Église catholique * ?

 

• Objections :

 

1. C’est par la foi que nous appartenons à l’Église. Or il n’est pas rare de rencontrer chez les membres de certains groupes religieux non catholiques, une foi plus vive et plus agissante que chez bien des catholiques.

2. Il semblerait que les membres des autres religions appartiennent aussi d’une certaine manière à l’Église du Christ, même s’ils ne sont pas membres visibles de l’Église catholique, et qu’ils puissent ainsi se sauver. En effet, l’Église est le sacrement du salut comme le fait remarquer le concile Vatican II [30], et tout homme fait partie de l’Église pour autant qu’il est sanctifié par elle. Or cette sanctification peut se réaliser plus ou moins parfaitement. Les membres des églises séparées en particulier, comme les protestants ou les orthodoxes, n’ayant reçu qu’une partie des moyens de sanctification de l’Église du Christ, ne jouissent sans doute pas de la même abondance de grâces que les catholiques mais ils ne laissent cependant pas d’en recevoir quelque partie. Et même les adeptes des religions païennes ou les athées, par la connaissance lointaine et très imparfaite qu’ils ont de l’Église du Christ en reçoivent également quelque avantage spirituel.

3. Saint Thomas lui-même affirme d’ailleurs que tous les hommes sont de quelque manière membres de l’Église, soit en acte, soit en puissance [31]. C’est pourquoi le nouveau code de droit canon dit que « l’Église du Christ subsiste dans l’Église catholique », donnant à entendre que son influence se fait sentir bien au-delà de la pleine et entière communion avec l’Église romaine [32].

4. C’est par la foi dans la vérité révélée que nous appartenons à l’Église du Christ. Or la foi peut se trouver, au moins de façon implicite, même en dehors de l’Église catholique, comme l’enseigne saint Thomas d’Aquin :

 

Si certains ont été sauvés sans avoir reçu la révélation, ils ne l’ont pas été sans la foi au médiateur. Car, même s’ils n’eurent pas une foi explicite, ils eurent pourtant une foi implicite en la Providence divine, croyant que Dieu était le libérateur des humains de la manière qui lui plaisait [33].

 

Le pape Pie IX rappela également la possibilité du salut hors de l’Église catholique [34].

5. Non seulement les papes conciliaires mais aussi certains de leurs prédécesseurs comme le pape Pie XII se sont souvent adressés aux non-catholiques en des termes d’une extrême bonté qui sembleraient suggérer une certaine communion même imparfaite dans l’Église du Christ. Pensons par exemple à ces mots par lesquels Pie XII accueillait un groupe de protestants : « Pèlerins venus à Rome pour prier, pour y trouver inspiration, y gagner un renouveau de vie pour l’âme dans son terrestre voyage vers Dieu [35]. »

 

• Cependant :

 

C’est une vérité définie par le IVe concile de Latran :

 

Il existe une seule Église ou assemblée universelle des fidèles [l’Église catholique], hors de laquelle absolument personne ne peut être sauvé [36].

 

Réponse :

 

Il y a deux manières de se trouver hors de l’Église. Ce peut être tout d’abord de fait et volontairement, ce qui est le cas de ceux qui n’appartiennent pas à l’Église et ne veulent pas lui appartenir. Ce qui implique, chez ceux qui sont doués du libre arbitre, le mépris des moyens de salut donnés par Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est pourquoi ils ne peuvent être sauvés car ils ne sont incorporés au Christ ni sacramentellement ni spirituellement.

Il y a une deuxième manière de se trouver hors de l’Église, de fait mais non volontairement. C’est le cas, par exemple, de celui qui désire entrer dans l’Église mais meurt avant d’avoir pu recevoir le baptême. Celui-là peut se sauver à cause de son désir qui procède de la foi agissant par la charité. Car c’est par cette foi aimante et agissante que Dieu sanctifie l’homme, et la puissance de Dieu n’est pas liée par les sacrements ni circonscrite aux frontières de l’Église. C’est l’enseignement du pape Pie XII :

 

L’adage « hors de l’Église pas de salut » a toujours été compris dans ce sens que ceux qui refusent l’autorité et les définitions dogmatiques de l’Église et se maintiennent ainsi volontairement séparés ne peuvent pas être sauvés, et il est bien vrai que « Dieu peut donner des grâces même en dehors de l’Église, et que les portes du salut ne sont pas entièrement fermées à ceux qui sont dans cette triste situation d’ignorance invincible ».

 

Cependant, le pape ajoute que :

 

Il ne faut pas oublier qu’ils se trouvent privés de l’abondance des moyens spirituels dont ne peuvent jouir que les vrais membres de l’Église [37].

 

 

• Solution des objections :

 

1. Ce n’est pas n’importe quelle foi ou n’importe quelle religion plus ou moins extravagante qui nous rend membres de l’Église du Christ. Pour recevoir les bienfaits de lumière et de grâce qui nous viennent du Sauveur, il est nécessaire de croire en l’unique doctrine divinement révélée et transmise sans altération par l’Église catholique, et ainsi de devenir vrai disciple de Jésus-Christ [38]. En effet l’Église du Christ a été constituée par le Sauveur comme mère et maîtresse de toutes les nations, dans l’unique but de les enseigner et de les conduire sur le chemin du salut. Ceux-là sont donc membres de l’Église qui sont susceptibles d’être enseignés, conduits et gouvernés par elle, ce qui suppose de leur part la foi, selon la remarque d’Aristote : il faut que le disciple croie afin de parvenir à la science parfaite [39]. C’est pourquoi seuls sont membres de l’Église catholique les fidèles qui se soumettent à son autorité légitime et adhèrent à la doctrine révélée que le Christ nous transmet infailliblement par son magistère, reconnaissant par la foi que son enseignement vient de Dieu [40].

 

2. La théorie de « l’Église sacrement » telle que l’expose l’objection est inacceptable et le mouvement œcuménique moderne qui s’en inspire est faussé par les doctrines du naturalisme. Car la « foi » du protestant, du moderniste ou autre ne se fonde pas sur l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ mais sur les seuls arguments de sa raison ; elle n’est pas la vertu surnaturelle de foi, mais une foi purement humaine, et elle est donc absolument insuffisante pour mériter le salut. La doctrine révélée enseigne en effet que sans la vraie foi et sans la grâce, il est impossible de se sauver : « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu » et « la vie éternelle est une grâce de Dieu [41] ». Ce que les hérétiques et schismatiques conservent de la religion catholique ne leur sert donc de rien en vue du salut – pas plus que le sentiment religieux et les vertus naturelles des païens. La foi qu’ils ont dans leur faux culte est pour eux un obstacle plutôt qu’une aide, car elle contribue à les maintenir en dehors de l’unique troupeau de Jésus-Christ. C’est pourquoi d’ailleurs ils doivent en faire l’abjuration pour pouvoir être admis dans l’Église du Christ.

 

3. Quant à saint Thomas, il enseigne clairement, dans le lieu indiqué, que nul ne peut être membre en acte de l’Église sans la foi. La phrase du nouveau Code de droit canon selon laquelle « l’Église du Christ subsiste dans l’Église catholique » est donc absolument inacceptable comme favorisant l’hérésie du naturalisme, source empoisonnée de toutes les erreurs modernes. Tout aussi inacceptable est la doctrine du Concile reprise par le nouveau code selon laquelle il serait permis dans certains cas de donner les sacrements à des non-catholiques, s’ils sont de bonne foi [42]. S’ils sont vraiment de bonne foi, ils ne tarderont pas avec la grâce de Dieu à rejoindre l’Église catholique. En attendant, ils peuvent très bien s’y préparer par la communion spirituelle ou de désir.

 

4. La foi implicite, la bonne foi ou l’ignorance invincible, si elles peuvent excuser de toute faute, ne rendent pas pour autant membre de l’Église, de même que celui qui est né à l’étranger de parents étrangers,  n’est nullement Français, même s’il n’y a aucune faute de sa part. Ils ne sont pas membres de l’Église, et le salut ne leur est cependant pas totalement impossible, comme nous l’avons indiqué dans la réponse.

 

5. Ce langage très bienveillant du pape Pie XII envers de petits groupes d’hérétiques ou schismatiques qui venaient le visiter peut s’expliquer par le fait que l’Église connut dans les années 1950 une expansion extraordinaire : les conversions avaient lieu par centaines de milliers chaque année, manifestant clairement les bonnes dispositions envers l’Église d’un grand nombre de non-catholiques. Ce n’est plus du tout le cas de nos jours. D’autre part aucune des paroles de Pie XII ne permet de soupçonner chez lui la moindre sympathie pour les erreurs et pour l’infidélité de ceux à qui il s’adressait, et à aucun moment il n’insinue qu’il ne leur serait pas nécessaire de se convertir à l’Église catholique pour pouvoir espérer le salut.

 

 

Article 5

 

Faut-il obéir au pape toujours et partout * ?

 

• Objections :

 

1. Le pouvoir suprême sur toute l’Église est de droit divin, ayant été donné à Pierre et à ses successeurs par Jésus-Christ. Or, comme le dit le pape Pie IX : « Les droits et privilèges accordés à la chaire de Pierre par Jésus-Christ lui-même peuvent être attaqués mais ne sauraient jamais lui être enlevés, et il n’est pas au pouvoir d’un homme de renoncer à un droit divin [43]. » Par conséquent, il n’est jamais permis de résister au pouvoir du pape. C’est pourquoi d’ailleurs sainte Catherine écrivait :

 

Ils disent pour se justifier : les prêtres sont si pervers ! Mais je vous le déclare, Dieu veut et ordonne que même si les pasteurs de l’Église et le Christ de la terre [le pape] étaient des démons incarnés, […] nous leur obéissions humblement, non pas à cause d’eux, mais par respect envers Dieu dont ils sont les représentants [44].

 

2. Quiconque se sépare de la communion de l’Église devient schismatique et ne peut se sauver, comme il a été dit dans l’article précédent. Or désobéir au pape c’est se séparer de sa communion et donc de celle de l’Église dont il est le chef.

3. Pour pouvoir désobéir au pape dans certaines circonstances, il faudrait que chacun soit autorisé à juger le pape, afin de lui obéir ou ne pas lui obéir selon ce qui lui semblera convenable. Or ceci est explicitement interdit par le Décret de Gratien (vers l’année 1140) : « Qu’aucun mortel n’ait la présomption d’accuser le pape de faute, étant donné qu’il lui incombe de juger tous les hommes, personne ne devrait le juger, à moins qu’il ne s’écarte de la foi [45]. » Il semble donc qu’il faille obéir au pape en toute circonstance, au moins tant qu’il n’est pas notoirement hérétique.

4. La foi ne nous est connue que par la prédication selon le mot de saint Paul : Fides ex auditu [46]. Le magistère vivant dont le pape est la tête est donc la cause prochaine de notre foi, et ne pas accepter ce magistère c’est faire comme les protestants, c’est-à-dire remplacer le critère objectif de la foi par le libre examen [47]. S’opposer au pape c’est donc automatiquement perdre la foi.

5. La connaissance de la vérité révélée nous parvient par différentes sources écrites ou orales et l’expérience montre qu’il n’est pas rare que certaines de ces sources se contredisent entre elles. Afin de conserver l’unité de l’Église, il est donc nécessaire que le chef visible de l’Église jouisse d’une autorité suprême et incontestable. Il faut donc obéir au pape toujours et partout.

 

• Cependant :

 

L’autorité du pape, comme celle de n’importe quel autre supérieur, est au service du bien commun de la société dont il a reçu la charge [48]. Si donc un pape infidèle compromet gravement le bien de l’Église, il est clair que ce sera un devoir de lui résister.

 

• Réponse :

 

Sur cette question nous trouvons différentes opinions. La première est celle des modernistes, désireux de réconcilier l’Église avec le monde moderne et de faire progresser sa doctrine. Imbus des idées évolutionnistes, marxistes et libérales, ils s’imaginent que ce progrès sera le fruit des conflits ou tensions existantes au sein de l’Église elle-même, particulièrement entre les théologiens d’avant-garde, censés représenter le peuple chrétien, et les autorités ecclésiastiques. C’est pourquoi ils considèrent la résistance ou tension avec l’autorité non seulement comme permise dans certains cas, mais encore comme nécessaire en tout temps, pour autant qu’elle n’aille pas jusqu’à mettre en péril l’institution par la rupture de la communion et du dialogue. Les réformateurs de toute espèce sont pour les modernistes de véritables héros, mais ils ne doivent surtout pas répéter l’erreur protestante de rompre avec l’Église romaine [49]. Quant aux prélats modernistes, ils n’hésiteront pas à rappeler parfois la doctrine traditionnelle et à réprouver quelques excès afin de maintenir l’unité et le dialogue entre les différentes tendances, mais toutes leurs faveurs vont aux novateurs, et toutes leurs rigueurs aux conservateurs.

La deuxième opinion est celle des catholiques conservateurs (et des sédévacantistes). Ceux-ci étendent tellement le privilège de l’infaillibilité et de l’assistance promise par Jésus-Christ à son Église, qu’ils nient pratiquement que le pape et les évêques puissent errer, au moins sur des questions importantes de foi ou de gouvernement [50]. L’obéissance qui leur est due serait donc pratiquement illimitée et toute résistance exclue, surtout si elle va jusqu’à rompre l’unité et la communion avec le vicaire du Christ.

Les articles précédents nous montrent bien la fausseté de ces deux opinions. La théorie moderniste est une impiété qui nie l’autorité divine que l’Église a reçue de Jésus-Christ. L’opinion « conservatrice », quant à elle, se trompe sur l’étendue du privilège de l’infaillibilité et conduit à des contradictions sans fin : Devrons-nous, par fidélité au pape d’aujourd’hui, désobéir aux papes d’hier ? Ou encore, comme le demandait Mgr Lefebvre durant le Concile, pour demeurer catholiques, faudra-t-il nous faire protestants ? Rien dans la Révélation ou dans la doctrine de l’Église ne nous permet d’affirmer que le pape et l’ensemble des évêques seraient toujours infaillibles, en dehors des deux cas définis par le concile Vatican I. Par conséquent il n’est pas possible d’exclure qu’ils puissent parfois se tromper.

Or il est évident que si le pape et les évêques se trompent, il ne faut nullement les suivre dans leurs erreurs mais bien plutôt leur résister, certes avec toute la prudence et le respect nécessaires, en vue du bien commun des âmes. En effet « le Christ est vérité » comme le dit saint Jean [51]. Il ne peut donc nous ordonner de quelque manière que ce soit d’embrasser l’erreur ou de nous en faire les complices. C’est pourquoi en dehors du cas où se trouve engagé le principe de l’infaillibilité, notre obéissance aux supérieurs ecclésiastiques doit être limitée comme toute autre obéissance à un homme, selon les règles du droit naturel. Saint Paul nous le fait bien comprendre lorsqu’il dit : « Même si nous-mêmes ou un ange de Dieu vous annonçait un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème [52] ! » Saint Thomas, saint Augustin et bien d’autres enseignent la même doctrine : S’il y avait menace d’un danger pour la foi, les supérieurs devraient être repris par les inférieurs, même en public. Aussi Paul, qui était soumis à Pierre, l’a-t-il repris pour la même raison. Et à ce sujet la glose d’Augustin explique :

 

Pierre lui-même montre par son exemple à ceux qui ont la prééminence, s’il leur est arrivé de s’écarter du droit chemin, de ne point refuser d’être corrigés, même par leurs inférieurs [53].

 

 

• Solution des objections :

 

1. Que l’autorité du pape soit de droit divin ne signifie nullement qu’elle soit absolue. Le père de famille a également reçu de Dieu son autorité, de même d’ailleurs que tout supérieur humain selon le mot de saint Paul : « Tout pouvoir vient de Dieu [54] . » Et cependant cette autorité n’est nullement absolue : elle est limitée par les lois divines et humaines, et il n’est pas rare qu’il soit nécessaire de refuser aux parents l’obéissance, afin « d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes[55] ». Il est vrai que l’autorité du pape sur toute l’Église est de droit divin positif, imposée par une déclaration expresse de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais l’ordre du Christ ne fait ici que confirmer cette loi de l’ordre naturel selon laquelle aucune société ne peut se maintenir si elle n’est gouvernée par un supérieur. Nous devons donc présumer que l’autorité du pape suit les règles communes du droit naturel, et par conséquent qu’il faut lui résister si elle s’égare. C’est d’ailleurs ce que Notre-Seigneur semble nous dire lorsque tout de suite après avoir dit à Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » il lui fit ce dur reproche : « Éloigne-toi de moi, Satan, car tu m’es un obstacle [56] ! » Et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre la parole de sainte Catherine : Il faudrait obéir aux prélats même s’ils étaient des démons incarnés, mais non pas contre le bien de l’Église. Elle-même ne s’est d’ailleurs pas privée de reprocher fortement au pape sa faiblesse.

 

2. Refuser de suivre le pape infidèle, ce sera peut-être se séparer de sa communion, si du moins il y a matière grave et pertinacité du pape dans ses erreurs, mais ce ne sera évidemment pas sortir de la communion de l’Église. C’est bien au contraire en s’obstinant à suivre le pape dans son infidélité que l’on se séparerait de cette communion. Et c’est bien plutôt le pape infidèle qui s’est exclu lui-même de la communion de l’Église, même s’il n’en perd pas pour autant son pouvoir comme nous le verrons dans l’article 8. Il est vrai que l’autorité en matière de foi réside principalement dans le souverain pontife, mais il est non moins vrai qu’aucun pape n’a le pouvoir de changer ce qui a été divinement révélé et en particulier ce qui a été défini solennellement par ses prédécesseurs [57].

Interdire aux catholiques de défendre la Tradition « contre le magistère vivant » ou prétendre que la critique du pape infidèle nécessite préalablement l’unité avec lui, c’est pratiquement annuler toute résistance en y mettant comme limite le bon vouloir du pape. L’Église serait donc sur ce point dans une situation plus défavorable que les autres sociétés humaines, auxquelles la loi naturelle reconnaît dans certains cas le droit de se soulever contre le tyran.

3. Le mot jugement peut être pris dans un double sens [58]. Ce qui est interdit, ce n’est pas l’acte de la raison niant ou affirmant la vérité d’une proposition professée par l’autorité, pourvu que ce jugement se fasse selon toutes les règles de la prudence, de l’humilité et de la charité. En effet il ne nous est pas interdit d’utiliser notre raison critique vis-à-vis des enseignements petits ou grands de n’importe quel supérieur, ne serait-ce que pour les mieux comprendre, pourvu que cela se fasse sans détriment du respect et de l’obéissance dus à sa légitime autorité. Bien plus, le don de sagesse que possède tout chrétien en état de grâce lui permet de juger ou « sentir » comme par instinct ce qui est catholique dans l’enseignement des pasteurs et ce qui ne l’est pas [59]. Ce qui nous est interdit c’est de juger avec autorité, comme le supérieur juge ses inférieurs en vue de punir le mal et de contraindre les hommes à observer la loi [60]. Et cependant cette interdiction n’est pas absolue car là où le bien commun se trouve en danger imminent, les inférieurs peuvent et doivent résister publiquement à l’autorité, comme l’apôtre saint Paul résista à saint Pierre qui était son supérieur. Dans ce cas ils ne jugent pas leur supérieur de leur propre autorité mais de par l’autorité divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ de qui ils reçoivent une sorte de pouvoir délégué [61].

4. Le magistère vivant et en particulier celui du pape est cause prochaine de notre foi, mais il n’en est pas la cause unique et première. Et le « critère objectif de notre foi » ne se réduit pas à la parole du pape. Il est d’abord l’autorité de Dieu lui-même nous révélant et nous transmettant sa révélation par l’Église. Le critère de notre foi est donc en premier lieu la révélation divine, en second lieu la foi de l’Église universelle, en troisième lieu les enseignements du magistère. C’est pourquoi nul ne doit jamais s’écarter de la révélation divine transmise par la tradition écrite ou orale sous prétexte de suivre la foi de l’Église, et il n’est jamais permis non plus de s’écarter de la foi de l’Église universelle sous prétexte d’obéissance au magistère vivant du pape et des évêques [62].

 

5. Il est vrai que le pape a reçu du Christ l’autorité suprême afin de pourvoir à l’unité de toute l’Église, en même temps que la promesse d’une assistance spéciale. Cependant il n’est lui-même qu’un instrument entre les mains du Christ qui seul est la cause principale de notre foi. Et pourquoi il est écrit : « Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ [63]. » Pour le comprendre, nous pouvons d’ailleurs comparer analogiquement l’enseignement de la foi à l’enseignement des sciences profanes. Dans celles-ci non plus, le maître humain n’est nullement la cause unique et principale de la science du disciple [64]. Et c’est pourquoi il n’est pas rare qu’un étudiant moyennement intelligent puisse corriger certaines conclusions erronées de son maître à la lumière des premiers principes de la raison. De la même manière il peut arriver qu’un inférieur puisse et doive corriger, à la lumière de sa foi, certaines déclarations erronées et non infaillibles de son curé ou de son évêque, voire du pape lui-même. Sans doute le libre examen protestant qui nie le rôle de l’Église et des motifs de crédibilité dans la transmission de la foi est une hérésie. Cependant cela ne doit pas nous faire oublier que la lumière de la foi est infuse et surnaturelle. Sans cette lumière divine, la foi ne serait plus une vertu surnaturelle et sa certitude ne dépasserait pas celle des sciences humaines. Si la foi est une connaissance absolument certaine et infaillible, c’est parce que c’est Dieu lui-même qui la produit en notre âme, les enseignements du magistère et les raisonnements de l’apologétique n’étant qu’une partie des instruments qu’il utilise dans ce but [65].

 

 

La tradition est antérieure à toute autorité humaine

Textes de Mgr Lefebvre

 

Sommé de dire au nom de quelle autorité il se permettait de s’opposer aux plus hautes autorités ecclésiastiques, Mgr Lefebvre a toujours eu recours au même principe : la Tradition divine est antérieure à toute autorité humaine, et nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes [66]. Voici quelques textes parmi les plus importants :

 

— Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme, à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néomoderniste et néoprotestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues… [Déclaration du 21 novembre 1974 [67].]

— On me dit : « Vous jugez le pape ». Mgr Benelli m’a jeté à la figure : « Ce n’est pas vous qui faites la vérité ! » Bien sûr, ce n’est pas moi qui fais la vérité, mais le pape non plus. La vérité c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il faut vous reporter à ce que toute l’Église a enseigné. Ce n’est pas moi qui juge le Saint-Père, c’est la tradition. Un enfant de cinq ans avec son catéchisme, peut en remontrer à son évêque. Si l’évêque professe une erreur, qui a raison ? Le catéchisme [68] ! »

— Si le synode ne revient pas sur de telles erreurs [la doctrine de la liberté religieuse et ses conséquences : indifférentisme religieux, œcuménisme pratiqué par Jean-Paul II et complaisance envers tous les ennemis de l’Église], nous serons amenés à conclure que les membres du synode ne professent plus la foi catholique et que Jean-Paul II n’est plus le bon pasteur [69].

— Un magistère nouveau, sans racine dans le passé, et à plus forte raison contraire au magistère de toujours, ne peut être que schismatique, sinon hérétique. Une volonté permanente d’anéantissement de la tradition est une volonté suicidaire qui autorise, par le fait même, les vrais et fidèles catholiques à prendre toutes les initiatives nécessaires à la survie et au salut des âmes [70].

— L’Église contre son passé et sa tradition, ce n’est pas l’Église catholique ; c’est pourquoi il nous est indifférent d’être excommuniés par cette Église libérale, œcuménique, révolutionnaire [71].

— La chaire de Pierre et les postes d’autorité de Rome étant occupés par des antichrists, la destruction du règne de Notre-Seigneur se poursuit rapidement [72]. C’est pourquoi, après des mois d’incertitude et d’angoisse, Monseigneur décide de consacrer quatre évêques avec ou sans l’accord de Rome. Il pense en effet que « le lien officiel à la Rome moderniste n’est rien à côté de la préservation de la foi [73] ». — Avez-vous le mandat apostolique ? demande le cérémonial de la consécration des évêques, le 30 juin 1988. — Nous l’avons ! répond Monseigneur. — Qu’on le lise ! — Nous l’avons de l’Église romaine toujours fidèle aux saintes traditions reçues des apôtres et qui nous commande de transmettre fidèlement ces saintes traditions, c’est-à-dire le dépôt de la foi, à tous les hommes pour le salut de leurs âmes. Étant donné que depuis le concile Vatican II jusqu’à aujourd’hui, les autorités de l’Église romaine sont animées d’un esprit de modernisme, agissant contre la sainte tradition – ils ne supportent plus la saine doctrine détournant l’ouïe de la vérité, pour se tourner vers des fables, comme le dit saint Paul à Timothée dans sa seconde épître (4, 3-5) – nous estimons que toutes peines et censures portées par ces autorités n’ont aucune valeur [74].

 

 

Article 6

 

Si l’Église doit se réconcilier avec le monde moderne,

le libéralisme et la démocratie [75]

 

• Objections :

 

1. Rejeter le monde moderne c’est rejeter les immenses progrès réalisés par les sciences de la matière au cours de ces derniers siècles. Et rejeter la démocratie c’est prendre le parti de la tyrannie. Par cette attitude absurde, l’Église nuit grandement au progrès de l’humanité et perd toute crédibilité.

2. En outre, comme l’a dit le concile Vatican II, l’Église est le sacrement de l’unité du genre humain [76]. Elle doit donc renforcer par tous les moyens la communion entre les hommes et pour cela adopter une attitude ouverte et conciliatrice envers les idéaux et préoccupations du monde moderne, en particulier l’idéal démocratique.

3. L’intransigeance religieuse a été dans le passé la cause de nombreuses guerres et persécutions. Il était donc urgent que l’Église se réconcilie sur ce point avec le libéralisme moderne, en acceptant le principe de la liberté religieuse [77].

4. Parce qu’elle se cramponne à son passé, l’Église catholique est de plus en plus en perte de vitesse. Il est urgent qu’elle s’adapte à son époque si elle ne veut pas périr.

 

• Cependant :

 

Le pape Pie IX a condamné dans le Syllabus la proposition suivante : « Le pontife romain doit se réconcilier et s’accorder avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne [78]. » Or il est évident que l’un des éléments essentiels de la civilisation moderne est la démocratie libérale entendue comme seule forme légitime de gouvernement.

 

• Réponse :

 

Aucune société ne peut sans périr se réconcilier avec ceux qui nient ses principes fondamentaux. Or les principes qui sont à la base du monde moderne et de sa démocratie libérale sont précisément la négation de ce qu’il y a de plus fondamental dans l’Église et dans la révélation chrétienne : son autorité divine et l’obligation corrélative de s’y soumettre.

En effet, ce que l’on appelle « le monde moderne » est né du rejet de l’autorité divine de l’Église par les réformateurs protestants puis du rejet de l’origine divine de toute autorité par les philosophes du XVIIIe siècle. Et les principes modernes que les partisans de cette « réconciliation » veulent voir acceptés par l’Église sont ceux qui expriment et même « sacralisent » en quelque sorte ce rejet : le principe de laïcité, la démocratie libérale et les droits de l’homme, avec en particulier le droit à la liberté religieuse. Au lieu de l’obéissance et de l’humilité du Christ, c’est le Non serviam et l’orgueil de Satan que l’on exalte ainsi à tout moment et par tous les moyens. C’est pourquoi, bien loin d’être neutre en matière de religion, le monde moderne avec sa société laïque, son libéralisme et sa démocratie forme une véritable Contre-Église. Il a engagé une lutte à mort contre Notre-Seigneur Jésus-Christ et prépare sous nos yeux le règne de l’Antéchrist.

Cette doctrine que nous avons reçue de la tradition  nous est confirmée par l’expérience. En effet la pénétration des idées libérales et démocratiques dans l’Église a produit des fruits empoisonnés d’une gravité extrême, en particulier :

— Le pouvoir du pape sur toute l’Église, et celui des évêques dans leurs diocèses, grandement entravé par la collégialité.

— La prédication évangélique, remplacée par le dialogue, a perdu presque toute son efficacité surnaturelle.

Il n’est pas difficile de prévoir que si l’Église ne parvenait pas à se débarrasser de ce venin, elle serait condamnée à une disparition certaine.

 

• Solution des objections :

 

1. Condamner la civilisation moderne dans son libéralisme n’implique aucunement une condamnation des sciences modernes ou des vraies et bonnes libertés [79]. La franc-maçonnerie s’est toujours efforcée insidieusement de présenter l’Église comme ennemie du progrès scientifique et de la culture et comme suppôt de la tyrannie. Or même si l’Église a toujours donné la primauté aux biens spirituels et moraux sur les biens matériels, elle ne s’est jamais opposée aux sciences qui se donnent pour but d’améliorer les conditions matérielles de la vie. Bien au contraire, les progrès extraordinaires réalisés dans ce domaine au cours des derniers siècles auraient été impossibles sans la civilisation chrétienne. Ce n’est pas un hasard si c’est au sein de pays chrétiens qu’ils ont vu le jour. D’autre part, en affirmant que l’autorité vient de Dieu et non du peuple, l’Église ne condamne pas toute démocratie et toute liberté, mais seulement la démocratie libérale qui place la volonté du peuple au-dessus de celle de Dieu, et la liberté d’enfreindre la loi naturelle et de ruiner ainsi l’ordre social. Ce faisant elle ne favorise aucunement la tyrannie, bien au contraire. Car le prince tyrannique est celui qui ne gouverne pas en vue du bien de tous mais en vue de son intérêt personnel ou de celui de son parti. Or Notre-Seigneur Jésus-Christ enseigne aux détenteurs de l’autorité à mettre leur pouvoir au service de tous :

 

Vous savez que ceux qui passent pour gouverner les nations les gouvernent avec empire et que leurs grands officiers exercent leur pouvoir sur eux. Mais il n’en est pas ainsi parmi vous. Celui qui voudra devenir « grand » parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui voudra parmi vous être « premier », sera esclave de tous [80].

 

2. L’Église est la société du salut. Si elle désire l’unité du genre humain et la paix entre les peuples, ce ne peut jamais être au détriment de la foi et de la charité qui sont les conditions du salut. C’est pourquoi elle s’efforce avant tout de réaliser la communion dans la vraie foi par son enseignement et son action missionnaire, et elle étend la communion des saints ou communion dans la charité par son pouvoir de sanctification. L’Église s’est toujours méfiée de toute espèce de communion avec les infidèles qui conduit facilement à la perte de la foi [81]. Et elle rejette comme une abomination cette fausse communion humanitaire et laïque qui prétend s’établir de nos jours dans le mépris ou l’ignorance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu’il soit « moderne » ou pas, le monde avec ses scandales est en grande partie au service de Satan, appelé pour cela par Notre-Seigneur « prince de ce monde [82] ».

 

3. Comme l’affirme clairement le pape Pie XII, « ce qui ne correspond pas à la vérité et à la norme morale ne jouit objectivement d’aucun droit, ni à l’existence, ni à la propagande, ni à l’action [83] ». Les tentatives de concilier le décret de Vatican II sur la liberté religieuse se briseront toujours contre ce principe fondamental de l’ordre moral : L’erreur n’a aucun droit. Une chose est de tolérer dans une large mesure ceux qui se trompent et de les traiter avec miséricorde, ce que l’Église catholique a toujours pratiqué, mieux que la plupart des autres sociétés humaines. Autre chose est de leur reconnaître un droit. Aucune circonstance subjective (par exemple les persécutions religieuses subies par l’Église de la part d’États non chrétiens) ne peut rendre juste ce qui est injuste. Or la profession de l’erreur est intrinsèquement mauvaise et injuste [84].

 

 

Article 7

 

Devons-nous résister au pape actuel ?

 

• Objections :

 

1. Il semblerait que nous ne devions d’aucune façon résister au pape actuel. En effet il ne faut résister à l’autorité que si elle nuit gravement au bien commun. Or ce n’est pas le cas des papes postconciliaires qui s’efforcent au contraire avec un zèle admirable d’étendre partout et dans tous les domaines l’influence de l’Église.

2. Seule l’hérésie peut justifier que l’on résiste au pape comme le dit le décret de Gratien déjà cité [85]. Or il n’est pas prouvé que le pape actuel et ses prédécesseurs postconciliaires soient hérétiques, bien au contraire puisque ils affirment bien souvent :

 

L’unité voulue par Dieu ne peut se réaliser que dans l’adhésion commune à la totalité du contenu révélé de la foi. En matière de foi, le compromis est en contradiction avec Dieu qui est vérité [86].

 

3. Ceux qui – comme les évêques de la Fraternité Saint-Pie X – résistent  au pape depuis plusieurs décennies et ont même été déclarés excommuniés par lui , n’appartiennent plus à l’Église, au moins visiblement. Or la visibilité est essentielle à l’Église. On ne peut donc admettre une telle attitude sans prétendre que « les portes de l’enfer ont prévalu contre l’Église de Jésus-Christ », ce qui est contraire aux promesses de Notre-Seigneur.

 

• Réponse :

 

Les papes postconciliaires (continuant en cela l’œuvre commencée par Jean XXIII) sont causes principales de la crise de l’Église :

- par leur amitié avec tous les ennemis combattus par les papes d’avant le Concile, que ce soient les protestants, les francs-maçons ou les juifs, pour ne citer que les principaux,

- par leur défense de la séparation entre l’Église et l’État (laïcité), de la démocratie moderne (qui refuse par principe de se soumettre à l’autorité divine de Jésus-Christ et de son Église), et de la liberté religieuse (qui nie dans la pratique la différence essentielle qui existe entre la vérité et l’erreur, et donc entre le bien et le mal), ils donnent un coup mortel à l’Église et à la civilisation chrétienne, comme nous l’avons montré dans l’article précédent,

- par leur négligence à punir les théologiens hérétiques et à les exclure de l’Église [87],

- par leur défense du nouveau rite de la messe – véhicule des idées nouvelles – et leur refus de réhabiliter sans restriction le rite ancien, rempart établi par le pape saint Pie V contre toutes les hérésies [88].

- par leur dureté envers ceux qui s’efforcent de conserver la foi immuable et les sacrements dans leurs rites traditionnels.

- en un mot par leur ferme volonté d’imposer la réconciliation de l’Église avec le monde moderne et les idéaux du libéralisme.

 

Tout cela est public et notoire [89]. Or la foi ne peut se maintenir dans les âmes si elle n’est pas défendue par l’autorité. Une condamnation claire et vigoureuse des erreurs et de ceux qui les propagent est indispensable à la sauvegarde de la vérité et de l’unité catholique [90]. Tout catholique a donc le grave devoir de résister autant qu’il le peut à cette entreprise de démolition dirigée par la hiérarchie actuelle de l’Église et surtout par le pape.

 

• Solution des objections :

 

1. Les papes postconciliaires exercent en effet une grande influence dans le monde entier et surtout parmi les chrétiens. Mais cette influence ne joue pas en faveur du règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa loi mais bien plutôt en faveur des grands idéaux du monde moderne : libéralisme, démocratie, droits de l’homme, pluralisme, tolérance, etc. Or nous avons vu dans l’article précédent que ces grands mots cachent une doctrine radicalement contraire au bien de l’Église.

 

2. L’hérésie du pape ne peut nous être connue que par ses paroles et par ses actes. Si l’on se limite à la lettre des paroles et des écrits de ces derniers papes, il est assez difficile d’en tirer une conclusion certaine. En effet, à côté de certaines expressions qui sembleraient franchement contraires à tel dogme de notre foi, on trouve assez souvent le rappel de la doctrine catholique et la réaffirmation de ce même dogme, comme dans le cas cité par l’objectant. Tout change cependant si l’on considère non seulement la lettre des paroles de ces papes, mais encore l’ensemble des actes de leur gouvernement. Il apparaît alors clairement que leur doctrine est viciée par l’hérésie de l’indifférentisme et du libéralisme qu’ils s’efforcent avec succès de diffuser parmi les catholiques. Qui de nos jours, parmi les catholiques, n’est pas absolument convaincu que toutes les religions et même l’athéisme sont également respectables, et que toutes doivent par conséquent jouir des mêmes droits au sein de la société humaine ? Jean-Paul II enseigna clairement cette doctrine par ses cérémonies spectaculaires de réconciliation avec les fausses religions et par sa repentance exprimée pour les attitudes antilibérales de l’Église au cours des siècles. Or non seulement ce libéralisme est une véritable hérésie, mais il faut encore ajouter qu’on pourrait difficilement en imaginer une pire, puisqu’il tend à effacer dans les âmes ce qui est le fondement même de la foi et de la morale : la différence entre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal [91].

 

3. La visibilité est nécessaire à l’Église afin qu’elle puisse remplir sa mission de justification des pécheurs. Et selon ce que nous professons chaque dimanche au Credo, cette visibilité consiste principalement dans les quatre notes d’unité, de sainteté, de catholicité et d’apostolicité. Il est clair que l’infidélité de certains membres de la hiérarchie et surtout du pape éclipse considérablement la visibilité de l’Église, et que, comme le dit Jean Madiran, « lorsqu’il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre ». C’est pourquoi l’obscurité s’étend à tous les domaines. L’unité de foi et de sacrements se trouve amoindrie, faisant place à la confusion doctrinale et à une « inculturation » insensée. La sainteté, en particulier, la sainteté du mariage et de la vie religieuse ne brille plus comme autrefois dans le peuple chrétien. La catholicité est touchée également par le fait que les catholiques les plus fidèles à la vraie foi sont constamment discriminés. L’apostolicité est obscurcie puisque bien des évêques et des prêtres enseignent des doctrines contraires à l’enseignement des apôtres. Chacun doit alors tout faire pour que les quatre notes brillent de nouveau à la face du monde afin que l’Église puisse continuer à remplir avec des fruits abondants sa mission salvatrice. Et cela requiert que l’on s’oppose aux erreurs qui détruisent l’Église, et donc au pape qui en est le principal agent. Ceux qui agissent ainsi comme les évêques de la Fraternité Saint-Pie X ne se retranchent nullement de la communion de l’Église, comme nous l’avons vu précédemment [92], et les censures portées contre eux sont évidemment sans valeur puisque bien loin de commettre quelque faute ils ne font que remplir le premier devoir de tout catholique et de tout évêque : la défense de la foi [93]. En effet, de même que les meilleurs des citoyens romains ou grecs n’hésitaient pas à s’opposer au tyran, malgré le risque de se voir exiler de leur patrie, de même les catholiques ne doivent pas craindre de s’opposer à un pape infidèle, même s’ils doivent pour cela endurer toutes sortes de peines et de vexations. Et les citoyens exilés ou les catholiques prétendument excommuniés ne cessent nullement d’être membres de la société civile ou divine pour laquelle ils souffrent injustement ces persécutions. Ils en sont bien au contraire les membres les plus fidèles et les plus illustres.

 

Article 8

 

Le pape infidèle hérétique perd-il

ipso facto le pouvoir pontifical * ?

 

Cet article et le suivant traitent de questions discutées entre les théologiens et qui n’ont pas reçu de réponse définitive du magistère. Nous donnons ici l’opinion qui nous semble la plus probable, même si elle n’est pas actuellement la plus commune.

 

• Objections :

 

1. N’ayant pas la foi catholique, le pape hérétique ne peut conserver l’intention habituelle de défendre la foi, condition du salut. Il semblerait donc qu’il cesse ipso facto d’être pape. En effet le Christ a promis d’être toujours avec son Église, et donc avec le pape. Or cette union avec le Christ est incompatible avec une intention habituelle contraire au bien de l’Église, qui est son corps mystique [94].

2. D’ailleurs si le pape est hérétique, il n’a plus la foi, et il n’est donc plus membre de l’Église (art. 4 et 6). Il n’est donc plus pape.

3. En outre, les apôtres saint Paul et saint Jean nous ordonnent d’éviter l’hérétique (Tt 3, 10/2 ; Jn 10, 11). Or un pape qui resterait pape ne peut être évité, car comment peut-on nous demander d’éviter notre propre tête ? Comment pourrions-nous nous séparer d’un membre qui nous est attaché [95] ?

 

• Cependant :

 

Suarez affirme :

 

En aucun cas, même d’hérésie, le pape n’est privé de sa dignité et de son pouvoir, immédiatement, par Dieu lui-même, avant le jugement et la sentence des hommes.

 

Et il ajoutait que telle était l’opinion commune à son époque, en particulier celle de Cajetan (De auctoritate papæ, cap. 18 et 19), Soto (4, d. 22, q. 2, a. 2), Cano (4 De locis, c. ult. ad 12), Corduba (livre IV, q. 11 [96]).

 

• Réponse :

 

Comme nous l’avons indiqué plus haut, il faut croire que l’Église suit comme toute société humaine les lois de l’ordre naturel, sauf si le contraire est indiqué expressément dans la loi divine. Or, comme le remarque Suarez,

 

On ne trouve rien dans la loi divine qui établisse la déposition ipso facto du mauvais supérieur que ce soit en général, quand il est question des hérétiques, ou en particulier, des évêques, ni d’une façon plus particulière encore en ce qui concerne le pape. Il n’y a pas non plus de tradition certaine à ce sujet [97].

 

Nous devons donc nous en remettre ici à l’ordre naturel des choses.

Or, comme nous l’avons indiqué dans une étude antérieure [98], selon l’ordre naturel, aucun supérieur ne perd ipso facto son autorité par le seul fait d’être infidèle à sa charge. Un tel principe serait désastreux pour le bien commun de n’importe quelle société, et en particulier pour l’Église. Le pape ne perd donc pas son autorité pontificale par le seul fait de son infidélité, mais on peut et on doit lui résister dans la mesure où il s’oppose à la loi du Christ, mesurant étroitement cette résistance légitime à ce qui convient au bien commun de la défense de la foi et au salut des âmes.

 

• Solution des objections :

 

1. Comme nous l’avons vu dans les articles 2 et 5, de la promesse du Christ d’être toujours avec son Église, on ne peut conclure à l’indéfectibilité du pape que dans la mesure nécessaire pour que soit garantie la transmission infaillible de la foi. Le pape peut donc être infidèle ou hérétique occasionnellement ou habituellement, mais jamais au point de rendre impossible la transmission infaillible de la vérité [99].

 

2. Seule l’erreur pertinace en matière de foi rend formellement hérétique et fait sortir de l’Église. Et même dans ce cas il ne s’ensuit pas que le pape hérétique perde ipso facto son pouvoir de gouvernement. Car, aussi étonnant que cela puisse paraître, pour exercer un pouvoir dans l’Église il n’est pas absolument nécessaire d’en faire partie. C’est ainsi que le prêtre apostat, qui n’est évidemment plus membre de l’Église, n’en perd pas pour autant son pouvoir d’ordre et l’Église l’autorise même à absoudre les péchés en cas de grave nécessité, lui donnant pour cela la juridiction nécessaire. Sans doute le pape infidèle n’appartient pas à l’Église réellement, mais il peut cependant continuer à lui appartenir par l’intention et selon les apparences : par l’intention chaque fois qu’il a l’intention de faire ce que fait l’Église ; selon les apparences en tant qu’il occupe la chaire de Pierre. Et bien que n’étant plus réellement membre de l’Église, il demeure bien réellement pape et en conserve tous les pouvoirs avant le jugement et la sentence des hommes. En effet, même s’il est hérétique, il agit cependant comme ministre et vicaire du Christ, lequel n’a pas lié sa vertu aux seuls membres de l’Église [100]. D’ailleurs le Christ lui-même selon l’enseignement de saint Thomas est tête de l’Église sans en être membre [101].

 

3. De même que nous devons éviter l’hérétique dans la mesure où il est un danger pour notre foi, de même devons-nous nous écarter du pape infidèle en lui résistant passivement ou activement, en privé ou en public, selon ce qui convient à la sauvegarde de la foi.

 

 

Article 9

 

Le pape infidèle et hérétique peut-il être déposé * ?

 

• Objections :

 

1. Seul celui qui donne le pouvoir peut légitimement le retirer. Les princes temporels reçoivent leur pouvoir des hommes qui peuvent donc le leur retirer s’ils le jugent convenable. Mais le pape jouit dans l’Église de l’autorité suprême qui lui a été donnée immédiatement et directement par le Christ. Par conséquent Dieu seul peut le déposer.

2. On ne voit pas comment le pape infidèle pourrait être déposé si ce n’est en faisant appel à un concile général contre lui. Or une telle démarche connue comme « conciliarisme » a été condamnée explicitement par le pape Pie II [102].

3. Dans toute société, la rébellion contre le tyran n’est légitime que si elle peut se faire sans nuire au bien commun et sans amener des maux pires que ceux que l’on prétend combattre. Or cela semble impossible dans le cas de l’Église : le pape déposé par une partie des prélats restera aux yeux des autres le légitime successeur de saint Pierre, en sorte que la confusion sera pire qu’auparavant.

 

• Cependant :

 

Le pape saint Clément affirme que les Apôtres eux-mêmes établirent la loi suivante afin d’éviter les querelles : que lorsque les évêques qu’ils avaient nommés dans chaque cité viendraient à mourir, d’autres hommes ayant fait leurs preuves leur succèdent dans le ministère. Or le pape infidèle ou hérétique qui ne remplit pas les obligations de son ministère est spirituellement mort et est en tout cas une très grave source de querelles et de divisions. Il doit donc être déposé et remplacé [103].

 

• Réponse :

 

Pour répondre à cette question il nous faut considérer la question plus générale de l’élection du pape. Plusieurs théologiens comme Jean de Saint-Thomas, saint Robert Bellarmin, etc. se sont demandé en particulier s’il était de droit divin que le pape fût élu par les cardinaux, si un pape pouvait nommer son successeur, si le pape infidèle pouvait être déposé et par qui, etc. Les arguments qu’ils donnent s’appuient sur la pratique traditionnelle de l’Église mais rien ne prouve qu’une telle pratique ait été instituée par Notre-Seigneur et soit donc de droit divin. La seule chose absolument certaine semble être que l’élection du pape doit se faire en conformité avec le droit naturel [104]. Or le droit naturel reconnaît comme souverain légitime celui qui possède de fait le pouvoir et qui l’utilise en vue du bien commun de tous [105]. Ce qui requiert ordinairement (mais pas toujours) que ce pouvoir n’ait pas été acquis par des moyens injustes et que l’élection se soit faite selon les règles établies par la Tradition et l’autorité légitime. Rien d’autre n’est requis, le reste étant laissé à la prudence humaine. Quoi qu’il en soit, et quel qu’ait été par ailleurs le mode de l’élection, une chose est bien certaine : dès lors que le prince temporel ou le pape ont été reconnus comme tels par l’ensemble de leurs sujets, aucun doute n’est permis quant à leur légitimité.

Quant à la déposition de l’infidèle, la raison naturelle et la saine philosophie enseignent que le prince inique ne perd pas ipso facto son pouvoir mais que dans certains cas il peut et doit être déposé. En effet, le pouvoir étant entièrement ordonné au bien commun qui est son unique raison d’être, la détermination du pouvoir légitime doit se faire selon ce qui convient à cette fin. Le fait qu’un pouvoir ait été acquis par des moyens illicites ne suffit pas nécessairement pour qu’il doive être considéré comme illégitime. Autrement il n’y aurait presque aucun pouvoir légitime, et la société sombrerait vite dans l’anarchie. En revanche, le fait qu’un gouvernement ne s’ordonne pas au bien commun lui retire en soi le droit à exiger l’obéissance de ses sujets. Cependant pour qu’il soit juste et licite de lui résister, voire même de le déposer, il faut encore que l’on puisse par ce moyen espérer une amélioration de la situation et non provoquer des maux plus grands.

Si donc, en certaines conditions extraordinaires, le pape infidèle ou hérétique devient un danger grave pour la foi de l’Église et le salut des âmes, il est sans aucun doute bon et juste que les cardinaux, les évêques et tous ceux qui disposent de quelque pouvoir dans l’Église non seulement lui résistent, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, mais encore cherchent – s’ils le peuvent – à lui retirer son pouvoir. Cependant une telle déposition ne peut se faire qu’avec la plus extrême prudence, « avec humilité, discrétion et sans envie », comme le dit saint Clément dans le passage cité, et seulement pour une grave nécessité. D’autre part, une simple déclaration est ici tout à fait insuffisante, même si elle est approuvée par la majorité des prélats. Il faut encore que le pape déposé puisse être effectivement dépouillé de ses pouvoirs, et que le nouveau pape soit en mesure d’imposer son autorité à toute l’Église. Autrement le remède serait pire que le mal, mettant gravement en danger l’unité et la foi de l’Église au lieu de la favoriser.

Ce que nous disons ici du pape vaut à plus forte raison pour les autres membres de la hiérarchie, cardinaux, évêques et prêtres. Cela vaut en particulier parmi eux pour tous ceux qui se sont laissés empoisonner par le venin moderniste au point de penser que le critère de la vérité est la conscience plutôt que l’autorité infaillible du Christ et de son Église. Il est évidemment très désirable que ceux-là puissent au plus vite être démis de leur charge par l’autorité compétente, ou à son défaut par le peuple fidèle, afin qu’ils cessent de corrompre la foi et de perdre les âmes.

 

• Solution des objections :

 

1. Si saint Pierre tenait son pouvoir directement et immédiatement du Christ, la même chose ne peut être dite de ses successeurs qui sont élus par le collège des cardinaux. D’autre part il est faux de dire que les gouvernements temporels ayant reçu leur pouvoir des hommes, ceux-ci peuvent le leur retirer quand ils le désirent. En effet tout pouvoir vient de Dieu aussi bien dans la société temporelle que dans l’Église. Dans l’État comme dans l’Église il n’est permis à quiconque de résister à l’autorité que à cause d’une grave nécessité, en vue du bien commun, et non de sa propre autorité mais de par l’autorité de Dieu, en vertu d’une espèce de délégation, comme il a été dit précédemment [106].

 

2. En effet il est tout à fait juste et c’est un point très important de la constitution de l’Église, que le pouvoir suprême a été donné au pape seul et non au concile ou à une quelconque assemblée des évêques, ni même à l’ensemble du peuple fidèle. Ce n’est pas le conclave qui donne au pape son pouvoir, mais c’est Notre-Seigneur lui-même, le conclave n’étant que l’instrument dont il se sert. C’est pourquoi il serait absolument faux de dire que les cardinaux ayant élu le pape, ils peuvent aussi de leur propre autorité décider de le déposer : car ils n’en ont pas reçu le pouvoir et une telle prétention serait grandement contraire au bien commun et cause d’innombrables maux [107]. Le cas que nous envisageons ici est bien différent : il s’agit d’un pape non seulement infidèle mais encore et surtout conduisant l’Église à sa ruine. Dès lors il est non seulement légitime mais encore absolument requis que tous ceux qui le peuvent lui résistent, résistance qui peut aller jusqu’à la déposition, non pas de leur propre autorité mais par une autorité reçue de Dieu par délégation.

 

3. Il est vrai qu’une telle déposition du souverain pontife n’est permise et souhaitable que dans des conditions très particulières, lorsque l’Église se trouve gravement menacée, pour la raison indiquée dans la réponse. Cependant ce cas n’est pas impossible, comme le montre l’histoire du concile de Constance qui termina le schisme d’Occident en déposant le pape Benoît XIII [108].

 

Prière pour l’Église

 

O Dieu, notre refuge et notre force, jetez un regard favorable sur le peuple qui crie vers vous, et, par l’intercession de la glorieuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, de saint Joseph son époux, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et de tous les saints, écoutez avec bienveillance et miséricorde les prières que nous vous adressons pour la conversion des pécheurs, pour la liberté et le triomphe de notre sainte mère l’Église. Par le Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il [109].

 

 

Lectures recommandées

 

1. — La Sainte Église par le père Emmanuel, Éditions Clovis, 1997. (Publié à l’origine dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance entre mars 1883 et février 1886).

2. — Brève Apologie pour l’Église de toujours par le père Roger-Thomas Calmel O.P., Paris, Difralivre 1987. (Reprend des articles publiés pour la plupart par la revue Itinéraires au début des années 1970). Voir également le n° 12 bis du Sel de la terre, dédié au père Calmel.

3. — Iota Unum par Romano Amerio, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1987.

4. — La Nouvelle Messe de Paul VI : qu’en penser ? par Arnaldo Xavier da Silveira, Chiré-en-Montreuil, DPF, 1975, en particulier la deuxième partie : « Hypothèse théologique d’un pape hérétique » [110].

5. — L’Église et le monde moderne par Jean Daujat, Paris, La  Colombe, 1949 [111].

 

 

*

  

 


[1] — Voir dans Le Sel de la terre 47, p. 10-96 « Peut-on critiquer Vatican II sans s’ériger en juge du Magistère ? Question disputée sur le magistère conciliaire », par l’abbé Alvaro Calderon. — Sur la même question du magistère conciliaire, voir aussi Le Sel de la terre 25, p. 195-197 ; 34, p. 36-54 ; 35, p. 32-63 ; 49, p. 15-43.

* — II-II, q. 5, a. 3 ; Romano Amerio, Iota Unum, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1987, p. 22, 27, 29, 33.

[2] — Il n’est pas absolument certain que le pape Honorius ait été lui-même hérétique, bien que plusieurs saints et son propre successeur le pape Adrien semblent l’avoir reconnu comme tel (DS 563). De toutes façons, il est clair qu’il a gravement manqué aux devoirs de sa charge en favorisant l’hérésie. Sur toute cette question on peut consulter Arnaldo Xavier da Silveira dans son intéressante étude, La Nouvelle Messe de Paul VI : qu’en penser ?, Chiré-en-Montreuil, DPF, 1975, p. 228 et sq.

[3] —II-II, q. 1, a. 9 ; q. 5, a. 3.

[4] — Mc 7, 37.

[5] — He 11, 6 et Mc 16, 16.

[6] — I, q. 1, a. 8 ad 2.

[7] — Mt 28, 19.

[8] — Mt 16, 18.

[9] — Mt 28, 20 et Jn 16, 13.

[10] — III, q. 1, a. 2, ad 2.

[11] —I-II, q. 90, a. 3. Le mot pouvoir pris dans son sens originel est un fait et non un droit : Possède le pouvoir celui qui peut effectivement imposer sa volonté, indépendamment de toute légitimité ou justice. (Voir à ce sujet l’article 8).

[12] — « Le pontife romain, lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire, lorsque, comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, en vertu de sa souveraine autorité apostolique, il définit qu’une doctrine concernant la foi et les mœurs doit être tenue par toute l’Église, le pontife romain, disons-nous, en vertu de l’assistance divine qui lui a été promise dans la personne de saint Pierre, jouit alors de cette infaillibilité dont le divin rédempteur a voulu pourvoir son Église en vue de la définition des doctrines sur la foi et les mœurs ; c’est pourquoi les définitions de ce même pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu de l’acceptation de l’Église » (DS 3074).

[13] — Suppl. q. 35, a. 3, ad 2.

[14] — Les théologiens admettent généralement que le fait de ne pas être baptisé est un empêchement dirimant qui rend nulle l’élection pontificale, de même que l’ordination sacerdotale. Le problème que nous posons ici est donc le suivant : supposons que par quelque distraction toujours possible du prêtre, le baptême de tel enfant ait été invalide, si cet enfant devient par la suite prêtre, évêque et pape, qu’en sera-t-il des actes de ce pape ? Jean de Saint Thomas défend la thèse selon laquelle l’infaillibilité de l’Église et du pape implique que nous soyons sûrs de l’élection, et donc que Dieu ne permette jamais qu’un tel non baptisé soit élu pape. Les arguments qu’il donne ne nous semblent pas concluants.

[15] — « L’Esprit-Saint n’a pas été promis aux successeurs de Pierre, afin que par sa révélation ils promulguent une doctrine nouvelle, mais afin que par son assistance, ils gardent saintement et exposent fidèlement la révélation transmise par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi », constitution Pastor Æternus, cap. 4, De Romani Pontificis Infaillibili Magisterio.

[16] — Constitution Dei Filius, cap. 3, De fide.

[17] — III, q. 64, a. 8.

[18] — Cela nous est manifesté en particulier par les nouveaux concordats, par la « repentance » officielle pour l’attitude traditionnelle de l’Église face aux fausses religions (esprit missionnaire conquérant, croisades, inquisition, etc.), et surtout par le contenu même de cet enseignement, évidemment étranger à l’Écriture et à la Tradition. Il faut relire à ce sujet la déclaration de Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer sur la réunion d’Assise de 1986, dénonçant la rupture des autorités romaines avec l’Église catholique et avec le magistère antérieur. Ils concluent : « Pour cela, nous considérons comme nul tout ce qui fut inspiré par cet esprit de négation : toutes les réformes postconciliaires et les actes de Rome réalisés dans cette impiété » (Buenos Aires, 2 décembre 1986).

[19] — Si le professeur de mathématiques commence son cours un premier avril en affirmant que 2+ 2 = 5, il est assez évident qu’il a l’intention de plaisanter et non d’enseigner une vérité. Si le pape ou les évêques enseignent une doctrine condamnée solennellement par leurs prédécesseurs, sans même se donner la peine de montrer que cette doctrine n’est pas, malgré les apparences, contraire à la tradition, il est évident qu’ils n’ont pas l’intention de transmettre fidèlement la doctrine traditionnelle. Voir à ce sujet les textes de Mgr Lefebvre réunis à la suite de l’article 4.

[20] — C’est de cette façon que presque tous les théologiens interprètent le texte de saint Luc. Si beaucoup veulent considérer comme plus probable que jamais Notre-Seigneur ne permettrait que le pape tombe dans l’hérésie, ils reconnaissent cependant  que rien dans la Révélation ne permet de l’affirmer avec certitude. — Voir Arnaldo Xavier da Silveira,  La Nouvelle messe de Paul VI : qu’en penser ?, Chiré-en-Montreuil, DPF, 1975, ch. 2, p. 228 et s.

[21] — Voir ci-après, dans l’article 6, les objections 4 et 5.

[22] — III, q. 27, a. 2, ad 2. Cette question est très discutée. Voir l’article du frère Pierre-Marie O.P., « Saint Thomas et l’Immaculée Conception » dans Le Sel de la terre n° 52.

[23] — Pie IX, encyclique, Qui pluribus du 9 novembre 1846. La même doctrine a été ensuite réaffirmée contre les modernistes par saint Pie X (Lamentabili, DS 3421 ; Serment antimoderniste, DS 3549).

[24] — I-II, q. 1, a. 7, ad 2.

[25] — Ga 4, 4 ; I-II, q. 1, a. 7, ad 4. — Il suffit de lire les Pères de l’Église pour comprendre qu’ils avaient de la grandeur de Dieu, de la gravité du péché, de la divinité du Christ, et des autres mystères révélés, une intelligence que l’on chercherait en vain chez la plupart des auteurs modernes.

[26] La Sainte Église, ch. 18. C’est de ce chapitre que nous tirons l’essentiel de cet article.

[27] La Cité de Dieu, livre 16, ch. 2. II-II, q. 1, a. 9, ad 21.

[28] — On voit ici l’erreur grave qu’il y aurait à réduire la doctrine de l’Église (et l’objet de la vertu de foi) aux seuls dogmes définis, comme si tout le reste était facultatif. S’il en était ainsi, la foi des premiers chrétiens aurait été bien misérable !

[29] — Lorsque Notre-Seigneur nous dit par exemple que celui qui ne mange pas sa chair n’aura pas la vie éternelle ; lorsque nous lisons qu’il prit du pain, le bénit et dit « Prenez et mangez-en tous car ceci est mon corps » ; enfin, lorsque le concile de Trente nous explique qu’à la messe il y a transsubstantiation du pain et du vin dans la chair et le sang du Seigneur, ce langage est exactement aussi accessible aujourd’hui qu’il y a cinq ou vingt siècles. Il est en même temps, il est vrai, aussi difficile à accepter. Prétendre qu’il faille en changer la formulation et utiliser une autre philosophie pour que le dogme de l’eucharistie puisse être compris de nos jours est tout simplement une imposture. Est-ce que l’homme moderne ne saurait plus ce que signifient les mots « pain », « corps », « chair », etc. ? Est-ce que son intelligence se serait tellement obscurcie qu’il ne soit plus en mesure de comprendre la notion de substance ? Outre des vérités surnaturelles, la révélation contient aussi toute une doctrine philosophique, participation à la connaissance parfaite que Dieu lui-même a de la nature des choses. Et il est malheureusement exact que quiconque s’écarte tant soit peu de cette « philosophie chrétienne » comme l’appelle Léon XIII, risque fort de tomber rapidement dans l’hérésie.

* — I, q. 11 ; II-II, q. 5, a. 4 ; III, q. 68, a. 2.

[30] — « L’Église, étant dans le Christ d’une certaine manière le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen, de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain… » (Vatican II, Lumen gentium, 1).

[31] — III, q. 8, a. 3.

[32] — Voir par exemple les articles du fr. Benoît-Dominique de la Soujeole O.P., dans la Revue thomiste, années 2002 et 2003 (et leur réfutation dans Le Sel de la terre 43, p. 247). Voir surtout cette phrase de Vatican II : « [Les religions non chrétiennes] s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés […]. [Ces voies] apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes (Vatican II, déclaration Nostra ætate, n.2).

[33] — II-II, q. 2, a. 7, ad 3 ; De Ver., q. 14, a. 11, ad 5. Bon nombre d’auteurs modernes usent et abusent de cette « foi implicite », comme Jean-Hervé Nicolas : « Il va de soi [sic] que la foi dans le Christ qui se trouve en toutes les religions chrétiennes implique l’acceptation de toutes les vérités révélées, même si telle ou telle se trouve, dans cette religion, expressément niée : car elle n’est évidemment pas niée comme enseignée par le Christ. Ce qui est nié, c’est qu’elle fasse partie de l’enseignement du Christ, et c’est de bonne foi que cela est nié par les croyants formés dans cette religion » (Jean-Hervé Nicolas, Synthèse dogmatique de la Trinité à la Trinité, Fribourg/Suisse, 1991, p. 709 (nº 691). — Autrement dit, les hérétiques ont la foi implicite en tout ce qu’ils nient explicitement ! Avec de tels sophismes il ne serait pas trop difficile de démontrer n’importe quoi, par exemple que le péché n’existe pas. En effet, selon saint Thomas, l’homme ne peut agir qu’en vue d’un bien réel ou apparent. Si donc ce criminel a tué son voisin, ce ne peut-être que parce que, « en toute bonne foi », il lui a semblé bien de le tuer. Or celui qui fait le bien ne pêche pas…

[34] — Pie IX, allocution Singulari quadam (9 décembre 1854), Dz 1647-1648 (supprimé dans la nouvelle édition de Denzinger [DS]).

[35] — Pie XII, Discours du 28 juin 1953 à quarante « frères séparés », DC, nº 1167 du 21 février 1954, p. 202. — Voir aussi l’encyclique Fulgens corona du 8 septembre 1953 et l’encyclique Sempiternus rex du 8 septembre 1951, soulignant l’importance des recherches œcuméniques.

[36] — « Una vero est fidelium universalis Ecclesia, extra quam nullus omnino salvatur » (DS 802). Également : DS 792, 870.

[37] —Les phrases de Pie XII citées ici sont de l’encyclique Mystici corporis du 29 juin 1943 et de la lettre du Saint-Office à l’archevêque de Boston. Le salut n’est donc pas impossible pour ceux qui se trouvent sans faute de leur part en dehors de l’Église. Saint Augustin disait dans le même sens : « [Le dissident] qui défend son opinion, encore qu’elle soit erronée et perverse, mais qui la défend sans s’y obstiner, surtout quand elle n’est pas le fruit de son audacieuse présomption, mais héritée de parents tombés dans l’erreur, et qui cherche la vérité avec scrupule, prêt à se rendre à elle quand il la connaîtra, n’est pas à ranger parmi les hérétiques » (Epist. XLIII, nº 1 ; PL 33, 160). Le pape Pie IX rappela également (dans des termes peut-être quelque peu imprudents) la possibilité du salut hors de l’Église catholique (allocution Singulari quadam, 9 décembre 1854, Dz 1647-1648). Il précisa sa pensée quelques années plus tard, en condamnant « cette très grave erreur [de l’indifférentisme] dans laquelle sont tombés misérablement certains catholiques, selon laquelle les hommes qui vivent dans l’erreur et se trouvent séparés de l’unité catholique pourraient néanmoins parvenir à la vie éternelle ». Et il ajoute ces mots qui précisent dans quelle mesure il est possible d’espérer le salut par ignorance invincible : « Ceux qui sont atteints d’une ignorance invincible sur notre très sainte religion, mais qui observent fidèlement la loi naturelle, qui gardent avec zèle tous ses préceptes inscrits par Dieu dans le cœur de tous les hommes, qui sont prêts à obéir à Dieu et mènent une vie honnête et droite, peuvent, par la lumière et la grâce divine, atteindre aussi la vie éternelle » (Pie IX, encyclique Quanto conficiamur mœrore, 1863 DS 2865). — Il faut ici remarquer deux choses. Premièrement que l’ignorance invincible des premiers principes de la loi naturelle tels qu’ils sont énumérés dans le décalogue est impossible (I-II, q. 94, a. 6 et q. 11, a. 3). Deuxièmement que pour parvenir au salut est nécessaire un acte surnaturel de foi et de charité, effet en notre âme de la lumière et de la grâce divine. La bonne foi est ici radicalement insuffisante comme le fait remarquer le père Emmanuel à la suite de saint Augustin : « La bonne foi n’est pas le principe de la justification, mais seulement la foi. Bonne foi veut dire qu’il n’y a pas eu adhésion formelle à l’erreur ; c’est un élément négatif (de même que l’ignorance, qu’elle soit vincible ou invincible). Le salut ne résulte que d’un élément positif qui est l’adhésion de l’âme à la vérité révélée ou, autrement dit, la foi agissant par la charité » (La Sainte Église, p. 183). — Concluons donc avec toute la Tradition que l’Église est comme l’arche de Noé hors de laquelle le salut est impossible ou extrêmement rare. Et cela ne doit pas nous scandaliser : le salut n’est pas un droit mais un don gratuit de la divine miséricorde que Dieu donne à qui il veut. Et il lui a plu de le répandre avec abondance par le moyen de la prédication des Apôtres et par les sacrements de la sainte Église catholique. La théorie moderniste du salut généralisé en dehors de la vraie foi est une fable sans fondement, totalement contraire à la vérité révélée.

[38] — Le motif formel de la foi est donc plus important pour l’appartenance à l’Église que l’intensité subjective de cette foi ou l’étendue des connaissances religieuses du croyant. Le théologien hérétique ou le protestant fervent n’appartiennent pas à l’Église tandis que le » charbonnier » ignorant qui croit « tout ce que croit son curé » en est membre de plein droit. Cependant, pour qu’il puisse être sauvé, il faut encore qu’il vive et meure en état de grâce, et pour y parvenir, qu’il étudie attentivement les vérités de la foi.

[39] — Cité par saint Thomas : II-II, q. 2, a. 3.

[40] — II-II, q. 5, a. 3 : « Celui qui ne s’attache pas à la doctrine de l’Église comme à une règle divine et infaillible, procédant de la vérité première manifestée dans les saintes Écritures, celui-là n’a pas la vertu de foi. » C’est pourquoi celui qui rejette un seul article de foi, même le plus petit, perd totalement la vertu de foi, n’est plus membre de l’Église et ne peut être sauvé.

[41] — He 11, 6 et Rm 6. Le concile de Trente ajoute : « Personne jamais ne se trouve justifié sans la foi et personne, à moins qu’il n’ait “persévéré en elle jusqu’à la fin” (Mt 10, 22 ; 24, 13), n’obtiendra la vie éternelle » (DS 3012). — Contre le naturalisme : II-II, q. 2, a. 3 et I-II, q. 109, a. 4.

[42]Unitatis Redintegratio (Vatican II) nº 8. C.I.C. 1983 can. 844.

*  — II-II, q. 33, a. 4, ad 2 ; II-II, q. 104, a. 5.

[43] — Encyclique Quartus supra du 6 janvier 1873, dans EPS-Égl. 404-405. Voir aussi dans le même document les numéros 392 à 394 qui terminent par ces mots : « Mais les néo-schismatiques […] se sont excusés en disant que la sentence de schisme et d’excommunication portée contre eux était injuste, et par conséquent sans nulle valeur. Ils ont même été jusqu’à dire qu’ils ne pouvaient s’y soumettre de crainte que les fidèles, privés de leur ministère, n’embrassent le parti des hérétiques. Mais ce sont là des raisons d’une nouvelle espèce, complètement inouïes et inconnues aux pères de l’Église. » — On pourrait trouver de nombreux textes du magistère qui vont dans le même sens et semblent condamner sévèrement la « désobéissance » des traditionalistes.

[44] — C’est l’argument utilisé par les fondateurs de la Fraternité Saint-Pierre pour justifier leur rejet des sacres par Mgr Lefebvre : Selon la constitution de l’Église, seul le pape peut autoriser les sacres épiscopaux. Et cette constitution étant de droit divin ne connaît aucune exception. (Du Sacre épiscopal contre la volonté du pape, Essai théologique collectif de membres de la Fraternité Saint-Pierre sous la direction de M. l’abbé Josef Bisig, 2e édition, Wigratzbad, p. 15, 16, 38). Si l’on accepte cette thèse, on ne voit pas très bien pourquoi on limiterait son application à la seule consécration des évêques par Mgr Lefebvre : C’est toute résistance quelle qu’elle soit aux autorités romaines qui semble dès lors condamnable. Cet absolutisme de droit divin ainsi attribué au pape entraîne logiquement le devoir corrélatif de lui obéir inconditionnellement. Les prêtres et les fidèles qui se sont  laissés entraîner dans cette aventure à la suite de la Fraternité Saint-Pierre, du monastère du Barroux ou de Mgr Fernando Rifan n’ont pas tardé à s’en rendre compte : ils ont été obligés à court terme d’accepter – au moins officiellement en théorie – l’essentiel des réformes et des doctrines issues du Concile, y compris la nouvelle messe. Les autorités romaines actuelles, si condescendantes envers les théologiens d’avant-garde, se sont montrées d’une étonnante rigueur envers les traditionalistes, ralliés ou pas. « On n’a pas renoncé aux critiques, écrit Mgr Rifan, mais il faut faire les critiques au sein d’une même famille. » Peut-être, mais ces « critiques » auxquelles on n’a prétendument pas renoncé se retrouvent de fait limitées étroitement par ce qui est permis ou toléré par les autorités philomodernistes : tout juste reprochera-t-on un « manque de précision » et quelques « ambiguïtés » à quelques textes du Concile qui ont pu éventuellement « ouvrir un chemin à l’interprétation moderniste » (L’Homme Nouveau, nº 1288, 20 octobre 2002, p. 22).

[45] — Le Décret de Gratien est attribué à saint Yves de Chartres, et ce canon en particulier à saint Boniface. De nombreux auteurs ont parlé dans le même sens, en particulier le pape Innocent III. Le Droit Canon de 1917 reprend la même doctrine : « Prima sede a nemine judicatur » (Can. 1556). Voir Arnaldo Xavier de Silveira dans l’étude déjà citée, p. 236 et s.

[46] — Rm 10, 17.

[47] — M. l’abbé Calderón écrit de même : « Le principe fondamental par lequel le catholique se distingue du protestant est qu’il prend pour unique règle ou critère prochain de la doctrine révélée le magistère vivant de l’Église » (Le Sel de la terre 47, p. 79).

[48] — Comme le dit saint Paul : « In ædificationem, et non in destructionem » 2 Co 10, 8. Voir le commentaire de saint Thomas : II-II, q. 88, a. 12, ad 2.

[49] — Les modernistes, comme tous les révolutionnaires, font marche arrière lorsque l’autorité leur résiste fermement, comme le fit en son temps saint Pie X. Par contre, leur audace et cruauté n’a plus de bornes si l’autorité montre des signes de faiblesse et de libéralisme.

[50] — C’est semble-t-il la thèse de J. Bainvel : « Il en est autrement pour la succession légitime des pasteurs. Avec elle il y a continuité, sans elle, non ; avec elle, d’ailleurs, on est sûr, sans autre examen, de la véritable doctrine, car c’est au corps des pasteurs qu’a été confié le dépôt et qu’a été promis le Saint-Esprit pour le garder et le transmettre » (DTC, t. I, col. 1625 ; cité dans la brochure : Du Sacre épiscopal contre la volonté du pape, essai théologique collectif de membres de la Fraternité Saint-Pierre sous la direction de M. l’abbé Josef Bisig, 2e édition, Wigratzbad, p. 21.

[51] — 1 Jn 5, 6.

[52] — Ga 1, 8. Nous avons étudié cette question en tant qu’elle est de droit naturel dans une étude précédente : « Essai de doctrine sociale et politique », q. 2, a. 6 et 7, Le Sel de la terre 30, p. 49 à 55. — Tous les théologiens dignes de ce nom enseignent que si le pape par ses actes détruit l’Église, nous ne pouvons pas lui obéir : Vitoria, Obras p. 486-487 ; Suarez, de fide, disp. X, sec V1, nº 16 ; saint Robert Bellarmin : De Romano Pontifice. livre II, c. 28 ; Cornelius a Lapide : ad Ga 2, 11, etc. Il doit alors être repris respectueusement mais publiquement.

[53] — II-II, q. 33, a. 4, ad 2. Ga 2, 11 et 14. Voir le commentaire de Cajetan dans l’édition léonine de la Somme théologique. On remarquera ici que la résistance catholique est liée à une situation exceptionnelle de grave défaillance de l’autorité, elle a pour critère la vérité immuable et pour fin sa conservation. La « tension » que les modernistes préconisent entre les théologiens et l’autorité ecclésiastique est d’une nature radicalement différente : elle est permanente, elle a pour critère (au moins en théorie) le sentiment religieux des fidèles, et pour finalité le progrès doctrinal et l’adaptation au monde moderne en perpétuelle évolution.

[54] — Ro 13, 1.

[55] — Ac 5, 29.

[56] — Mt 16, 23.

[57] — II-II, q. 39, a. 2, ad 2 ; II-II, q. 11, a. 2, ad 3.

[58] — IV Sent. D. 47, q. 1, a. 2, ad 5. — Voir aussi : « Essai de doctrine sociale et politique, » q. 2, a. 7, Le Sel de la terre 30, solution 3, p. 55.

[59] — I, q. 1, a. 7, ad 3. C’est ce que l’on appelle parfois le sensus fidei, l’instinct de la foi.

[60] — Même si j’ai la certitude que mon voisin m’a volé, je ne peux me faire justice moi-même : je dois recourir au juge qui peut seul, après audition des témoins juger et punir. En attendant il  ne m’est nullement interdit de juger quant à moi que cet homme est un voleur et mérite un châtiment, et il ne m’est pas non plus interdit, si cela est nécessaire, de mettre en garde d’autres victimes potentielles, voire d’organiser l’autodéfense selon ce qui est permis par la loi.

[61] — IV Sent. D. 47, q. 1, a. 2, ad 5.

[62] — Si le magistère vivant était la règle unique de la doctrine révélée, cela entraînerait logiquement que l’assentiment de foi surnaturelle n’est dû qu’aux vérités définies explicitement par ce même magistère, les autres n’exigeant qu’un assentiment de foi naturelle, même si elles font manifestement partie de la révélation. Or la foi se fonde sur l’autorité de Dieu et non sur l’autorité d’un homme, fût-il le pape. C’est pourquoi il serait absolument faux de dire comme le font certains auteurs que l’assentiment de foi n’est dû qu’aux seuls enseignements du magistère, voire même aux seules définitions solennelles et infaillibles comme cela semble être l’opinion de Tanquerey : « His igitur declarationibus (quæ non sunt ex cathedra) debetur non quidem fidei assensus, sed assensus internus ac religiosus quem præstamus legitimæ ecclesiasticæ auctoritati » (« Synopsis Theologiæ Dogmaticæ Fundamentalis », De Religione, de Christo Legato, de Ecclesia, de Fontibus Revelationis, Paris, éd. Desclée et Socii, nº 844). Une telle conception de la foi serait désastreuse. Le petit enfant qui croit sur le seul témoignage de sa maman ou de sa catéchiste, adhère à ce qui lui est enseigné avec le même assentiment de foi surnaturelle que le théologien qui connaît par cœur tout son Denzinger. Et pourtant la maman n’est pas infaillible ! Et les catholiques japonais qui ont été privés de prêtres pendant deux siècles et qui ont vécu toute leur vie sans le moindre contact avec le magistère vivant n’en possédaient pas moins la foi et la vraie doctrine. Ils possédaient en effet la véritable règle unique et première qui est l’autorité de Dieu nous révélant, lequel nous parle par toutes sortes de moyens extérieurs et intérieurs et non pas seulement par la bouche du pape. Il faut se rappeler que la foi est une vertu surnaturelle et l’adhésion de foi repose sur l’autorité de Dieu même. Aussi bien le pape que le plus humble catéchiste ne sont ici que ses instruments. Et Dieu est assez puissant pour faire une œuvre parfaite avec des instruments très imparfaits, et pour transmettre à travers les siècles à tous les prédestinés la connaissance infaillible des vérités nécessaires à leur salut en se servant d’instruments humains généralement faillibles.

[63] — Mt 23, 8 et 10.

[64] — I, q. 117, a. 1.

[65] — Voici un très beau texte de saint Thomas sur la nature mystérieuse de la vertu de foi : « Il est évident que la foi nous vient de Dieu, par deux côtés ensemble, au-dedans par cette lumière intérieure qu’il nous donne et qui nous mène à l’adhésion, au dehors par ces choses qui nous sont proposées extérieurement et qui tirent leur origine de la divine révélation. Or, ces choses reçues par tradition extérieure ont pour la connaissance des vérités de la foi le même rôle que les choses reçues par expérience sensible ont pour la connaissance des vérités premières de la raison. La connaissance de ces premiers principes nous vient par les sens, et cependant la lumière, par laquelle ils nous sont connus, est innée. De même la foi nous vient par l’audition, et cependant la lumière de la foi est infuse » (Saint Thomas, In Boet. De Trinit., q. 3, a. 1, sol. 7, in fine. Cité dans l’édition de la revue des jeunes de la Somme Théologique, II-II, q. 1, a. 7, p. 385).

[66] — L’opposition dramatique entre Mgr Lefebvre et les autorités de l’Église postconciliaire rappelle de façon étonnante l’affrontement entre Jésus et les pharisiens. A ces accusateurs qui lui demandent par quelle autorité il ose s’opposer au pape, Monseigneur leur répond en substance par une autre question : Et les enseignements de tous les papes qui ont condamné votre modernisme et votre libéralisme, d’où venaient-ils ? Du Ciel ou des hommes ? « Et ils calculaient en eux-mêmes, nous relate l’Évangile : "Si nous disons : du Ciel, il nous dira : pourquoi donc n’y avez-vous pas cru ? mais si nous disons : des hommes, nous avons à craindre la foule »… (Mt 21, 27). En effet, de même que jadis beaucoup de juifs pieux avaient cru à la prédication de saint Jean-Baptiste et n’auraient pas accepté facilement de le renier, de nos jours beaucoup de chrétiens ont encore la foi catholique et traditionnelle et ne sont pas disposés à l’abandonner au profit de l’incrédulité moderniste. C’est pourquoi les modernistes qui occupent l’Église préfèrent éviter soigneusement la discussion sur les questions de fond, et se limiter à prendre désormais pour unique référence de leurs enseignements le concile Vatican II, comme si l’Église avait été créée ex nihilo en 1965.

[67] — A propos de cette déclaration, Mgr Tissier de Mallerais rapporte ce dialogue entre le cardinal Garrone et Mgr Lefebvre :

— Votre manifeste est inadmissible, il apprend à vos séminaristes à s’en rapporter à leur jugement personnel, à la tradition telle qu’ils l’entendent. C’est du libre examen, le pire des libéralismes !

— C’est faux, réplique le prélat, ce qui forme notre jugement, c’est le magistère de l’Église de toujours.

— Vous reconnaissez le magistère d’hier, mais non pas celui d’aujourd’hui. Or le concile est magistériel, comme l’a écrit le souverain pontife en 1966 au cardinal Pizzardo.

— L’Église est ainsi : elle conserve la tradition et ne peut rompre avec elle, c’est impossible (Marcel Lefebvre, Une Vie, Étampes, Clovis, p. 507).

[68] — Cité par Mgr Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une Vie, p. 517. — En p. 521, Mgr Tissier de Mallerais fait le commentaire suivant : La Tradition divine, l’une des deux sources de la révélation, est immuable et, avec ses organes : Pères, conciles, papes, docteurs, liturgie, elle est la règle du magistère, lequel n’en doit être que l’écho. Derrière les reproches pontificaux [du pape Paul VI] se profile l’erreur de la tradition vivante évolutive et celle d’un magistère absolu qui veut être sa propre règle : le magistère de la Rome nouvelle.

[69] — Lettre de Mgr Lefebvre et de Mgr de Castro Mayer du 31 août 1985. Ibid., p. 563.

[70] — Lettre au cardinal Ratzinger suite à la réponse aux « Dubia », 8 juillet 1987. Ibid., p. 576.

[71] — Entretien avec le cardinal Ratzinger, 14 juillet 1987. Ibid., p. 576.

[72] — Lettre aux futurs évêques… Id., p. 578.

[73]Id., p. 589.

[74]Id., p. 593.

[75] — Cette réconciliation a été le grand dessein du concile Vatican II, l’essentiel de ce que l’on appela ensuite « l’esprit du Concile ». Il suffit pour s’en convaincre de relire au hasard l’un ou l’autre de ses textes depuis le discours inaugural jusqu’au discours de clôture. L’esprit du Concile est un esprit de bienveillance et de sympathie pour l’homme de notre temps et pour les grands idéaux qui sont les siens : liberté, progrès matériel, paix, jouissance, humanisme, laïcisme, démocratie. Selon le mot très exact de Paul VI, « le culte de l’homme et une sympathie sans borne envers les personnes ont été la grande caractéristique de ce concile » (Discours de clôture du 7 décembre 1965, intitulé : La valeur religieuse du Concile).

[76] — L’Église est « sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Vatican II, constitution Lumen gentium, n. 1). — Jean-Paul II a estimé devoir « reprendre en main » cette doctrine conciliaire en vue de « réaliser toujours mieux cette communion vitale dans le Christ de tous ceux qui croient et espèrent en lui, mais également en vue de contribuer à une plus ample et plus forte unité de la famille humaine tout entière » (Premier message au monde du 17 octobre 1978, DC nº 1751 du 5/11/1978, p. 903.

[77] — Le cardinal Ratzinger voit dans le texte conciliaire Gaudium et spes un « contre Syllabus », « dans la mesure où il représente une tentative pour une réconciliation officielle de l’Église avec le monde tel qu’il est devenu depuis 1789 » (Les Principes de la théologie Catholique, Paris, Téqui, 1985, p. 427).

[78] — DS 2980. C’est la dernière proposition du Syllabus, qui résume au fond toutes les autres.

[79] — C’est pour bien préciser ce point que saint Pie X condamna la proposition suivante : « Aujourd’hui le catholicisme ne peut pas s’accorder avec la vraie science, à moins d’être transformé en une sorte de christianisme non dogmatique, c’est-à-dire au fond en une sorte de protestantisme libéral » (décret Lamentabili, DS 3465).

[80] — Mc 10, 42-44.

[81] — II-II, q. 10, a. 9. — Saint Thomas cite le mot de saint Paul : « Ne savez-vous pas qu’un peu de ferment suffit pour corrompre toute la pâte ? » (1 Co 5, 6).

[82] — Jn 12, 31 ; 14, 30 ; 16, 11.

[83] — Discours à l’union des juristes catholiques italiens, 6 décembre 1953, DC, 1953 col. 1606. — Voir dans de précédentes études : Le Sel de la terre 48, p. 35 : « L’erreur et le mal ont-ils un droit à être tolérés ? » Également : nº 30, p. 39.

[84] — Les défenseurs catholiques de la liberté religieuse prétendent que le concile Vatican II (Dignitatis humanæ, 2, & 1) affirme le droit naturel à ne pas être empêché d’agir, en matière religieuse, selon sa conscience, alors que Grégoire XVI et Pie IX nient l’existence du droit naturel à la liberté d’agir, en matière religieuse, comme on veut. Il n’y aurait donc pas contradiction. Outre que cette explication semble contredite par le paragraphe suivant de Dignitatis humanæ, elle ne change rien au problème. En effet entre celui qui « agit selon sa conscience » et celui qui « agit comme il veut » il n’y a qu’une différence circonstancielle. Cette différence peut éventuellement modifier l’attitude prudentielle de l’autorité vis-à-vis de l’hérétique, mais elle ne peut en aucune manière modifier le droit, objet de la vertu de justice (II-II, q. 57, a. 1). Autrement, il faudrait dire que le soldat ennemi ou le terroriste, s’ils agissent selon leur conscience, ont un droit à ne pas être empêchés de tuer. Tout homme sensé admet qu’il n’en est rien et que dans une guerre juste il est légitime de tuer. Or les soldats ennemis ne peuvent tuer que le corps, et sont donc beaucoup moins à craindre que ceux qui propagent l’hérésie, et peuvent ainsi nous envoyer corps et âme au fond de l’enfer (Mt 10, 28). Les défenseurs de la liberté religieuse insistent : « Nous sommes d’accord que dans une société chrétienne il doit en être ainsi. Mais non dans notre société déchristianisée, dans laquelle la connaissance de la vérité est devenue très difficile. » Réponse : Le fait que la société soit déchristianisée ne change rien à l’ordre de la vérité et de la justice qui est objectif. Il affecte seulement l’ordre de la prudence, en ce sens que l’autorité sera obligée de tolérer un plus grand nombre de maux et d’erreurs. Comme nous l’avons déjà remarqué, l’Église a d’ailleurs toujours été beaucoup plus tolérante avec ses opposants que la société moderne libérale, communiste ou mondialiste. Même dans les pays les plus catholiques, les non-catholiques pouvaient former des communautés importantes, pratiquer en privé leur propre culte, voire parfois participer au gouvernement de la chose publique, à condition de ne pas chercher à faire de prosélytisme ou à nuire au rayonnement bienfaisant de la vraie foi.

[85] — Art. 6, obj. 3.

[86]Ut unum sint 18.

[87] — Jean-Paul II a donné le prix Paul VI à Hans Urs Von Balthasar qui nie implicitement la divinité de Jésus-Christ en prétendant qu’il n’avait pas dans son âme humaine la vision bienheureuse de Dieu et qu’il n’était pas totalement conscient de son identité. (La Dramatique divine, t. II/2, p. 140-141, note 7). Il lui a exprimé ses « félicitations », son « estime » et sa « reconnaissance » (Discours du 23 juin 1984 sur le rôle de la théologie dans l’Église, dans La Documentation Catholique, 1984, nº 1880, p. 828-830) et même, comme aux pères Congar et Henri de Lubac, ou à Mgr Eyt, « la confiance » qu’il « accorde aux théologiens « (discours du 2 décembre 1994, p. 8).

[88] — La position du prêtre face au peuple va dans le sens de l’humanisme moderne, mais surtout la suppression de l’offertoire et la récitation à voix haute du canon font de la messe un repas (mémorial de la Cène) davantage qu’un sacrifice (représentation du sacrifice de la croix). Or il n’y a rien de plus contraire à l’esprit moderne libéral et démocratique que le sacrifice par lequel l’homme se livre à Dieu en reconnaissant ses droits souverains. Cette soumission absolue est d’ailleurs admirablement exprimée par l’onction et la dévotion des prières de l’ancien rite. Et le nouveau rite de la messe est  le véhicule principal des idées nouvelles de bien d’autres manières encore, par exemple par l’abandon du latin qui permet la créativité et  l’évolution de la doctrine (art. 3).

[89] — Voir par exemple : « Pierre m’aimes-tu ? Jean-Paul II : pape de tradition ou pape de la révolution » par l’abbé Daniel Le Roux, éd. Fideliter, 1988. De nombreuses études très documentées publiées par Le Sel de la terre, Fideliter, la revue Si si no no en Italie (Courrier de Rome en France), et bien d’autres.

[90] — Jusqu’au concile Vatican II exclu, l’enseignement du magistère est rempli de ces condamnations nécessaires : « Nous excommunions et anathématisons toute hérésie se dressant contre la foi sainte, catholique et orthodoxe, que nous avons exposée plus haut. Nous condamnons tous les hérétiques, quelque nom qu’ils portent, présentant des visages différents, mais étant liés ensemble par la queue, parce que la vanité les rassemble. condamnés, qu’ils soient livrés aux pouvoirs séculiers en exercice ou à leurs baillis, qui prendront soin comme il convient de les punir, en dégradant d’abord les clercs de leur ordre » (concile du Latran IV – en 1215 –, 3e constitution, De hæreticis). Ce langage énergique est l’écho de la voix du Bon Pasteur défendant son troupeau contre les loups : « Malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites… » (Lc 1 et Mt 23).

[91] — Grégoire XVI affirme dans Mirari vos que ce libéralisme est « l’erreur la plus pestilentielle «, et la liberté de conscience qui en résulte « un délire » (DS 2730). La même condamnation est reprise par Pie IX dans le Syllabus (DS 2915-2918).

[92] — A 5, ad 2.

[93] — Selon le droit naturel (rappelé par Léon XIII dans son encyclique Libertas), toute loi contraire au bien commun est nulle et donc n’oblige pas. Cela vaut en particulier pour les peines et censures telles que l’excommunication. Voir aussi le canon 2218-2 du Code de 1917.

* — On peut se reporter pour cet article et le suivant à l’étude déjà citée de Arnaldo Xavier da Silveira, La Nouvelle messe de Paul VI : qu’en penser ? L’auteur se rallie à la « cinquième opinion » qui est aussi celle qu’adopte saint Robert Bellarmin : « En tombant dans une hérésie manifeste, le pape perd le pontifical ipso facto. » C’est au fond la thèse des sédévacantistes actuels, excluant la possibilité d’un pape qui soit vraiment pape et en même temps hérétique ou gravement infidèle à sa fonction. La thèse que nous défendons ici se rapproche plutôt de la quatrième opinion : « Le pape hérétique ne perd effectivement le pontificat que sur l’intervention d’un acte déclarant son hérésie » mais avec une différence importante : nous pensons que l’acte nécessaire ne consiste pas seulement en une « déclaration » (qui risquerait de n’aboutir qu’à une plus grande confusion) mais en une déposition effective qui ait de fait les moyens de s’imposer à toute l’Église.

[94] — On reconnaît ici la thèse du père Guérard des Lauriers ou « thèse de Cassiciacum ». L’« être avec » du Christ serait le constitutif formel de l’autorité du pape. Le père Guérard reconnaissait que, si l’on accepte son opinion, il s’ensuit que l’Église diffère sur ce point des autres sociétés humaines dans lesquelles le supérieur ne perd pas son pouvoir pour le seul fait de ne plus s’ordonner au bien commun. Il reconnaissait également que le pape peut occasionnellement ne plus vouloir le bien commun sans perdre pour cela son pouvoir. Sa thèse est donc que le pape qui ne s’ordonne plus habituellement au bien commun perd le pontificat. Même s’il demeure pape « matériellement », il ne l’est plus « formellement ».

[95] — Cet argument est de saint Robert Bellarmin.

[96] — Suarez, De fide, dis. X, sect. VI, nº 3-10, p. 316-318. — Voir aussi Billuart, De Fide, dis. V, a. 3, & 3, obj. 2 : « Selon l’opinion plus commune, le Christ, par une providence particulière, pour le bien commun et la tranquillité de l’Église, continue de donner juridiction à un pontife même manifestement hérétique, jusqu’à ce qu’il soit déclaré hérétique manifeste par l’Église. »

[97] — Suarez, ibid.

[98] — « Essai de Doctrine sociale et politique », q. 2, a. 9 (Le Sel de la terre 30, p. 61).

[99] — Voir sur cette question le « Petit catéchisme sur le sédévacantisme » par Dominicus, Le Sel de la terre 36 (printemps 2001).

[100] — Pour la même raison le baptême administré par un hérétique ou par un incroyant non baptisé est cependant valide. III, q. 67, a. 5, ad 2.

[101] — III Sent. D. 13, q. 2, a. 1, ad 6 ; IV. D. 49, q. 4, a. 3, ad 4. — Comment est-il possible que le pape hérétique cesse d’être membre de l’Église et continue cependant à en être la tête ? C’est qu’il s’agit de deux choses bien distinctes, et il ne faut pas oublier que lorsque l’on parle de l’Église comme d’un « corps » il ne s’agit que d’une analogie. Or aucune analogie n’est parfaite (autrement elle ne serait plus analogie mais identité : III, q. 8, a. 1, ad 2). Pour être « membre » il faut recevoir quelque influence du corps ; pour être « tête » il faut influer sur les autres membres. Dans le corps humain, la tête influe et reçoit. Tandis que Notre-Seigneur influe sans rien recevoir. Le pape hérétique s’est séparé de l’Église par son infidélité et ne peut plus en recevoir aucun bienfait. Notre-Seigneur peut cependant continuer à se servir de lui dans une certaine mesure, en particulier en lui maintenant le privilège de l’infaillibilité du magistère solennel. Nous nous écartons donc sur ce point de l’opinion de saint Robert Bellarmin suivi par Arnaldo Xavier da Silveira dans l’étude déjà citée. (Voir sur ce sujet le De Verbo Incarnato du père Garrigou-Lagrange, p. 232 et l’article de Ignacio Jericó Bermejo in Revista Agustiniana, vol. 37, nº 113, 1996, 35 pages).

* — Sans doute le pape peut-il être infidèle dans son gouvernement sans pour autant être hérétique, par exemple s’il pratique la simonie ou s’il est quelque peu négligent dans l’exercice de sa charge. Cependant pour qu’il soit légitime de chercher à le déposer, son infidélité doit être grave et durable, au point de mettre en danger le bien commun de l’Église, c’est-à-dire  la transmission de la foi et de la grâce. Or une attitude aussi néfaste et contraire au bien de la foi ne peut durer sans conduire à l’hérésie, et c’est pourquoi Cajetan n’envisage la possibilité de la déposition que dans le cas du pape hérétique.  Saint Jérôme remarque à propos des schismatiques : « Il n’y a pas de schisme qui ne s’invente quelque hérésie, afin de justifier sa séparation de l’Église » (in Epist. Ad Titum, super illud « hæreticum hominem, etc. », cité par Saint Thomas en II-II, q. 39, a. 1, ad 3). Nous pourrions ajouter : « Il n’est pas possible que des évêques ou que le pape lui-même rompent radicalement avec la tradition de l’Église, comme le font ces prélats depuis Vatican II, sans finir par s’inventer une hérésie qui justifie leur rupture ».

[102]— Bulle Exsecrabilis du 18 janvier 1460 (DS 1375).

[103]Legem dederunt [apostoli], ut si dormierint [episcopi], suscipiant viri probati ministerium eorum. Saint Clément, Ière épître aux Corinthiens, XLIV. Cajetan cite cette lettre à l’appui de la thèse que nous défendons ici, c’est-à-dire que le pape hérétique n’est pas déposé ipso facto mais qu’il doit être déposé (De auctoritate papæ, cap. 18 et 19).

[104] — « Car le droit divin, qui vient par grâce, n’enlève pas le droit humain, qui provient de la raison naturelle » (II-II, q. 10, a. 10). Il est intéressant de noter que saint Thomas semble limiter étroitement ce qui serait de droit divin dans l’Église. D’une part il ne consacre à l’Église que quelques pages de la Somme (III, q. 8). D’autre part lorsqu’il étudie la loi nouvelle apportée par le Christ, non seulement il ne parle pas de la constitution de l’Église mais encore il écrit : « La loi nouvelle ne devait déterminer aucune œuvre extérieure, à manière de précepte ou d’interdiction, sinon uniquement les sacrements et les préceptes de la loi morale qui sont essentiels à la vertu, comme par exemple qu’il ne faut pas tuer, qu’il ne faut pas voler, etc. » (I-II, q. 108, a. 2). Ce qui semblerait indiquer que la constitution de l’Église, sauf pour ce qui concerne les sacrements, ne fait que reprendre les lois naturelles que doit observer n’importe quelle société humaine. Tout le reste serait laissé à la libre détermination des supérieurs.

[105] — La preuve en est que Dieu lui-même nous ordonne d’obéir à un tel pouvoir (Rm 13, 1 et 2). On peut se reporter sur toute cette question à l’article 9 de l’étude citée précédemment (Le Sel de la terre 30, p. 61), qui traite de la légitimité du pouvoir en général.

[106] — Art. 7 de cette étude, ad 3. — C’est pour éviter la difficulté soulevée par cette première objection que saint Robert Bellarmin préférait l’opinion selon laquelle le pape hérétique perd ipso facto son pouvoir, sans qu’il soit nécessaire de le déposer. Cependant cela ne résout la difficulté qu’en apparence, car il faudra bien de toutes façons que quelqu’un juge que le pape est hérétique et constate sa déposition ipso facto. En outre, qu’en sera-t-il de la validité des actes du pape après sa chute dans l’hérésie et avant la reconnaissance de cette hérésie ? Pour résoudre cette nouvelle difficulté, da Silveira nuance l’opinion de saint Robert Bellarmin en disant qu’il y a une incompatibilité in radice entre la condition d’hérétique pertinace et la possession de la juridiction pontificale, mais que Dieu lui maintient pendant quelque temps sa juridiction, jusqu’à ce que son hérésie devienne « notoire et publiquement divulguée ». Cette solution n’est pas plus satisfaisante que la première : qui décidera à partir de quel moment l’hérésie du pape est « notoire et publiquement divulguée » ? La question est pourtant essentielle puisque seuls les cardinaux nommés avant ce moment pourront validement élire le nouveau pape.

[107] — Aucune société ne peut se maintenir longtemps sans un pouvoir suprême unique ; l’excessive autorité que les derniers papes ont voulu reconnaître à l’assemblée des Pères conciliaires lors de Vatican II, puis aux conférences épiscopales, a largement contribué à l’« auto démolition de l’Église ».

[108] — L’Église se trouvant divisée entre trois papes différents, le concile de Constance (1414-1418) déposa les papes Jean XXIII et Benoît XIII. Le troisième, Grégoire XII renonça spontanément. Puis le pape Martin V fut élu et reconnu par tous, ce qui mit fin au schisme. On a dit ensuite que le pape Grégoire XII était le seul légitime, et que, puisqu’il avait abdiqué, le Concile n’avait pas vraiment déposé le pape mais seulement deux antipapes. Cela simplifierait le problème, mais ne semble pas très conforme à la réalité pour trois raisons. Premièrement la légitimité de Grégoire XII n’était pas du tout évidente à l’époque, puisque saint Vincent Ferrier lui-même fut un temps le confesseur de Benoît XIII. Il exhorta ensuite celui-ci à abdiquer, bien que toujours convaincu de ce que le droit et la justice étaient de son côté. Ce n’est que sur le refus obstiné de Benoît XIII (Pedro de Luna) qu’il travailla à le faire déposer, considérant ce refus d’abdiquer comme un mépris du bien commun de l’Église et un signe manifeste de schisme voire d’hérésie. De ce fait même, selon saint Vincent Ferrier, Pedro de Luna avait perdu tout droit à la tiare. Deuxièmement (Benoît XIII, alias Pedro de Luna) était semble-t-il le meilleur des trois « papes », au moins sur le plan des mœurs et le dernier cardinal incontestable, comme ayant été nommé avant le schisme. Troisièmement le concile de Constance prétendait bien avoir le pouvoir de déposer le pape, comme le montrent les mots qu’il emploie pour justifier son autorité : « Le synode lui-même s’étant réuni légitimement dans l’Esprit-Saint, forme un concile général qui représente l’Église catholique militante. Il tient son pouvoir immédiatement du Christ, à qui tout homme, quel que soit son état ou dignité, même s’il est pape, est tenu d’obéir pour tout ce qui concerne la foi et l’extirpation du schisme dont il est question… » (DS 1147-1150). Il est important de remarquer que même si l’on tient à mettre en doute la légitimité du concile de Constance, ses décisions ne furent plus du tout douteuses dès lors qu’elles finirent par être acceptées par l’Église universelle, laquelle est infaillible de par les promesses de Jésus-Christ. Pedro de Luna refusa sa déposition mais ne fut suivi que par un nombre infime de partisans, et le schisme disparut avec la mort de son successeur : l’Église retrouvait ainsi la perfection de son unité après l’une des crises les plus graves de son histoire.

[109] — Prières après la messe prescrites par Léon XIII, puis appliquées à la conversion de la Russie par Pie XI en 1930.

[110] — Cet ouvrage, qui eut le mérite d’attirer très tôt l’attention des catholiques fidèles sur les différentes thèses théologiques au sujet d’un pape hérétique, est cependant déficient dans sa présentation de ce qu’il nomme la « quatrième opinion » (le pape hérétique ne perdrait effectivement le pontificat que sur l’intervention d’un acte déclarant son hérésie), à laquelle il préfère visiblement la cinquième (le pape manifestement hérétique perdait ipso facto le pontificat). Il omet notamment de mentionner les arguments de Jean de Saint-Thomas et Billuart en faveur de la quatrième opinion. (NDLR.)

[111] — Le gros ouvrage du cardinal Journet, L’Église du Verbe incarné (Paris, Desclée de Brouwer, 1962) n’est en revanche guère recommandable, au moins sur les questions qui nous occupent. Trop influencé par les idées démocratiques et libérales en vogue après la Guerre, il défend en particulier deux thèses contraires à l’enseignement traditionnel de l’Église : 1. Il est très probable qu’un très grand nombre de non-catholiques sera sauvé. 2. Tout pouvoir politique vient du peuple ou par le peuple (p. 542, 543, 632, etc.).

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guillaume Devillers exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 54

p. 130-169

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