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La question juive

devant le concile Vatican II

 

 

 

par Mgr Luigi Maria Carli, évêque de Segni

 

 

 

« S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas pour autant être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de l’Écriture. »

 

Cette affirmation de Vatican II (déclaration sur les religions non chrétiennes, Nostra ætate 4) peut aujourd’hui sembler presque ano­dine. Elle fit pourtant, en son temps, l’objet de vifs débats.

Pour aider à mieux en saisir la portée – et pour contribuer au qua­rantième anniversaire de Nostra ætate –, nous reproduisons ici (traduit de l’italien par nos soins) un article qui eut un grand retentissement au cours du Concile.

Intitulé « La questione giudaica davanti al concilio Vaticano II », il parut avant la dernière session conciliaire (durant laquelle fut promul­guée cette déclaration Nostra ætate, le 28 octobre 1965), dans la grande revue du clergé italien, la Palestra del Clero [1].

Son auteur, Mgr Louis-Marie Carli, s’était lié à Mgr Lefebvre, Mgr de Castro Mayer et quelques autres au sein du Cœtus internationalis Patrum (qui regroupait les évêques cherchant à résister à l’apostasie). Le très progressiste cardinal Döpfner avoua même un jour qu’il n’y avait pas au Concile d’évêque qu’il redoutât davantage que Mgr Carli [2].

Mgr Lefebvre, racontant le combat conciliaire, témoigne :

« L’âme du Cœtus était Mgr de Proença Sigaud dans la fonction de secrétaire ; moi-même, comme ancien délégué apostolique et comme supérieur général de la congrégation, j’étais la couverture, avec le rôle de président ; Mgr de Castro Mayer était le vice-président et le pen­seur, tandis que Mgr Carli était la plume, avec sa compétence, son esprit vif et l’entregent propre aux Italiens [3]. »

 

L’article de Mgr Carli était aussi solidement argumenté que modéré dans le ton ; il fit forte impression. Le cardinal Bea qui, à la tête du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, avait pris des engagements en­vers les juifs [4] (comme, sur d’autres sujets, envers les protestants et les schismatiques russes [5]) se crut obligé d’y répondre dans Civiltà Cattolica [6]. Mgr Carli répliqua à son tour et la polémique se prolon­gea même après la promulgation de Nostra ætate [7].

L’essentiel était cependant déjà dit dans le premier article, que nous reproduisons ci-dessous. Après une introduction historique retraçant l’évolution du schéma conciliaire et donnant quelques détails sur la discussion d’autres documents (celui sur la liberté religieuse, par exemple), Mgr Carli traite des trois accusations dont les juifs deman­daient à être explicitement lavés :

— l’accusation de déicide,

— celle de réprobation divine,

— celle de malédiction.

Le schéma conciliaire de novembre 1964 leur donnait entière satis­faction sur les trois points, puisqu’il ordonnait explicitement : « Que jamais [nunquam] le peuple juif ne soit présenté comme une nation réprouvée, ou maudite ou coupable de déicide ».

C’est essentiellement cette phrase que critique Mgr Carli dans l’ar­ticle qu’on va lire ci-dessous. Ses critiques auront une certaine in­fluence puisque le texte finalement adopté et promulgué en 1965 est nettement en retrait sur celui de 1964 (retrait qui suscitera bien évi­demment la colère des groupes de pression juifs) [8]. D’abord, il n’in­terdit plus l’usage du mot « déicide », mais affirme seulement : « Les juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni mau­dits, comme si cela découlait de l’Écriture ». Mgr Carli soulignera la suppression du mot « jamais » [nunquam] [9]. Il notera surtout que ce texte conciliaire reste trop imprécis pour être décisif. Il parle en effet des juifs (« Les juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits […] »). Or la vraie question est ailleurs : c’est celle «  de savoir si le judaïsme, en tant qu’institution religieuse, peut être dit réprouvé et maudit de Dieu [10]. »

Au demeurant, Mgr Carli ne se faisait guère d’illusions sur l’auto­rité de ce document conciliaire : « A mon avis, les Pères conciliaires étaient très loin d’avoir l’intention de prononcer des jugements d’un caractère historique, de formuler des principes dogmatiques ou d’éta­blir avec autorité la signification de tel ou tel passage scripturaire [11]. ».

L’évêque de Segni va plus loin. Il cite la réponse officielle faite à un Père conciliaire qui demandait que la déclaration fournisse un exposé plus complet des vérités scripturaires relatives au judaïsme :

« La déclaration n’entend pas donner une présentation complète des autres religions […] Il ne s’agit pas ici de dire la vérité entière sur les juifs et sur leur religion, mais la vérité entière sur ce qui rapproche les juifs de l’Église [12]. ».

Mgr Carli commente :

« Sans cette précision officielle, la déclaration pourrait difficilement échapper aux reproches d’unilatéralité (spécialement dans l’usage des citations scripturaires), d’insuffisance (spécialement dans les exposés théologiques) et de déséquilibre dans la perspective. De fait, contrai­rement à ce que semble promettre le titre « De habitudine » [Les rela­tions de l’Église avec les religions non-chrétiennes], elle offre une vi­sion partiale des rapports du christianisme avec les autres religions, en s’attardant sur des éléments communs qui sont secondaires et en omettant au contraire les nombreuses et substantielles différences [13]. »

Courageuse appréciation. Mgr Carli mettait ainsi le doigt, dès 1966, sur les grandes déficiences d’un texte dont on n’a pas fini de voir les fruits empoisonnés. Assise était en germe dans Nostra ætate ; de même que les visites de Jean-Paul II et Benoît XVI à la synagogue ; de même enfin que la soumission progressive des autorités de l’Église au « plan Benamozegh » déjà décrit dans cette revue : la transforma­tion graduelle du catholicisme en une sorte de sous-judaïsme pour les goïms [14].

Le Sel de la terre.

 

*

 

Introduction

 

C

ETTE REVUE s’est déjà intéressée, et plus d’une fois, à la question juive [15]. Je pense cependant qu’il n’est pas inutile de revenir sur le sujet afin d’en éclairer certains aspects relatifs à la déclaration votée le 20 novembre 1964 dans la salle du Concile sous le titre « De Ecclesiæ habitudine ad religiones non christianas » (Du rapport de l’Église avec des religions non-chrétiennes) [16].

 

Une campagne médiatique bien orchestrée

 

Tout le monde avait déjà été informé par la presse du contenu, de la genèse et du cheminement de cette déclaration. A l’information, généreusement dispen­sée par Vatican II, s’est aussi ajoutée, malheureusement, la déformation.

Au vrai, il faut reconnaître qu’autour de chacun des schémas, du fait d’une certaine presse en majorité laïque – mais aussi catholique –, s’est créé un climat de sectarisme préjudiciable au sérieux d’une assemblée aussi auguste, un climat dans une certaine mesure nuisible à la liberté morale de chacun de ses membres. L’immense majorité des moyens d’information, aux écoutes d’un seul courant de pensée bien précis qui trouve avantageux de se faire passer pour « progressiste », a eu tout le loisir d’attaquer tranquillement des institutions, des personnes et des opinions taxées de « conservatisme », d’« intégrisme », d’« inféodations à la Curie ». A l’avance et à l’insu des Pères eux-mêmes, une opinion publique a été habilement orchestrée qui a créé des attentes trompeuses et des espoirs irréalisables, bercé des illusions et déploré des déceptions, posé de faux problèmes et donné de la publicité à des exigences pas toujours ortho­doxes.

Tout cela a assurément servi à ranimer l’attention prêtée au Concile mais n’a pas favorisé la sérénité de son déroulement ni allégé le poids déjà considérable de ses travaux. Effet d’une obsession de réformisme révolutionnaire ? D’une re­pentance ridicule et orgueilleuse ? Ou prémisse d’un œcuménisme mal compris, après celui du commentateur qui voyait dans le voyage de Paul VI à Bombay un coup dur porté à la cause de l’œcuménisme, du fait de l’exaltation de la… présence réelle du Christ dans l’eucharistie, inacceptable pour les protestants ? Et il s’agissait d’un expert du Concile, s’exprimant de surcroît dans un quoti­dien aux sympathies radicales !

Illustre victime d’un tel climat, la déclaration sur les religions non-chré­tiennes ! Connue du grand public (qui sait par quelles voies ?) dans ses trois ré­dactions successives avant même qu’elle ne le fût des Pères conciliaires, elle a déchaîné une polémique indigne, provoqué des réactions politiques et des complications diplomatiques et, malheureusement, fourni aussi, en Orient, le prétexte à quelques défections du catholicisme vers l’orthodoxie. D’un côté, on calomnie les Pères favorables que l’on accuse d’être vendus à la juiverie inter­nationale ; de l’autre, ceux qui, pour des motifs variés considèrent la déclaration comme inopportune ou, du moins, désirent la modifier, passent pour antisio­nistes et – peu s’en faut – pour coresponsables des camps de concentration nazis.

Dans la diversité des rédactions – chose tout à fait normale pour un texte conciliaire – une certaine presse a voulu voir, non pas le fruit des observations des Pères et du travail des commissions ad hoc mais bien plutôt l’influence d’in­térêts moins nobles. Dans un hebdomadaire italien à très grande diffusion, on est allé jusqu’à l’insulte grossière : la seconde rédaction, attribuée à un cardinal dont on donne le prénom et le nom, a été même qualifiée de « scélérate » et d’« infâme » !

 

Pourquoi cette étude ?

 

A présent, donc, qu’il n’existe plus aucun secret en la matière, même un Père conciliaire peut prendre la liberté d’exprimer à l’extérieur sa propre opinion. Il est vrai qu’un vote largement favorable est déjà intervenu : 1651 placet, 99 non placet et 242 placet juxta modum. Mais il n’en est pas moins vrai (chose que prati­quement toute la presse, sans en excepter la presse catholique, a montré qu’elle ignorait ou négligeait durant les trois sessions, par l’effet inconscient d’une vi­sion « parlementaire » erronée du Concile), il n’en est pas moins vrai, dis-je, que le suffrage même unanime de toute l’assemblée des évêques ne constitue pas encore une véritable décision conciliaire à proprement parler, définitive et en­gageant toute l’Église. A plus forte raison n’engage-t-elle pas, de quelque ma­nière que ce soit, le souverain pontife. Seule sa libre adhésion donne force de délibération conciliaire à ce qui, d’abord, n’est que l’opinion de l’épiscopat. Seul le souverain pontife, en tant que vicaire du Christ et chef du collège épiscopal a, de droit divin, l’autorité et la responsabilité sans appel de ratifier ou non, d’ac­cepter telle quelle ou de modifier, d’enregistrer ou d’écarter n’importe quelle décision, même celle qui aurait obtenu le suffrage favorable de l’épiscopat entier.

Nous sommes donc encore dans la phase de manifestation légitime d’avis opposés, dans l’attente soit que l’assemblée elle-même juge convenable de ré­examiner la déclaration, soit que le souverain pontife décide d’intervenir per­sonnellement sur le fond. C’est pourquoi j’exprime l’opinion qu’il aurait mieux valu renvoyer à la quatrième session ce vote qui, au lieu de cela, s’est déroulé le 20 novembre. Ce renvoi était souhaitable du fait du climat passionné décrit plus haut. Le temps aurait décanté la situation, mis au point de meilleures formules, redonné aux esprits la sérénité. Surtout, cela aurait mis le vote à l’abri de cri­tiques faciles : hâte injustifiée, pression extérieure sur le calendrier des travaux conciliaires, insuffisante élaboration du texte [17]. Mais même du point de vue procédural, le renvoi était souhaitable, pour ne pas dire qu’il s’imposait.

Les raisons sont connues pour lesquelles, au dernier moment, fut décidé très sagement [18] le renvoi à la quatrième session de l’examen et du vote sur le schéma de la liberté religieuse [19]. Eh bien, à mon humble avis, des raisons iden­tiques existaient pour que fût adoptée la même mesure en ce qui concerne la déclaration sur les religions non chrétiennes [20]. Le texte ayant été distribué aux Pères le 18 novembre à midi pour être voté dans la matinée du 20, le temps suf­fisant manqua pour un examen à tête reposée [21], notamment parce que les Pères se trouvaient pris par d’autres votes importants (constitution « de Ecclesia », dé­crets sur l’œcuménisme et sur les Églises orientales), et aussi – humanum dico – par les préparatifs du retour dans leur pays. Et il ne faudrait pas non plus sous-estimer une certaine émotivité – qui n’est jamais une garantie de sérénité dans ce genre de choses – provoquées chez beaucoup par la déception du renvoi du schéma sur la liberté religieuse.

 

Ce qui est en cause

 

La déclaration sur les religions non chrétiennes nous intéresse ici uniquement du point de vue théologique. Notre intention est d’en étudier quelques affirma­tions concernant les juifs à partir des trois rédactions différentes (que nous ap­pellerons R1, R2, R3) par l’intermédiaire desquelles on est parvenu à la déclara­tion votée à Saint-Pierre le 20 novembre 1964.

On sait que R1 constituait le chapitre IV du schéma sur l’œcuménisme. Elle portait le titre « De catholicorum habitudine ad non christianos et maxime ad Iudaeos » (« Position des catholiques à l’égard des non-chrétiens et principale­ment des juifs ») et comportait 42 lignes entières, dont 39 traitaient exclusive­ment des juifs. R2 constituait au contraire la seconde déclaration annexée au schéma sur l’œcuménisme (la première concernait la liberté religieuse) : elle portait le titre « De Iudaeis et de non christianis » (« juifs et non-chrétiens ») et comportait 79 demi-lignes dont les 32 premières traitaient de la question juive. Finalement, R3 constitue une déclaration indépendante, intitulée comme on l’a dit – « De Ecclesiæ habitudine ad religiones non christianas » (« Position de l’Église à l’égard des religions non chrétiennes »). Elle comporte 179 demi-lignes dont 64 sont consacrées aux juifs.

Le passage sur lequel nous désirons faire quelques observations est le sui­vant, que nous reprenons aux trois rédactions. Après avoir décrit sommaire­ment le patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs, le texte conti­nue :

 


[R1 :]

 

Et si populi electi magna pars in­terim longe manet a Christo injuria tamen diceretur populus maledictus, cum Deo maneat carissimus propter Patres et dona eis data (cf. Rm 11, 28), vel gens deicida, quia omnium peccata, quæ causa fuerunt passionis et mortis Jesu Christi, Dominus passione et morte sua luit (cf. Lc 23, 34 ; Ac 3, 17 ; 1 Co 2, 8). Mors tamen Christi non a toto populo tunc vivente, et multo mi­nus ab hodierno populo adducta est.

 

Ideo caveant sacerdotes ne quid di­cant in instructione catechetica neque in prædicaitone, quod in cordibus audi­torum odium aut despectionem erga Judæos gignere possit. […] Sacra hæc Synodus […] sicut injurias hominibus ubicumque inflictas severe reprobat ita etiam magis odia et persecutiones contra Judæos, sive olim sive nostris temporibus perpetratas, materno animo deplorat et damnat.

 


Bien qu’une grande partie du peuple élu reste pour le moment éloignée du Christ, c’est à tort qu’on le qualifierait soit de « peuple maudit », puisqu’il reste très cher à Dieu à cause de ses pères et des dons qui leur furent conférés (Rm 11, 28), soit de « nation déicide », puisque le Seigneur Jésus-Christ par sa passion et par sa mort a expié les péchés de tous, qui fu­rent la cause de sa passion et de sa mort (Lc 23, 34 ; Act 3, 17 ; 1 Co 2, 8). D’ailleurs, la mort du Christ n’a pas été provoquée par le peuple qui vivait alors dans son en­semble, et encore moins par le peuple d’aujourd’hui.

C’est pourquoi, que les prêtres se gar­dent bien de rien dire dans l’enseignement du catéchisme ni dans la prédication, qui puisse faire naître dans le cœur de leurs auditeurs de la haine ou du mépris à l’é­gard des juifs… De même que cette sainte assemblée réprouve sévèrement les injus­tices infligées aux hommes où que ce soit, de même et plus encore elle déplore et condamne, dans son âme de mère, les haines et les persécutions perpétrées contre les juifs, soit autrefois, soit à notre époque.


 


[R2 :]

 

[…] Sacra hæc Synodus […] sicut injurias hominibus ubicumque illatas severe reprobat, ita etiam odia et vexa­tionem contra Judæos deplorat et dam­nat.

Ideo curent omnes ne sive in cate­chisi impertienda et Verbi Dei prædi­catione sive in quotidianis colloquiis, populum judaicum ut gentem reproba­tam exhibeant, neve aliud quid dicant aut faciant, quod animos a Judæis alie­nare possit. Caveant præterea ne Judæis nostrorum temporum quæ in passione Christi perpetrata sunt imputentur.


De même que […] cette sainte assem­blée […] réprouve sévèrement les injus­tices infligées aux hommes où que ce soit, de même elle déplore et condamne les haines et les persécutions contre les juifs. C’est pourquoi, que tous se gardent bien soit dans l’enseignement du catéchisme et dans la prédication de la parole de Dieu, soit dans leurs conversations quoti­diennes, de présenter le peuple juif comme une nation réprouvée ni de dire ou de faire quoi que ce soit d’autre qui puisse indisposer les esprits contre les juifs.  Qu’ils veillent en outre à ce que les actes perpétrés lors de la passion du Christ ne soient pas imputés aux juifs de notre époque.


 


[R3 :]

 

[…] Etsi Judæi magna ex parte Evangelium non acceperunt, tamen, Apostolo testante, Deo, cujus dona et vocatio sine pœnitentia sunt, adhuc ca­rissimi manent propter Patres […] Præterea injurias hominibus ubi­cumque inflictas severe reprobans, Synodus hujus patrimonii communis memor, odia et persecutiones contra Judæos, sive olim sive nostris tempori­bus perpetratas, deplorat et damnat. Ideo curent omnes ne in catechisi im­pertienda seu in Verbi Dei prædicatione aliquid doceant, quod in cordibus fide­lium odium aut despectionem erga Judæos gignere possit ; numquam po­pulus judaïcus ut gens reprobata vel maledicta aut deicidii rea exhibeatur. Ea enim quæ in passione Christi perpe­trata sunt minime toti populo tunc vi­venti, multo minus hodierno populo imputari possunt. Ceterum semper te­nuit et tenet Ecclesia, Christum volun­tarie propter omnium hominum peccata passionem suam et mortem immensa caritate obiisse. Ecclesiæ prædicantis ergo est annuntiare crucem Christi tamquam signum universalis Dei amo­ris et fontem omnis gratiæ.


 

Bien qu’une grande partie des juifs n’ait pas accepté l’Évangile, néanmoins, comme l’atteste l’Apôtre, à cause de leurs pères ils restent encore très chers à Dieu dont les dons et l’appel sont sans repentance […] Par ailleurs, réprouvant sévèrement les injustices infligées aux hommes où que ce soit, l’assemblée [= le Concile], se souve­nant de ce patrimoine commun, déplore et condamne les haines et les persécutions perpétrées contre ces juifs soit jadis, soit à notre époque. C’est pourquoi que tous se gardent bien, dans la catéchèse ou dans la prédication de la parole de Dieu, de rien enseigner qui puisse faire naître dans les cœurs des fidèles la haine ou le mépris des juifs : que jamais le peuple juif ne soit pré­senté comme une nation réprouvée ou maudite ou encore coupable de déicide. En effet, ce qui a été perpétré lors de la passion du Christ ne peut en aucune ma­nière être imputé à tout le peuple vivant alors, et encore moins au peuple d’au­jourd’hui. L’Église au contraire a toujours affirmé et continue d’affirmer que le Christ, dans son immense charité, a subi volontairement sa passion et sa mort à cause des péchés de tous les hommes. Il appartient donc à l’Église enseignante d’annoncer la croix du Christ comme le signe de l’amour universel de Dieu et la source de toute grâce.


 

Même à première lecture, on remarque que R2 est la rédaction la plus sobre, tandis que R3 est la plus détaillée et la plus favorable aux juifs.

 

Quatre conditions nécessaires

 

A la question : « Une telle déclaration était-elle nécessaire et opportune ? » Aujourd’hui, post factum, une réponse est superflue.

A la question : « Est-il possible de porter un jugement historique valide sur la responsabilité effective des juifs dans la mort de Jésus ? », je réponds que cela me semble très difficile parce que nous nous trouvons éloignés des faits de près de 2 000 ans et que trop d’éléments nous échappent ou sont controversés.

En ce qui concerne le jugement théologique, je pense que pour répondre d’une manière adéquate, sont requises les conditions suivantes :

 

a) — faire d’abord une exégèse très exacte de dizaines et de dizaines de pas­sages bibliques, aussi bien de l’ancien que du nouveau Testament, en se gardant bien d’en omettre ou d’en atténuer une seule, même si l’on doit pour cela dé­plaire aux intéressés [22] ;

 

b) — mener une étude exhaustive de l’interprétation que les Pères, les doc­teurs de l’Église et le magistère ordinaire ont donnée de ces textes bibliques, à la lumière du principe de continuité et en même temps de distinction des deux économies, sans croire trop facilement que tant de saints et de grands savants aient pu manquer de charité dans la formulation de leurs jugements sur la question juive ;

 

c) — résister à la tentation de transférer aux faits de cette époque des concepts et des mentalités contemporaines (par exemple la mentalité « pénale » d’aujourd’hui ; les concepts modernes de « peuple », « démocratie ”, « solidarité », « coresponsabilité », etc. ») et de plier l’interprétation de « faits divins » – au cas où l’on devrait en enregistrer l’existence – à des critères qui nous paraissent aujourd’hui  évidents, mais qui pouvaient ne pas l’être à cette époque ;

 

d) — ne pas se laisser influencer, dans le jugement théologique, par le senti­ment de pitié naturelle et chrétienne que ne peut que susciter, dans des âmes bien nées, le souvenir des millions de juifs victimes du nazisme pendant la dernière guerre [23].

 

Je n’oserais affirmer que ces quatre conditions aient été suffisamment respec­tées par la déclaration du 20 novembre.

 

Partialité et confusions

 

Assurément, personne plus qu’un catholique ne doit condamner toute haine et toute persécution, surtout lorsqu’elles prennent pour prétexte des motifs ra­ciaux ou religieux. Mais à plus d’un il pourra paraître pour le moins singulier que dans un document conciliaire soient seuls condamnés expressément les torts subis par les juifs « sive olim, sive nostris temporibus » (« soit jadis, soit à notre époque »), comme s’il n’en avait pas existé et comme s’il n’en existait pas, malheureusement, d’autres aujourd’hui encore (pensons à notre époque au massacre des Arméniens ainsi qu’aux innombrables tueries et génocides perpé­trés sous l’égide du communisme marxiste).

De plus, si l’on ne limite pas soigneusement la condamnation conciliaire à l’aspect social ou religieux de ces torts subis, on risque de compromettre le ju­gement théologique en le laissant déraper également sur des éléments d’un autre genre et, de ce fait, discutables du point de vue historique. Dans leur per­sécution des juifs, ce ne sont certainement pas des préceptes religieux qui inspi­rèrent l’empereur romain Claude ni le Führer nazi Hitler, pour ne citer que le premier et le dernier (relativement !) des persécuteurs antisémites de l’ère chré­tienne. En conséquence, je trouve injustement et inutilement masochiste pour l’Église catholique le lien que R1 et R2 établissent (« Ideo curent omnes » : « c’est pourquoi que tous se gardent bien… » : comme s’il s’agissait d’un lien de cause à effet) entre la condamnation des persécutions subies par les juifs et l’interdic­tion de présenter le peuple juif comme une nation réprouvée, maudite ou cou­pable de déicide [24].

Et finalement, pour compliquer par la suite le problème théologique, les trois rédactions parlent de « gens » (nation) et de « populus » (peuple) juifs : termino­logie ambiguë, source d’équivoques qui sont probablement à l’origine des pro­testations du monde arabe, catholiques et orthodoxes confondus.

 

Point de vue ethnico-politique et point de vue religieux

 

On peut dire qu’à l’époque de Jésus, les concepts de « race », « peuple », « nation », « religion », ne faisaient qu’un pour les juifs, avec prédominance de l’élément religieux qui unifiait les autres et faisait des descendants des douze patriarches selon la chair le « peuple élu ». Aujourd’hui, si l’on prend les mots au sens strict, il n’en est plus ainsi.

En effet, du point de vue ethnologique, le « peuple » juif, ou mieux, la « race juive », englobe tous les individus qui, par voie de génération charnelle, des­cendent des douze tribus d’Israël, quelles que soient la religion qu’ils professent ou la nation à laquelle ils appartiennent. Du point de vue politique en revanche, le « peuple » juif ne peut aujourd’hui désigner que les seuls juifs citoyens de la République d’Israël ; en restent, par conséquent, exclus les nombreux juifs de la Diaspora qui n’ont pas voulu revenir en Palestine.

Sous le double aspect ethnico-politique, le Concile œcuménique n’a aucun motif de s’intéresser au « peuple » juif dans une déclaration qui porte de façon significative le titre de « position de l’Église à l’égard des religions non chré­tiennes ». Cela est si vrai que dans la même déclaration il est fait référence non aux « peuples » hindouiste, bouddhiste et musulman mais aux « religions » hindouiste, bouddhiste et musulmane.

Inversement, c’est du point de vue religieux que le Concile a une raison de s’intéresser aux juifs. Aussi garderons-nous la question sur son terrain légitime en parlant exclusivement de « religion juive » ou, si l’on préfère, de « judaïsme », ce mot s’appliquant à la communauté (désignée dans l’hébreu du vieux testament par les mots qahal ou encore edah, presque synonymes) de ceux qui, partout où ils se trouvent et à quelque époque qu’ils vivent, professent la religion mosaïque et, par suite, se considèrent comme le peuple « élu » (ou « choisi ») par Dieu [25].

De cette manière, le jugement théologique que nous porterons sur la question juive se trouvera automatiquement épuré d’autres éléments qui pourraient le vicier ou le rendre inopportun.

Nous le ferons en essayant de répondre à trois demandes qui reprennent au­tant d’affirmations de la déclaration conciliaire :

 

  I. — Les juifs peuvent-ils être appelés « déicides » ?

 II. — Les juifs peuvent-ils être dits « réprouvés par Dieu » ?

III. — Les juifs peuvent-ils être dits « maudits par Dieu » ?

 

 

— I —

 

Les juifs peuvent-ils être appelés déicides ?

 

Ce que signifie déicide

 

On a dit qu’il ne faut pas utiliser le mot « déicide » parce que, littéralement parlant, on ne peut tuer Dieu ! Mais il est facile de répondre que la mise à mort de Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu, mérite, au sens théologique le plus strict, le nom de « déicide » [26].

Actiones et passiones sunt suppositorum enseigne la philosophie [27]. Et saint Thomas argumente logiquement, dans sa Somme théologique, à propos de la passion du Christ (« La passion du Christ doit-elle être attribuée à sa divi­nité ? ») :

 

L’union de la nature humaine et de la nature divine s’est faite dans la per­sonne, l’hypostase et le suppôt, mais les natures sont restées distinctes. Aussi, bien que l’hypostase ou la personne soit restée la même pour la nature divine et la nature humaine, les propriétés de chaque nature sont demeurées sauves. Et c’est pourquoi il faut attribuer la passion au suppôt de la nature divine, non pas en raison de cette nature qui est impassible, mais en raison de la nature hu­maine [28].

 

C’est pour la même raison que l’Église a reconnu solennellement à la bien­heureuse Vierge Marie, mère de Jésus, le titre de mère de Dieu, « Theotocos », comme l’expliquait saint Cyrille d’Alexandrie contre Nestorius : le Verbe de Dieu est dit être né dans la chair non parce que la nature et la divinité du Verbe tireraient leur origine de la sainte Vierge, mais parce que d’elle est né ce corps sacré animé d’une âme raisonnable auquel il est substantiellement uni [29].

 

On a cependant nié qu’on puisse parler véritablement de « déicide », du mo­ment que les juifs ignoraient la divinité de Jésus-Christ. Nous répondrons : ob­jectivement, au for externe, il s’est agi d’un vrai déicide puisque Jésus est vrai­ment Dieu  et qu’il s’était explicitement déclaré comme tel. Par conséquent, l’usage du mot est légitime, du moins si l’on s’autorise de l’usage qu’en ont fait saint Pierre (« Vous avez fait mourir l’auteur de la vie », Ac 3, 15) et saint Paul (« […] Ces juifs qui ont mis à mort le Seigneur Jésus », 1 Th 2, 15) ; « S’ils l’avaient connue [la sagesse], ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire » (1 Co 2, 8).

L’éventuelle ignorance ou, mieux, l’incrédulité des auteurs de la crucifixion, pris individuellement, quant à la personnalité réelle de Jésus [30], laissons-la me­surer et juger par Dieu seul. C’est là un drame qui regarde le for interne de la conscience. Mais la qualification objective à donner à ce crime demeure inchan­gée.

 

La vraie question

 

La vraie question est de savoir si tout le « peuple » juif doit se considérer comme coupable du déicide. La déclaration R3 répond résolument par la néga­tive et avance deux raisons :

 

— [a] En effet, ce qui a été perpétré lors de la passion du Christ ne peut en au­cune manière être imputé à tout le peuple vivant alors et encore moins au peuple d’aujourd’hui.

 

—  [b] L’Église a toujours affirmé et continue d’affirmer que le Christ, dans son immense charité, a subi volontairement sa passion et sa mort à cause des pé­chés de tous les hommes.

 

La seconde raison, bien qu’elle dise une chose très vraie et très sainte [31], me semble hors sujet. En effet, nous, nous recherchons la cause prochaine de la mort de Jésus, non la cause lointaine ; nous parlons des responsables immédiats non des responsables indirects. Sinon, nous devrions aussi innocenter Judas de l’ac­cusation de trahison que Jésus lui-même, malgré son infinie charité, ne lui épargne pas !

Reste la première raison. Les exégètes ne sont pas d’accord sur la valeur à donner à certaines locutions du récit de la passion (par exemple « turba multa » dans Mt 26, 47 ; « universus populus » dans Mt 27, 25 ; « omnis multitudo eorum » dans Lc 23, 1 ; « universa turba » dans Lc 23, 18 ; etc.) et donc sur le nombre effec­tif de ceux qui eurent une part directe dans le déicide ; il est bon de les laisser discuter scientifiquement. Mais s’il est un fait hors de doute, et par conséquent ne nécessitant pas une déclaration conciliaire, c’est que seule une partie, numé­riquement non prépondérante, du « peuple » juif (entendu dans le sens ethnico-politique) vivant alors en Palestine et dans la Diaspora a collaboré activement ou consenti à la crucifixion de Jésus. Mais cela ne disculpe pas pour autant ni n’exempte du châtiment le « judaïsme », la « religion » juive, c’est-à-dire le peuple entendu dans le sens religieux. Il faut sur ce sujet interroger la sainte Écriture ; il faut aussi l’interpréter selon la mentalité biblique et à la lumière de la sainte tradition, sans se laisser égarer, plus ou moins consciemment, par les catégories mentales modernes.

 

La responsabilité collective dans l’Écriture

 

Eh bien, pour ma part, je trouve convaincants les arguments des nombreux exégètes de valeur qui voient émerger clairement de toute l’économie de l’an­cien Testament – nonobstant le chapitre 18 d’Ézéchiel – le principe de la « responsabilité collective » dans le bien comme dans le mal [32]. La trame de l’his­toire d’Israël tout entière est construite sur cette bipolarité : d’un côté Dieu, ses bienfaits et ses châtiments collectifs, de l’autre le « peuple élu » docile ou indo­cile. Le peuple entier est tenu pour responsable, et est donc puni, pour les crimes commis officiellement par ses chefs, même quand une grande partie du peuple leur est étrangère [33].

De ce type de mentalité, les exemples ne manquent pas dans le nouveau Testament. Jésus, évoquant le prophète Isaïe, se plaint souvent de l’endurcisse­ment et de l’aveuglement de son « peuple » (Mt 13, 15 et s.), de sa « génération » (Mt 17, 16 etc.). Il menace de châtiments exemplaires les villes entières de Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm (Mt 11, 21-24), alors qu’il n’est pas pen­sable que tous leurs habitants soient restés insensibles à sa prédication et à ses miracles. De même il impute à sa génération et à la catégorie des scribes et des pharisiens le meurtre des prophètes des temps passés, meurtre auquel ils étaient, naturellement, étrangers :

 

Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites […] Par là, vous témoignez vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont mis à mort les prophètes. Comblez donc la mesure de vos pères […] pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu à terre depuis le sang du juste Abel jusqu’à celui de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le sanctuaire et l’autel. Je vous le dis en vérité, toutes ces choses adviendront à la génération actuelle [Mt 23, 29-36].

 

Finalement, la future destruction de Jérusalem est présentée par Jésus non seulement comme le châtiment de sa cécité et du refus de la visite du Seigneur (« parce que tu n’as pas connu le temps de ta visite », Lc 19, 44) mais aussi comme le châtiment des meurtres des prophètes du passé :

 

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont en­voyés, que de fois n’ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme la poule ras­semble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! [Grec : « Vous ne l’avez pas voulu »]. Voici que votre maison sera déserte [Mt 23, 37-38 [34]].

 

Eh bien, la destruction du temple, symbole de la religion mosaïque ; la des­truction de Jérusalem, capitale du royaume théocratique et, par conséquent, se­lon la mentalité du temps, symbole de la nation entière ; le massacre, comme le relate Flavius Josèphe, de 1 100 000 juifs et la captivité de 97 000 autres sont une punition si énorme qu’elle serait tout à fait disproportionnée, et donc indigne de Dieu, si à ses yeux les responsables de la mort des prophètes et de Jésus avaient été uniquement les chefs religieux (et encore, pas tous ! voir Lc 23, 51) et quelques centaines, au maximum, de criminels !

 

Sans le principe de la responsabilité collective, tout cela resterait un indéchif­frable mystère !

 

Saint Étienne accuse en bloc les juifs de son temps, bien que tous ne l’aient pas personnellement mérité : « Cous raides, cœurs et oreilles incirconcis, vous êtes toujours à résister au Saint-Esprit. Vous êtes bien comme vos pères ! » (Ac 7, 52).

 

Saint Jean, qui écrit à l’époque ou le judaïsme en bloc a fait son choix définitif et humainement irréversible en se montrant l’adversaire le plus acharné et le plus systématique du Christ et du christianisme, saint Jean en vient à affirmer catégoriquement : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (Jn 1, 11). Pour lui, les juifs tout court [35] constituent désormais le type même de tous les in­crédules, de tous les opposants au Christ, de tous ses meurtriers [36].

 

Caïphe lui-même, mystérieusement prophète malgré lui, déclare devant le Sanhédrin que la mise à mort du Christ est nécessaire pour sauver le peuple en­tier d’une ruine certaine (Jn 11, 50). Il interprète donc l’action du Sanhédrin comme une action faite au nom et dans l’intérêt de toute la nation juive.

 

Les responsables du déicide, selon l’Écriture sainte

 

Aussi est-ce à la lumière de la mentalité biblique esquissée plus haut que nous interprétons les textes néo-testamentaires parlant expressément des res­ponsables du déicide.

 

1. — Dans la parabole des vignerons homicides, Jésus prédit la condamnation de son peuple tout entier à cause de la mise à mort des serviteurs et surtout du Fils de Dieu (le voilà, le déicide !), propriétaire de la vigne : « C’est pourquoi je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui en produira les fruits »  (Mt 21, 43).

F. Festorazzi, contre toute l’exégèse antique et récente, explique ainsi la para­bole : il ne s’agit pas de la répudiation de tout le peuple mais uniquement de ses chefs, des mains desquels le royaume de Dieu sera retiré pour être confié à une « nation », c’est-à-dire à un nouveau type de communauté (= l’Église) qui, par sa constitution particulière, sera en mesure de produire des fruits abondants. Mais saint Matthieu ne jugerait pas utile de nous dire si cette nouvelle commu­nauté sera encore Israël ou non [37].

De façon plus convaincante, J. Schmid commente au contraire :

 

Le sens réel de ce verset ne peut être celui-ci : le peuple juif en général restera la vigne de Dieu ou plutôt, – métaphore mise à part – son peuple élu, mais il re­cevra d’autres chefs en remplacement des chefs actuels qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Une telle interprétation contredirait non seulement la réalité his­torique mais encore tout le message de Jésus et la foi du premier christianisme. Et le verset 43 s’y oppose aussi. Étant donné qu’on y parle d’un autre peuple auquel est confié le « royaume de Dieu » et qui portera ses fruits, le « vous » également ne s’adresse pas aux seuls chefs du judaïsme par opposition au peuple, mais à tout le peuple juif… Le verset 43 exprime en outre en termes précis et efficaces l’idée centrale de la parabole entière. Elle contient une sorte de théologie de l’his­toire qui contemple la faute d’Israël dans toute son étendue temporelle. Mais la génération présente à qui Jésus s’adresse comble la mesure de la faute, puis­qu’elle envoie à la mort le « Fils bien-aimé ». La patience de Dieu est à bout. Il s’ensuit la condamnation d’Israël. Un nouvel Israël le remplacera, que Dieu sus­citera des païens et à qui il donnera de nouveaux « fermiers », de nouveaux chefs [38].

 

Simon-Dorado est du même avis :

 

La nation juive sera donc châtiée et – ce qui est le plus important – parce qu’elle s’est conduite de façon indigne, elle sera privée de sa dignité théocra­tique ; les Gentils prendront sa place [39].

 

2. — Saint Pierre parlant le jour de la Pentecôte à plusieurs milliers de juifs non seulement de Jérusalem mais « de toutes les nations qui sont sous le ciel » (Ac 2, 5) – une sorte d’échantillon représentatif, par conséquent, du judaïsme entier, aussi bien de la Palestine que de la Diaspora – n’hésite pas à proclamer :

 

Israélites, écoutez ces paroles : Jésus de Nazareth… vous l’avez… fait mourir par la main des impies […] Que toute la maison d’Israël le sache donc à n’en pas dou­ter : Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous autres avez crucifié [Ac 2, 22, 36].

 

En d’autres termes, le prince des Apôtres attribue à tous ses auditeurs – dont aucun, peut-être, ne figurait parmi les meurtriers effectifs de Jésus – et même à tout Israël la responsabilité du déicide.

Saint Pierre use du même langage en parlant au peuple accouru en nombre après la guérison miraculeuse du boiteux de la Belle-Porte :

 

Le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous autres, vous avez livré et renié… Mais vous, vous avez ruiné le saint et le juste ! Tandis que vous ré­clamiez la grâce d’un assassin, vous avez mis à mort l’auteur de la vie [Ac 3, 13-15].

 

Combien des auditeurs de saint Pierre avaient effectivement trahi, renié, tué Jésus et demandé la grâce de Barabbas ? S’il est des circonstances dans les­quelles il est juste et utile de distinguer une poignée de responsables d’avec une masse d’innocents celle-là en était une, incontestablement ! Et cependant,  cela importe peu, du point de vue du principe de la responsabilité collective.

 

3. — Les Apôtres font retomber sur le Sanhédrin entier la responsabilité de la mort de Jésus : « Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous avez tué en le suspendant au bois » (Ac 5, 30). Cependant, ils savent très bien que seule une partie des sanhédrites a adhéré à la condamnation !

 

4. — Saint Étienne, parlant aux sanhédrites et au peuple de Jérusalem (parmi lesquels ne figurait peut-être aucun des meurtriers effectifs de Jésus) établit une comparaison entre les juifs de son temps et leurs pères. Puis il affirme sans faire de distinction : « Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du juste, celui-là même que vous venez de livrer et mettre à mort » (Ac 7, 52).

 

5. — Pour saint Paul, « les juifs » en général, pris pour ainsi dire collective­ment et sans tenir compte de louables exceptions, sont ceux

 

qui ont mis à mort le Seigneur Jésus et les prophètes ; qui nous ont persécutés ; ceux-là même qui, sans le moindre souci de plaire à Dieu, et ennemis de l’hu­manité entière, nous empêchent de prêcher les Gentils pour les sauver, et mettent ainsi le comble à leurs péchés. Mais la colère de Dieu est tombée sur eux définiti­vement [1 Th 2, 15-16].

 

Or l’Apôtre s’exprime ainsi vers l’an 50, à propos de juifs qui persécutent leurs compatriotes convertis et devenus membres des différentes églises de Judée. Parmi ces persécuteurs aucun ou presque, très probablement, n’avait participé matériellement au crime du Golgotha [40].

 

Conclusion : le déicide peut être attribué au judaïsme *

 

En conclusion, j’estime que l’on peut légitimement affirmer que tout le peuple juif du temps de Jésus – entendu dans le sens religieux, c’est-à-dire en tant que collectivité professant la religion de Moïse – fut en entier responsable du crime de déicide, bien que seuls ses chefs, suivis d’une partie des fidèles, aient matériellement consommé le crime.

Ces chefs n’étaient pas, il est vrai, élus démocratiquement par le suffrage po­pulaire ; mais selon la législation et la mentalité alors en vigueur, ils étaient considérés par Dieu lui-même (Mt 23, 2) et par l’opinion publique comme les autorités religieuses légitimes, les responsables officiels des actes qu’ils posaient au nom de la religion en se servant des instruments juridiques prévus par la re­ligion elle-même. Or c’est précisément par ces chefs que Jésus-Christ, Fils de Dieu, fut condamné à mort ; et il fut condamné précisément parce qu’il s’était proclamé Fils de Dieu (Jn 10, 33 ; 19, 7) et bien qu’il eût fourni des preuves suffi­santes pour être cru tel (Jn 15, 24).

L’arrêt de condamnation fut rendu par le Conseil (Jn 11, 49 sq.), c’est-à-dire l’organe le plus autorisé de la religion juive, en se réclamant de la loi de Moïse (Jn 19, 7) et en motivant le décret comme une action défensive du peuple entier (Jn 11, 50) et de la religion elle-même (Mt 26, 65).

Ce fut le sacerdoce d’Aaron, synthèse et expression de l’économie théocra­tique et hiérocratique de l’ancien Testament, qui condamna le Messie. Il est donc permis d’attribuer le déicide au judaïsme en tant que communauté reli­gieuse.

En ce sens très précis, et compte tenu de la mentalité biblique, le judaïsme des époques postérieures à Notre-Seigneur a lui aussi une part objective de respon­sabilité dans le déicide dans la mesure où ledit judaïsme constitue la libre et volontaire continuation de celui d’alors.

Un exemple pris dans l’Église peut nous aider à prendre conscience de cette réalité. Un souverain pontife et un concile œcuménique, bien que n’étant pas élus par la communauté catholique au moyen de systèmes démocratiques, du moment qu’ils délibèrent solennellement dans la plénitude de leur autorité, rendent coresponsable de cette délibération, dès cette époque et pour tous les siècles futurs, tout le « catholicisme », toute la communauté ecclésiale.

 

 

— II —

 

Peut-on dire les juifs « réprouvés par Dieu » ?

 

Ce que signifie ici « réprobation »

 

La réponse à la seconde question est facilitée par celle que nous avons appor­tée à la première. Ici encore demeure valide et nécessaire la distinction entre « peuple » au sens ethnico-politique et « peuple » au sens religieux ;  demeure également valide et nécessaire la prise en compte du principe biblique de la responsabilité collective. Il faut en outre ajouter que la « réprobation » dont nous parlons ne coïncide pas avec celle dont s’occupe la théologie dogmatique lorsqu’elle traite de la Providence de Dieu et de la « prédestination » par la­quelle les âmes individuelles obtiennent leur fin ultime, c’est-à-dire la vie éter­nelle. Notre problème en effet concerne une collectivité en tant que telle, c’est-à-dire un être moral dont la fin s’inscrit dans le temps ; aussi est-ce dans le temps qu’il doit être récompensé pour ses mérites et puni pour ses fautes. Comme le remarquait déjà saint Augustin, ce ne sont pas les peuples qui entrent dans l’éternité en tant que tels, mais les âmes individuelles.

Parler, donc, de « réprobation » ou non pour Israël ne peut signifier autre chose qu’affirmer ou nier que cette communauté en tant que telle ait accompli la mission terrestre pour laquelle Dieu, l’avait choisie. Cela ne remet aucunement en cause la vérité incontestable – et fondamentale pour le christianisme – que Dieu « qui veut le salut de tous les hommes et qu’ils parviennent à la connais­sance de la vérité » (1 Tm 2, 4), accorde aux juifs de bonne foi, à titre individuel, la grâce suffisante pour obtenir la vie éternelle et que, par conséquent, aucun juif ne doit être considéré comme prédestiné à la damnation éternelle du seul fait qu’il est juif.

 

Trois opinions

 

Sur la question de savoir si le « judaïsme » peut être considéré comme « réprouvé par Dieu » dans le sens défini plus haut, il existe aujourd’hui trois opinions.

 

— La première répond par l’affirmative : le vieil Israël à cause de son incré­dulité, a été privé par Dieu du rôle spécial qu’il aurait dû avoir dans l’histoire du salut ainsi que de tous les privilèges attachés à ce rôle ; lui a succédé le nou­vel Israël, l’Église.

 

— La seconde opinion répond par la négative : Israël n’a pas été répudié par Dieu ; sa caractéristique de peuple « élu » s’est maintenue, ininterrompue ; à côté de l’Église – séparés de nous mais non étrangers, comme des frères « aînés » dissidents – les juifs ont une mission particulière à remplir dans l’his­toire du salut.

 

— La troisième opinion entend se placer entre les deux autres : perte de ca­ractère de peuple « élu » et des privilèges originels, sans aucun doute, mais ce nonobstant, une position dans le plan divin différente de celle des autres peuples non chrétiens ; une position due au fait historique indestructible d’avoir été le « premier amour » de l’Époux divin, et à une « certaine mission » (faute de pouvoir mieux préciser) à accomplir dans le monde et sans laquelle l’histoire des juifs dans les vingt derniers siècles deviendrait incompréhensible.

 

De la vocation à la réprobation

 

J’estime devoir adhérer à la première opinion parce qu’elle me semble la mieux étayée par la révélation divine, et confirmée par l’exégèse presque una­nime des Pères et des théologiens [41].

Israël, à un moment de son histoire, se trouve avoir enfreint le pacte d’al­liance avec Dieu, et cela non pas tant du fait d’avoir transgressé les comman­dements de Dieu, c’est-à-dire de n’avoir pas rempli les conditions du pacte (péché qu’il avait si souvent commis et que Dieu avait toujours pardonné !) , que du fait d’avoir refusé le but même du pacte en refusant Jésus : « Car la fin de la loi, c’est le Christ » (Rm 10, 4). Il ne s’agissait plus désormais des modali­tés accidentelles du pacte, mais de la substance du pacte lui-même. Automatiquement, l’« élection » d’Israël restait sans but, vidée de tout contenu ; les privilèges qui y étaient attachés perdaient leur raison d’être.

Il est significatif que ce que Jésus et les Apôtres reprochent le plus aux juifs dans leur prédication, ce n’est pas tant le péché, historiquement « ponctuel » de la crucifixion (laquelle constitue l’apogée de tout un processus morbide, le point de saturation de toute une situation, mais ne l’épuise pas), que le péché d’« incrédulité ». Incrédulité toujours à l’état endémique en Israël (qu’on se sou­vienne d’Isaïe : « Tota die expandi manus meas ad populum non credentem et contra­dicentem » (Is 55, 21), mais portée à son comble au temps de Jésus et des Apôtres, c’est-à-dire à une époque où la miséricorde salvatrice s’était montrée immensément plus grande, où furent plus fréquents et plus probants les signes miraculeux de la « visite » de Dieu, pour finir par s’institutionnaliser, pour ainsi dire, dans une opposition, globale, officielle, très dure, au Christ et à sa doc­trine, malgré le « signe » le plus grand : celui de la résurrection du Messie.

La religion mosaïque qui, par une disposition de Dieu clairement manifestée, devait aboutir au christianisme pour y trouver sa propre fin et sa propre perfec­tion, s’est au contraire constamment refusée d’adhérer au Christ, « réprouvant » ainsi la pierre angulaire posée par Dieu. Par sa propre faute (« Si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres que personne autre n’a faites, ils seraient sans pé­ché », (Jn 15, 24), elle s’est cristallisée dans une situation objective d’opposition à la volonté de Dieu, et donc de désordre. Il ne s’agit pas d’une « renonciation » pure et simple au plan divin (ce qui serait déjà une faute gravissime), mais d’une « opposition » résolue. A cet égard, le rapport entre le christianisme et le judaïsme est bien pire que celui entre le christianisme et les autres religions. Seul Israël en effet avait bénéficié d’une vocation, d’une élection, d’une histoire, de dons, etc., très différents de ceux de tout autre peuple de la terre : Israël, dans le plan de Dieu avait été créé uniquement en fonction du Christ et du christianisme. Ne s’étant pas montré, par sa propre faute, digne de la sublimité de sa mission, il s’est placé de lui-même dans un état de « réprobation » objec­tive [42]. Et une telle situation durera aussi longtemps que le judaïsme-religion n’aura pas officiellement et dans sa totalité reconnu et accepté Jésus-Christ [43].

 

Ce que dit l’Écriture sainte

 

La sainte Écriture justifie, à mon avis, cette interprétation et la tradition pa­tristique la confirme [44] :

 

1. — Il a déjà été fait allusion à la parabole des mauvais vignerons (Mt 21, 34-43). Israël, représenté ici par ses chefs religieux, est condamné à la perte du « royaume de Dieu » au profit d’un autre peuple, en châtiment de son incrédu­lité qui a culminé dans la mise à mort du Fils de Dieu. Il se trouve donc dans un état de privation officielle, positive, du plus grand ou plutôt de l’unique don de Dieu qui justifiât l’élection et l’histoire singulière de ce peuple. D’autres bénéfi­ciaires, moins indignes que les premiers, le remplaceront.

 

2. — C’est surtout dans saint Paul que se trouve exposée la théologie de l’his­toire d’Israël dans laquelle – bien que le cœur lui saigne à le dire – l’Apôtre doit mentionner et mettre en relief une véritable « réprobation », au sens propre, du judaïsme. Une réalité si douloureuse ne détruit pas le fait qu’il s’agit d’une ré­probation qui n’est ni totale quant au nombre des personnes, ni perpétuelle quant à la durée : « Une partie d’Israël doit rester dans l’endurcissement jusqu’à l’entrée totale des Gentils. Mais alors Israël également sera sauvé en entier » (Rm 11, 25-26) :

 

a) A l’époque de saint Paul, les conversions individuelles de juifs ne manquè­rent pas (mais par la suite elles se firent très rares) ; cependant il a pu affirmer de la masse des juifs : « — Quoi donc ? Israël n’a pas atteint son but ? — Les élus, lui, l’ont atteint, tandis que les autres se sont endurcis selon qu’il est écrit : “Dieu leur a donné un esprit de torpeur, des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, jusqu’à présent (Is 14, 1-2)” (Rm 11, 7-8). » Dans ce texte, saint Paul oppose un nombre choisi d’individus (hJ ejkloghv) à la grande masse des autres (oiJ loipoiv). Ce nombre est si restreint qu’il le compare à la poignée de fidèles qui ne voulurent pas plier le genou devant Baal au temps d’Élie, et il le désigne par un terme qui revient si souvent dans Isaïe : « reste » ou « germe » (Rm 9, 27, 29 ; 11, 5). Assurément, cela suffit pour que soit sauve la fidélité de Dieu à ses promesses, pour qu’on puisse affirmer que Dieu n’a pas désavoué son « élection », n’a pas rejeté son peuple totalement et pour toujours (Rm 11, 1). D’autant plus que seul ce « reste », constitué par ceux qui croient au Christ, forme le véritable Israël de Dieu (« Tous les Israélites ne sont pas d’Israël », (Rm 9, 6), l’authentique dépositaire des promesses et des privilèges, celui au­quel Dieu veut que viennent aussi s’agréger par la foi tous les Gentils (« Mais si vous êtes du Christ, vous êtes donc de la postérité d’Abraham et les héritiers de la promesse ») (Ga 3, 29).

Mais pour tous les autres, pour la grande masse d’« Israël selon la chair » (1 Co 10, 18), il s’agit d’un véritable échec : ils se sont laissés par leur faute (Ac 28, 26) dominer par l’« endurcissement », la « torpeur », l’« aveuglement » (Rm 11, 7-9) qui durera « jusqu’à l’entrée totale des Gentils » (Rm 11, 25). Cet échec est d’autant plus humiliant que ce sont vraiment les païens qui obtiennent ce que les juifs ont perdu par leur faute, ces païens que les juifs, à cause de leur attachement mal compris à leurs privilèges de peuple élu, méprisaient orgueil­leusement :

 

Les Gentils, qui ne cherchaient pas la justice, l’ont obtenue, entendons la jus­tice qui procède de la foi, tandis qu’Israël qui cherchait une loi donnant la justice, ne l’a point trouvée (Rm 9, 30-31).

 

La lecture de Moïse, qui aurait dû les éclairer, est devenue pour eux un voile obscur devant leurs yeux, parce que leur cœur s’est endurci. Jusques à quand ? Jusqu’à ce qu’Israël « se convertisse au Seigneur » (2 Co 3, 14-16), c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il se convertisse en masse au christianisme.

Un tel état d’« impénétrabilité » et d’« éloignement » de Dieu ne diffère guère d’une réprobation objective.

 

b) Si l’on s’en tient au langage de saint Paul, il n’est pas difficile de distinguer dans la tragédie du peuple élu une sorte de peine du talion :

Les juifs refusent le Christ, pierre angulaire établie par Dieu (Mt 21, 42 ; Ac 4, 11 ; 1 P 2, 7). Le Sauveur devient pour eux pierre d’achoppement, occasion de chute (eij~ ptw`sin) comme l’avait prédit Siméon, (Lc 2, 34), à partir du mo­ment où « ils trébuchent contre elle en se révoltant (ajpeiqou`nte~) contre la pa­role, bien qu’ils lui aient été destinés » (1 P 2, 7). Eh bien, en punition de leur in­crédulité (ajpistiva, Rm 11, 23) et de leur désobéissance rebelle (ajpeivqeia, Rm 11, 30) devenue permanente et, pourrait-on dire, définitivement confirmée (1 Tm 1, 13), les juifs deviennent quasiment, par antonomase, « ceux qui sont tombés » (Rm 11, 22), les « rebelles » (Rm 10, 21) ; Is 65, 2) et leur « état » reçoit le nom de « chute » (paravptwma Rm 11, 11, 12).

Israël a rejeté (ajpwqevw Ac 13, 46) la parole de Dieu, se jugeant lui-même in­digne de la vie éternelle et devenant ainsi « perverti dans la foi » (2 Tm 3, 8). Eh bien, comme peine du talion, il tombera dans un état de réprobation (hJ ajpobolhv (Rm 11, 15) de la part de Dieu, de séparation du tronc du bon olivier (Rm 11, 17).

Israël a officiellement jugé que la croix du Christ était un « scandale » (1 Co 1, 18) : il s’est de ce fait mis de lui-même dans la catégorie de « ceux qui se perdent » (1 Co 1, 18). Il a officiellement refusé l’Évangile et est ainsi devenu l’objet de l’inimitié de Dieu (Rm 11, 28). Cette colère de Dieu, qui est privation de la vie éternelle et apanage des incrédules et des rebelles (Jn 3, 36 ; Ep 5, 6 ; Co 3, 6) était historiquement sur le point de s’abattre sur Israël déjà dès l’époque de saint Paul (1 Th 2, 16) ; mais, théologiquement, elle durera aussi longtemps que les juifs « s’obstinent dans leur incrédulité » (th/` ajpistiva/, Rm 11, 23), puisque seul ce Jésus qu’ils ne veulent pas accepter est capable de sauver de la colère de Dieu (Rm 5, 9).

 

Conclusion : le judaïsme est réprouvé par Dieu *

 

En conclusion, les éléments glanés ici et là dans la sainte Écriture légitiment, à mon avis, la qualification que l’on donne habituellement au judaïsme – entendu comme religion – de « réprouvé par Dieu ».

Israël, par sa propre faute, se trouve ne pas avoir répondu à sa vocation et à  son élection ; il n’a pas réalisé de façon valable la mission originelle que la Providence lui avait confiée. En tant que race, les juifs avaient été « mis à part » par Dieu pour donner une origine charnelle au Messie et pour entrer les pre­miers dans l’Église en y portant le dépôt de la révélation reçue. Le Messie, nou­vel Adam, devait en effet se rattacher au premier Adam par voie de génération humaine à travers David, Jacob, Isaac, Abraham. Une fois atteint ce but ethnolo­gique par la naissance de Jésus de la Vierge Marie « de domo David » (Lc 1, 27), le peuple d’Israël redevenait semblable à tous les autres peuples de la terre. Il lui restait en revanche à réaliser le but religieux de son élection, et c’est sur ce point qu’Israël a échoué volontairement.

Le fait que saint Paul considère (du moins jusqu’à son époque !) Israël comme encore aimé de Dieu « selon l’élection [divine]… en raison de [ses] pères » (Rm 11, 28 [45]) n’annule pas la justice ou l’authenticité de la colère de Dieu. La miséricorde de Dieu ne les annule pas non plus, qui réussit à se servir de la réprobation des juifs pour faciliter l’entrée des Gentils dans l’Église et de l’entrée des Gentils pour abréger le temps de la réprobation d’un peuple qu’il n’entend pas détruire pour toujours [46].

A la fin des temps, la masse des juifs se sauvera : cette affirmation de saint Paul constitue une partie essentielle de l’espérance chrétienne [47]. Mais nous ne nous trouvons plus dans le plan originel de la Providence : nous sommes tom­bés dans un autre, moins admirable. Les dons de Dieu sont « sans repentance » (Rm 11, 29), c’est-à-dire qu’ils restent immuables en ce qui le concerne, mais pour qui les refuse ou n’en fait pas usage au moment voulu, ils se transforment en motifs de condamnation.

 

— III —

 

Peut-on dire les juifs « maudits par Dieu » ?

 

Ce que signifie ici « malédiction »

 

Il ne s’agit pas d’une malédiction « formelle », comme s’il était acquis que Dieu ait proféré de sa propre bouche une formule confirmant la disgrâce des juifs. On veut seulement désigner ici une malédiction « objective », c’est-à-dire une situation concrète sur laquelle Dieu exprime son jugement de condamna­tion et à laquelle se rattache concrètement une peine. Une telle situation a été li­brement acceptée par Israël. Aussi longtemps que dure cette libre acceptation, perdure l’état de malédiction « objective », avec toutes ses conséquences. En re­vanche, il est absolument interdit à toute autorité humaine, privée ou publique, de se faire, à quelque titre ou sous quelque prétexte que ce soit, l’exécutrice de la peine qui se rattache à la condamnation divine : seul Dieu le peut, qui reste juge de la manière et du moment.

 

Ce que dit l’Écriture sainte

 

Cela posé, mon opinion est que le judaïsme (toujours entendu au sens reli­gieux et non ethnico-politique [48]) peut être légitimement qualifié de « maudit », tout comme – ainsi qu’il a été dit plus haut – on peut le qualifier de « réprouvé par Dieu [49] ». Du reste, dans saint Paul déjà (He 6, 8) l’idée de malédiction (katavra) est étroitement apparentée à celle de réprobation (ajdovkimo~). Je vais présenter quelques éléments à l’appui de ce que j’affirme.

 

1. — Dans Mc 11, 21 Jésus maudit (kataravomai) un figuier, et cette malédic­tion consiste dans les paroles suivantes : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » (Mc 11, 14). Pour les anciens commentateurs, nous aurions ici une allégorie se rapportant directement et exclusivement à Jérusalem ; pour les modernes, au contraire, il s’agirait plutôt d’une parabole en action, c’est-à-dire une action symbolique ayant pour objet quiconque ne porte pas le fruit de bonnes œuvres, et en particulier le peuple d’Israël. G. Lebreton la commente ainsi :

 

Jésus n’a pas pour but de montrer sa puissance à ses disciples et moins encore d’exercer sa colère contre l’arbre. Il a voulu, par une action qui a le caractère d’une parabole, montrer le sort qu’il réserve aux arbres stériles, qui n’ont de la vie que l’apparence, qui portent des feuilles et non des fruits. Ce châtiment sé­vère et exemplaire, il l’inflige à un arbre tandis qu’il accomplit ses œuvres de mi­séricorde sur les hommes. Les disciples comprennent ainsi quel est le destin de Jérusalem et du peuple de Dieu représentés dans la parabole du figuier stérile (Lc 13, 6), et reconnu par eux dans cette action symbolique du Seigneur, qui res­semble à tant d’autres actions des anciens prophètes [50].

 

Dans la mentalité biblique [51], la condamnation à la stérilité équivaut à la ma­lédiction (katavra) du judaïsme officiel.

 

2. —  La sainte Écriture présente le salut messianique comme la plus grande bénédiction de Dieu, déjà promise à Abraham et accueillie par lui avec foi. C’est pourquoi « ce sont… les [seuls] fidèles qui sont bénis dans le fidèle Abraham » (Ga 3, 9). Dans le dessein de Dieu, Israël devait être le premier destinataire de cette bénédiction : « C’est pour vous d’abord que Dieu a suscité son serviteur, et qu’il l’a envoyé vous apporter ses bénédictions, [lesquelles consistent] en ce que vous vous détourniez chacun de vos iniquités » (Ac 3, 26). Israël, au contraire, en refusant la foi dans le Christ, s’est automatiquement exclu de la bénédiction de Dieu et s’est placé objectivement dans un état de malédiction qui, par la mi­séricorde divine, cessera à la fin des temps – mais seulement alors –, lors­qu’« Israël également sera sauvé en entier » (Rm 11, 26), c’est-à-dire lorsqu’Is­raël acceptera le salut messianique.

Jusqu’à cette époque, la condamnation divine est toujours valide, puisque « qui croit en lui ne sera pas jugé ; qui ne croit pas en lui est déjà jugé parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu » (Jn 3, 18).

 

3. — La religion judaïque prétend toujours conférer la justification à ses propres adeptes au moyen de la loi mosaïque. Du fait de cette prétention, on peut légitimement dire qu’elle reste sous le signe de la malédiction dont seul le Christ a racheté ceux qui croient en lui :

 

Quant aux partisans des [seules] œuvres de la loi, ils sont sous le coup de la malédiction (ujpov katavran)… c’est le Christ qui nous a rachetés de la malédiction (ejk th/`~ katavra~) de la loi en se faisant malédiction (katavra) pour nous, comme il est écrit : “Maudit (ejpikatavrato~) (soit) celui qui est pendu au bois” » (Ga 3, 10-13).

 

4. — Le judaïsme prétend continuer un « ministère de condamnation », un « ministère de mort » que Dieu a voulu, au contraire, annuler, priver de valeur et abolir (2 Co 3, 7-14). Il prétend servir encore la lettre qui tue au lieu de l’esprit qui vivifie (2 Co 3, 6). Il montre, c’est vrai, du zèle pour la cause de Dieu, mais c’est un zèle qui n’est pas conforme à la science parfaite (Rm 10, 2). Par consé­quent la conduite des juifs ne peut plaire à Dieu (1 Th 2, 15), elle mérite sa condamnation.

 

5. — Saint Paul vit au fond de son cœur la tragédie de ses compatriotes. Il en vient à exprimer un désir irréalisable, à savoir celui d’être anathématisé lui-même par le Christ à la place (uJpe;r) de ses frères, de ceux de son sang selon la chair (Rm 9, 3). Le mot ajnavqema employé ici par l’Apôtre désigne dans l’ancien Testament la condition de celui qui est voué à la destruction (Lv 27, 28 ; Dt 7, 26) ; dans le nouveau une violente réprobation qui sépare du Christ sau­veur (1 Co 12, 3 ; 16, 22 ; Ga 1, 8-9) : chose que l’on serait bien en peine de dis­tinguer de la malédiction (Mt 25, 41). Il semble donc que saint Paul suppose qu’Israël est anathématisé par le Christ.

 

 

Conclusion générale

 

Il est temps de tirer une conclusion générale de l’excursus biblique qui pré­cède. Il me semble qu’elle peut se formuler ainsi : aussi bien pour des raisons textuelles que pour des raisons d’autorité, la thèse selon laquelle on doit consi­dérer le judaïsme comme responsable de déicide, réprouvé et maudit par Dieu, dans les limites et le sens précisés plus haut, cette thèse est toujours légitimement défendable ou peut, au moins, être légitimement objet de discussion [52].

C’est pourquoi une interdiction venant du Concile qui tendrait à tronquer la libre discussion du problème dans un sens ou dans l’autre me semblerait inop­portune. Laisser encore aux théologiens et aux exégètes le soin de l’étudier et d’en débattre serait plus conforme à la nature même du Concile et à la pratique déjà adoptée pour d’autres schémas.

Inopportune, cette interdiction serait en outre injustifiée, à mon avis, si elle devait rester définitivement sous la forme qui lui est donnée dans R3, où est acceptée implicitement l’opinion négative et désavouée l’opinion affirmative.

En tout cas, c’est à la charité ordinaire et à la prudence chrétienne que l’on devrait laisser le soin de déterminer la manière et le moment les plus adaptés pour énoncer une vérité qui est, de façon compréhensible, déplaisante pour les intéressés, mais qui ne mérite pas pour cette seule raison le silence absolu, si – comme beaucoup le pensent – elle fait partie intégrante du dépôt de la révéla­tion divine.

 

 

 

*

  


[1] — Palestra del Clero, anno xliv nº 4 (15 février 1965), p. 185-203. — Pour faciliter la lecture, nous avons ajouté un certain nombre de sous-titres.

[2] — Cité par Ralph M. Wiltgen S.V.D., Le Rhin se jette dans le Tibre, Paris, Cèdre, 1973, p. 89. — Né en 1914, ordonné prêtre en 1937 (après des études à l’université du Latran, où il présenta une thèse sur l’assomption de Notre-Dame), Louis-Marie Carli fut successivement recteur du séminaire diocésain de Comacchio, vicaire de ce diocèse (1942-1956), évêque de Segni, près de Rome (1957-1973) et archevêque de Gaète, où il mourut le 14 avril 1986.

[3] — Mgr Marcel Lefebvre dans Fideliter 59, p. 43-44.

[4] — Dans le n° 1001 de Tribune Juive (25-31 décembre 1987), Lazare Landau raconte : « Par une soirée brumeuse et glaciale de l’hiver 1962-1963, je me suis rendu à une invitation extraordinaire au Centre communautaire de la Paix à Strasbourg. Les dirigeants juifs recevaient en secret, au sous-sol, un envoyé du pape. A l’issue du chabath, nous nous comptions une dizaine pour accueillir un dominicain de blanc vêtu, le R. P. Yves Congar, chargé par le cardinal Bea, au nom de Jean XXIII, de nous demander, au seuil du Concile, ce que nous attendions de l’Église catholique […]. Le blanc messager – dépouillé de tout symbole ou ornement – s’en revint à Rome porteur d’innombrables requêtes […], le Concile fit droit à nos vœux. La déclaration Nostra ætate n° 4 constitua – le P. Congar et les trois rédacteurs du texte me le confirmèrent – une véritable révolution dans la doctrine de l’Église sur les juifs […]. » — Lorsque des oppositions à cette déclaration se manifestèrent au cours du Concile, les juifs s’inquiétèrent et le cardinal Bea lui-même rendit secrètement visite au Comité juif américain, le 31 mars 1963, à New York, pour rassurer ses interlocuteurs. « Les rabbins réunis dans la pièce voulurent savoir si la déclaration dirait explicitement que le déicide, la malédiction et le rejet du peuple juif par Dieu, étaient des erreurs de l’enseignement chrétien. […] Bea répondit de façon détournée. Il avertit ses auditeurs qu’il était impossible à une énorme assemblée d’évêques de rentrer dans les détails, qu’on pourrait seulement fixer les grandes lignes et qu’il ne fallait pas espérer rendre simples des choses qui étaient complexes. » (Joseph Roddy, dans Look du 25 janvier 1966. Traduction intégrale de cet important article dans Le Sel de la terre 34, p. 196-217 : « Comment les juifs ont changé la pensée catholique ».)

[5] — Avant même le début du Concile, en septembre 1961, le cardinal Bea était allé demander au pasteur Willem A. Visser’t Hooft, secrétaire général du Conseil Œcuménique des Églises (organisme d’origine protestante, très maçonnisant) ce qu’il attendait de Vatican II. La rencontre (secrète) eut lieu à Milan et la liberté religieuse en fut un des thèmes majeurs. — Pour obtenir la venue des observateurs schismatiques russes, on s’engagea de même à ce que le communisme ne serait pas condamné par le Concile. (Voir Itinéraires 285, p. 157, et 280, p. 1-15 ; P. Floridi, S.J., Moscou et le Vatican, Paris, France-Empire, 1979, p. 142-148 ; Le Sel de la terre 49, p. 32 ; etc.)

[6] « Il popolo ebraico nel piano divino della salvezza » [Le peuple juif dans le plan divin du salut], Civiltà Cattolica, 6 novembre 1965, p. 209-229. — Voir aussi du cardinal Augustin Bea, L’Église et le peuple juif, Paris, Cerf, 1967.

[7] — Les réponses de Mgr Carli au cardinal Bea ont paru dans la Palestra del Clero du 1er mai 1965 (anno XLIV, nº 9, p. 465-476), du 15 mars 1966 (anno XLV, nº 6, p. 333-355) et du 1er avril 1966 (anno XLV, nº 10, p. 397-419).

[8] — On trouvera dans Le Sel de la terre 34, p. 218-219 un tableau présentant les cinq rédactions successives de ce paragraphe 4 de Nostra ætate.

[9] — La déclaration ne dit pas que les juifs ne doivent jamais [numquam] être présentés comme « réprouvés par Dieu » ou « maudits » , mais seulement que cela ne doit pas être fait comme si cela découlait de l’Écriture. Mgr Carli commentera : « Si je ne me trompe, cela signifie qu’une opinion exégétique privée ne doit pas être publiquement présentée comme une authentique affirmation biblique. » (Mgr Carli dans la Palestra del clero du 15 mars 1966, p. 337, n. 3).

[10] — Mgr Carli dans la Palestra del clero du 1er avril 1966, p. 416.

[11] — Mgr Carli dans la Palestra del clero du 15 mars 1966, p. 335-336.

[12] — « Declaratio non intendit completam præsentationem aliarum religionum dare […]. Hic non agitur de plena veritate circa Judæos et eorum religionem, sed de plena veritate circa ea quæ Judæos cum Ecclesia jungunt. »

[13] — Mgr Carli dans la Palestra del clero du 15 mars 1966, p. 335-336, n. 2.

[14] — Voir l’étude de Michel Laurigan dans Le Sel de la terre 46, p. 54-76. — Texte édité en brochure par les éditions du Sel sous le titre : L’Église et la Synagogue depuis Vatican II, coll. Études, 2005 (12 E + port).

[15] — Voir Palestra del Clero, 1959, p. 1043-1049 ; 1960, p. 969-976, 1241-1245, 1309-1315 ; 1963, p. 363-369 ; 1964, p. 1276-1281.

[16] — Ce texte, distribué le 18 novembre et voté le 20 novembre sera encore révisé en mai  1965, avant d’être définitivement adopté et promulgué (dans une version mitigée) en octobre 1965. (Note du traducteur.)

[17] — Il est déplaisant de devoir constater comment « l’opinion publique » orchestrée par la presse a prétendu, au nom d’artificielles « attentes mondiales », établir des listes de priorités entre les différents thèmes conciliaires, signaler des échéances, alléguer des urgences pour lesquelles même un seul retard ou renvoi aurait signifié un « enterrement » intentionnel des questions (tramé, bien entendu, par les réactionnaires habituels), un échec du Concile, etc. La bagarre  [en français dans le texte] qui éclata parmi les journalistes à midi le 29 novembre, dans la salle de presse du Concile, lorsque parvint la nouvelle du renvoi du vote sur la liberté religieuse, fut très significative et même préoccupante ! Et l’on peut en dire autant du dépit, ou plutôt du « scandale » provoqué dans certains milieux par le fait que le Souverain pontife soit intervenu – alors qu’il était tout à fait dans son droit – à propos de la « note explicative » annexée au chapitre III de la constitution sur l’Église, et des amendements du décret sur l’œcuménisme ! (Cette note – comme toutes celles qui ne sont pas suivies de la mention « Note du traducteur » – est de Mgr Carli.)

[18] — Les évêques nord-américains sont en train de s’en apercevoir. Lire sur le sujet l’information utile fournie par S. Ex. Mgr Colombo dans La Rivista del clero italiano, (janvier 1965, p. 3-8).

[19] — Pour rectifier tant d’inexactitudes et de méchancetés propagées par la presse, nous sommes en mesure de reconstruire les faits avec la fidélité la plus absolue. Le nouveau texte sur la liberté religieuse – la troisième rédaction pour être précis – fut distribué aux Pères conciliaires pendant l’assemblée générale du mardi 17 novembre 1964, avec l’avertissement que l’on voterait lors de l’assemblée générale du jeudi 19.

Un groupe d’évêques (français, brésiliens, italiens, chiliens, espagnols, etc.) accoutumés à se réunir tous les mardis après-midi pour un fraternel échange de vues sur les schémas conciliaires, constatèrent ce mardi-là que le texte reçu le matin présentait une rédaction différente quant au fond et à la forme de la précédente discutée dans la salle du concile. En effet, aux 271 demi-lignes du texte précédent s’opposaient les 556 du nouveau, et des 271 lignes originelles, 75 seulement étaient restées inchangées. Surtout, étaient nouvelles la perspective et les motivations de la question, une longue digression historique et la démonstration scripturaire. Il sembla donc à ces évêques qu’il n’était pas sérieux et qu’il était même contraire au règlement de voter un tel texte quelques heures à peine après sa présentation. Recueillant dans le temps très court dont ils disposaient environ 150 signatures, ils présentèrent le mercredi 18 vers 11 heures un mémoire dans lequel ils demandaient un ajournement du vote parce que :

a) le temps suffisant n’avait pas été donné, contrairement à la disposition de l’article 30 § 2 du règlement : (« Les schémas des décrets et des canons, ainsi que tous les textes à approuver doivent être distribués aux Pères de telle manière qu’ils disposent d’un espace de temps suffisant pour prendre des décisions en affinant leurs jugements et pour déterminer leurs suffrages ») ;

b) s’agissant d’un texte substantiellement nouveau, une discussion préalable était nécessaire, conformément à l’article 36 du règlement.

Quelques minutes après la réception du mémoire, le doyen du conseil de la présidence, après avoir consulté les modérateurs, donna publiquement lecture du document et décida que le lendemain matin l’Assemblée entière par un vote écrit, déciderait s’il fallait voter immédiatement le texte ou remettre le scrutin à plus tard. Dans la soirée de ce même mercredi, le groupe des évêques protestataires notifia aux organes compétents qu’ils considéraient la décision prise comme illégale, non pas tant parce qu’elle revenait collégialement au Conseil de la présidence, que parce que l’Assemblée était absolument incompétente pour décider s’il fallait ou non déroger à des articles péremptoires d’un règlement émané du souverain pontife. Le matin du jeudi 19, après consultation collégiale, le Conseil de la présidence reconnut loyalement l’erreur de procédure dans laquelle il était tombé et décida, faute de temps suffisant, de renvoyer l’examen et le vote du schéma sur la liberté religieuse à la quatrième session du Concile. Malgré l’appel immédiat adressé « instanter, instantius, instantissime » (« de la manière la plus pressante ») au souverain pontife par 500 Pères tout au plus, la décision du Conseil de la présidence fut confirmée avec autorité. Et c’est ainsi qu’en accord avec l’esprit et la lettre du règlement fut sauvegardé le principe même… de la liberté religieuse en ce qui concerne aussi les minorités conciliaires ; que fut sauvegardé surtout le sérieux du Concile engagé dans l’étude d’une question extrêmement délicate.

[20] — De nombreux Pères s’attendaient à cette mesure, même si, à ce qu’il semble, il n’y eut pas de recours écrit, ou si un tel recours fut rédigé trop tard. Il y avait en effet, en faveur de cette décision, le précédent tout récent du schéma sur la liberté religieuse ; il y avait surtout l’article 4 § 1 du règlement qui défère ex officio au Conseil de la présidence la tâche « de faire en sorte que soient observées selon l’usage les règles relatives au bon déroulement du concile Vatican II en tranchant les cas douteux et en écartant les difficultés qui pourraient se présenter ».

[21] — Face aux 104 demi-lignes de la rédaction précédente, la nouvelle en compte 176. Si l’on tient compte du fait que de ces 104 demi-lignes, une vingtaine au moins ont disparu sans laisser d’équivalent dans la nouvelle rédaction, il apparaît que le texte voté est nouveau à 50 % au moins, et que la moitié restante présente en outre sur divers points de notables modifications.

[22] — A cet égard, je considère qu’il n’est pas permis de citer la pensée de saint Paul en la tronquant, comme le font R1 et R3 (« Selon l’Évangile, ce sont des ennemis, mais à cause de vous ; selon l’élection [divine], ils sont aimés en raison de leurs pères » Rm 1, 28) ni d’étendre à tous les temps un jugement historique que saint Paul a pu émettre lorsqu’il écrivait l’épître aux Romains, mais qu’il a probablement modifié lui-même par la suite.

[23] — Telle est du moins la version politiquement correcte des choses, protégée par la loi Gayssot. (Note du traducteur.)

[24] — Alors que R2 formule cette interdiction pour la catéchèse, la prédication et les conversations de tous les jours, R3 – d’accord en cela, mais avec plus de force, avec R1 – semble l’étendre à tous les cas : « que jamais le peuple juif ne soit présenté comme une nation réprouvée ou maudite, ou coupable de déicide », jamais : pas même dans le domaine scientifique ?

[25] — La précision ici donnée par Mgr Carli est capitale et résout déjà une bonne partie des sophismes de ses contradicteurs. Quand il parle des « juifs », au cours de cet article, il n’entend parler ni d’un peuple ou d’une race ni d’un ensemble d’individus, mais d’une société religieuse. Ce ne sont pas des critères biologiques qui sont en cause, mais des critères d’appartenance religieuse (même s’il est vrai que certains juifs, eux, lient les concepts de race et de religion). — Pour répondre au cardinal Bea, qui  déformait sa pensée, Mgr Carli  est revenu sur ce point dans la Palestra del clero du 15 mars 1966, p. 340-342). (Note du traducteur.)

[26] — Mgr Carli rappellera dans un autre article que saint Grégoire de Naziance, n’hésite pas à parler de la « main déicide » (PG 37, 466A ; voir Mgr Carli dans la Palestra del clero du 1er avril 1966, p. 398). (Note du traducteur.)

[27] — Actiones et passiones sunt suppositorum : c’est le suppôt (c’est-à-dire la personne) qui est le sujet réel de tout ce qui est fait et tout ce qui est subi. (Si l’on refuse ce principe élémentaire, on doit accepter l’excuse de l’enfant qui, pris en flagrant délit de vol, déclare : « C’est pas moi, c’est ma main. ») Or Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a qu’une seule personne, même s’il a deux natures ; c’est donc réellement cette personne divine qui fait et qui subit tout ce qui est fait et subi par la nature humaine qu’elle a assumée. — Dans un article suivant, Mgr Carli citera à ce sujet le passage où saint Paul parle de la crucifixion du Fils de Dieu (« rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei et ostentui habentes » He 6, 6). Si ceux qui refusent le terme « déicide » avaient raison, saint Paul aurait eu tort de parler ainsi puisque le Fils de Dieu ne peut pas, en tant que tel, être attaché à une croix. (Mgr Carli dans la Palestra del clero du 1er mai 1965, p. 472). (Note du traducteur.)

[28] — III, q. 46, a. 12.

[29] — « Non quod Verbi natura deitasque in sancta Virgine sumpsit exordium, sed quod ex ea natum sit sacrum illud corpus animatum anima rationabili, cui substantialiter adjunctum Dei Verbum carnaliter natum esse dicitur ».— Conciliorum Œcumenicorum Decreta, Herder, 1962, p. 39, 3-9.

[30] — Saint Pierre, probablement par délicatesse ou par un procédé légitime de captatio benevolentiæ (« recherche des bonnes grâces d’un auditoire ») l’appelle une seule fois « ignorance » (Ac 3, 17). Saint Paul aussi utilise une seule fois le même terme à propos des juifs responsables de la crucifixion (Ac 13, 27), mais il est difficile de décider s’il entend par là une ignorance non coupable. Jésus au contraire parle explicitement d’« incrédulité », notion qui implique non seulement le manque de foi mais encore la rébellion (Mt 13, 58 ; 17, 16 ; Mc 16, 14 ; Is 8, 37 et s. ; 10, 38 ; 11, 48-53 ; 12, 37) : on retrouve là le drame de l’ancien Testament (He 3, 19 ; 4, 6).

[31] — C’est ce qu’enseigne le Catéchisme du concile de Trente : « Puisque ce sont nos crimes qui ont fait subir à Notre-Seigneur Jésus-Christ le supplice de la croix, à coup sûr ceux qui se plongent dans les désordres et dans le mal “crucifient de nouveau dans leur cœur, autant qu’il est en eux, le Fils de Dieu, et le couvrent de confusion” (He 6, 6). Et il faut le reconnaître, notre crime à nous dans ce cas est plus grand que celui des Juifs. Car eux, au témoignage de l’Apôtre, “s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne l’auraient jamais crucifié” (I Co 2, 8). Nous, au contraire, “nous faisons profession de le connaître” (Tt 1, 16). Et lorsque nous le renions par nos actes, nous portons en quelque sorte sur lui nos mains déicides. » (Catéchisme du concile de Trente, quatrième article du symbole). — Mais il est évident que cette exhortation morale n’entend pas nier la responsabilité historique des juifs. (Note du traducteur.)

[32] — Mgr Carli notera plus tard, avec une certaine malice, qu’on trouve, parmi ces exégètes, un élève du cardinal Bea, qui dédicaça justement à son maître son travail intitulé Colletivismo e individulismo nel Vecchio Testamento. Il s’agit de F. Spadafora, bien connu par ailleurs pour sa courageuse résistance à l’exégèse moderniste. (Mgr Carli dans la Palestra del clero du 1er avril 1966, p. 405.) (Note du traducteur.)

[33] — Il importe de bien comprendre que ce principe de la responsabilité collective ne s’oppose aucunement au principe de la responsabilité individuelle. Les deux coexistent, à un niveau différent. Une faute morale relève de la responsabilité individuelle : la culpabilité ne peut se transmettre de père en fils (pas plus que la peine qui lui correspond directement). En revanche, la responsabilité collective est d’ordre juridique : une société peut ainsi contracter une dette qui engagera ensuite chacun de ses membres, même s’ils n’ont pas participé à la prise de décision (et donc même s’il n’y a aucune culpabilité de leur part). — Mgr Carli précisera ce point dans la Palestra del clero du 1er avril 1966, (p. 403-405) afin de répondre au cardinal Bea qui confondait systématiquement responsabilité et culpabilité. (Note du traducteur.)

[34] — J. Schmid commente : « La destruction du temple et de la ville rendra évident même extérieurement que cette dernière a été abandonnée et répudiée par Dieu » L’Evangelo secondo Matteo, traduit de l’allemand, Morcelliana, 1962, p. 430.

[35] — En français dans le texte. (Note du traducteur.)

[36] — Voir F. Festorazzi, « I Giudei e il quarto Evangelo », dans S. Giovanni - Atti delle XVII Settimana biblica, Brescia, 1964, p. 225-260.

[37] — F. Festorazzi, « Populus Israël estne maledictus et repudiatus a Deo ? » dans Verbum Domini, 1961, p. 255-271.

[38] — Ibid., p. 395. Que l’on songe aussi à la prophétie menaçante pour les juifs : « Je vous le déclare, ils viendront en foule d’Orient et d’Occident s’asseoir à table avec Abraham, Isaac et Jacob au royaume des cieux. Quant aux fils du royaume, on les jettera dans les ténèbres extérieures » (Mt 8, 11-12).

[39] — Prælectiones biblicæ ad usum scholarum. Novum Testamentum, vol. I, Tavrini, 6e, 1944, p. 814.

[40] — L’objection du cardinal Bea. — A cette argumentation, le cardinal Bea objectera dans la Civiltà Cattolica  (6 novembre 1965, p. 217) que saint Pierre, saint Étienne et saint Paul utilisent généralement le pronom « vous » et non le pronom « nous » pour désigner les meurtriers du Christ, ce qui indique qu’ils n’admettent pas une responsabilité collective du peuple juif (dont ils font partie). — Une telle objection se comprendrait si Mgr Carli avait parlé d’une responsabilité collective du peuple juif (entité ethnico-politique), mais il parle du judaïsme en tant que religion. Si saint Pierre, saint Étienne et saint Paul n’ont en rien renié leur appartenance à la communauté ethnique d’Israël, en revanche, expliquera Mgr Carli, ils se sont, par la foi au Christ, séparé des autorités religieuses juives qui  refusaient de le reconnaître – et ils ont encouragé les juifs à se désolidariser publiquement non seulement du crime du Golgotha (en s’en repentant et en recevant le baptême : Ac 2, 38), mais aussi de la communauté religieuse désormais caractérisée par une incrédulité frontale envers le Messie (« Sauvez-vous du milieu de cette génération perverse » Ac 2, 40). Mgr Carli développe cette réponse dans la Palestra del clero du 1er avril 1966, p. 406-407. (Note du traducteur.)

* — On remarquera la façon dont Mgr Carli a réduit et précisé la question avant d’y répondre. Il se demandait, en tête de cette première partie, si les juifs pouvaient être considérés comme responsables du déicide. Ce n’est pas à cette question (trop imprécise) qu’il répond : il ne parle plus des juifs (personnes individuelles) mais du judaïsme (en tant que communauté religieuse). Il ne s’agit donc pas d’une culpabilité morale (nécessairement personnelle) mais d’une responsabilité juridique endossée par cette communauté, qui ne s’en est jamais libérée (car les autorités juives n’ont jamais fait repentance pour le crime du Golgotha). (Note du traducteur.)

[41] — En réalité, cette première « opinion » est la seule catholique, et les deux autres (qui règnent aujourd’hui dans l’Église conciliaire) sont franchement hétérodoxes. Mais Mgr Carli est conscient des fortes pressions subies par le Concile. Visiblement, il limite ses ambitions à éviter le pire et adopte un « profil bas » qu’on retrouvera dans sa conclusion générale. (Note du traducteur.)

[42] — On notera que ce jugement, qui peut paraître sévère (« le rapport entre le christianisme et le judaïsme est bien pire que celui entre le christianisme et les autres religions ») est conforme à l’enseignement de saint Thomas : d’un point de vue matériel, les païens sont dans l’erreur plus gravement que les juifs. Mais d’un point de vue formel « parce que les juifs ont reçu la préfiguration de l’Évangile dans l’ancien Testament et qu’ils détruisent cette préfiguration en l’interprétant mal, leur infidélité est plus grave que celle des païens qui n’ont aucunement reçu la foi à l’Évangile. » (II-II, q. 10, a. 6). — La question peut être considérée sous deux angles différents et, comme l’a noté Mgr Carli, la déclaration conciliaire Nostra ætate a choisi le point de vue le plus superficiel « en s’attardant sur des éléments communs qui sont secondaires et en omettant au contraire les nombreuses et substantielles différences ». (Note du traducteur.)

[43] — Sur ce point aussi le cardinal Bea déformera la pensée de Mgr Carli en prétendant le réfuter. Il lui prête l’idée que le peuple juif a perdu ses privilèges à cause de l’injuste condamnation de Jésus (Civiltà Cattolica du 6 novembre 1965, p. 212). Mgr Carli répliquera : « Ce que j’ai écrit, et que je répète encore une fois, c’est que c’est le judaïsme en tant qu’institution religieuse qui a perdu ses anciens privilèges et a cessé d’être la religion approuvée et bénie par Dieu ; et que cela ne s’est pas fait à cause de la seule crucifixion de Jésus mais par toute une série d’incrédulités et de refus qui culmine dans le déicide mais qui ne s’y limite pas. La tragédie du Golgotha est le point central d’une situation endémique d’incrédulité, qui précède, accompagne et suit la venue du Messie ; situation qui, lorsque saint Jean écrit le quatrième évangile, s’est pour ainsi dire institutionnalisée en Israël. »  (Mgr Carli dans la Palestra del clero du 15 mars 1966, p. 343). (Note du traducteur.)

[44] — Une brève enquête philologique ne nous semble pas inutile. Aux mots du latin biblique « reprobare-reprobatio-reprobus » correspondent dans le grec biblique plusieurs termes qui ont des significations apparentées et complémentaires :

a) « Mettre de côté », d’où « considérer comme inutile », « rejeter », « refuser » (ajqetevw Is 29, 14 ; Ps 32, 10 ; 1 Co 1, 19 - ajsunqetevw Ps 72, 15 – ajqevthsi~ He 7, 18) ;

b) « désobéir », « être rebelle » (ajpeiqevw Is 30, 12 ; 7, 16 ; 65, 2 ; Rm 11, 30-32) ;

c) « désapprouver », « réprouver », (ajpokodimavzw Ps 117, 22 ; Sg 9, 4 ; Eccl 20, 22 ; Mc 8, 31 ; Lc 9, 22 ; He 12, 17 ajdovkimo~ Rm 1, 28 ; 1 Co 9, 27 ; 2 Co 13, 5 sq. ; He 5, 8 ; 2 Tm 3, 8 ; Tt 1, 16) ;

d) « enlever », « rejeter », « repousser » (ajpwqevw Ez 20, 24 ; Rm 11, 1.2 ; 1 Tm 1, 19 ; Ac 7, 27.39 ; 13, 46) ;

e) « refuser », « désavouer » (ajpainainovmai Jb 5, 17).

* — Là encore, on remarquera que la question initiale se rapportait aux juifs (les personnes), tandis que Mgr Carli traite, dans sa conclusion, du judaïsme (entendu comme religion). Il fallait ainsi préciser la question pour pouvoir la résoudre. (Note du traducteur.)

[45] — F. Prat (La Teologia di S. Paolo, trad. it. de la 7e édition française, vol. III, Turin, 1928, p. 213) commente ainsi ce verset : « Collectivement et comme nation, les juifs sont dans le même temps détestés et aimés de Dieu : détestés à cause de l’Évangile qu’ils n’ont pas voulu embrasser, et cependant aimés à cause du choix gratuit dont ils furent jadis l’objet et parce qu’ils sont de la race des patriarches. Si l’on objecte que le choix divin est annulé dans tous ses effets par l’incrédulité présente d’Israël, Paul répond que « les dons de Dieu sont sans repentance ». Israël est donc dans le même temps, sous deux aspects différents, digne d’amour et de haine. Il ressent maintenant les effets de la haine qui l’exclut du royaume messianique ; plus tard il éprouvera les effets de l’amour, quand il rentrera en masse dans le giron de l’Église ».

[46] — Voir S. Lyonnet, « De Doctrina prædestinationis et reprobationis in Rm 9 », dans Verbum Domini, 1956, p. 193-201, 257-271.

[47] — Il est regrettable qu’à cause de la crainte inacceptable de faire du prosélytisme, la belle affirmation de l’espérance eschatologique de l’Église à propos d’Israël, qui était contenue dans R2 (« Il est en outre bon de rappeler que l’union du peuple juif à l’Église fait partie de l’espérance chrétienne. L’Église en effet, comme l’enseigne l’Apôtre Paul (Rm 11, 25) attend d’une foi inébranlable et avec un grand désir l’accession de ce peuple à la plénitude du peuple de Dieu, que le Christ est venu renouveler ») ait été remplacée par l’affirmation insignifiante et générale de R3 (« Avec les prophètes et le même Apôtre, l’Église attend le jour connu de Dieu seul où tous les peuples d’une seule voix invoqueront le Seigneur et le serviront “d’un commun accord” », So 3, 9).

[48] — Là encore, Mgr Carli, après avoir posé la question comme on la pose couramment, (en parlant, de façon imprécise, des juifs), répond avec toute la précision due, en parlant du judaïsme (entendu au sens religieux). —  Sa réponse est conforme à l’enseignement de saint Augustin et saint Thomas : la loi mosaïque est aujourd’hui non seulement morte mais mortifère (c’est-à-dire qu’elle donne la mort à l’âme) : s’y soumettre constitue – au moins matériellement – un péché mortel, puisque cela  équivaut à professer que le Messie n’est pas encore venu (I-II, q. 103, a. 4). C’est pourquoi les visites de Jean-Paul II et Benoît XVI dans les synagogues de Rome et de Cologne restent une offense à Notre-Seigneur et un scandale pour les âmes. (Note du traducteur.)

[49] — Je m’abstiens d’alléguer le célèbre texte de Matthieu 27, 31, parce que sa valeur est très discutée par les auteurs et, à mon avis, à juste titre.

[50] — La Vita e l’insegnamento di Gesu Cristo Nostro Signore, vol. II, traduit du français, Brescia, 1934, p. 188-189.

[51] — La stérilité de la femme est considérée comme une malédiction (1 S 1, 6 ; Dt 7, 14), un châtiment (Gn 20, 18 ; Os 9, 11.14 ; Jg 11 37), un déshonneur (Gn 20, 23 ; Is 4, 1 ; 54, 4 ; Lc 1, 25). La fécondité au contraire est considérée comme une bénédiction du Seigneur et même la bénédiction féminine par excellence (Gn 1, 28 ; 9, 1 ; 49, 25 ; Tb 6, 21.22 ; Lc 1, 42).

[52] — Après avoir développé avec force tous les arguments en faveur de la doctrine traditionnelle, Mgr Carli semble, en conclusion, ne plus la considérer que comme une thèse parmi d’autres. En réalité, il sait pertinemment  qu’elle fait partie intégrante du dépôt révélé (ce sont les derniers mots de l’article), mais il sait aussi que le Concile n’est plus libre de la rappeler. Les pressions subies sont trop fortes. L’évêque se contente donc d’essayer d’éviter le pire en dissuadant le Concile de se prononcer sur cette question. (Note de l’éditeur.)

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 54

p. 42-71

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