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LES DANGERS DE LA GNOSE CONTEMPORAINE (I)

 

Origines et thèmes 

de la gnose contemporaine

 

 

 

par Christian Lagrave

 

 

 

On se souvient que Paul Sernine a essayé de montrer que la gnose n’existait plus aujourd’hui – ou du moins, si quelque chose correspond à ce nom, qu’elle ne saurait constituer une erreur dangereuse pour les catholiques –, puisque « les papes n’en parlent pas ». Il y joignait deux autres « preuves » du même acabit.

Christian Lagrave a déjà répondu à ces sophismes dans une excellente petite brochure [1].

Il revient sur le sujet en montrant par les faits l’existence et la nocivité de la gnose contemporaine. — Contra factum non fit argumentum dit l’adage (« Contre un fait établi, aucun raisonnement ne porte »).

L’auteur traite ici des origines et des thèmes de la gnose contemporaine. Il en présentera les hommes et les œuvres dans un prochain article.

 

Cette étude a fait l’objet d’un exposé aux journées Jean Vaquié organisées par Le Sel de la terre en août 2004.

Le Sel de la terre.

 

*

 

— Remarque préliminaire : La gnose est un sujet très vaste ; la bibliographie est immense : des centaines de volumes ; rien que pour la période contemporaine il faudrait y consacrer plusieurs livres sans épuiser le sujet ; nous allons donc être contraint de le traiter d’une manière sommaire, en ne retenant que ce qui nous paraît essentiel, et en négligeant beaucoup d’aspects quelquefois assez importants.

 

*

 

Une expérience

 

AVEZ-VOUS déjà fait l’expérience suivante ? Prenez l’annuaire téléphonique de votre département, ouvrez les pages jaunes à la rubrique « librairies » et faites le compte des librairies explicitement consacrées à l’ésotérisme, aux « spiritualités », à l’astrologie, au « développement personnel », aux médecines parallèles, etc. Généralement on en trouve plusieurs dans chaque ville un peu importante. De plus, si vous vous donnez la peine d’entrer dans les librairies généralistes, vous y trouverez immanquablement, à l’endroit le plus accessible, des rayons entiers consacrés aux sujets que nous venons de citer, ainsi qu’aux « spiritualités orientales », au bouddhisme, au « zen », au yoga, au chamanisme, à la franc-maçonnerie, à la réincarnation, à la sorcellerie, au symbolisme, aux mystères (de l’île de Pâques, de l’Atlantide, de la Lémurie, du triangle des Bermudes, des « Ovni », du Graal, des Templiers, de Rennes-le-Château, etc.) Tous ces livres trouvent de nombreux éditeurs et de multiples auteurs s’y consacrent ; c’est normal car ces thèmes se vendent très bien : on sait qu’après Harry Potter qui avait battu tous les records de vente, c’est maintenant le tour de Da Vinci code. La grande presse, les magazines féminins en particulier, s’emploie à vulgariser ces sujets : partout il est question des signes astrologiques, de la réincarnation, des « channels », des chamanes, du karma, etc.

Tous ces livres, tous ces thèmes à la mode appartiennent à un courant bien connu que l’on nomme tantôt l’ésotérisme, tantôt l’occultisme, et qu’il est plus commode d’appeler l’ésotéro-occultisme. L’ésotérisme se réfère à une vaste et immémoriale Tradition primordiale universelle, qui se transmet d’âge en âge d’une manière secrète et qui est réservée à une élite d’initiés – il s’agit en fait d’une corruption démoniaque de la Tradition d’origine divine [2] ; quant à l’occultisme, il emploie les mêmes doctrines que l’ésotérisme, mais il entend utiliser son savoir – la « science occulte » comme il l’appelle – pour entrer en contact avec ce qu’il nomme des « êtres supérieurs » qui auraient transmis à certains hommes la Tradition primordiale. L’occultiste veut posséder des

pouvoirs matériels surnaturels qu’il va rechercher en pratiquant les techniques de l’alchimie, de la magie ou de la sorcellerie [3].

Ces deux termes, l’ésotérisme et l’occultisme, sont dès l’origine intimement liés à la gnose, à la franc-maçonnerie et à la magie. Dans la pratique il n’y a pas de différence fondamentale entre eux puisqu’ils impliquent les mêmes croyances et qu’ils font appel à un surnaturel démoniaque – en effet, les adeptes de l’ésotérisme sont presque toujours, quoi qu’ils en disent, des pratiquants de l’occultisme. En conséquence, il faut refuser de suivre ceux qui prétendent opposer leur « bon » ésotérisme à un mauvais occultisme.

Tout l’ésotéro-occultisme est un courant dangereux, incompatible avec le catholicisme, et toujours condamné par l’Église. Malgré cela certaines revues ésotériques se présentent comme chrétiennes, voire catholiques traditionnelles, ou monarchistes : Atlantis, Vers la Tradition, Connaissance des Religions, La Place Royale, Les Deux étendards, Terre du Ciel ou Sol Invictus. Par ailleurs, dans certains journaux ou certaines revues qui ne sont pas ésotériques et qui se réclament également de la droite nationale ou du catholicisme traditionnel, on voit de temps en temps des articles faire l’éloge des titres que nous venons de citer, ainsi que d’écrivains et de livres qui appartiennent sans conteste possible à l’ésotéro-occultisme : Jacob Boehme, Swedenborg, Fabre d’Olivet, pour les anciens, et pour les modernes : Rudolf Steiner, Georges Gurdjeff, René Guénon, Alphonse de Châteaubriant, Julius Évola, Raymond Abellio, Louis Pauwels et bien d’autres.

Il est donc indispensable de pouvoir identifier les principaux auteurs de l’ésotéro-occultisme, et de connaître ses thèmes principaux ainsi que ses grands courants, ne serait-ce que d’une façon sommaire. On pourra éviter ainsi de tomber dans ses pièges et on sera à même d’en préserver les âmes que Dieu nous a confiées.

 

 

Origines et thèmes 

de la gnose contemporaine

Les sources de l’ésotéro-occultisme

 

Mgr Jean Vernette qui fut le délégué de l’épiscopat français pour les questions concernant les sectes, et qui était un spécialiste incontestable de ce sujet auquel il a consacré plusieurs ouvrages, écrivait ceci :

 

A parcourir l’abondante littérature des multiples nouveaux mouvements religieux, on est frappé […] par la parenté des thèmes abordés et la similitude des

explications proposées. De l’ancienne Société théosophique à l’actuelle Fraternité Blanche Universelle, on a le sentiment que chacun puise dans une sorte de vaste réservoir de connaissances son vocabulaire et ses symboles, sa cosmologie et ses rites initiatiques. De fait, on décèle vite sous l’enseignement de Mme Blavatsky ou de O.M. Aïavanhov un fonds commun d’ésotérisme et d’occultisme qui s’est maintenu au long des siècles en tradition parallèle à la religion et à l’enseignement officiels.

C’est un monde insolite et quelque peu déroutant pour la rationalité, fascinant aussi parce qu’interdit ou du moins d’accès difficile et risqué. Une nébuleuse indéfinissable et pourtant consistante, où s’accrochent les uns aux autres […] des termes aux contours flous mais apparentés : hermétisme, kabbale, théosophie, mysticisme, illuminisme, astrologie, rosicrucisme, satanisme, martinisme, spiritisme, et bien d’autres encore. Au plan éditorial, c’est un succès [4].

 

Et Mgr Vernette conclut : 

 

Nous sommes au cœur des formes archaïques du religieux et du retour à l’irrationnel. Au cœur de la gnose et de la nouvelle religiosité.

 

C’est à bon droit que Mgr Vernette évoque la gnose car tout le corpus thématique de l’ésotéro-occultisme s’est constitué dès les premiers siècles du christianisme d’abord dans les mouvements gnostiques, ensuite dans le manichéisme, le néo-platonisme et l’hermétisme. Toutes les grandes erreurs que diffuse aujourd’hui l’ésotéro-occultisme sont issues de ces quatre sources, quel que puisse être le maquillage moderne dont elles recouvrent leurs traits.

 

Les modes de transmission de l’erreur

 

Comment ces erreurs gnostiques ont-elles pu persister et se transmettre depuis l’Antiquité ?

Plusieurs modes de transmission sont possibles qui peuvent d’ailleurs se combiner les uns les autres. Il y a tout d’abord la persistance clandestine de ces doctrines dans des sectes religieuses ou dans des sociétés secrètes avec transmission ésotérique (c’est-à-dire réservée à un petit nombre d’initiés) réalisée de manière occulte (c’est-à-dire que l’on ne dévoile jamais entièrement et explicitement ces doctrines perverses mais on les cache sous des symboles et des mythes et on amène progressivement l’initié à les découvrir lui-même).

Cette tactique d’initiation progressive était déjà en usage dans les sectes manichéennes antiques et médiévales ; elle se pratique toujours dans les sectes occultistes modernes, en particulier dans la franc-maçonnerie ; le but de cette tactique est d’amener peu à peu les nouveaux initiés à des doctrines qui les

feraient fuir si on les leur dévoilait d’emblée. Le secret permet aussi de faire ce que faisaient déjà les manichéens qui se mêlaient parmi les fidèles de l’Église et se cachaient sous la profession de la foi catholique, ce qui leur a permis d’échapper longtemps à la vigilance de la papauté [5]. C’est ce que font aujourd’hui les sectes guénoniennes et les francs-maçons du rite écossais !

Il existe bien sûr d’autres modes de transmission des thèmes gnostiques dans notre monde moderne : il y a ce qu’on peut appeler des « gourous », c’est-à-dire des initiés qui possèdent un grand pouvoir de séduction et qui transmettent leurs doctrines à des disciples particulièrement réceptifs, en dehors de toute structure organisée (Gurdjeff par exemple). Mais ce sont des cas assez rares. En fait la corruption des esprits s’effectue le plus souvent par la littérature ; nous venons de voir que, de nos jours, innombrables sont les auteurs et les ouvrages qui véhiculent les thèmes de l’occultisme et le vulgarisent dans le grand public. Mais il faut savoir que cette situation dure, en gros, depuis l’époque romantique. C’est à bon droit que Michel Carrouges écrivait dans son remarquable ouvrage La Mystique du Surhomme, paru en 1948 :

 

On ne peut porter […] aucun jugement valable [sur la littérature moderne] si on ne comprend pas qu’elle est avant tout l’aventure d’un mouvement magico-mystique rival de la religion.

 

Voyons maintenant les principaux thèmes gnostiques, ceux qui permettent de comprendre l’essentiel du système.

 

Le démiurge et l’origine du mal

 

Tous les gnostiques ont buté sur le problème du mal : comment expliquer l’existence du mal dans le monde ? La théologie catholique nous enseigne que Dieu a créé des anges et des hommes, créatures bonnes et dotées de liberté ; c’est le mauvais usage de cette liberté, par certains anges et par le premier couple humain, qui est cause du mal. Mais les gnostiques refusent d’accepter la responsabilité des créatures. Voici ce qu’objectait Marcion, un hérétique gnostique du IIe siècle (nous résumons son propos d’après Tertullien, apologiste contemporain de Marcion) : si Dieu est bon et s’il a la prescience de l’avenir, comment a-t-il pu permettre que l’homme, sa créature, se laisse tenter par le démon et succombe à la tentation, devenant ainsi sujet à la souffrance et à la mort ? Puisqu’il savait que l’homme ferait un mauvais usage de sa liberté, il aurait dû renoncer à le créer, ou tout au moins ne pas le créer libre. Si donc Dieu a créé l’homme malgré cela, c’est qu’il n’est pas bon (le malheur de l’homme lui est indifférent), ou qu’il n’est pas omniscient (il n’avait pas prévu ce qui

arriverait) ou qu’il n’est pas tout puissant (il ne pouvait pas faire autrement que ce qu’il a fait).

 

Nous allons résumer maintenant la réponse de Tertullien (elle est utile car l’objection de Marcion est encore reprise de nos jours) : il ne faut pas juger Dieu comme s’il était semblable à l’homme ; l’homme ignore l’avenir, fait des projets, les modifie, y renonce et souvent ne fait pas ce qu’il veut. Dieu est omnipotent, omniscient et infiniment bon. Rien ne l’obligeait à créer l’homme, car Dieu se suffit parfaitement à lui-même. S’il a créé l’homme c’est par pure bonté : il a créé des intelligences capables de le connaître car il n’existe aucun bien comparable à la connaissance et à la possession de la Divinité. S’il a pourvu l’homme de la liberté morale de choisir entre le bien et le mal, c’est parce qu’il a jugé digne de sa majesté suprême de doter sa créature de cette noble indépendance et de lui donner le pouvoir d’en user sans restriction aucune. Si donc la bonté et la sagesse divines caractérisent le don fait à l’homme, il ne faut pas décider en aveugle que l’institution est indigne de Dieu parce que l’institution a été viciée dans son cours, mais il faut plutôt scruter l’ensemble du plan divin. Le mal n’a pas pu émaner de Dieu, mais bien de la liberté de l’homme dont la volonté libre est la seule coupable. Il serait absurde de reprocher à Dieu de ne pas avoir complètement abandonné ses plans afin d’empêcher des événements qu’il ne voulait pas, ou bien d’avoir restreint ce cadeau de la liberté qu’il voulait donner à l’homme, car c’est pour le coup que Dieu ne serait plus le Tout-Puissant, puisque la créature pas encore créée imposerait sa loi à son Créateur et obligerait Dieu à faire autre chose que ce qu’il avait souverainement décidé !

 

Cependant, malgré cette réponse imparable de Tertullien, les gnostiques se sont obstinés dans leur refus orgueilleux d’accepter la responsabilité des créatures ; il ne leur restait plus qu’à rejeter cette responsabilité sur le Dieu qui les a créés, comme le faisait Marcion.

Pour les gnostiques, le Dieu de l’ancien Testament, celui qui a créé le ciel et la terre, n’est pas le vrai Dieu, c’est une divinité inférieure, un démiurge, c’est-à-dire un architecte, maladroit. Mais alors qui est le vrai Dieu ? C’est le Principe suprême, ou le Grand Abîme, un Dieu inconnaissable qui n’a rien créé mais qui a laissé émaner de lui des êtres inférieurs, les éons ; le moins intelligent de ces éons, le démiurge, a créé le monde matériel et y a enfermé les âmes humaines qui ne sont rien d’autre que des étincelles divines, émanées du Principe suprême et captives d’un monde irrémédiablement mauvais.


 

Le créateur mauvais (ou maladroit)

dans la littérature moderne

 

On retrouve cette idée chez beaucoup d’écrivains modernes [6]. Voici ce qu’écrivait Chamfort au XVIIIème siècle :

 

Le monde physique paraît l’ouvrage d’un Être puissant et bon qui a été obligé d’abandonner à un Être malfaisant l’exécution d’une partie de son plan [7].

 

Même son de cloche à la même époque chez l’écrivain allemand Georg Christoph Lichtenberg : « Notre monde est l’œuvre d’un être de second rang [8]  » ; plus près de nous, le romancier anglais Lawrence Durrell a écrit dans son roman Justine publié en 1957 : 

 

Nous sommes l’œuvre d’une divinité inférieure qui se prenait à tort pour Dieu [9].

 

Le romancier français Michel Déon, qui a probablement trouvé le goût de l’occultisme dans la bibliothèque théosophique de son père [10], fait de Dieu l’auteur du mal et de Satan l’auteur du bien. Voici comment il conclut un de ses romans Les Trompeuses Espérances, paru en 1956 : 

 

Aimer autant un être, c’est, sans doute, se damner. Je n’en ai pas peur. Le bien ? Le mal ? Ce serait trop facile de s’en tirer avec des distinctions aussi grossières. La vie vient de m’apprendre que c’est le mal qui triomphe comme le Seigneur l’a voulu, espéré, permis. Tous ceux qui luttent pour le bien, luttent contre Lui et ne tendent qu’à retarder l’explosion finale. C’est Satan qui a inventé le bien pour jouir plus longtemps encore de nos tortures. Dans la fin du monde par le mal, Dieu saura partager ceux qui dans le mal restaient purs, et ceux qui n’étaient qu’impurs. C’est le seul jugement dernier que j’entrevoie.

 

On rencontre une autre réflexion à saveur gnostique dans Les vingt ans du jeune homme vert, roman de Michel Déon publié en 1977 : 

 

[…] Dieu ressentit-il cette atroce amertume après nous avoir créés si mal et si peu à son image que le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas un artiste ? [11] 

 

On reconnaît là le thème du démiurge maladroit.

Mais on trouve bien pire dans l’œuvre d’un écrivain roumain d’expression française Emil Michel Cioran (1911-1995) ; voici ce qu’il dit dans son Précis de décomposition paru en 1949 chez Gallimard :


 

Solitude de la haine... Sensation d’un dieu tourné vers la destruction, piétinant les sphères, bavant sur l’azur et sur les constellations..., d’un dieu frénétique, malpropre et malsain ; –démiurgie éjectant, à travers l’espace, paradis et latrines ; cosmogonie de delirium tremens ; apothéose convulsive où le fiel couronne les éléments... Les créatures s’élancent vers un archétype de laideur et soupirent après un idéal de difformité... Univers de la grimace, jubilation de la taupe, de l’hyène et du pou... Plus d’horizon, sauf pour les monstres et pour la vermine. Tout s’achemine vers la hideur et la gangrène : ce globe qui suppure tandis que les vivants étalent leurs plaies sous les rayons du chancre lumineux... [p. 179].

 

Plus loin Cioran s’écrie : 

 

Combien j’exècre, Seigneur, la turpitude de ton œuvre […] De tout ce qui fut tenté en deçà du néant, est-il rien de plus pitoyable que ce monde, sinon l’idée qui l’a conçu ? […] Que ton œuvre cesse ou se prolonge, qu’importe ! Tes subalternes ne sauraient parachever ce que tu hasardas sans génie [p. 196-197].

 

Tout le livre est du même ton, c’est une condamnation impitoyable du monde créé, assortie du refus de la procréation, de l’apologie du suicide, du rejet de la grâce divine et de l’éloge du démon. Il faut savoir que le livre eut, dès sa parution, un grand succès dans les milieux de droite et qu’il obtint même le prix Rivarol en 1950 !

 

Il est intéressant de comparer ce qu’a écrit Cioran avec les grands traits de la doctrine gnostique, tels que les a définis en 1957 un des meilleurs spécialistes de la question, Jean Doresse : 

 

Quant aux traits essentiels des doctrines gnostiques, un des plus importants est l’opposition qu’elles affirment entre le monde créé et le Dieu suprême. Tout l’univers sensible est condamné comme mauvais ; la divinité bonne, parfaite, lui est étrangère. La puissance qui règne sur le cosmos est un dieu faible, ignorant, pervers même : un monstrueux Prince des ténèbres. Que cette idée d’un monde difforme s’oppose à la notion grecque d’un univers beau, bon et ordonné […] ! Dans ce bas monde, dominé par la fatalité, par le Destin […] l’homme est un esclave, emprisonné, enchaîné. Il souffre dans la prison de la chair. […] Lorsque le Sauveur – quel que soit le nom sous lequel il se présente – apporte aux élus la révélation du monde supérieur, il leur dévoile d’abord la perversité totale de leur corps et de la création dans laquelle ils sont enfermés ; il leur révèle du même coup la fausseté du dieu de l’ancien Testament et de la loi à laquelle il les a asservis [12].


 

Innocence de l’homme et culpabilité de Dieu

 

On trouve ce genre d’hérésie jusque chez des ecclésiastiques ; le père Martelet, s’exprimait ainsi dans une conférence prononcée le 29 janvier 1987 à Montpellier :

 

Puisque la mort est un fait naturel, elle est à inscrire sur le cahier des charges de l’auteur de la nature... Puisque le péché n’explique pas la mort biologique, le scandale retombe donc sur l’auteur de la création, sur Dieu lui-même, [...] quand on dit qu’Il n’a pas fait la mort parce qu’Il a fait la résurrection. Il a bel et bien fait la mort, au sens où Il a laissé la nature exister... Lui-même a été pris ; c’est ce que j’appelle l’infirmité de Dieu... Je pense qu’il faut avoir le courage de dire qu’il y a infirmité de Dieu devant le fait de créer.

 

Et sur Radio-Courtoisie, le 11 avril 1995, le père Martelet n’hésita pas à affirmer que « l’homme est issu de l’Évolution, de ce fait il est innocent de tout péché qui aurait une conséquence sur la création ». Pour lui, « le péché originel n’existe pas : donc […] le baptême n’efface pas une faute originelle qui n’existe pas » ; « c’est Dieu qui est responsable de la maladie, de la souffrance et de la mort » ; « Dieu est coupable, parce que Dieu est infirme. Il a voulu créer du "non-dieu" et il n’a pu le faire que souffrant et mortel ».

Comme l’écrivaient très justement les religieux de Mérigny, qui citaient ces propos dans leur bulletin La Simandre : 

 

Cette négation du péché originel, d’un monde créé par Dieu achevé et bon, est, ni plus ni moins, hérétique et blasphématoire [13]

 

On pourrait trouver d’autres exemples, et d’autres ecclésiastiques gnostiques, mais il faut nous en tenir là, car, comme le notaient deux savants théologiens dominicains, les R. P. Cornelis et Léonard, dans leur livre intitulé La Gnose éternelle :

 

…le problème du mal qui était au centre des gnoses anciennes peut fort bien devenir marginal dans certaines "gnoses" actuelles [14].

 

En effet, on rencontre aujourd’hui des auteurs gnostiques qui sont très discrets sur ce problème du mal, sur cette condamnation radicale du monde créé, mais qui enseignent au contraire un panthéisme optimiste : c’est-à-dire qu’il n’y aurait pas de différence entre le Créateur et la création, il n’y aurait d’ailleurs pas eu création mais émanation, tout émanerait de Dieu ; donc tout est Dieu, l’univers est divin, l’homme est divin et il suffit de prendre conscience de cette divinité. Nous abordons là le phénomène de l’illumination qui appartient au domaine de la fausse mystique ou mystique diabolique.


 

La fausse mystique

et les états supérieurs de conscience

 

Lésotérisme propose de donner accès aux vérités cachées, issues de ce qu’il appelle la « Tradition primordiale », par une révélation, une « initiation » qui est comme un « éveil », une seconde naissance. La connaissance qu’il veut procurer est illuminative et intuitive ; cette illumination gnostique par la connaissance procure une extase qui singe celle des mystiques chrétiens.

 

Dans les nouvelles sagesses gnostiques – écrit Mgr Vernette – on ne parle pas de conversion mais de « transformation, de passage graduel vers la Vérité ultime, de processus d’élévation vers un état supérieur de conscience. L’adepte est invité à méditer, à entrer dans son temple intérieur, à se connaître lui-même suivant l’axiome communément admis : se connaître, c’est connaître Dieu ». […] « Accéder à des états supérieurs de conscience » est une expression courante dans la plupart de ces mouvements […].

[…] Les multiples groupes tournant autour de la psychologie humaniste et du développement du Potentiel Humain […], veulent favoriser des expériences de conscience transpersonnelle ou/et supranormale. […]

On peut voir dans cette recherche une manifestation de la nouvelle religiosité. Elle est caractérisée par le souci d’une expérience directe et intuitive de l’au-delà, de l’Ailleurs. Par la recherche, à l’aide de techniques de méditation, d’une libération intérieure […]. Par la notion d’Énergie cosmique, manifestation d’une substance unique de texture divine. On discerne surtout dans cette démarche des parentés étroites avec la démarche gnostique. A savoir : 

— l’idée qu’un fragment divin (le « Potentiel Humain ») est prisonnier des blocages et de l’inconscience […].

— le classement des gens en parfaits (ceux qui savent : les pneumatiques) et imparfaits (ceux qui ne savent pas : les hyliques et psychiques). […]

— la conviction que le salut se trouve dans les profondeurs de la conscience [15].

 

L’illumination transpersonnelle

de la conscience cosmique

 

Nous allons donner un exemple typique de ces phénomènes d’illumination en citant de longs extraits d’un témoignage de Pierre Weil, publié dans une Anthologie de l’extase [16] :

 

[…] nous pensons avoir réuni ici des preuves suffisantes qu’il s’agit d’un état d’une exceptionnelle richesse tant du point de vue du savoir et de la Sagesse que de celui du réveil d’un immense Amour enfoui et refoulé en chacun de nous sans aucune exception. Ce recueil contient des preuves de l’existence en nous-même d’un

potentiel de vécu direct du réel sans passer par nos fonctions mentales proprement dites, c’est-à-dire au-delà de la pensée, de la mémoire ou de l’intellect.

Un soir de Noël, réuni avec des amis, je participais joyeusement à cette fête. En dansant avec une amie, je me rendis soudain compte que mon rythme et le sien formaient une étrange unité indissoluble. Je n’avais jamais vécu quelque chose d’aussi harmonieux ; cette harmonie me donnait un bonheur indicible.

Soudain une lumière dorée et éblouissante apparaît dans un des coins de la salle ; c’était comme un rideau de lumière ; une vraie vision de type tel que l’on décrit dans la Bible. Cette lumière avait un caractère sacré, et d’elle émanait quelque chose qui me donnait le sentiment très net d’une présence invisible à mes yeux physiques mais perceptible "directement" si je puis m’exprimer ainsi. Le sentiment de quelque chose de sacré augmenta ; j’entrais en état de ravissement, d’émerveillement et d’extrême élévation spirituelle.

Alors je vis des particules lumineuses et scintillantes dans l’air, que j’identifiais immédiatement comme étant la manifestation de la micro-structure sous-atomique. Un sentiment d’omnipotence s’empara de moi et je reconnus que je pouvais, avec le regard de l’esprit, pénétrer dans les nœuds du bois de sapin du chalet où je me trouvais. […]

Plus tard, sous l’influence d’une initiation reçue de Muktananda, j’ai eu une autre expérience, la montée de l’énergie primordiale de la Kundalini […]. Pendant plusieurs heures, j’ai vu des unités lumineuses monter le long de mon corps ; il s’agissait d’une lumière intelligente et j’étais conscient qu’elle "travaillait", un blocage au niveau du centre énergétique de la gorge. De nouveau, comme dans l’expérience d’Esalen [17], j’ai été submergé par une immense joie et une disposition invincible à aider les autres à passer par ce type d’expérience, même au risque de ma vie. Un immense amour pour toute l’humanité s’empara de moi ; je restais dans cet état de grâce pendant plusieurs jours. […]

Or, c’est justement de cet état de Sagesse primordiale et d’Amour que l’homme contemporain a le plus besoin. Sa névrose fondamentale que nous avons appelée la névrose du paradis perdu provient justement de cette séparation résultant d’un voile, le voile d’Isis, qui sépare notre état de veille de l’état transpersonnel. De l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire de la perception dualiste du réel, il est capable de revenir à l’arbre de vie. Le paradis est en nous-même, en chacun de nous, sans exception. […]

Lorsqu’un jour du troisième millénaire on se posera la question de savoir quelle fut la découverte la plus importante du XXe siècle, la réponse ne sera sans doute ni la force atomique ni celle des univers parallèles, mais celle de l’état transpersonnel de la conscience ou conscience cosmique. […]

Le réveil de cette sagesse primordiale inséparable de l’amour constitue l’apanage et l’objectif essentiel de toute tradition spirituelle, qu’elle soit

hindouiste, bouddhiste, islamiste, chrétienne ou juive. L’état transpersonnel est identique dans toutes les traditions spirituelles. C’est un état inconditionné et donc indépendant de toute influence culturelle.

 

Cet état transpersonnel, c’est tout simplement une illumination d’origine diabolique qui persuade l’âme de l’initié qu’elle fait partie du « grand Tout » : il n’y a plus pour lui d’individualités distinctes, la diversité des personnes n’est qu’une illusion, chacune est une parcelle du « grand Tout ». C’est du pur panthéisme et ce qui fait le fond de tous les enseignements gnostiques.

 

Le Dieu impersonnel du R. P. de Mello

 

On retrouve malheureusement ces notions jusque dans le clergé catholique ; c’est ainsi que le père jésuite indien Anthony de Mello (1931-1987), connu pour ses nombreuses publications traduites en diverses langues et diffusées dans beaucoup de pays, a fait en 1998, l’objet d’une note de la congrégation pour la Doctrine de la foi signée du cardinal Ratzinger et approuvée par le pape Jean-Paul II :

 

Dans ses premiers écrits en particulier, le père de Mello, tout en manifestant d’évidentes influences de courants spirituels bouddhistes et taoïstes, s’est pourtant maintenu dans la ligne de la spiritualité chrétienne. Ses livres traitent alors des divers types de prière : demande, intercession, louange ; ainsi que de la contemplation des mystères de la vie du Christ, etc. Mais déjà dans certains passages de ces premières œuvres, et toujours davantage dans les publications ultérieures, on note un éloignement progressif des contenus essentiels de la foi chrétienne. A la révélation faite dans le Christ, il substitue une intuition de Dieu sans forme ni image, au point de parler de Dieu comme d’un simple vide. Pour voir Dieu, il suffit de regarder directement le monde. On ne peut rien dire sur Dieu, l’unique connaissance est la non-connaissance. Poser la question de son existence est déjà un non-sens. Cet apophatisme [18] radical conduit même à nier que, dans la Bible, il y ait des affirmations valides sur Dieu. Les paroles des Écritures sont des indications qui ne devraient servir que pour arriver au silence.

Dans d’autres passages, le jugement sur les livres sacrés des religions en général, sans exclure la Bible elle-même, est encore plus sévère : ils empêchent les personnes de suivre leur propre bon sens et les font devenir obtuses et cruelles. Les religions, y compris la religion chrétienne, sont les principaux obstacles à la découverte de la vérité. La vérité n’est, d’ailleurs, jamais définie par son contenu précis. Penser que le Dieu de sa propre religion est l’unique, est tout simplement du fanatisme. « Dieu » est considéré comme une réalité cosmique, vague et omniprésente. Son caractère personnel est ignoré et pratiquement nié.

Le père de Mello montre qu’il apprécie le Christ, dont il se déclare « disciple ». Mais il le considère comme un maître parmi d’autres. L’unique différence avec le

reste des hommes est que Jésus était « éveillé » et pleinement libre, tandis que les autres ne le sont pas. Il n’est pas reconnu comme le Fils de Dieu, mais simplement comme celui qui nous enseigne que tous les hommes sont fils de Dieu. Les affirmations sur le destin définitif de l’homme laissent perplexes elles aussi. A certains moments, on parle de se « dissoudre » dans le Dieu impersonnel, comme le sel dans l’eau. A d’autres moments, la question même du destin après la mort est déclarée sans importance. Seule la vie présente devrait intéresser. Pour ce qui concerne celle-ci, puisque le mal est seulement ignorance, il n’y a pas de règle objective de la moralité. Le bien et le mal sont seulement des évaluations mentales imposées à la réalité.

 

On comprend que les rédacteurs de la note concluent ainsi leur étude :

 

Parmi ces diverses affirmations, il existe certainement un lien interne : si l’on remet en question l’existence d’un Dieu personnel, cela n’a aucun sens qu’il se soit adressé à nous à travers sa parole. L’Écriture n’a donc pas de valeur définitive. Jésus est un maître comme les autres ; seules les premières œuvres de l’auteur le présentent comme le Fils de Dieu. Cette affirmation serait dépourvue de sens si l’on s’en tient à la conception de Dieu à laquelle nous venons de nous référer. Par conséquent, on ne peut attribuer aucune valeur à l’enseignement de l’Église. Notre survie personnelle au-delà de la mort est problématique si Dieu n’est pas une personne. Il est clair que de telles conceptions sur Dieu, sur le Christ et sur l’homme ne sont pas compatibles avec la foi chrétienne.

 

La « Tradition primordiale »

 

La « Tradition primordiale » est un des thèmes majeurs de la gnose moderne ; c’est également l’idée fondamentale du « traditionalisme » de René Guénon : il s’agit d’une tradition primordiale et universelle d’où seraient issues toutes les religions et dont les philosophies ne seraient qu’une expression partielle et dégradée. Elle aurait été donnée aux hommes dès les origines sous une forme voilée, de manière à n’être accessible qu’à une élite, et elle se transmettrait d’âge en âge d’une manière ésotérique. Il s’agit en réalité, comme l’écrivait Mgr Vernette, de ce « fonds commun d’ésotérisme et d’occultisme qui s’est maintenu au long des siècles en tradition parallèle à la religion et à l’enseignement officiels ».

D’après les R. P. Cornelis et Léonard, René Guénon conçoit cette tradition comme :

 

un ensemble de principes permanents et transcendants dont l’origine n’est pas uniquement humaine et qui ne sont pas susceptibles de progrès ou de développement. À cet égard, Guénon est résolument anti-moderne […] La tradition primordiale est en somme la connaissance donnée à Adam au Paradis. On en retrouve des traces aussi bien dans le vedanta que dans le bouddhisme et dans les mystères et les sacrements de l’Église. Mais les religions constituées ne sont qu’une dégradation de la tradition authentique. Elles sont une vulgarisation,

une extériorisation, un aspect "exotérique" d’une connaissance ésotérique et initiatique, réservée à une "élite", qu’elles étaient d’abord chargées de véhiculer et de transmettre et qu’elles ont oubliée en cours de route. […]

Toutes les religions, d’ailleurs, constituent ainsi un premier pas sur la route de l’initiation, elles servent à transmettre extérieurement un ensemble de vérités, de symboles et de rites dont elles ne comprennent plus le sens profond. C’est à la science sacrée, à la métaphysique spirituelle des initiés qu’il appartient de dégager le fruit de son écorce, de traduire le sens du symbole et de conduire l’homme au-delà des premières attitudes religieuses vers les états supérieurs de la réalisation de soi-même [19].

 

En fait, comme l’a très bien expliqué saint Thomas d’Aquin, il y a bien eu une Tradition primordiale qui était la connaissance donnée à Adam au Paradis.

 

Dès l’origine du genre humain – a écrit saint Thomas – toutes les vérités que nous devions connaître par la Révélation étaient contenues en substance dans les dogmes communiqués par le Créateur à l’homme.

 

La théologie catholique postule donc bien l’existence d’une révélation primitive car Dieu n’aurait certainement pas créé l’humanité sans lui fournir « un fond de vérités religieuses et morales, avec les éléments d’un culte [20] ». Mais cette révélation s’est presque universellement corrompue après la chute, sous l’action du démon, avec les mythes, les superstitions et les magies, ce qui a nécessité une nouvelle révélation qui fut faite, successivement et progressivement, aux Patriarches de l’ancien Testament, à Moïse, puis aux Apôtres. Donc, s’il y a eu à l’origine une seule tradition qui est issue de Dieu, il y en a depuis très longtemps une deuxième, la tradition ésotérique, qui n’est qu’une corruption de la première sous l’influence des démons et de la nature humaine pervertie.

La prétention des gnostiques de transmettre une Tradition primordiale qui serait meilleure que la Tradition catholique est donc une imposture. Pour faire le point sur cette délicate question, il faut lire l’excellente étude de Jean Vaquié : Le brûlant problème de la Tradition [21].

 

Le christianisme ésotérique

 

Son but, nous dit Jean Vaquié, est de substituer à l’enseignement de l’Église celui de la tradition initiatique et d’opérer « une synthèse du christianisme et de

toutes les autres confessions, même les plus éloignées, pour réaliser une religion universelle [22] ».

L’abbé Barbier a très bien décrit les doctrines de ce mouvement, qui existait de son temps sous le nom de « nouveau spiritualisme » :

 

Leur premier caractère est l’essai d’une grossière adaptation au christianisme. Il importe de paraître en règle avec lui. A chaque instant se trahit l’effort pour déguiser sous le nom de ses dogmes les erreurs qui leur sont le plus contraires. […] Il y a un principe commun à toutes ces sectes, et sur lequel toutes leurs théories reposent. C’est l’ésotérisme, c’est-à-dire l’existence d’une tradition secrète, la conservation d’un enseignement réservé aux seuls initiés, qui se serait perpétué depuis l’antiquité à travers les âges, que Jésus-Christ lui-même aurait recueilli et communiqué à quelques-uns de ses disciples pour être gardé avec le même soin au sein du christianisme, et qui, défiguré ou trahi par l’Église, aurait été fidèlement recueilli par les sectes occultes dont la chaîne ininterrompue se rattacherait aux origines mêmes du christianisme. Celles-ci se trouveraient donc avoir hérité de la mission de l’Église. Et leur mission est identiquement celle de la franc-maçonnerie. Leur thème commun, c’est une explication du monde permettant d’écarter le dogme de la création et conduisant à la divinisation de l’homme. De là, le panthéisme émanatiste qui se retrouve au fond de presque tous ces systèmes [23].

 

Jean Vaquié nous rappelle par ailleurs que

 

la distinction entre l’enseignement ésotérique et l’enseignement exotérique, n’est réelle que dans les religions qui se rattachent aux mystères d’en bas, lesquels sont des mystères de ténèbres et qui par conséquent ont besoin d’une zone de ténèbres pour se perpétuer. Ces religions comportent effectivement un étage inférieur qui doit rester occulte, réservé qu’il est à des initiés, à des « illuminés » qui ont subi une affiliation à ces mystères d’en bas. Il y a un ésotérisme islamique, comme il y a un ésotérisme dans les religions iraniennes et orientales. Et il en est ainsi parce que ces religions sont alimentées par une mystique d’ordre luciférien [24].

 

Mais le danger c’est que cet aspect démoniaque de l’ésotérisme est généralement très bien camouflé. Les ésotéristes chrétiens en particulier, remarque Jean Vaquié,

 

enseignent, avec élégance et autorité, une gnose extrêmement proche du christianisme, proche au point qu’ils peuvent la présenter, avec une certaine vraisemblance, comme compatible avec le catholicisme le plus traditionnel. Les éléments gnostiques qu’ils apportent sont tellement bien noyés dans la

terminologie chrétienne, […] que leur hétérogénéité est très difficile à percevoir. Et cependant ces éléments gnostiques figurent bel et bien dans le mélange et ne peuvent pas manquer d’y produire les fruits que produisent toujours les erreurs de doctrine [25].

 

Dans la majorité des cas, les ésotéristes essaient de récupérer les dogmes catholiques en en changeant subtilement le sens ; sous couvert d’un langage abscons, ils essaient de donner aux dogmes un sens nouveau, qui n’est plus celui de la tradition catholique mais celui de la tradition ésotérique, en affirmant que leur interprétation est plus « spirituelle », et cela tout en protestant de la parfaite harmonie des deux sens. Méfions-nous donc de ceux qui parlent d’un ésotérisme chrétien ; Jean Vaquié l’a très justement dit :

 

Quand nous voyons un écrivain se référer au couple « ésotérisme-exotérisme » et en faire la base de ses développements, nous possédons déjà une solide présomption d’appartenance à la gnose moderne. Une telle position lui permet d’exposer les vérités chrétiennes en termes nébuleux, ambigus et bizarres sous prétexte de leur donner une formulation moins rigide, moins contingente, moins « dogmatique ». Dans ces ambiguïtés et ces bizarreries, il introduira des concepts gnostiques… [26].

 

Un exemple de langage ésotérique

 

Il s’agit d’un texte écrit par un écrivain gnostique contemporain, Henri Montaigu, décédé en 1992, qui fut directeur de la revue La Place Royale. Ce texte intitulé Introduction au Manifeste de La Place Royale a paru en 1994, dans le n° 33 de la revue, après la mort de son auteur. Nous allons y retrouver presque tous les thèmes que nous venons d’étudier (nous mettons en italiques les mots-clés du texte et entre crochets nos commentaires) :

 

Ce rôle ainsi défini – qui fut, autant qu’on puisse l’affirmer, celui de la Primitive Église, de constitution initiatique et de caractère élitiste [On retrouve là le thème de l’enseignement occulte réservé aux initiés] – concerne la "voie métaphysique" [Thème guénonien], et a pour objet, non le simple "salut", mais plus exactement, la "délivrance" [Il faut délivrer le fragment divin qui est prisonnier des blocages et de l’inconscience].

L’Église, en constituant plus tard, sous la poussée des circonstances cyclo-historiques – et d’ailleurs providentiellement – une religion de voie médiane "éso-exotérique" [L’Église a été obligée de vulgariser pour les masses la tradition ésotérique authentique et donc de la dégrader], a été amenée, après avoir assumé un temps la charge du Temporel puisqu’elle "héritait" de César, à déléguer le pouvoir temporel à des Rois (Saint Rémy et Clovis), cependant que des organisations initiatiques [Nous y voilà !] allaient transmettre de leur côté, dans le

secret qui convient – mais non sans en laisser des traces et particulièrement dans les œuvres – la part la plus intérieure et la plus transcendante de la Tradition chrétienne [Cette part, ce n’est pas l’Église qui l’a, ce sont les organisations initiatiques]. Multiples et fort diverses, ces organisations, qui couvraient le plus large panorama social et spirituel, de la subtile et invisible "Rose-Croix", dont on dit qu’elle disparut d’Occident vers le milieu du XVIIème siècle, aux troupes errantes de comédiens et de jongleurs, aux rites mystérieux des forestiers [Un certain nombre de sociétés secrètes se réclament à tort ou à raison des « rites mystérieux des forestiers », par exemple les Carbonari], aux "loges" fondées sur le travail manuel – dont la Franc-Maçonnerie est le rejet lointain et notablement dévié depuis la refonte dite "spéculative" du XVIIIème siècle et le gauchissement politico-philosophique du XIXème [On prend la précaution de critiquer le gauchissement de la maçonnerie moderne, mais c’est pour mieux faire accepter sa tradition gnostique, c’était la position de Guénon] – en passant par les ordres équestres, dont le plus connu est celui des Templiers, ont contribué, en offrant des possibilités de réalisation spirituelle dans tous les domaines et toutes les castes sociales, à réaliser l’admirable et difficile équilibre d’un Moyen Age à cet égard toujours mal connu, et cela, malgré l’instabilité ambiante et l’inexorable chute des temps [Cette notion de chute des temps est aussi une notion gnostique : celle d’un temps cyclique qui évoluerait toujours d’un âge d’or vers un âge sombre, un âge de fer, le kali-yuga].

 

Des réactions dans l’Église

 

Le péril néo-gnostique est tellement évident de nos jours, que même l’Église conciliaire, habituellement plutôt laxiste en matière de doctrine, n’a pu faire autrement que de le dénoncer pour mettre en garde les fidèles.

Le pape Jean-Paul II a très justement écrit dans son livre Entrez dans l’Espérance [27] :

 

Il est impossible de se laisser bercer par l’illusion que ce retour de la gnose préluderait à un renouveau de la religion. Il s’agit tout simplement de la version moderne d’une attitude spirituelle qui, au nom d’une prétendue connaissance supérieure de Dieu, finit par rejeter définitivement sa Parole en la remplaçant par des paroles toutes humaines. La gnose n’a jamais disparu du champ du christianisme. Elle a toujours cohabité avec lui, parfois en tant que courant philosophique, plus souvent sous des formes religieuses ou parareligieuses, en opposition nette, même si elle n’est pas explicite, avec l’essentiel du christianisme. [28]

 

On retrouve les mêmes analyses chez un religieux, le père Joseph-Marie Verlinde, qui connaît parfaitement la gnose et ses dangers puisqu’il en est lui même un rescapé. Ayant en effet pratiqué pendant plusieurs années la

méditation transcendantale et l’hindouisme, ayant même reçu aux Indes des initiations qui lui donnèrent des pouvoirs occultes, Jacques Verlinde rencontra un jour son chemin de Damas et se convertit. Ordonné prêtre en 1983, devenu le père Joseph-Marie, il sait de par sa propre expérience que l’ésotéro-occultisme est incompatible avec l’Évangile. Il a assuré en 2002 les conférences de Carême à Notre-Dame-de-Paris, et, à cette occasion, il a expliqué dans l’Homme Nouveau comment les nouvelles religiosités diffusent un nouvel athéisme.

Avec beaucoup de pertinence, le père Joseph-Marie constatait que le mouvement de sécularisation qui caractérise le monde moderne a eu un double effet : d’une part il a atteint de plein fouet les institutions religieuses occidentales dont il a provoqué la décadence, d’autre part, il a suscité en réaction un mouvement de contre-sécularisation qui, malgré les apparences, repose sur les mêmes principes et aboutira aux mêmes effets :

 

Le mouvement de sécularisation s’en est pris avant tout à la conception biblique de Dieu, de l’homme et de leurs rapports ; ce Dieu personnel – et qui plus est paternel – qui menaçait directement l’autonomie de l’homme et qu’il fallait à tout prix évincer. Ce faisant, le mouvement de sécularisation a indirectement favorisé la diffusion des traditions naturalistes, dont les doctrines sont présentées comme seule alternative pour étancher la soif spirituelle de nos contemporains.

On sait cependant que ce qui est désigné par « Dieu » dans ces traditions n’est pas une Altérité, un être personnel, mais une Énergie « divine » impersonnelle, qui ne serait accessible qu’au prix du dépassement de la dualité qui subsiste entre l’être suprême et le croyant. C’est pourquoi la pensée diffusée par les nouvelles religiosités nous apparaît comme un nouvel athéisme, et un athéisme d’autant plus pernicieux que le terme « Dieu » est surabondamment utilisé dans un sens qui ne correspond pas à son acception courante.

Ajoutons que cette pensée néognostique prétend dans bon nombre de cas se développer sur l’horizon de la Tradition judéo-chrétienne, dont elle emprunte le vocabulaire, mais en détournant le sens des termes qu’elle utilise, et – bien plus grave – en réinterprétant les événements et personnages significatifs de notre foi. […]

Le présupposé des gnostiques est toujours le même, quoique n’apparaissant pas toujours dès l’abord : ce qui est dit dans la Bible et dans la tradition commune, n’exprimerait pas, au fond, la foi en un Dieu transcendant, qui intervient dans notre monde, mais la découverte de l’homme.

Les mystères chrétiens ne seraient qu’un revêtement symbolique, pure superstition tant qu’on n’en pénètre pas le sens qu’ils traduisent pour les esprits faibles. C’est là le plus subtil et le plus profond athéisme, l’inverse de l’attitude propre à l’incarnation, et d’abord à un sain réalisme, qui est d’humilité [29].

 

(à suivre)


[1]— Nº 293/294 de Lecture et Tradition (juillet-août 2001, BP 1, 86190 Chiré-en-Montreuil), « La gnose et le mystère d’iniquité – Réponse à un défi ».

[2]— Voir l’ouvrage capital de l’abbé Julio Meinvielle (1905-1973), le grand théologien et philosophe thomiste argentin, De la Cabale au Progressisme : “ dans toute l’histoire humaine, il n’y a que deux modes fondamentaux de penser et de vivre : l’un est catholique, c’est la tradition reçue de Dieu par Adam, Moïse et Jésus-Christ, et dont saint Thomas d’Aquin a été le commentateur inégalable ; l’autre, gnostique et cabalistique, alimente les erreurs de tous les peuples, dans le paganisme et dans l’apostasie […]. Au tout début, il n’y a pas deux traditions mais une seule, car seul existe Dieu et le bien qui procède de ses mains bienfaisantes. La tradition perverse et cabalistique tire son origine de la bonne tradition, pervertie par la malice de l’homme lequel à son tour se laisse séduire et aliéner par le diable. La grande tentation gnostique du "vous serez comme des dieux" s’installe dans le genre humain et le perd ” (De la Cabale au Progressisme, Cadillac, éd. Saint-Rémi, s.d., p. 15-16).

[3]— Pour plus de détails sur ces termes d’ésotérisme et d’occultisme, voir Le Sel de la terre, n° 50, automne 2004, p. 126 à 131.

[4]— Jean Vernette, “ Sectes et gnoses, néo-paganisme et nouvelle religiosité : Le déplacement actuel des phénomènes religieux, question posée aux églises. III La prolifération des sectes et nouveaux mouvements religieux ” dans Esprit et Vie L’Ami du Clergé, 96e année (10e série), n° 12, 20 mars 1986, p. 168.

[5]— Bossuet en a décrit les procédés dans le livre XI de son Histoire des variations des églises protestantes ; on en trouvera l’essentiel dans Lecture et Tradition, n° 293/294, juillet-août 2001 “ La gnose et le mystère d’iniquité. Réponse à un défi ”, p. 8 à 21.

[6]— Nous n’en avons pas fait de recensement exhaustif et nous nous contentons d’en donner quelques exemples caractéristiques.

[7]— Cité par Encyclopaedia Universalis, t. VII, 1980, art. “ Gnosticisme chrétien ”.

[8]— Ibid.

[9]— Ibid.

[10]— Voir Mes arches de Noé, p. 41 de l’éd. Cercle du Nouveau Livre.

[11]— Les vingt ans du jeune homme vert, Paris, Gallimard, 1977, p. 237.

[12]— Jean Doresse, Les livres secrets des gnostiques d’Égypte, Monaco, éd. du Rocher, 1984, p. 116-117.

[13]— La Simandre, février 1998.

[14]— La Gnose éternelle, Paris, Fayard, coll. Je sais-Je crois, 1959, p. 82.

[15]— Jean Vernette, “ Sectes et gnoses… ”, ibid., p. 166.

[16]— Publiée dans la revue gnostique Question de, n° 77, 1989.

[17]— Il s’agit du Centre de croissance personnelle d’Esalen en Californie (Personal Growth Center), destiné à repousser les limites du potentiel humain, fondé par Michael Murphy, universitaire, lié à Huxley ainsi qu’à des membres du groupe Krishnamurti, et élève de Sri Aurobindo. — Voir Jean-Pierre Laurant, Le regard ésotérique, Paris, Bayard, 2001. (Note de l’auteur de l’article.)

[18]— Le terme signifie négation. (Note de l’auteur de l’article.)

[19]— La Gnose éternelle, p. 84-85.

[20]— Mgr Le Roy, La Religion des Primitifs, Paris, Beauchesne, 1911, p. 484.

[21]— Lecture et Tradition, n° 167, janvier 1991.

[22]— Jean Vaquié, Occultisme et foi catholique, les principaux thèmes gnostiques, Paris, Action Familiale et Scolaire, 1990, p. 5.

[23]— Abbé Emmanuel Barbier, Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, Mont-Notre-Dame, Lille, Paris, Bruxelles, Rome, Association Saint-Rémy et Société Saint-Augustin, Desclée, De Brouwer et Cie, 1910, p. 49.

[24]— Occultisme et foi catholique…, p. 8.

[25]— Occultisme et foi catholique…, p. 5.

[26]— Occultisme et foi catholique…, p. 9.

[27]— Paru en italien sous le titre : Varcare la soglia della speranza.

[28]— Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, Paris, Plon-Mame, 1994, p. 147.

[29]— Père Joseph-Marie Verlinde dans L’Homme Nouveau, 17 février 2002.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 54

p. 184-201

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