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RETRAITE AVEC LE SACRÉ-CŒUR (II)

Sainteté et jansénisme

 

 

 

par le père Matéo

 

 

 

Il faut s’arracher à la médiocrité et tendre à la sainteté : c’était le thème des premières instructions de cette retraite (inédite) du père Matéo Crawley-Boevey (1875-1960), publiées dans notre numéro 52.

Le père Matéo traite maintenant des moyens de devenir saints et du bon usage de ces moyens. Grand apôtre du Sacré Cœur, il rappelle avec énergie la nécessité de la confiance en Dieu, attaquant de front certaines survivances de jansénisme.

Cette confiance en Dieu n’a cependant rien à voir avec le néomodernisme actuellement règnant, qui, à l’extrême opposé du jansénisme, voudrait supprimer la justice de Dieu et bannir absolument toute crainte. Le père Matéo montre au contraire comment la vraie confiance en Dieu, loin de dégénérer en insouciance, engendre la crainte des saints : la crainte filiale.

 

*

Cette retraite, prêchée en 1945 aux supérieures de diverses communautés religieuses du Québec, a été retranscrite d’après les notes des retraitantes [1]. Les instructions, originellement destinées à des religieuses, peuvent facilement nourrir toute vie chrétienne, moyennant quelques transpositions très simples.

Le Sel de la terre.

*

— IV —

 

La sainteté par la voie commune

La sainteté est possible pour tous

 

C’est une grande chose qu’un prédicateur puisse vous faire une injection de courage et de force pendant la retraite. Souvent, on a des tentations de découragement ; on dit : « Je suis la même depuis vingt ans et je ne réussis pas à m’amender. » Vous dites encore « Voyez ces misères, ces laideurs, ces lacunes. »

Et à vivre ainsi dans cette lutte, parfois on se déprime. Ne calculez pas, c’est ridicule : vous pouvez calculer comme science, mais pas comme vie spirituelle. C’est alors que vient la tentation de découragement : « Je me demande pourquoi je suis entrée au couvent : je suis aussi misérable qu’avant. » Écoutez : la sainteté est un devoir et le devoir est toujours possible ; donc, c’est possible de devenir un saint. Sinon, ce serait dire à Notre-Seigneur : « C’est une folie ; vous demandez l’impossible. » Eh bien ! Non ; être sainte est très possible ; c’est un devoir de votre vocation, c’est le seul, car tout y est ; donc, je le répète : La sainteté est possible pour toutes, parce que c’est un devoir de votre vocation.

 

Dieu nous donne les moyens d’être saints

 

Avez-vous fait trois vœux seulement pour ne pas commettre de péché mortel ? Êtes-vous venues au couvent seulement pour éviter le mal ? Non, on y vient pour devenir une sainte. C’est la loi des conseils évangéliques. On demande si ceci ou cela est permis, si on pèche ou non dans tel cas. Il ne s’agit pas de se contenter d’éviter le péché. Il y a des choses qui en elles-mêmes sont bonnes, qui sont peut-être des parfums, mais qui ne sont ni pour vous, ni pour moi ; si tu veux être parfait, laisse dix choses, cent choses belles et bonnes et suis-moi. Notre-Seigneur ne demande jamais un milligramme de trop : s’il vous demande dix kilogrammes de plus, il vous donnera dix grâces de plus ; s’il vous demande l’effort d’un géant, il vous donne l’effort d’un géant. Jésus est sagesse, justice, amour : s’il demande dix, il ne donnera jamais moins que dix ; et s’il demande cinquante, il ne donnera pas moins de cinquante ; il peut même vous demander un extra comme aux martyrs, par exemple ; alors, il vous donnera une grâce extra. Les martyrs ont reçu un appel et ils ont reçu une grâce. Quand il vous demande dix, il vous donne toujours dix, si ce n’est pas vingt.

La révolution d’Espagne était une guerre entre les Rouges et les Blancs ; c’était, au fond, une guerre contre les catholiques : 16 000 prêtres, 12 évêques massacrés, 200 000 personnes tuées et pas un apostat, pas un seul, ni prêtre, ni religieuse, ni séminariste, ni novice, ni homme, ni petite fille ! C’est un phénomène unique dans l’histoire de l’Église. Si trente ans auparavant, on avait dit : « Dans quelques années, il y aura ici, des atrocités ; vous serez maltraités, mis à mort », ces gens auraient-ils senti le courage qu’ils ont montré ?…

Un jour, une petite fille de onze ans, dont le papa allait à la messe chaque matin, fut arrêtée par un révolutionnaire : « Écoute, ma petite, tu vas mettre bien doucement ici (il avait un crucifix à la main) seulement un peu le bout de ton petit pied, et tu ne seras pas massacrée »… Un cri s’échappe, et relevant la tête : « Non, jamais, jamais »… On l’accole contre le mur…


 

Le grand moyen

 

Quelle pensée réconfortante que de savoir que la sainteté est possible à tous et que c’est un devoir que de travailler à devenir une sainte !

Mais une question : Quelle est la voie, la route, le moyen ?

La voie ?… C’est lui ! Vous ne pouvez pas imiter le Baptiste qui ne mange pas, ne dort pas ; c’est tout simple : « Suivez-moi. » C’est dans la voie simple de Nazareth, par le sentier battu du devoir quotidien qu’on peut devenir des saintes comme sainte Marguerite-Marie, sainte petite Thérèse. La supérieure, dans son devoir d’état comme supérieure ; la maîtresse de classe, dans son devoir d’état comme maîtresse ; et la cuisinière, dans son devoir d’état comme cuisinière. La vie de la sainteté n’est pas une complication de zigzags : c’est le devoir d’état, et le devoir d’état, c’est la simple ligne droite, ligne droite qui monte, monte, monte toujours. Voilà la voie de la sainteté : simplicité de Nazareth dans le devoir propre et particulier à chacun.

On peut être un paysan très pauvre et être très grand ; on peut être une femme très simple, mais très belle et très grande.

Nazareth ! quel petit coin du paradis où les trois, trinité de la terre, ont vécu une vie de simplicité obscure dans le devoir d’état ! Ils sont les seuls vrais saints. Cet homme qui est à scier du bois, c’est Joseph ; et cette femme qui, modestement, fait le ménage, c’est Myriam ; et cet enfant, cet enfant incomparable, c’est Jésus. Oui, les seuls saints, plus humbles, plus simples que vous et moi. Que font-ils ? De quoi s’occupent-ils ? De gouverner les peuples ? Non : ils vivent leur devoir d’état et cela pendant trente ans, cachés, ignorés, sans gloire. Combien il y en a qui voudraient faire des miracles, et pourtant c’est cette voie d’obscurité qui mène à la sainteté ! Le devoir d’état pour chacune, c’est la voie. Il n’y a pas deux catégories de religieuses : la sœur converse est obligée de devenir une sainte tout aussi bien que la supérieure ; mais la supérieure se sanctifiera dans son devoir de supérieure, et la marmitonne dans son devoir de marmitonne. N’oubliez pas que les trois saints de Nazareth sont plus grands que tous les saints du ciel. J’ai vu la fontaine où Marie allait puiser l’eau, et je pensais à la simplicité de cette femme si grande, la Vierge, qui n’a pas fait de miracles et qui a vécu sans une heure de gloire terrestre ; et saint Joseph, homme de simplicité, de vie laborieuse et humble.

 

Sainteté et auréole

 

Il y a bien des préjugés sur la sainteté et même, vous, vous avez peut-être vos erreurs par rapport à la sainteté. C’est une créature avec une auréole ! Il y en a qui n’ont pas eu d’auréole et sont saints parce que les miracles, les visions ne

font pas les saints [2]. La sainteté c’est un miracle de foi et d’amour. Il y a les saints sans auréole et l’auréole sans les saints. La reine des saints : pas de miracles, pas d’auréole. Judas a une auréole ; il a fait des miracles : il n’est pas saint. Écoutez, jetez au panier ces biographies déconcertantes ; c’est souvent poésie et quelquefois bêtise. Coupez court à ces récits qui mettent la sainteté en dehors de la voie de Nazareth. Les révélations de Catherine Eymerich, de Marie d’Agréda et d’autres, jetez ça ! Vous donnez et passez ces révélations ridicules, et vos novices mangent ça ; puis elles rêvent : « Je n’ai jamais fait de miracles, je n’ai pas eu de visions ! » Pas de rêves, s’il vous plaît, mais de la doctrine. Pas d’extases ! Hélas ! nous avons dans nos couvents une peste de visionnaires, d’hystériques. Marie, la Vierge de Nazareth, sans miracle, sans vision, mais reine de foi ; et Joseph, un saint de foi, sans extase.

Un jour, une dame vient frapper à ma porte : « Je vous apporte un message du Cœur de Jésus. – Je ne reçois pas de message du Cœur de Jésus, d’une “carnaval” comme vous, lui répondis-je, allez vous laver. » (Elle était toute maquillée.)

Une autre vient me trouver : « Mon père, vous dites noir, et Notre-Seigneur m’a dit blanc ! – Allez vous confesser à Notre-Seigneur, si nous ne disons pas la même chose. »

 

Les charismes ne sont pas la sainteté

 

Nazareth ! Nazareth !… Voie simple, voie royale. François d’Assise n’est pas saint parce qu’il a eu les stigmates : c’est un charisme, cela. Dieu peut donner des charismes, c’est-à-dire des cadeaux ; mais les charismes ne sont pas la sainteté. On peut avoir un cadeau et n’être pas saint.

Nous vivons à une époque de fantaisie et d’hystérie ; la guerre a accentué ces faiblesses. L’Église dit : Vivez de foi et aimez Dieu, et non pas : ayez des visions, faites des miracles ! Laissez de côté les visions, les stigmates : ça ne prouve rien et suivez la voie simple de Nazareth. Oh ! Comme c’est beau, à Nazareth ! Pas d’extase, mais le chemin battu du devoir. Nazareth ! Voie royale. Vous pouvez être de grandes saintes là où vous êtes.

Un médecin de Milan, bon catholique, meurt subitement dans un tramway. En apparence, c’était un médecin comme mille autres ; mais quelle différence dans le cœur ! Il ne vivait que pour Dieu. Un chef de gare italien, qui sera bientôt béatifié, remplit toute sa vie son humble devoir de tous les jours ; il n’accepta même pas de promotion : c’était un contemplatif. Mère Cabrini, canonisée vingt-deux ans après sa mort, était gracieuse, souriante, aimable, amusante ; elle a suivi la voie normale du travail et de la prière dans son devoir d'état. On de

mande pourquoi tel fondateur ou fondatrice n’est pas canonisée ? Peut-être que la communauté n’est pas ce qu’elle doit être.

 

On naît artiste, mais pas saint

 

A la canonisation de la petite Thérèse, le pape dit que Lisieux nous donne trois leçons importantes :

1. — Que la sainteté est un devoir,

2. — Que ce devoir doit s’accomplir dans la vie quotidienne : devoir d’état,

3. — Que la sainteté est toujours : amour.

Il y a parfois des rêveuses qui sont le jouet du diable : trois sœurs quittent leur communauté pour faire des contemplatives ; elles sont revenues quelques semaines après !

J’ai la vocation d’un trappiste, j’ai l’âme d’un trappiste, et je suis un juif errant : volonté de Dieu !

Un jour, quelqu’un me dit : « Je prie pour votre conversion – Merci, mais commencez par la vôtre ! » Oui, le diable y met sa queue et ses cornes ; une religieuse contemplative malade, qui communiait de la main d’un ange ! C’était le diable. Elle était possédée. Rome l’a renvoyée. J’ai vu des saints et des diables : une dame, directeur de prêtres, c’est ridicule !

Foi, amour, volonté de Dieu. Rien de plus grand que la volonté de Dieu ; c’est l’amour suprême. Prêchez la voie simple à vos filles [3], n’acceptez pas de choses extra. Si on ne mange pas, si on ne dort pas, on perd la boussole. Pas de carmélite, quand on a un hôpital. A la mort de la petite Thérèse, une compagne dit : « Qu’est-ce qu’on va écrire sur cette petite : elle n’a pas même été une bonne religieuse ? » Peut-être celle qui parlait ainsi avait-elle des visions ; elle n’avait pas vu juste. Aucun saint, à part Marie, n’est né saint. Thérèse d’Avila est devenue sainte Thérèse d’Avila. Augustin est devenu saint Augustin. Tous deux sont nés génies, mais sont devenus saints par leur effort personnel. Et la petite Thérèse ?… Elle non plus n’est pas née sainte : elle a travaillé chaque jour à le devenir. On naît artiste, mais pas saint : tous les saints sont devenus tels par leur travail. Devenez des saints petit à petit, comme le soleil qui monte. Joseph Sarto était un enfant bon, mais ordinaire ; prêtre, il était monté ; évêque, il était monté encore ; patriarche de Venise, il montait toujours ; pape (Pie X) il était saint ! Les saints nous manquent.

Avec une volonté mâle, on devient saint. Tous les saints ont eu des défauts : les vies des saints tout faits, c’est pour faire de l’argent. Alors, on fait de la fantaisie : la curiosité est une maladie. Thérèse Neumann, que dire de cette vie [4] ? Les

faits sont vrais ; mais l’Église ne s’est pas prononcée ; alors attendons, rien ne nous assure que ce soit divin.

Vous pouvez être des saintes aussi grandes que Marguerite-Marie et la petite Thérèse, en suivant le chemin battu du devoir, en suivant le petit livre de vos règles et de vos constitutions : faites ceci et vous vivrez. Je n’ai rien à changer à ce que l’Église a approuvé pour chaque œuvre ; je ne vous dis pas : Soyez carmélites ou autres, mais là où vous êtes, devenez saintes par vos règles.

Vivez la vie simple de Nazareth dans l’humilité et l’amour du devoir ; et là où vous êtes, supérieures ou ouvrières converses, imitez la trinité de la terre : Jésus, Marie, Joseph ; là où vous êtes, aimez celui qui vous a tant aimées.

 

 

— V —

 

La confiance

 

Je veux affermir votre paix dans la confiance : cette doctrine est contraire au jansénisme. Que de belles âmes atrophiées, rhumatisantes, ankylosées, qui ne peuvent pas courir par manque de confiance ! Elles soupirent toujours : « Mes misères ! Oh ! Mes laideurs ! Mes faiblesses !… »

 

Le jansénisme est une peste

 

Jansénisme ankylosé, corset de fer que tout cela. Elles vivent de jansénisme : « Ah ! Si vous saviez mes misères !… » Il faut que le Cœur de Jésus triomphe ; doctrine belle, doctrine sûre, doctrine de paix, doctrine encourageante que celle de la confiance ! C’est Notre-Seigneur lui-même qui nous dit : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, qui vous a tant aimées, vous particulièrement. » On dirait qu’il se trompe, qu’il est aveugle, qu’il ne voit pas vos misères… Il est plus aveugle que la plus tendre des mamans : une maman ne voit pas les défauts de ses enfants ; ses enfants laids ne le sont pas pour elle. Jésus est meilleur qu’une maman : il n’est pas aveugle. Il a vu vos misères et même si vous aviez mille cancers, il vous aimerait : Il vous aime…

Sainte Thérèse dit un jour : « Seigneur, est-ce que vous aviez vu mes misères ? – Oui, et bien d’autres laideurs – Et vous m’avez aimée quand même ?… Quel mauvais goût vous avez ! Oui, Jésus, vous voulez m’aimer telle que je suis ; tant pis pour vous, tant mieux pour moi ! j’y suis, j’y reste… »

Est-ce que vous avez été la petite Thérèse ou sainte Marguerite-Marie ? Pas tout à fait ; et il se confie à vous comme si vous étiez immaculée. Jésus voit tout beau. Avez-vous été toujours des hosties d’amour ? Et Jésus se donne toujours et il prendra votre résolution de retraite comme si c’était pour l’éternité. Il croit à vos promesses. Dites à Jésus avec des paroles et des œuvres : « Je crois à votre

amour… j’ai confiance en vous. » On ne peut jamais trop le dire. Qu’il puisse dire : « Elles m’ont ravi le cœur ! » Quelle est la mesure de votre confiance ? Vous êtes mille fois misérables ; vous êtes cent mille fois misérables : c’est une petite mesure ; la miséricorde du Cœur de Jésus est infinie ; c’est une mesure sans limites. Donc, votre confiance devrait être infinie.

Le jansénisme est une peste ; preuve : il a supprimé l’eucharistie, source de paix et de confiance, source de consolation et de force. Notre-Seigneur, par l’eucharistie, a supprimé les distances et le jansénisme a rétabli les distances. Comme elle est rassurante, cette doctrine du Cœur de Jésus et de l’eucharistie : c’est du roc qui ne bouge pas sous la tempête. Écoutez : « Je vous donne mon cœur… je vous apporte ma miséricorde. » Et pourquoi gémir ? Vos misères, jetez-les dans l’abîme de son infinie miséricorde. Lui ne se trompe pas, il voit ce que vous êtes ; il sait ce que vous êtes et il vous aime ; oui, il vous aime avec toutes vos laideurs, pour que vous deveniez ce qu’il faut que vous soyez : des saintes, des saintes ! Il n’a pas d’illusions : celle qui est médiocre, il la voit médiocre ; celle qui est ingrate, il la voit ingrate ; mais il vous aime telle que vous êtes.

 

Sagesse divine et abandon

 

Il n’y a pas deux évangiles ; donc, grande paix, grande confiance. Fiez-vous à lui. Il a ses plans à lui et nous avons nos petits plans. Même s’ils sont bons, même si nous avons mis toute notre bonne volonté, ils ne sont pas toujours les siens. Fiez-vous à sa sagesse, même quand il détruit vos plans : il est plus sage que vous. Tout ce qui vous arrive d’agréable ou de désagréable, de doux ou d’amer est permis par la Sagesse. Les hommes font, non ce qu’ils veulent, mais ce qu’il permet, lui. Au-dessus des comédiens, il y a quelqu’un qui gouverne : la Sagesse infinie. Dites : « Je crois à sa sagesse », et ensuite ses projets à lui, ses plans à lui, et non les nôtres. Vous ne pouvez pas mettre dans le petit trou qu’est votre cerveau, cet océan infini qu’est Dieu.

Quand mes supérieurs m’ont envoyé en Europe, c’était pour huit mois, et les huit mois durent encore… plusieurs fois ils se sont écoulés depuis 1914. Est-ce qu’on m’a trompé ? Pas du tout : volonté de Dieu, plan divin. Vous ne savez rien de rien ; donc la grande sagesse d’une supérieure est de dire : « Je crois à votre sagesse ! » Je vous recommande un petit livre : Le Carmel du bon plaisir de Dieu, par le P. de Grandmaison. C’est l’histoire d’une jeune qui se prépare dix fois pour entrer au carmel. Un frère blessé revient de la guerre, sa mère tombe malade, etc. Impossible de quitter le foyer, et elle meurt chez elle en chantant la volonté de Dieu.

Un jour, une personne vient me demander des conseils et des prières ; elle m’entretient sur son désir de devenir carmélite : « Depuis l’âge de quinze ans, je pense à quitter le monde, dit-elle. – Faites une neuvaine pour que l’extrême-onction arrive et soyez carmélite du bon plaisir de Dieu », lui dis-je. Elle avait

soixante-neuf ans… Quelquefois, on ne voit pas jusqu’au bout du nez. Ce qui a fait le génie de saint Thomas d’Aquin, c’est qu’il ne savait rien et qu’il s’appuyait sur la Sagesse ; c’est au pied du crucifix qu’il a puisé ses profondes lumières. O Sagesse divine, soyez aussi ma lumière !

 

Justice et amour

 

Justice veut dire enfer, disent certains prédicateurs ; est-ce donc qu’il y aurait de l’injustice au ciel ? Voyons, on est au ciel par amour, oui ; mais par justice, aussi. On n’est pas au ciel par injustice ; justice n’est pas synonyme d’enfer ; donc, paix et confiance fondées sur cette justice du roi.

Elle était théologienne la petite sainte Thérèse quand elle disait : « Je me fie autant à sa justice qu’à son amour. » Dieu est le seul qui ne peut pas se tromper et, par suite, il ne peut être injuste. Il est d’une bonté qui efface tout autre bonté, même celle de la sainte Vierge ; et s’il est infiniment bon, infiniment tendre, c’est parce qu’il est infiniment juste. Je n’aime pas saint Jérôme entendant une trompette et se frappant la poitrine de frayeur ; je ne veux pas cela, ni pour vous, ni pour moi. C’est peut-être pour réparer les tremblements de ce saint docteur que la petite Thérèse est morte le jour de sa fête. Un jour, Notre-Seigneur lui dit : « Donne-moi, donne-moi tout. » Et Jérôme répondit : « J’ai tout donné : mes prières, mes pénitences, il ne me reste plus rien. – Jérôme, reprit Notre-Seigneur, donne-moi tes péchés une fois pour toutes et laisse moi en paix. » Et si, maintenant, les saints pouvaient regretter quelque chose, ce serait d’avoir perdu du temps à se plaindre et à trembler.

Charles de Foucauld avait été un grand scandaleux ; touché de la grâce et décidé à changer de vie, il s’en va chez les trappistes, mais trouvant la vie trop douce, il prend le chemin de l’Afrique et, là, vit en ermite. Dans ses notes, on ne trouve pas une phrase où il se plaigne, où il gémisse : il sait que Notre-Seigneur pardonne quand on a un cœur repentant et qu'on a fait pénitence. Je sais à qui je me confie, et même les crimes ne m’autorisent pas à trembler. Inutile de me parler des diables : pas un d’eux ne me donnera un petit coup de bâton de trop : car, celui qui gouverne est juste. La frayeur janséniste est un malheur ; ce n’est ni humilité, ni repentir, ni contrition. Mais la confiance en Dieu, parce qu’il est juste, parce qu’il est amour, voilà le sentiment qu’on doit avoir. Supposons que vous ayez commis des crimes, ça ne vous autorise pas à trembler.

 

La crainte, fille de la confiance

 

La crainte filiale est une fille de la confiance, une conséquence de l’amour… cette crainte est douce et tranquille. Le jansénisme est orgueilleux : il n’y a pas de confiance là-dedans, parce qu’il n’y a pas d’humilité.

« Seigneur ne permettez pas que je me perde », disait la petite Thérèse. Cette crainte est une branche de la confiance. Lui, le roi d’amour, il est bon comme juste ; il est bon comme il est sage. Nous avons dit : « Paix et confiance dans la sagesse et la justice », et maintenant ajoutons : « Paix et confiance dans l’amour », car Jésus est l’Amour comme il est la Sagesse, comme il est la Justice. Il nous aime à la folie. Il n’est qu’amour, même quand il menace, même quand il châtie : c’est son cœur plein de tendresse qui veut son enfant heureux dans l’éternité ; son fouet est une tendresse de son amour. Avec ce châtiment, il nous épargne le purgatoire et peut-être l’enfer.

Un blasphémateur, devenu cancéreux, souffrit six mois de grandes douleurs : heureux dans ses souffrances, il disait : « Merci, Cœur de Jésus, qui me délivrez de l’enfer par le cancer. » Un jour, Notre-Seigneur dit à une sœur un peu trop trembleuse : « Est-ce que tu ne sais pas que les médecins gagnent leur vie à soigner les malades ? Eh bien ! Moi, je gagne mon honneur et ma gloire en guérissant les âmes, … fie-toi à moi. » Méditons le mot de saint Paul : « Je sais à qui je me suis confié. » Ma confiance, c’est lui, parce qu’il est bon, comme il est saint.

 

« Je croyais parler à des religieuses ! »

 

Un jour, j’arrive dans une communauté pour prêcher ; je savais cette communauté victime du jansénisme ; c’était le cimetière de la paix. La supérieure et les conseillères larmoyantes, viennent à ma rencontre avec une mine à faire peur ; puis c’est la procession funèbre, pour se rendre à la chapelle. Tout est sombre ; ça sent le moisi. Les sœurs réunies à la chapelle ressemblent à une assistance de funérailles.  – Que vais-je faire ? me dis-je ; il faut pourtant briser l’écorce sans les blesser ; où trouver les mots justes pour commencer ?

Une inspiration :

– « L’évêque m’a trompé… oui, j’ai été trompé en venant ici… la supérieure m’a trompé… je croyais parler à des religieuses… »

La supérieure s’avance : « Pardon, mon père, nous sommes des religieuses. » Je continue : « Oui, j’ai été trompé, je pensais m’adresser à des religieuses, et… vous êtes toutes des veuves de guerre. » Elles relèvent la tête et elles rient ; elles ne savaient plus rire, elles n’avaient plus ri depuis des années.

Vos maisons doivent être non des cimetières, mais des Béthanie ; ce n’est ni piété, ni amour que de vivre dans la tristesse. Ouvrez les fenêtres, laissez passer le soleil : joie et paix dans la famille comme si Notre-Seigneur était au milieu de vous. Il vous dit : « Place à mon amour, soyez heureuses avec moi. » Quand vous êtes tristes, les saints doivent dire à Notre-Seigneur : « Qu’ont-ils ces pauvres enfants ? Traitez-les bien, ils ont l’air misérables. » Confiance, même dans les circonstances difficiles, quand tout semble perdu, comme cela est ar-rivé aux disciples d’Emmaüs. Tout désolés, ils disaient à un étranger en qui ils ne reconnaissaient pas Jésus : « On vient de tuer l’homme qui était notre libéra

teur ; rien à faire ; il est mort depuis vendredi à trois heures. » Et lui, il était avec eux pour leur dire : « Je suis là. » Quand tout est perdu, tout est sauvé pour qui croit à son amour. Croyez à son amour plus encore qu’à sa sagesse et à sa justice. Et dites : « Merci ! » Merci de la ruine… merci de l’échec… merci de l’épreuve… merci de la souffrance… merci, pourvu que je vous aime… Merci et Magnificat !

Alors que j’étais à Rome, je reçois une lettre d’un missionnaire de Chine que j’avais aidé par lettres. Il écrit ceci :

 

J’ai lu votre petit livre Le Roi d’amour. J’ai fait l’intronisation dans les familles ; j’ai bâti une petite chapelle ; j’ai tout fait pour organiser la paroisse du Sacré-Cœur et j’étais si content !… Il est trois heures du matin au moment où je vous écris ; il ne reste plus rien de ma paroisse, plus rien de vingt-cinq ans de travail ; l’inondation a tout détruit cette nuit… tout est ruiné… tout est perdu. Je viens de chanter le Magnificat… 25 ans de travail disparu ! Merci, merci de ce cimetière… Maintenant ce n’est pas à moins de 50 000 francs que nous pourrions rebâtir.

 

Pauvre missionnaire ! J’ai presque grondé Notre-Seigneur : « Vous traitez comme ça vos amis », lui dis-je, comme sainte Thérèse. Le soir même, le portier vient me dire : « Il y a une vieille dame qui veut absolument vous voir… Je dis non, et elle dit oui. Ah ! Qu’elle m’agace. » C’était une bonne personne, très bonne même, mais aussi très ennuyeuse. « Eh bien ! lui dis-je, qu’elle m’attende ; mais, debout. » Je me présente : « Connaissez-vous, m’interroge-t-elle, une mission pauvre où l’on travaille pour le Sacré-Cœur ? – Ah ! Oui, j’en connais et beaucoup… – Une mission qui est toute au Sacré-Cœur et où on s’occupe du Sacré-Cœur. – Oui, une mission du Sacré-Cœur. Tenez, il y a justement une mission du Sacré-Cœur qui vient d’être submergée. – Alors ce sera pour cette mission où l’on enseigne la dévotion au Sacré-Cœur et non pour n’importe quelle mission. » Elle me remet une enveloppe, me demandant trois Ave Maria. Je salue et me retire en ouvrant l’enveloppe. – Jésus ! qu’avez vous fait ? Un chèque de 50 000 francs… juste ce qu’il faut pour rebâtir. Je rappelle la vieille dame et lui donne les détails que je viens de raconter.

 

L’agonie viendra demain, peut-être ; cette retraite sera la dernière pour l’une ou l’autre d’entre vous ; qu’alors Jésus puisse vous dire : « Je te bénis parce que tu as cru à mon amour. » La mesure de la confiance est la mesure de l’amour. confiance ! confiance !… paix !… On ne meurt jamais misérablement, même si l’on a été bandit, quand on croit à son amour. Dieu ne nous révélera jamais ce qu’il vous réserve ; même si vous aviez la science des saints, vous ne sauriez pas ce qu’il vous réserve si vous croyez à son amour. Saint Paul qui a vu un petit coin du ciel, n’a pu que balbutier ce qu’il a entrevu. Il n’y a pas de langue humaine qui puisse dire ce que sera cette récompense. Dieu vous la montrera là-haut. Devenez plus humbles, plus confiantes pour aimer mieux l’amour, pour être plus saintes.

(à suivre)


[1]— Retraite du 26 août au 1er septembre 1945, à Outremont (Québec). — Nous avons, autant que possible, conservé le style de ces notes, très proche du style parlé. Nous avons toutefois ajouté des sous-titres et omis quelques passages.

[2]— Le père Matéo prend ici le mot auréole en un sens large : réputation extérieure de sainteté, charismes extraordinaires. (NDLR.)

[3]— Rappel : cette retraite du père Matéo a été prêchée à des supérieures de communautés religieuses. (NDLR.)

[4]— Thérèse Neumann : mystique allemande (1898-1962). (NDLR.)

Informations

L'auteur

En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles. 

Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».

Le numéro

Le Sel de la terre n° 54

p. 172-181

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