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A propos du nouveau pape

 

P

armi les lettres reçues récemment, nous voudrions répondre ici à deux d’entre elles qui posent la question : est-il permis d’exprimer publiquement des inquiétudes sur le pontificat qui commence ? Lisons d’abord ces lettres :

 

Première lettre :

 

Fidèle au Sel de la terre depuis le premier jour – et je me suis réabonné récemment pour deux ans –, je n’ai pas l’habitude de grogner contre les milliers de pages que j’ai lues et relues.

Mais aujourd’hui, après longue réflexion, j’élève la voix.

Paroissien de X, à Y, j’avais feuilleté à l’éventaire alimenté par l’excellent abbé Z deux petits bouquins tout jeunes, apparemment destinés à nous mettre en garde contre Benoît XVI ! Je n’ai guère manifesté.

Puis est venu le grand numéro « Fatima ».

Alors, je crie « holà ».

Je considère que vous n’avez pas le droit de poursuivre votre campagne, avant de voir quelle va se révéler la politique de notre nouveau pape.

D’autant plus qu’il nous a donné des signes favorables au remue-ménage qui se prépare peut-être (mais il se peut que vous disposiez d’informations qui incitent à penser le contraire). On dirait que vous n’avez pas eu en main la méditation écrite par le cardinal pour le chemin de croix du Vendredi saint à Rome, et que je tiens – trop benoîtement ? – pour une bribe du testament spiri­tuel de Jean-Paul II, car il me semble inimaginable que ce document stupéfiant ait pu être produit sans l’assentiment du pape mourant. Nous avons déjà eu l’aveu de Paul VI : « Des fumées de Satan sont entrées dans l’Église. »

Avez-vous d’autre part analysé le comportement du Saint-Père à Cologne ? Avez-vous suivi l’entretien – dont j’ai capté à la télévision, la fin seulement – qu’il a consacré aux séminaristes du monde entier ?

Il est certes allé à la synagogue, comme l’avait prévu son prédécesseur. Mais pouvait-il décemment décommander ? J’ai suivi le spectacle, et apprécié le comportement dominateur de ces messieurs à l’égard du fluet pontife, etc.

Alors, de grâce, chers pères, ne donnez pas, de grâce, l’impression à ceux qui ne nous veulent pas que du bien que le jugement téméraire à l’égard du pape fait partie de l’arsenal redoutable du Sel de la terre. Attendez de voir.

Je sais bien que le mot « dominicain » rappelle le petit chien hargneux qui tout en haut de la rampe de la cathédrale de Vienne fait reculer l’assaut des cra­pauds et consorts. Vous êtes indispensables, mais il y a la manière.

Je n’y suis pas allé de main morte. Pardonnez à un nonagénaire qui suivit Mgr Lefebvre depuis 72, l’accompagna à Rome en compagnie du [futur] père Innocent-Marie pour le premier pèlerinage etc. Ne compliquez pas la tâche de Mgr Fellay, ni celle du pape.

Cela dit, soyez assuré de mon très profond respect.

[Lettre signée.]

 

Deuxième lettre :

 

J’ai lu « Y a-t-il encore état de nécessité ? » de votre Lettre n°35.

Je suis consterné, non par ce que vous dites, vous avez sans aucun doute de bonnes raisons de penser ainsi, mais parce que ce ne sont pas des choses à publier. Ces considérations doivent rester affaires d’« état-major ». J’ai dû m’employer avec difficulté pour remonter des personnes décontenancées et prêtes à renoncer à tout… Le devoir de « réserve » n’est pas un vain mot.

Je suis parfaitement conscient, par expérience en situation grave, qu’il y a des choses qu’il ne faut absolument pas transmettre aux « soldats de base ». Il n’est pas convenable de dire aux hommes que leurs armes ne sont pas de qualité ou de déballer les fautes du généralissime. Un chef responsable, après une ana­lyse rigoureuses des facteurs de la situation, prendra à son niveau toutes les dispositions nécessaires pour faire aller les choses au mieux de l’intérêt supé­rieur qu’il sert. Il pourra par ailleurs en débattre sur le fond avec ses pairs en réunions closes, mais il n’en fera jamais état au rapport des troupes.

Les intentions divines ne sont pas toujours intelligibles. Considérons cela comme une épreuve que Dieu nous envoie. L’Église a connu de mauvaises périodes (ou même de mauvais papes, je n’ose le dire car on ne doit pas criti­quer le vicaire que le Saint-Esprit a choisi), il s’en est toujours suivi un rebondis­sement bénéfique ; après un gros creux de vague suit une déferlante.

L’Église fait eau, c’est Benoît XVI qui l’a dit, mais tout marin sait qu’il ne faut quitter le navire qu’en toute dernière extrémité et en tout cas ne jamais, jamais, affoler l’équipage en perdition. Peut-on imaginer que ce cardinal qui a reconnu la situation dramatique du Navire soit à ce point pervers qu’il ne veuille en tirer les leçons ? L’héritage est très délabré, sa restauration demandera des trésors de diplomatie et bien du temps. Prenons pour exemple M. Poutine, un bon russe sans aucun doute et un croyant pratiquant dit-on, constatons la complexité de sa « manœuvre » pour tenter de sortir son grand pays de 70 ans de confusion communiste, urne telle charge est surhumaine. Un gigantesque Queen Mary II en perdition ne se relèverait pas d’un coup de rein comme un kayak… Souvenons-nous aussi de Pie II (je crois), quand on lui reprochait d’être en contradiction avec le cardinal qu’il fut répondait : « Suivez Pie, oubliez Enea. » De toute manière le Saint-Esprit intervient dans la désignation d’un pape, en douter c’est que notre foi accuse de la dérive. Insistons pour que nos « gens » prient pour le Saint-Père, il a besoin d’un torrent d’Ave. Le saint staretz du « Pèlerin russe » rappelait que la prière prime sur la méditation.

J’aurai une pensée pour vous dans mes prières, vous le méritez car vous êtes un de nos soutiens dans cette vallée de larmes. J’ose émettre un vœu que certains de vos nécessaires débats d’état-major se fassent à huis clos, simple opinion d’un observateur attentif car je n’ai ni talent, ni compétence théologi­que, je marche au bon sens, dans les moments périlleux, avec l’aide de Dieu, ça m’a bien réussi.

Deo gratias. Oremus. Kenavo.

[Lettre signée.]

 

*

 

Tâchons de résumer les arguments de nos aimables correspondants pour en examiner la valeur :

 

Le nouveau pape a donné des signes qu’il se prépare à remettre l’Église sur ses rails.

Nos deux correspondants ne donnent en fait qu’un seul signe : la médita­tion écrite par le cardinal Ratzinger pour le chemin de croix du Vendredi saint où il a parlé de l’Église comme d’un navire qui fait eau. C’est peu, si l’on com­pare avec ce que disait le pape Paul VI :

 

– L’Église se trouve en une heure d’inquiétude, d’autocritique, on dirait même d’auto-destruction ; c’est comme un bouleversement intérieur, aigu et complexe, auquel personne ne se serait attendu après le Concile […] comme si l’Église se frappait elle-même. [7 décembre 1968, DC 1531, 5 janvier 1969, p. 12.]

Par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le Peuple de Dieu. […] On croyait qu’après le Concile le soleil aurait brillé sur l’histoire de l’Église. Mais au lieu de soleil, nous avons eu les nuages, la tempête, les ténèbres, la recherche, l’incertitude. [29 juin 1972, DC 1613, 16 juillet 1972, p. 658.]

 

Or cela n’a pas empêché le pape Paul VI de continuer de l’avant et de ten­ter de supprimer la Fraternité Saint Pie X et toutes les œuvres qui se récla­maient de la Tradition.

On ne peut donc fonder un espoir solide sur cette petite phrase de Benoît XVI.

 

Le Saint-Esprit intervient dans la désignation d’un nouveau pape, donc il faut avoir un a priori favorable envers le nouveau pape.

L’intervention du Saint-Esprit n’élimine pas l’activité humaine. Si les hommes veulent se soumettre au Saint-Esprit, celui-ci les éclaire, s’ils se refu­sent à l’écouter, il se tait. Le Saint-Esprit n’a pas empêché que Vatican II soit la plus grande catastrophe de toute l’histoire de l’Église. Il n’a pas empêché que les papes Paul VI et Jean-Paul II favorisent, par leurs idées libérales et œcumé­nistes, « l’auto-destruction de l’Église [1] ».

Si l’on veut voir l’intervention du Saint-Esprit dans l’histoire des quarante dernières années, c’est plutôt du côté de la Tradition qu’il faut tourner son regard : la réaction des catholiques traditionalistes, notamment l’action de Mgr Lefebvre, ne peut s’expliquer sans une aide spéciale de la Providence.

 

Il y a un devoir de réserve qui oblige à ne pas critiquer publiquement le chef de l’Église pour ne pas démoraliser les troupes.

Notre correspondant fait un parallèle trop strict entre l’armée et l’Église. Dans les deux sociétés l’obéissance est requise, mais elle n’est pas exactement la même dans les deux cas.

C’est ainsi que dans l’Église tout catholique a le devoir d’intervenir pour défendre la foi, même en résistant à ses supérieurs (en gardant bien sûr la prudence requise et le respect dû à la plus haute autorité qui soit ici-bas). La foi est en effet le premier bien commun de l’Église, ce que nous devons avoir de plus cher au monde, car c’est par la foi que nous sauvons notre âme.

 

Remarquons toutefois – enseigne saint Thomas d’Aquin – que, s’il y avait danger pour la foi, les supérieurs devraient être repris par les inférieurs, même en public. Aussi Paul, qui était soumis à Pierre, l’a-t-il repris pour cette raison. Et à ce sujet la glose d’Augustin explique : « Pierre lui-même montre par son exemple à ceux qui ont la prééminence, s’il leur est arrivé de s’écarter du droit chemin, de ne point refuser d’être corrigés, même par leurs inférieurs. » [II-II, q. 34, a. 4, ad 2.]

 

C’est d’ailleurs l’attitude que Mgr Lefebvre a adoptée : plus les réformes imposées au nom du Concile devenaient dangereuses pour la foi des fidèles, et plus il a fait entendre sa voix, n’hésitant pas à faire des déclarations publiques (comme celle du 21 novembre 1974), à publier des lettres ouvertes au Saint-Père (comme celle du 21 novembre 1983, cosignée avec Mgr de Castro-Mayer) ou à écrire des livres pour mettre en garde tous les fidèles (J’accuse le Concile, Lettre ouverte aux catholiques perplexes, Ils l’ont découronné, etc.). Quand le loup est dans la bergerie, et que le berger ne l’en chasse pas, c’est le devoir de tous de s’y employer.

 

Le nouveau pape ne peut pas annuler ce que son prédécesseur avait prévu de faire, comme d’aller visiter la synagogue de Cologne.

La visite de la cathédrale de Cologne n’avait pas été prévue par Jean-Paul II, c’est une initiative de Benoît XVI. Si l’on suit un peu les faits et dires de Benoît XVI, on voit que son action en faveur de l’œcuménisme et du rappro­chement avec le judaïsme talmudique n’est pas moins intense que celle de son prédécesseur (voir quelques exemples donnés dans les « Nouvelles de Rome » à la fin de ce numéro).

D’ailleurs, n’oublions pas qu’il a entamé le procès de béatification de Jean-Paul II, le pape de l’œcuménisme, et a même fait accélérer la procédure.

 

Vous n’avez pas vu les émissions de télévision qui montrent le comportement sympathique de ce nouveau pape, par exemple son entretien aux séminaristes du monde entier.

Grâce à Dieu nous ne regardons pas la télévision… et il est bien dommage que des catholiques la regardent ; ils se mettent ainsi sous l’influence du monde anti-chrétien, car il est bien connu que le monde de l’audio-visuel est entre les mains de la MMM-maçonnerie. Il est préférable de juger les faits et actes du pape de manière plus objective en prenant ses informations auprès de revues réellement catholiques.

Donnons un exemple (déjà signalé dans la Lettre des Dominicains d’Avrillé nº 35). Lors de sa rencontre œcuménique à l’archevêché de Cologne, le 19 août 2005, Benoît XVI s’est sensiblement écarté du texte officiel distribué à la presse. Voici les paroles réellement prononcées par le pape (nous avons signalé par des italiques les paroles ajoutées par lui par rapport au texte distribué à la presse.)

 

Et à présent demandons-nous : que signifie rétablir l’unité de tous les chré­tiens ? Nous savons tous qu’il existe de nombreux modèles d’unité et vous savez aussi que l’Église catholique a en vue d’atteindre la pleine unité visible des disciples de Jésus Christ selon la définition qu’en a donnée le concile œcuménique Vati­can II dans divers de ses documents (cf. Lumen gentium, n. 8 et 13 ; Unitatis redin­tegratio, n. 2 et 4 ; etc.). Cette unité, selon notre conviction, subsiste, oui, dans l’Eglise catholique sans possibilité d’être perdue (cf. Unitatis redintegratio, n. 4) ; l’Église en effet n’a pas totalement disparu du monde. D’autre part, cette unité ne signifie pas ce que l’on pourrait appeler un œcuménisme du retour : c’est-à-dire renier et refuser sa propre histoire de foi. Absolument pas !

 

Lisons maintenant le commentaire de DICI (nº 120), d’où nous tirons ces informations :

 

Parmi les suppressions et les ajouts de Benoît XVI certains sont circonstan­ciels et d’un intérêt purement anecdotique, d’autres en revanche sont très signi­ficatifs comme cet ajout où le pape rejette tout œcuménisme de retour. […] On entend par « œcuménisme de retour » celui rappelé par Pie XI dans Mortalium animos, où il déclare vouloir « pousser au retour des dissidents à la seule et véritable Église du Christ, puisqu’ils ont eu jadis le malheur de s’en séparer. Le retour à l’unique véritable Église, disons- Nous, bien visible à tous les regards ». […] 

Il faut rapprocher [ce rejet de l’œcuménisme de retour] de plusieurs décla­rations du cardinal Kasper, comme celle-ci : « Le vieux concept d’œcuménisme de retour a été remplacé aujourd’hui par celui d’itinéraire commun, qui dirige les chrétiens vers le but de la communion ecclésiale comprise comme unité dans la diversité réconciliée » (in « La Déclaration commune sur la doctrine de la jus­tification : un motif d’espérance », DC 2220, 20 février 2000, p. 167) [2].

 

Attendons de voir ce que va faire et dire le pape, évitons les jugements témérai­res. Un pape peut être très différent de ce qu’il était avant son élection.

Ce serait une naïveté d’imaginer que Benoît XVI n’a rien de commun avec le cardinal Ratzinger. Le cardinal Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI, n’a pas changé sa philosophie et sa théologie. L’élection d’un pape n’a pas l’effet « magique » d’opérer la conversion intellectuelle de l’intéressé, elle lui laisse ses manières habituelles de penser.

Par ailleurs les premiers actes et les premiers discours du nouveau pape, dès son élection, montrent clairement qu’il veut continuer dans la ligne du Concile et de son prédécesseur (voir les « Nouvelles de Rome » dans la partie « Lectures » de ce numéro du Sel de la terre[3].

 

Il faudra du temps au nouveau pape pour redresser la situation, comme à Poutine pour redresser la Russie après 70 ans de communisme.

Laissons de côté le cas de Poutine, qui sort de notre compétence : il demeure qu’il faudrait, pour redresser la situation, commencer par changer de direction. Or Benoît XVI ne montre aucune intention de faire cette repentance-là.

 

— Ne compliquez pas la tâche de Mgr Fellay.

Nous ne pensons pas que notre analyse diffère de celle de Mgr Fellay. Ainsi, le 11 décembre dernier, il a donné à Saint-Nicolas-du-Chardonnet une conférence intitulée : « Le point sur nos relations avec Rome », dont l’enregistrement intégral est disponible sur le site de la FSSPX en France (www.laportelatine.org). Le supérieur général de la FSSPX expose longuement « les principes qui nous guident dans nos relations avec Rome ». Il reconnaît que, dans les discussions avec Rome, « le grand point d’achoppement sera le Concile ». Il porte sur Benoît XVI un jugement ainsi formulé : « Une tête mal formée, par une philosophie moderne, libérale, parfois moderniste, et un cœur conservateur. »

Il y a, d’ailleurs, parfaite unité de vue des quatre évêques de la Tradition vis-à-vis de la Rome conciliaire : « Je suis heureux de pouvoir dire à tous les amis de la Fraternité que la division en laquelle Rome veut croire ou qu’elle cherche à créer est une pure fiction. Les quatre évêques croient tous au catholi­cisme, et ne croient pas au conciliarisme de “Rome”, c’est-à-dire à la nouvelle religion universaliste qui a fait irruption dans l’Église avec Vatican II [4]. »

 

❋ ❋ ❋

 

Les causes des violences urbaines,

le « catholique du rang » et Benoît XVI

 

« Ce qu’il nous faudrait, c’est un nouveau Charles Martel. » Telle est la réflexion qu’on pouvait entendre au début du mois de novembre, alors que les voitures brûlaient en grand nombre dans les banlieues françaises. Spontané­ment, le rapport s’est fait entre cette violence et la progression de l’islam dans notre pays.

Mais d’où vient que l’islam progresse en France, et d’une façon générale partout dans le monde ? Le « catholique du rang » assigne spontanément trois causes à ce phénomène.

 

– La première sera pour lui le laïcisme des nations autrefois chrétiennes. Les émeutes de cet automne sont arrivées au moment où la République se préparait à fêter en grandes pompes le centième anniversaire de la loi de sépa­ration de l’Église et de l’État. Cette loi a été voulue par la franc-maçonnerie pour accélérer la déchristianisation de la France.

Après avoir laissé le champ libre à toutes les fausses religions (par la « liberté religieuse » depuis la Révolution de 1789), on a ainsi exclu la vraie de la vie publique, transformant toutes les institutions sociales (l’école notam­ment) en instruments de lutte contre le catholicisme. Or la nature a horreur du vide – et l’homme est naturellement religieux. La « laïcité » anti-catholique provoque donc une sorte d’appel d’air en faveur de l’islam, qui a l’avantage de satisfaire à bon marché le sentiment religieux [5]. Par un juste jugement de Dieu, la séparation est ainsi punie par le mal contraire : une fausse religion qui refuse de distinguer le spirituel et le temporel.

 

– Le « catholique du rang » évoquera comme deuxième cause l’attitude de la France vis-à-vis de l’Algérie au cours des deux derniers siècles. Ce pays fut conquis en 1830, peu avant le renversement de la royauté traditionnelle, si bien que ce fut la franc-maçonnerie qui dicta l’attitude à adopter. Alors que beaucoup d’Algériens auraient trouvé naturel de se convertir à la religion du vainqueur, on empêcha ces conversions ; on fit promettre aux religieuses par­tant pour l’Algérie de ne pas chercher à convertir les musulmans ; on plaça des soldats à l’entrée des églises pour empêcher ceux-ci d’y pénétrer, etc. On s’employa même à revivifier un islam qui était moribond : en honorant sa hiérarchie religieuse, en payant des pèlerinages à La Mecque, etc. Bref, on a tout fait pour que l’Algérie ne revienne pas à la religion chrétienne qu’elle avait pourtant professée pendant des siècles [6].

Ce fut ensuite la révolte – prévue cinquante ans à l’avance par le père de Foucauld – puis le drame de l’abandon de l’Algérie. La population ne tarda pas à connaître la misère, d’où un exode massif vers la France : celle-ci d’ailleurs ne chercha guère à empêcher cette immigration, et entra dans le même temps dans une crise démographique sans précédent, conséquence de sa législation anti-familiale (lois sur le divorce, la contraception, l’avortement, manque de soutien aux familles nombreuses, etc.) ;

 

– Mais le « catholique du rang » verra volontiers une troisième cause dans le changement d’attitude des hommes d’Église, depuis le concile Vatican II, vis-à-vis de l’islam. Jusque-là l’Église dénonçait l’islam comme une fausse religion, et même particulièrement dangereuse parce qu’elle cherche à se répandre par la force des armes et qu’elle tient ses adeptes tellement dépen­dants du système social qu’une conversion est impossible (sous peine de mort) à moins de quitter sa famille, voire son pays.

Or, Vatican II a décrété qu’il fallait regarder avec estime les musulmans, oublier les dissensions passées et œuvrer ensemble à promouvoir la justice sociale, la liberté et la paix (déclaration Nostra ætate sur les religions non chré­tiennes). Les violences du mois dernier sont intervenues pour le quarantième anniversaire de cette déclaration.

Jean-Paul II s’était fait un ardent propagateur de cette nouvelle doctrine, multipliant les rencontres avec les musulmans, les gestes de sympathie (allant jusqu’à baiser publiquement le Coran le 14 mai 1999) et même appelant les bénédictions du Ciel sur l’islam [7]. Le nouveau pape Benoît XVI emboîte les pas de « son bien-aimé prédécesseur » (DC nº 2343) : il tient à rencontrer les auto­rités musulmanes lors de son voyage à Cologne, le 20 août, et il leur déclare : « Ces paroles du concile Vatican II restent pour nous la Magna Charta du dialo­gue avec vous, chers amis musulmans » (DC nº 2343).

 

*

 

Ainsi, le « catholique du rang » voit dans les violences que nous avons subies une conséquence de l’islamisation de notre pays ; il constate que cette islamisation est elle-même une suite logique de la Révolution qui se déroule en France depuis plus de deux siècles et qui secoue l’Église depuis plus de quarante ans.

D’ailleurs, connaissant la puissance de la Révolution à notre époque, il se demande si ces violences ont été si spontanées que cela. Il se peut que quel­ques agitateurs (islamistes ou non), bénéficiant de la complicité d’hommes politiques et des media, soient intervenus pour guider quelque peu les événe­ments dans le sens souhaité.

Bref, il voit en tout cela un phénomène révolutionnaire, et comme il sait que la Révolution est elle-même le résultat d’une conjuration anti-chrétienne, il replace facilement cet épisode dans le cadre général de la lutte entre les deux Cités.

 

*

 

Le pape Benoît XVI a aussi réfléchi sur le problème posé par ces violences. Et l’analyse qu’il en fait diffère sensiblement de celle que nous avons attribuée au « catholique du rang ». Voici la retranscription d’une dépêche de l’agence de presse Associated Press datée du 19 décembre :

 

CITÉ DU VATICAN (AP) — Benoît XVI est revenu lundi sur les violences urbaines en France qui invitent à « prendre en considération les requêtes des jeunes ». Le pape a souligné l’importance de « remercier » les travailleurs immi­grés et leurs descendants, devenus pour la plupart aujourd’hui « des Français à part entière ».

Le souverain pontife a reçu lundi matin le nouvel ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Bernard Kessedjian. A cette occasion, il a rappelé que la France venait de « vivre une période difficile sur le plan social, faisant apparaî­tre la profonde insatisfaction d’une partie de la jeunesse ».

« Les violences internes qui marquent les sociétés et que l’on ne peut que condamner constituent cependant un message, notamment de la part de la jeunesse, nous invitant à prendre en considération les requêtes des jeunes », a souligné Benoît XVI.

« Votre pays a accueilli de nombreux travailleurs étrangers et leurs familles, qui ont largement contribué au développement de la Nation depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale », a-t-il ajouté. « Il importe aujourd’hui de les remercier, eux et leurs descendants, de cette richesse économique, culturelle et sociale à laquelle ils ont participé. La plupart d’entre eux sont devenus ainsi des citoyens français à part entière ».

Pour Benoît XVI, « le défi consiste aujourd’hui à vivre les valeurs d’égalité et de fraternité […] prenant soin de faire en sorte que tous les citoyens puissent réaliser, dans le respect des différences légitimes, une véritable culture com­mune, porteuse des valeurs morales et spirituelles fondamentales ».

« Il importe aussi de proposer aux jeunes un idéal de société et un idéal personnel », a-t-il ajouté. « C’est donc en définitive à faire un pas supplémen­taire pour l’intégration de tous dans la société que votre pays est invité, de même que d’autres nations du Continent, au nom même de la dignité intrinsè­que de toute personne et de son caractère central dans la société ». « La paix sociale est en grande partie à ce prix », a-t-il conclu.

Benoît XVI a souhaité qu’une attention « toute spéciale » soit portée à « l’institution conjugale et familiale » qui joue un « rôle irremplaçable dans l’éducation de la jeunesse ». « Pour ce faire, elle doit être aidée et soutenue, pour ne pas démissionner de sa mission éducative et laisser alors les jeunes livrés à eux-mêmes », a insisté le pape. AP.

 

*

 

La transcription complète du discours de Benoît XVI se trouve dans les « Nouvelles de Rome » à la fin de ce numéro.

 Il est clair que ce discours (comme les autres faits et gestes dont nous par­lons) ne peut que nous donner des inquiétudes sur le pontificat qui commence.

Notre espérance, plus que jamais, repose en Notre-Dame de Fatima. Nous savons que le pape (celui-ci ou un des ces successeurs), comprenant un jour la gravité de la situation, se décidera enfin à répondre aux demandes de la sainte Vierge : alors – le Ciel s’y est engagé – nous verrons le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, et par conséquent le retour de l’Église à la Tradition et celui de notre pays à la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ.


[1] — Cette expression, employée par Paul VI comme nous l’avons rappelé plus haut, n’est pas à prendre au pied de la lettre : l’Église, une, sainte, catholique et apostolique ne peut se détruire elle-même. Par contre il peut arriver (et c’est bien ce qui se passe actuellement) que des hommes d’Église s’emploient à la détruire, consciemment ou non : « Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai, c’est que, les artisans d’erreurs, il n’y a pas à les chercher aujourd’hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c’est un sujet d’appréhension et d’angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouvertement. » (Saint Pie X, encyclique Pascendi dominici, 8 septembre 1907, § 2.)

[2]DICI, 17 septembre 2005, p. 13 ; adresse : DICI, Étoile du Matin – 57230 Eguelshardt.

[3] — On pourrait faire ici une instance (que n’ont pas faite nos correspondants, mais qu’on trouve parfois exprimée) : Le cardinal Mastaï était libéral, et quand il fut élu pape sous le nom de Pie IX, il devint anti-libéral. Ainsi fera Benoît XVI si nous prions. — Réponse : La réputation selon laquelle le pape Pie IX aurait été libéral au début de son pontificat provient d’une astuce des révolutionnaires de l’époque qui ont voulu l’attirer dans leur camp, en se l’annexant malgré lui. En réalité Pie IX ne fut jamais libéral, et surtout il n’a jamais professé des théories hétérodoxes concernant l’Église et l’œcuménisme, comme l’a fait le théologien, puis le cardinal Ratzinger pendant plus de quarante ans. Il est certain qu’il faut prier pour le retour de Benoît XVI à la Tradition, mais sans se cacher que c’est là demander un miracle.

[4] — Mgr Williamson dans un entretien du mois de décembre 2005 publié dans The Digest : www.angelqueen.org/articles/05-12_bp_williamson.shtml.

[5] — « Une des raisons du succès de l’islam, c’est de répondre aux besoins religieux de l’homme, à sa tendance à adorer le Dieu unique et souverain, et cependant de ne pas toucher aux passions désordonnées. » (Père Roger-Thomas Calmel O.P., Itinéraires 55, p. 55.)

[6] — Nous tenons de la bouche du chanoine Cutajar, ancien curé de la cathédrale de Constantine (Algérie), le fait suivant. Un jour qu’étant séminariste, vers 1920, il attendait à l’arrêt de bus, il remarqua qu’un musulman le regardait fixement. Gêné par ce regard, il finit par demander : « Vous voulez me dire quelque chose ? » Et le musulman de répondre : « Parce que vous n’avez pas voulu nous convertir, nous vous rejetterons à la mer. » Ce qui fut fait une quarantaine d’années plus tard. Encore quarante ans, et ce sont nos banlieues qui brûlent.

[7] — Voir Le Sel de la terre 33, p. 198.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 55

p. 10

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