Étrange éloge de Benoît XVI
par Jacqueline Cuche
Jacqueline Cuche est la présidente de l’Association Charles-Péguy et la déléguée pour l’Alsace au Comité des Évêques de France pour les relations avec le judaïsme.
Le texte que nous reproduisons est paru sous le titre « Benoît XVI et les juifs » dans Échos-Unir, Journal des Communautés israélites du Bas-Rhin, n° 220, juin 2005, p. 15-16.
Le Sel de la terre.
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SI JEAN-PAUL II fut un grand pape – peut-être le plus grand de l’histoire du pontificat –, c’est sans doute dans le domaine des relations avec le peuple juif, avec ceux qu’il appelait ses « frères aînés », qu’il fit opérer à son Église le retournement le plus spectaculaire et qu’il laissera les traces les plus profondes. En le voyant s’approcher de sa fin – et avec quel courage et quelle dignité ! – nombreux étions-nous à nous sentir partagés entre des sentiments divers : la tristesse de voir partir « notre pape bien aimé », comme me l’écrivait d’Israël une amie juive, l’action de grâce devant l’immensité de l’œuvre accomplie et l’inquiétude devant l’avenir. On pouvait en effet légitimement se demander si son successeur s’engagerait avec la même détermination sur le chemin tracé par le « pape des Juifs », comme certains l’ont appelé.
L’élection du cardinal Ratzinger dissipa rapidement ces inquiétudes. Les catholiques engagés dans le dialogue avec leurs frères juifs et au fait des avancées en ce domaine savaient en effet qu’en 2001 la commission Biblique pontificale avait publié un important document : Le Peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, dans lequel apparaissait une vision renouvelée et positive du judaïsme. Tout autant – sinon plus encore – que le document lui-même, sa Préface, avec une audace stupéfiante, bousculait les chrétiens, allant jusqu’à remettre en question leur « prétention d’être des héritiers légitimes de la Bible d’Israël », prétention qui, « à la lumière de ce qui est arrivé [la Shoa], doit apparaître comme une usurpation » [1].
Or cette Préface fut signée par un certain Joseph Ratzinger... Tous les espoirs étaient donc permis. Les juifs, quant à eux, ne s’y sont pas trompés : nombreux ont été les messages de satisfaction exprimés çà et là. Je me contenterai, pour ma part, de rapporter l’amusante conversation que me raconta, peu après l’élection du nouveau pape, la même amie israélienne : « A ton avis, avait-elle demandé à une coreligionnaire, pour qui Aaron Lustiger va-t-il voter ? » – « Voyons ! Lustiger est juif : il votera pour Ratzinger ! ».
Les premiers mots de Benoît XVI n’ont fait que confirmer ces espoirs. Il est en effet frappant que dans son homélie d’« intronisation », sans mentionner aucune autre religion, il se soit adressé tout particulièrement au seul peuple juif, en des termes que n’aurait pas désavoués son prédécesseur :
Chers frères du peuple juif, auxquels nous sommes liés par un grand patrimoine spirituel commun qui plonge ses racines dans les promesses irrévocables de Dieu […]
Comment ne pas rapprocher ces paroles de celles de Jean-Paul II saluant ses « Frères aînés » lors de sa mémorable visite à la synagogue de Rome, rappelant sans cesse (dans une expression empruntée à la déclaration conciliaire Nostra ætate de 1965) le « patrimoine spirituel commun » qui lie juifs et chrétiens, ou bien déclarant devant la communauté juive de Mayence en 1980 que la premiè-re Alliance n’avait « jamais été révoquée » ?
C’est ce qui fait dire au P. Michel Remaud à propos du nouveau pape : « Sa pensée, ferme et cohérente, est en harmonie totale avec celle de son prédécesseur », ajoutant même : « au point que l’on peut se demander s’il n’y a pas eu entre eux d’influence réciproque dans ce domaine… » (Voir le bulletin Un Echo d’Israël d’avril 2005).
L’intérêt du cardinal Ratzinger pour cette question est fort ancien : combien de personnes savent-elles que dans l’Allemagne nazie le jeune Ratzinger, enrôlé de force dans la jeunesse hitlérienne – comme on s’est empressé de le rappeler – apprenait l’hébreu en cachette ? C’est ce qu’il révéla, lors d’un de ses derniers voyages en Israël (passé comme tous les autres presque inaperçu). Soulignant combien la connaissance réciproque était nécessaire pour parvenir à la réconciliation entre juifs et chrétiens, il insista sur l’importance de l’exégèse juive et fit cette déclaration : « La méthode rabbinique n’est pas seulement pertinente pour quelques spécialistes, elle peut éclairer tous les chrétiens » ; et il appela de ses vœux « la création […] d’instituts qualifiés d’études juives […] dans chaque grand pays ». Peut-être même en « faudrait-il deux », ajouta-t-il !
Vraiment, n’y a-t-il pas là, chers amis juifs, de quoi être rassurés quant à l’avenir de nos relations ? C’est un bon pasteur que l’Esprit Saint – comme nous le nommons chez nous – a placé à la tête de son troupeau, et bon gré mal gré les brebis catholiques (comme tous les autres chrétiens d’ailleurs, j’en suis certaine) continueront à avancer sur le bon chemin.
[1] — Dans son enthousiasme, Jacqueline Cuche tire un peu la couverture à elle : les propos qu’elle cite ici sont, sous la plume du cardinal Ratzinger, davantage des objections à résoudre que des affirmations à prendre telles quelles. Mais le document en question contenait bien d’autres avancées en faveur des juifs : voir, dans le présent numéro, l’article de Michel Laurigan. (NDLR.)

