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L’abbé Barruel,

ses idées et leurs sources

 

 

 

par Christian Lagrave

 

 

 

Christian Lagrave, qui a dirigé et préfacé la récente réédition des Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme de l’abbé Augustin Barruel [1], nous présente ici ce grand auteur contrerévolutionnaire, si décrié par les historiens maçonniquement corrects.

Le Sel de la terre.

 

*

 

PEU D’ŒUVRES HISTORIQUES ont été plus injustement attaquées que les célèbres Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, de l’abbé Barruel, et peu d’historiens sont plus vilipendés que leur auteur par toute une tradition universitaire imbue de la philosophie des Lumières et for­tement inspirée par la franc-maçonnerie.

Il est impossible de citer toutes les injures qui ont été déversées sur l’abbé Barruel, dès son époque et jusqu’à nos jours, injures qui tendent à le présenter comme un menteur, un parangon de l’obscurantisme et du refus des réalités, souffrant de délire interprétatif et mettant son argumentation pseudo-historique au service d’une idéologie réactionnaire condamnée par le sens de l’histoire ! Bornons-nous à quelques exemples tirés d’ouvrages récents : pour l’un, Barruel est « en proie à un redoutable délire monomaniaque [2] » ; pour un autre, « [dans] la position de Barruel et des autres théoriciens du complot […] l’antiphilosophie radicale succombe au délire interprétatif [3]  » ; pour un franc-maçon, « on pour­rait comparer ce que nous appellerons le Barruélisme, c’est-à-dire l’anti-maçon­nerie – laquelle devait d’ailleurs prendre après Barruel bien d’autres formes – à une maladie mentale, à une forme vicieuse de pensée [4] » ; pour un prêtre mo­derniste, « les Mémoires de Barruel passèrent, aux yeux des imbéciles, pour un chef-d’œuvre de lucidité historique. La thèse de Barruel [est] rejetée par tous les historiens sérieux [5] » ; pour un autre encore, « on sait que l’abbé Barruel n’a écrit qu’un sombre et tortueux mélodrame [6] » ; certains évoquent « les obses­sions de l’abbé Barruel qui traque le franc-maçon derrière chaque porte [7] »  ou parlent de la « médiocrité » des Mémoires qualifiées de « fastidieux volumes [8] » ; quant à un historien anglais, il écrit à propos des Mémoires : « il est difficile de nos jours de se représenter, encore moins de comprendre, le succès, et le succès durable, de ce tissu d’absurdités [9] ».

Il y aurait une passionnante étude à faire qui consisterait à opérer la critique de ces critiques, c’est-à-dire analyser leurs préjugés, démonter leurs raisonne­ments et leurs prétendues preuves, vérifier systématiquement leurs assertions, et surtout l’exactitude de leurs citations. Nous avons personnellement entrepris cette analyse pour quelques uns d’entre eux et nous avons pu constater que, dès qu’on en fait l’examen attentif, leur argumentation s’effondre, que plusieurs n’hésitent pas à faire œuvre de faussaire en trafiquant les citations et en faisant dire à Barruel ce qu’il n’a jamais dit, et enfin que la plupart d’entre eux n’ont jamais lu sérieusement l’abbé Barruel, mais qu’ils se bornent à se recopier aveu­glément les uns les autres sans la moindre honnêteté critique.

Il est trop tôt pour exposer ce travail qui est encore très incomplet, mais il n’était pas inutile d’y faire allusion.

Aujourd’hui notre propos sera plus simple : montrer d’abord que l’abbé Barruel n’avait rien d’un pamphlétaire fantaisiste mais qu’il était au contraire un historien scrupuleux et expérimenté ; prouver ensuite que la thèse du com­plot n’est pas sortie de son imagination fertile, mais qu’elle avait déjà été expo­sée par plusieurs observateurs perspicaces et documentés que Barruel a su compléter, voire corriger, en s’appuyant sur des sources documentaires extrê­mement sérieuses.

 

Les antécédents d’un polémiste

 

Lorsqu’en 1797-1798, l’abbé Augustin Barruel fait paraître à Londres les quatre volumes de ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, il n’est ni un débutant dans le métier d’historien et de polémiste contre-révolutionnaire, ni un inconnu dans la République des Lettres.

Cet ancien jésuite, sécularisé depuis la suppression de son ordre par Clément XIV en 1773, est âgé de 56 ans ; c’est un homme mûr que ses multiples travaux de défense de l’Église, et de réfutation des erreurs du siècle, ont armé sur le plan intellectuel d’une méthode éprouvée et d’une expérience solide. Il est estimé par ses confrères pour ses connaissances étendues et la sûreté de sa doctrine. Nous le savons grâce au père Grivel qui, dans ses souvenirs sur les pères Barruel et de Feller, les décrit « tous deux, savants et érudits autant qu’hommes de leur temps, infatigables dans l’étude et consultés de toutes parts par les ecclésiastiques [10] ».

Dès 1774, à l’âge de 33 ans, il avait commencé à collaborer à L’Année littéraire, ce courageux journal qu’avait fondé Élie Fréron pour combattre le philoso­phisme.

En 1781, l’abbé Barruel entamait la publication d’un important ouvrage en cinq tomes : Les Helviennes ou lettres provinciales philosophiques, destiné à mettre en lumière l’absurdité des systèmes des prétendus « philosophes » du parti des « Lumières », leurs incohérences et leurs contradictions ; l’ouvrage connut un succès certain dans le public cultivé européen puisqu’il fut réédité trois fois entre 1784 et 1788, trois autres fois ensuite jusqu’en 1830, et fut traduit en espa­gnol, en italien, en allemand et en polonais.

En janvier 1788, Barruel prit la direction du Journal ecclésiastique [11] dont il al­lait assurer la rédaction, presque seul, jusqu’en 1792, y pourchassant les erreurs et les préjugés des philosophes, tout en dénonçant la responsabilité de leur pro­pagande dans les troubles de la pré-Révolution. Il n’était pas le premier à le faire et, comme il l’a écrit lui-même, « depuis bien des années, les orateurs et les docteurs religieux avaient annoncé à la France, à la cour du monarque, sur la chaire évangélique et dans leurs diverses productions, que le règne des impies ne s’établirait pas sans être également fatal au trône et à l’autel [12]. » Cette échéance approchait à grands pas et Barruel était conscient, comme les meil­leurs de ses confrères, des conséquences funestes que ne pourrait manquer d’avoir la politique des Loménie de Brienne et des Necker, aggravée par la fai­blesse du roi.

Nous le savons par un passage de son Histoire du clergé pendant la révolution française, dans lequel il évoque la haute figure de son ancien maître, l’abbé Gagnères des Granges, massacré aux Carmes le 2 septembre 1792 :

 

Il fut longtemps mon maître ; il daignait m’appeler son fils. Quelle étendue et quelle variété de connaissances dans cet homme ! Mathématiques, histoire, phy­sique, tout lui était familier. C’est, écrivaient des gens qui avaient appris à le connaître, c’est un homme qui a tout lu, et n’a rien oublié. Et ce sont ces hommes-là que la révolution immolait ! Avant qu’elle commençât, M. Gagnères des Granges en avait prévu le terme. Dès les premiers jours de janvier 1788, il m’avait envoyé un mémoire dont les objets étaient la conduite du ministre Brienne et celle de Necker, relativement à la religion ; la faiblesse, la condescendance de Louis XVI pour ces deux fléaux de la France ; les malheurs qui en résulteraient pour le roi et sa famille. C’était dans la marche de la Providence divine, c’était surtout dans l’histoire des trois derniers siècles et des divers princes de l’Europe qu’il avait cherché ses résultats. Ils étaient de nature à ne pouvoir faire du mémoire l’usage pour lequel M. Gagnères me l’envoyait. Son intention était qu’il fût inséré dans le Journal ecclésiastique. Je lui représentai que Brienne, le tout-puissant du jour, ne manquerait pas de supprimer le journal, et d’arrêter par là tout le bien que j’avais dû me proposer de faire, en me chargeant de ce travail. Tu ne crois donc pas, me dit-il alors, pouvoir y insérer ce mémoire ? Eh bien, il n’en sera ni plus ni moins ; et les desseins de Dieu seront remplis. Puis il ajouta d’un air et d’un ton de prophète : Tu le vois cet enfant ! en parlant du premier fils du roi alors bien portant [13], tu le vois cet enfant ! il mourra ; tu le vois cet homme, en parlant du roi, il perdra sa couronne [14].

 

La Révolution qui se préparait était donc déjà prévue par l’élite du clergé comme devant résulter, sur le plan surnaturel, d’un châtiment divin, et, sur le plan naturel, de l’action des forces subversives à l’œuvre depuis au moins trois siècles, c’est-à-dire depuis le début de la Réforme protestante. Nous allons pou­voir constater que l’abbé Barruel n’oubliera jamais la leçon de son vieux maître.

Dès l’ouverture des États-Généraux, Barruel en commenta les débats et l’ac­tion dans le Journal ecclésiastique, en s’opposant avec courage et talent à l’appli­cation des principes révolutionnaires et notamment à l’établissement du divorce et à la Constitution civile du clergé.

En 1789, il publia un Discours sur les vraies causes de la révolution qui lui attri­bue deux causes : l’une surnaturelle est la volonté de la Providence qui veut châtier la France d’avoir donné à l’Europe l’exemple du désordre intellectuel et moral pendant tout le xviiie siècle ; la cause naturelle est l’existence d’un com­plot contre l’Église et l’État mené par les philosophes.

Ceux-ci, dit Barruel, ont voulu abattre la morale et la religion au nom d’une fausse idée du progrès ; en fait ils ne parviennent qu’à exalter l’individu au dé­triment des collectivités naturelles. La tâche des philosophes a été favorisée par la décadence du clergé, elle-même provoquée par le mauvais choix des évêques trop souvent nommés pour des raisons mondaines, sans tenir compte de leur valeur religieuse ; cela fait également partie du châtiment providentiel.

En 1790 et 1791, le Journal ecclésiastique connut un très brillant succès car Barruel y soutenait fermement l’opposition au « serment civique » que l’As­semblée nationale imposait au clergé ; il protestait en même temps contre la vague d’anticléricalisme virulent qui se déchaînait sur la France.

En 1791, il publia un autre ouvrage important : Question nationale sur l’auto­rité et sur les droits du peuple dans le gouvernement. Dans ce livre il examinait d’abord la Constitution civile du clergé et la rejetait absolument ; il développait ensuite la question de l’autorité et exposait très nettement les rapports de l’au­torité familiale et de la souveraineté royale ; il terminait en étudiant la Constitution de 1791 qu’il trouvait absurde et ne voyait d’autre résultat possible à son application que l’anarchie, le crime et le malheur public.

S’étant ainsi abondamment signalé à la vindicte des révolutionnaires, l’abbé Barruel n’a d’autre solution, après l’effondrement de la monarchie le 10 août 1792, que de se cacher, car sa vie est menacée, puis de s’enfuir en Angleterre où il est accueilli et hébergé par un de ses confrères, ancien jésuite, le P. William Strickland.

Il est vraisemblable qu’il a dû abandonner à Paris sa bibliothèque et ses notes, mais il va trouver en Angleterre, où sa réputation l’avait précédé, de nombreux appuis dans une partie de la société britannique, notamment les groupes conservateurs anglais, tels ceux de l’Anti-Jacobin Review ou du British Critic, et l’aide de personnalités telles que lord Clifford et Edmund Burke, qui lui ont sans doute largement ouvert leurs bibliothèques.

Cela va lui permettre de se remettre au travail, d’abord en réunissant toute une documentation sur les événements qu’il vient d’observer en France, à base de témoignages écrits de confrères échappés à la persécution ou d’émigrés laïcs, mais aussi de journaux contemporains des faits – comme le Journal général de France, de l’abbé de Fontenay, ou L’Ami du Roi, de Julien-Louis Geoffroy et de l’abbé Royou – ou encore de chroniques imprimées comme les Nouvelles histo­riques et considérations politiques sur la révolution française de l’allemand Christoph Girtanner [15].

Barruel rédige ainsi, dans l’urgence, son Histoire du clergé pendant la révolution française qui parait à Londres en 1793, pour exposer les causes et les progrès de la persécution antireligieuse et dénoncer les massacres qu’elle a provoqués. Dans cet ouvrage, Barruel reprend, plus nettement qu’en 1789, la thèse du châ­timent providentiel, qui préfigure les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, et surtout celle du complot :

 

Cette révolution était depuis longtemps méditée en France par des hommes qui, sous le nom de philosophes, semblaient se partager le rôle de renverser, les uns le trône, et les autres l’autel. Les premiers n’étaient pas absolument ennemis de tout culte ; ils savaient s’en dispenser eux-mêmes ; ils croyaient qu’il en faut pour le peuple ; mais ils voulaient lui en donner un plus conforme à leur ambi­tion. Ils étaient persuadés qu’avec les principes du catholicisme, il serait impos­sible de combiner ceux du gouvernement qu’ils voulaient substituer à la monar­chie. A la tête de ces prétendus philosophes politiques, tout occupés de leur révolution, se montrait le fameux Mirabeau l’aîné […] Dès les premiers jours des états-généraux, ouverts à Versailles le 5 mai 1789, il n’avait pas caché combien il croyait important de renverser d’abord les idées religieuses pour remplir ses projets. Si vous voulez une révolution, avait-il dit publiquement, il faut commencer par décatholiciser la France. Cet aveu d’un grand conspirateur était en lui-même un hommage précieux à la religion catholique. Il confessait par là combien elle est propice au maintien des empires, puisqu’il croyait devoir commencer par la ren­verser avant que d’attaquer le gouvernement même [16].

 

Après ceux qu’il appelle les « philosophes politiques », Barruel désigne comme responsables de la Révolution les membres de ce qu’il nomme « la secte des économistes », disciples de Quesnay, de Turgot et de ce Dupont qui se fera appeler plus tard « de Nemours » ; il y ajoute Necker dont il a très bien vu qu’il fut l’un des principaux fossoyeurs de la monarchie ; il évoque ensuite des com­ploteurs plus secrets :

 

[…] les adeptes de toutes les sectes [qui] tramaient depuis longtemps leur double conspiration contre l’autel et contre le trône, dans les ténèbres de leurs clubs, de leurs loges, de leurs conciliabules souterrains.

 

Les termes employés désignent évidemment les francs-maçons et aussi, pro­bablement, les Illuminés de Bavière ; mais Barruel ne s’attarde pas à les identi­fier plus clairement car ce n’est pas encore son propos ; ce sera celui des Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme.

 

Le but des Mémoires : éclairer l’opinion

 

Lorsque Barruel entreprend, probablement dès 1793, cet ouvrage qui va être sa plus grande œuvre, il connaît bien l’ennemi auquel il s’attaque car il l’étudie depuis longtemps ; cela lui permet d’écarter d’emblée les illusions où se com­plaisent les éternels gogos que les faiseurs d’opinion manipulent et qui subis­sent les événements sans jamais en comprendre les causes véritables. Dès le « Discours préliminaire » qui sert d’introduction aux Mémoires, Barruel s’y em­ploie :

 

Nous avons vu des hommes s’aveugler sur les grandes causes de la révolution française. Nous en avons connus cherchant à persuader que toute secte révolu­tionnaire et conspirante avant cette révolution n’était qu’une secte chimérique. Pour ceux-là, tous les maux de la France et toutes les terreurs de l’Europe se suc­cèdent, s’enchaînent par le simple concours de circonstances imprévues, im­possibles à prévoir [...] Appuyés sur les faits, et munis de preuves qu’on trouvera développées dans ces Mémoires, nous tiendrons un langage bien différent. Nous dirons [...] : dans cette révolution française, tout, jusque dans ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des so­ciétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. Dans ces événements du jour, s’il existe quelques circonstances qui semblent moins l’effet des conspirations, il n’en était pas moins une cause et des agents se­crets qui appelaient ces événements, qui savaient profiter de ces circonstances ou bien les faire naître, et qui les dirigeaient toutes vers l’objet principal. Toutes ces circonstances ont bien pu servir de prétexte et d’occasion ; mais la grande cause de la Révolution, de ses grands forfaits, de ses grandes atrocités, en fut toujours indépendante ; cette grande cause est toute dans des complots ourdis de longue main [17].

 

Mais l’erreur de ceux qui nient l’efficacité des complots n’est pas la seule que l’abbé ait à combattre ; il se trouve en effet des gens qui croient à l’innocuité des principes révolutionnaires et à la pureté des intentions de leurs sectateurs :

 

En dévoilant l’objet et l’étendue de ces complots, j’aurai à dissiper une erreur plus dangereuse encore. Dans une illusion funeste il est des hommes qui ne font pas difficulté de convenir que cette Révolution française a été méditée ; mais ils ne craignent pas d’ajouter que dans l’intention de ses premiers auteurs elle ne devait tendre qu’au bonheur et à la régénération des empires ; que si de grands malheurs sont venus se mêler à leurs projets, c’est qu’ils ont trouvé de grands obstacles ; c’est qu’on ne régénère pas un grand peuple sans de grandes se­cousses ; mais qu’enfin les tempêtes ne sont pas éternelles : que les flots s’apaise­ront et que le calme renaîtra ; qu’alors les nations étonnées d’avoir pu redouter la Révolution française, n’auront qu’à l’imiter, en s’en tenant à ses principes [18].

 

Notons au passage que les mêmes arguments sont souvent utilisés aujour-d’hui pour défendre le communisme qui serait une doctrine généreuse mais jusqu’à présent mal appliquée. Le jugement de Barruel sur ces utopies meur­trières est toujours actuel :

 

Cette erreur est surtout celle que les coryphées des Jacobins s’efforcent le plus d’accréditer. […] Elle leur a donné tous ces hommes dont la stupide crédulité, avec toutes ses bonnes intentions, ne voit qu’un malheur nécessaire dans les hor­reurs du 10 août, et dans la boucherie du 2 septembre. Elle leur donne enfin tous ces hommes qui encore aujourd’hui se consolent de trois ou quatre cent mille as­sassinats, de ces millions de victimes que la guerre, la famine, la guillotine, les angoisses révolutionnaires ont coûtées à la France ; tous ces hommes qui encore aujourd’hui se consolent de cette immense dépopulation, sous prétexte que toutes ces horreurs amèneront enfin un meilleur ordre de choses [19].

 

A cet espoir fallacieux – réplique Barruel – à toutes ces prétendues intentions de la secte révolutionnaire, j’opposerai ses vrais projets et ses conspirations pour les réaliser. Je dirai, parce qu’il faut bien enfin le dire, parce que toutes les preuves en sont acquises : « La Révolution française a été ce qu’elle devait être dans l’esprit de la secte. Tout le mal qu’elle a fait, elle devait le faire ; tous ses for­faits et toutes ses atrocités ne sont qu’une suite nécessaire de ses principes et de ses systèmes. » Je dirai plus encore : « Bien loin de préparer dans le lointain un avenir heureux, la Révolution française n’est encore qu’un essai des forces de la secte ; ses conspirations s’étendent sur l’univers entier. Dût-il lui en coûter par­tout les mêmes crimes, elle les commettra ; elle sera également féroce : il est dans ses projets de l’être partout où le progrès de ses erreurs lui promettra les mêmes succès » [20].

 

Barruel écrivait cela en 1797 ; aujourd’hui, plus de deux siècles après, avec l’expérience d’innombrables révolutions qui ont éclaté aux quatre coins du globe, amenant toujours les mêmes atrocités et les mêmes déluges de sang, tout honnête homme doit reconnaître que l’abbé était bon prophète !

 

 

Le thème des Mémoires : la triple conspiration

 

Lorsqu’il rédige les Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, l’abbé Barruel est armé d’une longue expérience, d’une vaste érudition due à d’im­menses lectures, et d’une imposante documentation constituée aussi bien de l’œuvre des philosophes des lumières, que de la littérature maçonnique et oc­cultiste du xviiie siècle, mais aussi de témoignages et de documents confiden­tiels fournis par des francs-maçons repentis [21].

Si l’abbé démontre dans ses Mémoires l’existence d’un faisceau de complots anticatholiques et antimonarchiques responsables de la Révolution, il n’est nul­lement l’inventeur de cette thèse puisqu’elle remonte au moins au second quart du xviiie siècle, comme nous le verrons plus loin ; mais cette thèse des complots (et non pas du complot), il l’a renforcée et actualisée considérablement en l’ap­puyant sur d’innombrables références tirées des écrits des « Philosophes » et de leurs partisans, sur l’étude des différents systèmes maçonniques, et des rituels de leurs grades (suivant en cela l’exemple de l’abbé Lefranc), sur une analyse très pertinente des théosophes Swedenborg et Louis-Claude de Saint Martin, et enfin sur les plus récentes révélations faites en Allemagne au sujet des Illuminés de Bavière dont le gouvernement bavarois avait fait publier les écrits originaux en 1786 et 1787 [22]. Il a renouvelé également son sujet en rejetant les hypothèses faites par ses prédécesseurs sur l’origine de la franc-maçonnerie qu’il ne faut chercher, dit-il, ni chez Socin [23], ni chez Cromwell, mais bien chez les Manichéens, par l’intermédiaire des Cathares et des Templiers [24].

Voici comment Barruel expose son intention et sa méthode :

 

Ce que j’aurai à dire plus spécialement, ce n’est point ce qu’ont fait les légions infernales des Marat, des Robespierre, des Sieyès, ce sont les conspirations et les systèmes, les écoles, les maîtres ; c’est tout ce qui a fait les Sieyès, les Condorcet, les Péthion, et qui prépare encore à chaque peuple de nouveaux Marat, de nou­veaux Robespierre. […]

C’est pour atteindre cet objet important que j’ai dirigé mes recherches sur la secte et ses chefs, son origine, ses projets, ses complots, ses moyens, ses progrès,  sur tout ce qu’elle a fait pour arriver à la Révolution, bien plus que sur les détails mêmes de la Révolution.

Le résultat de ces recherches et de toutes les preuves que j’ai puisées surtout dans les archives des Jacobins et de leurs premiers maîtres, a été que leur secte et leurs conspirations ne sont en elles-mêmes que l’ensemble, la coalition d’une triple secte, d’une triple conspiration dans lesquelles, longtemps avant la Révolution, se tramèrent et se trament encore la ruine de l’autel, celle du trône, et enfin celle de toute la société civile [25].

 

Cette triple conspiration qui fait l’objet des Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme s’articule ainsi : d’abord celle des « sophistes de l’impiété », c’est ainsi que Barruel nomme les incrédules – athées ou déistes – qui voulaient anéantir le christianisme et abolir l’Évangile ; ensuite celle des républicains qui voulaient renverser tous les trônes ; ces « sophistes de la rébellion », écrit Barruel, « se réunirent à l’antique secte, dont les complots faisaient tout le secret des arrière-loges de la franc-maçonnerie [26] ». – Notons tout de suite deux choses, d’abord que cette antique secte, que Barruel ne désigne pas plus clairement dans cet avant-propos, n’est autre, il le dira plus loin, que la gnose mani­chéenne, ensuite que Barruel n’accuse pas tous les francs-maçons indistincte­ment d’être des agents conscients de ce complot, mais il incrimine les « arrière-loges » dont les initiés supérieurs manipulent à leur insu l’ensemble des ma­çons.

La troisième conspiration enfin est celle des Illuminés de Bavière qui, s’ap­puyant sur les deux premières, fédéraient l’impiété et l’anarchie pour renverser non plus seulement le christianisme mais toute espèce de religion, non plus seu­lement les trônes, mais toute espèce d’autorité, tout gouvernement, toute société civile, toute famille et toute propriété.

 

L’objet de ces Mémoires – écrit Barruel – sera de dévoiler séparément chacune de ces conspirations, leurs auteurs, leurs moyens, leurs progrès, leurs adeptes et leurs coalitions.

 

Et pour conclure son discours préliminaire, il ajoute cet avertissement dont nos contemporains peuvent maintenant mesurer toute la pertinence :

 

Je sais qu’il faut des preuves, quand on dénonce aux nations des complots de cette nature et de cette importance ; quelque abrégées que soient ici celles que j’ai extraites des premières éditions de mes Mémoires sur le Jacobinisme, elles seront encore plus que suffisantes pour m’autoriser à dire à mes lecteurs : "A quelque religion, à quelque gouvernement, à quelque rang de la société civile que vous apparteniez, si le Jacobinisme l’emporte, si les projets, les serments de la secte s’accomplissent, c’en est fait de votre religion et de votre sacerdoce, de votre gouvernement et de vos lois, de vos propriétés et de vos magistrats. Vos ri­chesses, vos champs, vos maisons, jusqu’à vos chaumières, jusqu’à vos enfants, tout cesse d’être à vous. Vous avez cru la Révolution terminée en France ; et la Révolution en France même n’est qu’un premier essai des Jacobins ; et les vœux, les serments, les conspirations du Jacobinisme s’étendent sur l’Angleterre, l’Al­lemagne, l’Italie, sur toutes les nations, comme sur la nation française."

Qu’on ne se hâte pas de crier au fanatisme, à l’enthousiasme ; je n’en veux ni dans moi, ni dans mes lecteurs. Je demande qu’on juge de mes preuves avec tout le sang-froid qu’il m’a fallu pour les recueillir et pour les rédiger [27].

 

Cette justice élémentaire, qui est due à tout historien, ses adversaires la lui ont toujours refusée !

 

Les précurseurs de Barruel

 

Cette thèse d’un ou de plusieurs complots à l’origine de la Révolution était-elle nouvelle en 1797 et sortait-elle uniquement de l’imagination fertile de l’abbé Barruel, comme l’ont affirmé ses adversaires ?

En fait, une étude sommaire de la question va suffire à montrer qu’il n’en est rien. Déjà en 1738, la lettre apostolique In eminenti, de Clément XII, excommu­niant les francs-maçons, leur reprochait, outre l’accueil des adeptes de toutes re­ligions et sectes, l’obligation du secret et l’usage du serment – or ce sont les pra­tiques de tous les comploteurs ; de plus, le pape constatait que dans plusieurs états « ces dites sociétés ont été déjà depuis longtemps proscrites et bannies comme contraires à la sûreté des royaumes [28] » et ajoutait que de « grands maux […] résultent ordinairement de ces sortes de sociétés ou conventicules, non seulement pour la tranquillité des États temporels, mais encore pour le salut des âmes… » ; un peu plus tard, en 1751, la bulle Providas Romanorum Pontificum, de Benoît XIV, renouvelant la condamnation de la franc-maçonnerie, stigmatisait à nouveau le secret et le serment, car il n’est pas légitime de refuser d’avouer à la puissance légitime « s’il ne se fait rien dans ces conventicules qui soit contre l’État et les lois de la religion ou du gouvernement » ; la double menace, reli­gieuse et politique, représentée par la maçonnerie, avait donc bien été comprise par la papauté.

D’autres esprits lucides avaient, dès cette époque, saisi le but révolutionnaire de la maçonnerie ; s’il ne semble pas que toutes leurs œuvres aient pu parvenir jusqu’à nous, nous trouvons une trace extrêmement intéressante de leurs accu­sations dans un pamphlet de 1744, favorable à la maçonnerie, qui prétend réfu­ter ses accusateurs ; il s’intitule La Franc-Maçonne, et on y trouve le passage sui­vant :

 

Il est donc plus que probable, conclus-je, qu’il n’est question chez eux que d’une maçonnerie purement symbolique, dont le secret consiste à bâtir insensi­blement une République universelle et démocratique, dont la Reine sera la rai­son, et le Conseil suprême, l’assemblée des sages. Le projet d’une telle République, continuai-je, mérite bien d’être caché dans le sein du mystère ; car plus les entreprises sont grandes, plus il est besoin de secret pour les faire réus­sir : après tout, pourquoi les francs-maçons ne feraient-ils pas en grand, ce que jadis les Spartiates ont si bien exécuté en petit, puis réfléchissant sur l’ordre de la nature, laquelle nous donne en commun l’usage de la lumière, et des éléments, je disais, les francs-maçons se proposant l’exemple de cette mère équitable, ont sans doute formé le dessein d’établir un ordre politique, qui mettra aussi en commun tout ce que la terre, et les talents de ses habitants, sont capables de produire [29].

Soulignons au passage que nous trouvons dans ce texte des références à une République universelle, démocratique et rationaliste, à une direction par l’as­semblée des sages, chère à Coménius, et à la réalisation de la mise en commun des productions de la terre, c’est-à-dire au socialisme universel – ce qui n’est tout de même pas mal pour 1744 !

Un peu plus tard, en 1747, paraissait à Amsterdam un ouvrage intitulé Les Francs-Maçons écrasés. Suite du livre intitulé l’ordre des francs-maçons trahi, qui fut réédité plusieurs fois ; l’auteur [30] y expliquait que l’idolâtrie de la liberté et de l’égalité, à laquelle on s’adonne dans les loges, conduit les frères au rêve d’un âge d’or, qui aurait été englouti par l’installation de la tyrannie et qui reviendra si les frères savent arracher par la force aux tyrans cette liberté et cette égalité qui étaient communes au début de l’humanité, et reconstruire ainsi l’ordre so­cial – ce but n’étant révélé clairement qu’à des initiés supérieurs soigneusement sélectionnés et restant caché aux maçons ordinaires. L’auteur s’étonnait de l’inertie des pouvoirs publics face à la secte :

 

Cette abolition de toute autorité, que les vrais francs-maçons, c’est-à-dire ceux qui sont parfaitement au fait des vues de la société, ne cessent de prêcher entre eux ; cette indépendance à établir, ces sceptres à briser, cette harmonie qui règne dans l’univers à rompre, à dissoudre entièrement ; toutes ces choses, dis-je, ne sont-elles donc que de simples révolutions, qu’on doive regarder d’un œil tran­quille et indifférent, et qui n’influent en rien sur l’ordre civil et sur la société [31] ?

 

Par ailleurs, l’ouvrage attribuait la création de la maçonnerie à Olivier Cromwell qui voulait « réformer le genre humain en exterminant les rois et les puissances, dont cet usurpateur était le fléau [32] ».

Il y eut ensuite beaucoup d’autres esprits clairvoyants qui dénoncèrent les menées anti-religieuses et anti-monarchiques avant la Révolution ; c’est ce qui ressort d’un article du Journal général de France, de l’abbé de Fontenay, en date du 1er janvier 1792 :

 

La catastrophe, qui étonne aujourd’hui l’univers, en affaissant le trône des Bourbons, met sur la même ligne, le plus puissant des rois et les représentants du simple citoyen. L’explosion a pu être subite aux yeux de l’homme trop peu ac­coutumé à réfléchir sur tout ce qui prépare les grands événements ; mais long­temps un bruit sourd a mugi sous le palais du monarque. Depuis un demi-siècle, la trame était ourdie ; à peine trois générations ont-elles suffi à la développer. Le Nestor de Ferney [33] en avait tenu les premiers fils dès son adolescence ; Rousseau de Genève les agita longtemps, la carrière des d’Alembert, des Diderot et des Turgot, ne fut pas assez longue pour les voir s’applaudir du succès ; tant il fallut d’années, de combinaisons, pour amener les circonstances, aplanir les obstacles, et disposer l’esprit des peuples.

Cependant le complot, dans sa lenteur même, dédaignait les ombres du mys­tère ; et c’est encore un caractère unique de la révolution, que longtemps avant son explosion, elle était dévoilée. Depuis trente ans surtout, nos magistrats dans leurs réquisitoires, nos orateurs chrétiens dans la chaire évangélique, jusqu’à nos docteurs dans leurs thèses publiques, annonçaient que le trône était menacé comme l’autel. Il serait facile de citer des lambeaux de vingt et de trente ans anté­rieurs à la grande secousse, qui sont en quelque sorte, l’histoire anticipée de la révolution. Ceux qu’elle menaçait plus spécialement, peuvent se souvenir com­bien de fois cette annonce a retenti à leurs oreilles. Ils avaient méprisé le présage ; le vrai observateur s’en saisira. L’histoire de toute autre conspiration découverte ne lui avait montré qu’un complot avorté. Il ne verra pas, sans le plus juste éton­nement, celle-ci s’avancer lentement, mais d’un pas toujours ferme, lors même qu’elle est montrée du doigt à ceux qu’elle menace [34].

 

Le journaliste Du Rozoi (qui sera guillotiné après le 10 août 1792), écrivant le 31 octobre 1790 dans La Gazette de Paris, constatait la parenté entre le système protestant et le système républicain et ajoutait :

 

Successivement les dogmes de ces deux prétendus réformateurs [Luther et Calvin], embellis du vernis de cette Philosophie moderne, à laquelle s’est joint l’esprit d’un autre régime, qu’il suffit de nommer pour le faire connaître, détrui­sent les lois des empires, asservissent l’opinion et préparent des révolutions qui changeront, si les souverains ne s’y opposent, la face entière de l’Europe.

Ce régime, si favorable au système républicain, […] c’est celui des francs-ma­çons. Égalité entre les frères, abolition des rangs, signes de reconnaissance, mots d’entrée dans les assemblées, d’admission dans les mystères, union de l’un à l’autre pôle, République fédérative ; enfin voilà le système, la base, l’esprit et la constitution harmonique de la maçonnerie. Cette observation, plus importante peut-être que l’on ne pense, est si vraie, que dans ces jours de crime, de délire et d’insurrection où le sang coulait, où les têtes se promenaient sur la place de Grève, au bout des piques, on se faisait jour à travers ces flots de peuple enivré de fureur et l’on entrait à l’Hôtel de ville à la faveur des signes maçonniques. Tous ceux qui parurent les premiers sur le théâtre de la Révolution étaient des chefs de Loges. Suivez bien ce premier aperçu : voyez ces mêmes Loges deve­nues des clubs ; voyez la maçonnerie travestie sous le nom de Propagande ; voyez partout une fraternité destructive de tous les Ordres, de toutes les conventions poli­tiques, de toute l’organisation sociale, se reproduire sous les drapeaux, sous les armes, dans les Assemblées, dans les serments, dans les temples. Ce que la Ligue n’avait effectué sous Henri III qu’avec des peines infinies, en rassemblant de pro­vinces en provinces, de villes en villes, des milliers de signatures ; des mots, des signes et la fraternité l’ont commencé, achevé, perfectionné en peu de mois. Tant il est vrai que pour connaître au juste les ressorts qui font mouvoir souvent au même instant des millions d’hommes il ne faut qu’avoir le secret du premier Agent par qui tout le reste est mis en mouvement [35].

 

En 1790, un ouvrage de l’abbé Antoine Estève Baissie, prêtre séculier, L’esprit de la franc-maçonnerie dévoilé, relativement au danger qu’elle renferme (Rome, 1790, rééd., Paris, 1816), accusait la maçonnerie de tendre à la ruine du genre humain, et écrivait que ses buts de liberté et d’égalité tenaient à ses origines cromwel­liennes et antimonarchiques ; il associait également les francs-maçons aux phi­losophes [36]

Mais le plus important des précurseurs de Barruel est incontestablement l’abbé François Lefranc, vicaire général à Coutances, puis supérieur des eudistes de Caen, qui fut massacré aux Carmes en septembre 1792. Dans deux ouvrages, Le Voile levé pour les curieux ou le secret de la Révolution de France révélé à l’aide de la franc-maçonnerie, publié à Paris, en 1791, puis dans Conjuration contre la religion catholique et les souverains dont le projet fut conçu en France, pour être exécuté dans l’univers : ouvrage qui achève de démasquer les Francs-Maçons et de confondre les Philosophes et les sectaires de tous genres, paru l’année suivante, l’abbé Lefranc désignait explicitement la maçonnerie et les illuminés des diverses sectes comme les principaux responsables de la conspiration qui avait provoqué la Révolution.

 

 

L’abbé Lefranc et Le voile levé

 

L’abbé Lefranc n’était pas, lui non plus, un improvisateur hasardeux : il an­nonce dans son premier livre qu’il a lu vingt et un ouvrages – dont il indique les titres –, tant favorables qu’hostiles à la secte, et précise qu’il a consulté en outre les poèmes, comédies et chansons faits sur le sujet ; mais il avertit que cette bi­bliographie ne donne pas une idée nette et vraie de la maçonnerie [37].

Il ne dit pas où il a trouvé le secret du mystère maçonnique, mais nous le sa­vons grâce à Barruel : l’abbé de La Haye, curé de Fié, diocèse du Mans, appre­nant que Barruel avait travaillé sur les francs-maçons, lui confia un ouvrage qu’il avait rédigé lui-même sur le même objet. Lorsqu’il revint lui demander son opinion, Barruel lui montra l’ouvrage de l’abbé Lefranc, qui était presque identique au sien et qui attribuait comme lui l’origine de la franc-maçonnerie à Socin, ce que Barruel contestait. L’abbé de La Haye expliqua alors qu’il avait eu dans sa paroisse divers francs-maçons dont plusieurs reconnurent leur erreur, et, pour prouver leur total renoncement aux loges, lui livrèrent leurs papiers et grades maçonniques. Il étudia ces grades et les commenta ; l’abbé Lefranc, qui était alors dans son diocèse, le pressa d’imprimer ce travail, mais la crainte des maçons l’en empêcha et il préféra donner à l’abbé Lefranc une copie du tout, en le priant d’en faire l’usage qu’il croirait utile [38].

Dans son premier volume, l’abbé Lefranc commence par l’examen et la dis­cussion des différentes hypothèses sur l’origine de la maçonnerie ; pour lui, Cromwell n’en est pas l’auteur, mais

 

La franc-maçonnerie est la quintessence de toutes les hérésies qui ont divisé l’Allemagne dans le seizième siècle. Les Luthériens, les Calvinistes, les Zwingliens, les Anabaptistes, les nouveaux Ariens, tous ceux, en un mot, qui at­taquent les mystères de la religion révélée, tous ceux qui disputent à Jésus-Christ sa divinité, à la sainte Vierge sa maternité divine ; tous ceux qui ne reconnaissent point l’autorité de l’Église catholique, ou qui rejettent les sacrements ; ceux qui n’espèrent point une autre vie ; qui ne croient pas en Dieu […] ; voilà tous ceux qui ont donné naissance à la franc-maçonnerie ou avec lesquels les francs-maçons se sont associés [39]  […].

Vicence [40] fut le berceau de la maçonnerie en 1546. Ce fut dans la société des athées et des déistes, qui s’y étaient assemblés pour conférer ensemble sur les matières de la religion, qui divisaient l’Allemagne dans un grand nombre de sectes et de partis, que furent jetés les fondements de la maçonnerie : ce fut dans cette académie célèbre que l’on regarda les difficultés, qui concernaient les mys­tères de la religion chrétienne, comme des points de doctrine qui appartenaient à la philosophie des Grecs et non à la foi.

Ces décisions ne furent pas plutôt parvenues à la connaissance de la répu­blique de Venise, qu’elle en fit poursuivre les auteurs avec la plus grande sévé­rité. On arrêta Jules Trévisan et François de Rugo qui furent étouffés. Bernardin Okin, Laelius Socin, Péruta, Gentilis, Jacques Chiari, François le Noir, Darius Socin, Alcias, l’abbé Léonard se dispersèrent où ils purent ; et cette dispersion fut une des causes qui contribuèrent à répandre leur doctrine en différents endroits de l’Europe. Laelius Socin, après s’être fait un nom fameux parmi les principaux chefs des hérétiques, qui mettaient l’Allemagne en feu, mourut à Zurich, avec la réputation d’avoir attaqué le plus fortement la vérité du mystère de la sainte Trinité, de celui de l’incarnation, l’existence du péché originel et la nécessité de la grâce de Jésus-Christ.

Laelius Socin laissa, dans Fauste Socin, son neveu, un défenseur habile de ses opinions ; et c’est à ses talents, à sa science, à son activité infatigable et à la pro­tection des princes qu’il sut mettre dans son parti, que la franc-maçonnerie doit son origine, ses premiers établissements et la collection des principes qui sont la base de sa doctrine [41].

 

Le plan de Socin était de réaliser une nouvelle église faite de la réunion de toutes les erreurs ; il réussit à établir sa secte en Pologne et en Angleterre.

Ensuite l’abbé Lefranc résume l’organisation matérielle des loges [42], puis étu­die ce que l’Assemblée nationale doit à la franc-maçonnerie [43] : dès avant les États-Généraux, les francs-maçons ne parlaient que d’élever leur grand-maître (le duc d’Orléans) au premier rang ; ils ont fait partout des efforts inouïs pour abolir l’Ancien Régime et le remplacer par un régime copié sur l’organisation maçonnique ; l’Assemblée nationale a favorisé de tout son pouvoir les projets maçonniques et, tout en protestant de son attachement à la monarchie, elle a adopté un gouvernement démocratique copié sur l’organisation maçonnique. La constitution française est l’œuvre des clubs dominés par les maçons, et sur­tout de Condorcet et du duc d’Orléans.

La franc-maçonnerie a changé les mœurs de la France, constate l’abbé [44] : par ses « mystères » elle a rendu les Français cruels et sanguinaires, car tous les grades maçonniques évoquent la mort, la vengeance et l’assassinat ; elle leur a rendu odieux leurs princes, leurs magistrats et leurs prêtres.

La franc-maçonnerie a pour but de détruire la religion chrétienne [45] : pour ôter à Jésus-Christ sa divinité, sa mission, ses miracles, sa résurrection, son as­cension, et son caractère de fondateur de l’Église, les maçons ont inventé la lé­gende d’Adoniram ; cette légende est tirée d’une légende rabbinique qui pré­tend que les miracles de Jésus viennent du fait qu’il avait trouvé dans le Temple le mot de Jehova, et les maçons, comme les Sociniens, assimilent Adoniram et Jésus.

 

La religion qu’ils professent – écrit l’abbé – s’accommode de tous les systèmes, s’étend à tous les individus, et adopte, sans répugnance, toutes les rêveries du paganisme. Pour en donner une preuve authentique, il faudrait analyser ici les cartes maçonniques qui renferment tout ce que Platon, Manès, Pythagore, les rabbins, les gnostiques ont imaginé sur l’origine des êtres ; sur les perfections de Dieu ; sur les puissances actives et passives du soleil et de la lune, de l’homme et de la femme, qui sont l’emblème de la nature ; sur l’origine des idées ; sur la ma­nière dont se forment les abstractions, et on aurait, en évidence, le système philo­sophique actuel, le monde idéal, sur lequel est fondée l’irréligion de nos jours, et qui nous conduira bientôt à anéantir toute idée de Dieu, tout sentiment de piété, et même toute espèce de religion [46].

 

La persécution du seul clergé catholique est due au fait que les francs-ma­çons veulent faire adopter à tous les hommes la religion maçonnique qui doit devenir celle du genre humain ; or c’est le clergé catholique qui est le plus ca­pable de leur faire échec. Les francs-maçons sont tous ministres, prêtres ou pontifes de leur religion sous le nom d’apprentis, de compagnons et de maîtres. Les maçons sont « la nouvelle tribu de Lévi dont on veut établir le ministère dans l’univers entier, cette grande loge où tous les vrais amis de la croyance maçonnique doivent se rassembler [47] ».

 

Pour l’abbé Lefranc, la religion des francs-maçons n’est autre que le pan­théisme :

 

Toute la sainteté des loges et des mystères maçonniques dépend du mot Jéhova qui, étant un nom abstrait, ne renferme qu’une idée abstraite qui n’a de réalité nulle part. Il en est de ce mot comme de celui d’animal en général, d’homme en général, qui n’existe point. Ainsi Jéhova signifiant, dans le sens maçonnique, l’être en général, celui qui les renferme tous, celui dont ils tirent leur origine, ne pré­sente à l’imagination qu’une idée vague, semblable à celle que Spinosa avait in­ventée. C’est, au sens des francs-maçons, l’âme du monde, l’âme universelle ré­pandue partout, qui anime et qui vivifie tout, mais dont la réalité substantielle n’est en aucun lieu. C’est de ce principe que nos savants concluent qu’il n’y a point de Dieu que l’on doive craindre après la mort, et qu’ils se tranquillisent sur leur sort futur. Le corps, disent-ils, tombe en dissolution à la mort, et l’âme se ré­unit à cette âme universelle, l’assemblage de toutes les perfections, dont ils re­gardent la leur comme faisant partie [48].

 

La franc-maçonnerie veut renverser le trône comme elle a renversé l’autel. L’autorité maçonnique existe en loge et veut détruire dans le monde profane toute autorité qui ne lui est pas soumise.

 

Voulant détruire la royauté, ils ont cassé tous les corps qui paraissaient en être l’appui ; […] ils ont enchaîné la puissance royale ; et s’ils accordent le titre de roi au chef suprême de la nation, ce n’est que comme un titre de fonctions, tel, à peu près, qu’est celui du grand-maître, qui change selon les grades qu’il administre, et auxquels il préside ; ce titre, il le tient de ses frères, qui peuvent le lui ôter en le déposant, ou le lui perpétuer selon leur volonté, mais qui est toujours dépendant de la volonté de ceux qui l’accordent. Voilà comme on voudrait que le roi fût roi, un roi de théâtre, un roi par fonction, un roi amovible selon la volonté de ceux qui l’auraient choisi ; enfin, pour le dire en deux mots, un roi maçon [49].

 

De tous les ordres de chevalerie maçonne, ajoute l’abbé, celui qui me paraît le plus dangereux, c’est celui de chevalier templier ou chevalier kadosch ; parce qu’il fournit, dans ses malheurs et ses principes, tout ce qui peut animer un che­valier maçon à la vengeance. Les principes de cet ordre sont les mêmes que ceux de la franc-maçonnerie, dont quelques-uns prétendent qu’elle a hérité de l’ordre des templiers ; ses malheurs sont aussi ceux de cet ordre, qui a succombé sous la rigueur de la persécution, ou plutôt de la punition qu’on lui a fait essuyer pour ses crimes [50].

 

L’abbé retrace l’histoire des Templiers ; il décrit ensuite le rituel de l’acces­sion au grade de chevalier Kadosh, note que le récipiendaire doit tenir à la main la tête de l’assassin d’Hiram, et que cet usage maçonnique a été repris pour de bon dès le début de la Révolution à l’encontre de ses adversaires ; il conclut :

 

Ceux qui sont ainsi unis peuvent devenir les meurtriers de tous ceux qui les empêcheront d’élever le temple qu’ils ont projeté [51].

 

L’assemblée nationale, conclut l’abbé Lefranc, a promis la liberté mais elle a engendré la tyrannie des factieux, la fin de la liberté des déplacements et la me­nace permanente de la prison et du supplice pour les honnêtes gens. « La li­berté, si elle existe, est pour les méchants seuls ».

 

Maintenant que le voile est levé – ajoute-t-il – je révélerai, s’il le faut, l’iniquité cachée, jusqu’à présent, sous le voile du secret le plus inviolable. Je ne suis point maçon ; mais je connais leurs mystères, et je les manifesterai sans manquer à la foi du serment [52].

 

Ces révélations firent l’objet du second volume dont la parution ne précéda que de quelques mois l’assassinat de son auteur.

 

 

L’abbé Lefranc et La Conjuration

contre la religion catholique et les souverains

 

Le but de l’ouvrage, écrit l’auteur, est de dévoiler les projets généraux des philosophes, des francs-maçons et des clubistes ; à cet effet, il entend, d’une part examiner et réfuter les ouvrages de Charles François Dupuis [53], de Lalande, de Volney [54] et de Nicolas de Bonneville [55], et d’autre part donner un abrégé des doctrines des Rose-Croix et des illuminés.

La religion catholique, constate l’abbé Lefranc, est en butte à tous les partis ; la franc-maçonnerie a employé tous les moyens pour renverser le catholicisme ; elle a été précédée par la secte janséniste, que l’avocat général Denys Talon dé­nonçait dès 1687, et qui a infecté tous les corps politiques et religieux, spéciale­ment les magistrats, corrompu les mœurs et la discipline, divisé les chrétiens et affaibli l’Église [56]. En 1730 la maçonnerie s’est établie à Paris et a recruté rapide­ment de riches et puissants adeptes ; les jansénistes, les philosophes, les impies et les magistrats se sont unis à eux pour combattre le catholicisme. Les encyclo­pédistes ont prétendu démontrer la fausseté du christianisme et la maçonnerie a soutenu cette guerre, a mis en œuvre l’irréligion philosophique et a habitué ses adeptes à une religion symbolique, en mêlant les symboles du judaïsme au ca­tholicisme et en transformant les vérités catholiques en symboles [57].

La franc-maçonnerie a soutenu les ouvrages de Charles François Dupuis qui fait dériver la religion de l’astrologie ; Lalande, Dupuis, Leblond, de Launnaye, et d’autres, supposent que « dans toutes les religions on se laisse conduire par de bons et de mauvais génies, par les deux principes du bien et du mal, par Arimane et Orosmane […] [58] » ; Lalande assimile la Vierge à Isis et le Christ à Horus ; ils paraissent tous avoir abjuré la religion chrétienne et « s’efforcent de substituer, aux dogmes qu’elle enseigne, les erreurs des manichéens, des Perses, et de quelques philosophes anciens […] [59] » ; ils nient l’immortalité de l’âme et la rétribution après la mort.

Bonneville a reconnu que la franc-maçonnerie a opéré en France la révolu­tion qui s’y est faite dans la religion et dans les mœurs :

 

De tous les systèmes religieux ou fédératifs, celui connu sous le nom de franc-maçonnerie, est le plus général : comme rien ne doit être secret chez un peuple libre, et que leur objet [des francs-maçons] est rempli en France, que leurs temples s’ouvrent [60].

 

Or l’abbé Claude Fauchet et Bonneville, rédacteurs du journal La Bouche de Fer, sont francs-maçons, comme Volney, et ils président également le Cercle so­cial [61] ; ils sont chargés de diffuser dans le public les doctrines forgées dans les loges.

C’est chez Bonneville et Volney, constate l’abbé, que se trouvent les plus fu­rieuses déclamations contre le christianisme ; Bonneville fait dériver le nom et le culte de Jésus de ceux d’Isis ; pour Bonneville le nom de Christ signifie purifié, or est purifié tout homme qui a la conscience de sa relation avec l’éternelle lu­mière [62]. Notons au passage que l’on peut légitimement en conclure que tout il­luminé est lui aussi un Christ aussi bien que Jésus – cette thèse, classique chez les gnostiques, sera popularisée à la fin du xixe siècle par Édouard Schuré dans un ouvrage intitulé Les grands Initiés, sous-titré : Esquisse de l’histoire secrète des religions – Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Jésus, publié en 1889 et maintes fois réédité.

Volney reprend ces thèses et assimile les personnages de l’Évangile aux fi­gures du zodiaque, aux dieux païens et aux forces de la nature ; il veut brûler les Évangiles qui ne sont, écrit-il, que « les livres des Mithriaques, c’est-à-dire de pieux romans composés sur les légendes sacrées des mystères de Mithra, de Cérès, d’Isis, etc., d’où sont venus également les livres des Indiens et des Bonzes [63]. »

Volney fait profession de manichéisme :

 

Au lieu d’admettre le péché originel, pour expliquer  les biens et les maux de ce monde, il aime mieux avoir recours à la supposition de deux dieux, l’un bon, l’autre mauvais [64].

 

Bonneville, lui, croit à la métempsycose : « nous renaissons tous sur la terre [65] » ou dans une autre sphère ; il prêche un culte laïque exercé par les ma­gistrats, culte qui adorera la patrie et les lois.

 

Il est donc évident – écrit l’abbé Lefranc – que les francs-maçons, les propa­gandistes, les philosophes, et une foule soudoyée de sectaires insensés, veulent abolir la religion chrétienne, non seulement dans le sein de la France, mais dans l’Europe entière, mais dans l’univers. Il est donc évident que surpassant toutes les erreurs des hérétiques de tous les siècles et des philosophes de tous les temps, ils ont inventé un système qui équivaut à l’idolâtrie, en ce qu’il transporte à de vaines idoles le culte qui n’est dû qu’à Dieu ; et ce qui est plus méchant et plus dangereux, parce qu’il réduit tout en emblèmes et en allégories, en idées abs­traites, inintelligibles au peuple, en étymologies ridicules ; parce qu’en trompant le peuple, il n’exige de lui rien qui le gêne ; qu’il le délie de toute obligation inté­rieure qui tendrait à mortifier ses passions ; qu’il lui permet de s’abandonner à ses plaisirs, pourvu que le bien public n’en souffre pas […] [66].

 

La conjuration contre les souverains n’est pas moins évidente : le Cercle so­cial, les journaux et l’Assemblée nationale injurient et menacent les souverains étrangers, traités de tyrans, au nom des Droits de l’homme ; Bonneville, dans L’Esprit des religions, définit la monarchie comme une tyrannie et appelle à ren­verser tous les souverains au nom de l’égalité ; il propose ceci, pour remplacer les souverains :

 

Dites aux nations, que les sages parmi nos ancêtres, ont formé une association de principes et de recherches, dans l’espérance qui se réalisera, de voir un jour présider à la conduite de l’univers, l’esprit universel des nations [67].

 

Il faut noter qu’il y a là une doctrine qui ressemble étrangement à celle de Coménius.

Pour préparer les Français au régicide, Bonneville évoque les « persécutions de Philippe le Bel » et s’écrie : « Vous qui êtes, ou qui n’êtes pas Templiers, […] aidez un peuple libre à se rebâtir en trois jours [68] » ; puis il appelle à faire périr les tyrans et à en purger la terre.

L’abbé Lefranc étudie ensuite le grade de Rose-Croix, où les maçons préten­dent faire une mention honorable du Christ, et qui n’est qu’une parodie sacri­lège des mystères chrétiens, puis il relate l’histoire des Rose-Croix du xviie siècle ; pour lui tout prouve l’origine commune des francs-maçons et des Rose-Croix, dont le fondateur est certainement Socin, mort en 1604, date d’origine des Rose-Croix.

D’après l’abbé :

 

La convulsion de la France, les mouvements secrets qui ébranlent l’empire d’Allemagne, […] cette espèce de délire, qui s’est emparé du peuple, […] cet acharnement aveugle contre tous ceux qui tiennent aux anciens principes de la religion et du gouvernement, […] ne prennent leur source que dans des associa­tions secrètes, où l’on inculque des maximes d’anarchie et de révolte, où l’on en­seigne toutes les absurdités […] de la doctrine des théosophistes, des francs-ma­çons, […] de toutes les rêveries de la philosophie païenne, platonicienne, éclec­tique ; de tous les systèmes des astrologues, des cabalistes, des hérétiques, gnos­tiques, basilidiens, valentiniens, ébionites ; des mensonges des rabbins, des folies des alchimistes, des secrets des visionnaires, se disant sorciers magiciens, nécro­manciens [69].

 

L’abbé Lefranc explique qu’il n’aurait pu croire que les illuminés aient autant de partisans s’il ne voyait leurs principes adoptés par tous les ennemis du christianisme, s’il n’avait entendu les blasphèmes des clubistes, s’il ne voyait les philosophes prêcher le matérialisme et tourner en allégorie les faits de l’Évan­gile [70].

Pour comprendre comment les illuminés du xviie siècle se sont reproduits au xviiie pour exécuter les projets des anciens Rose-Croix, l’abbé Lefranc conseille de lire le 5e volume de la Monarchie Prussienne sous Frédéric le Grand, de Mirabeau, qui montre comment leurs doctrines se sont répandues grâce aux loges maçonniques allemandes où les illuminés rose-croix se sont introduits en réformateurs [71]. En France, les illuminés ont tiré parti de la doctrine du magné­tisme, de Mesmer, pour populariser leur faux spiritualisme et faire admettre les systèmes de Swedenborg, Lavater, Saint-Martin et d’autres, dont les doctrines sont étudiées dans les loges maçonniques [72].

Beaucoup d’illuminés s’appuient sur les prétendues visions célestes de Swedenborg pour prêcher leur nouvelle Jérusalem, mais la doctrine de Swedenborg est plus proche du socinianisme que du christianisme ; il reprend les erreurs des gnostiques et prétend annoncer un nouvel évangile ; ses dis­ciples, qui renouvellent, dit l’abbé, les abominations des manichéens et des pris­cillianistes, sont arrivés en 1770 en France, où les faux miracles et les infamies des jansénistes convulsionnaires avaient préparé les esprits à les recevoir [73].

L’abbé Lefranc présente ensuite la secte des Martinistes, fondée par Louis-Claude de Saint-Martin, dont il cite deux ouvrages, Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers, et Des erreurs et de la vérité, dans les­quels Saint-Martin prétend donner la clef de la mythologie et des religions, ainsi que des lois de l’univers. Mais Saint-Martin ne fait en réalité, écrit l’abbé, que renouveler le système des manichéens : le bien ne consiste pour l’homme qu’à suivre sa nature et à avoir la volonté de s’approcher du bon principe, ce qu’il peut faire par ses propres forces ; la religion ne doit consister qu’à se mettre en rapport avec l’intelligence universelle, ce qui réunira tous les cultes – cela rend Jésus-Christ et la Révélation inutiles. La doctrine de Saint-Martin, explique l’abbé, ressemble à celle de Swedenborg et des gnostiques ; il s’appuie sur la mystique des nombres empruntée à la kabbale ; il reprend les erreurs de nom­breux hérétiques des siècles passés sur les esprits invisibles, et il singe la mys­tique chrétienne [74].

 

Le tableau que nous offre la France – conclut l’abbé Lefranc dans une envolée véritablement prophétique – sera nécessairement celui de tous les royaumes qui favoriseront les nouvelles doctrines. L’autorité y tombera dans l’avilissement, la majesté du trône y sera foulée aux pieds, le crime y sera impuni, les propriétés envahies, la force publique sans exercice, l’innocence opprimée, la justice sans vigueur, tous les vices en honneur ; les lois ne seront publiées que pour faire la terreur de ceux qui les respecteront. L’intrigue, l’orgueil, l’intérêt ouvriront le chemin aux premières places de l’État, on s’y soutiendra par le crime et l’injus­tice, on abusera de l’autorité dont on aura été revêtu, pour faire le malheur de tous ceux qui y auront recours. On s’attribuera les fonds publics, on les dissipera pour soudoyer des factions, on déclamera contre des vices anciens, pour détour­ner les yeux de dessus les forfaits inouïs dont on se sera souillé ; on s’environnera de tous les hommes usés dans la crapule et la débauche, de tous les brigands ac­coutumés aux grands crimes, et pour lesquels il n’y a rien de sacré ; on aura l’air de poursuivre, avec une sévérité outrée, des fautes légères contre l’ordre public, et on ne voudra pas seulement examiner les crimes qui saperont les fondements de l’état. On éloignera le crédit, la fortune publique, les meilleurs citoyens, les plus habiles artistes ; on privera l’état de toutes ses ressources, et on dira qu’il est régénéré, que la liberté y règne, que chacun y vit heureux. Les principes de mo­rale seront combattus, la religion véritable y sera proscrite pour faire place à l’er­reur et à toutes les hérésies ; les mœurs y seront corrompues, le vice y jouira des honneurs dus à la vertu, et on dira que la vérité aura été ramenée sur la terre ; que le flambeau de la philosophie aura éclairé les hommes ; et que les philo­sophes doivent être honorés comme des dieux, pour tous les biens dont ils auront enrichi le genre humain. […]

On élèvera fort haut les noms de probité et de vertu, et on n’aura ni bonne foi ni justice. On promettra tout, et on ne tiendra rien ; on se fera un devoir d’écraser les âmes vertueuses, et de favoriser, d’honorer même ces cœurs flétris par l’habi­tude du crime, dont l’existence est un fardeau pour un état, et un objet d’exécra­tion pour les citoyens attachés au bonheur de leur patrie. On affectera de détruire tout ce qui aura appartenu à l’ancien régime, pour mettre à la place des institu­tions nouvelles infiniment plus coûteuses à l’État ; on dira que l’on ne veut ré­gner que par les lois, et on les enfreindra ouvertement, ou on permettra qu’on les viole pour opprimer ceux dont la vertu est un reproche qui confond les impies. On tiendra les discours les plus capables de faire illusion au peuple, et d’enchaî­ner sa force, et on agira en secret, de manière à le faire succomber sous l’oppres­sion et le vice ; car de quoi n’est-il pas capable lorsqu’il n’a plus de barrières qui l’arrêtent ? […] [75] .

Réfléchissez-y, Français ! bientôt vous n’aurez plus de Dieu, de roi, de reli­gion, de patrie, de morale, de vertus, de fortune, de ressources, si vous continuez à ajouter foi à ceux qui vous trompent, qui sont les artisans de vos malheurs, et qui ne seront satisfaits que lorsque la corruption et le désordre de vos familles ne vous laisseront d’autres ressources à vos maux, que le désespoir de ne pouvoir y remédier [76].

 

Ces lignes, écrites en 1791, et qui reflètent très fidèlement l’état de notre so­ciété du xxie siècle, montrent que l’abbé Barruel n’était pas le seul « historien de l’avenir » à avoir compris la véritable nature de la Révolution ainsi que les conséquences inéluctables de son triomphe.

 

 

 

 

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[1] — Barruel (abbé Augustin), Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, éditions de Chiré, 2005, 2 vol. (LV + 502 et 638 p.), 21 x 13,8, 49 E.

[2] — Lemaire (Jacques), Les origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 32.

[3] — Masseau (Didier), Les ennemis des Philosophes L'antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000, p. 402.

[4] — Mellor (Alec), Quand les francs-maçons étaient légitimistes, Paris, Dervy-Livres, 1986, p. 63.

[5] — Pierrard (Pierre), Juifs et catholiques français, Paris, Cerf, 1997, p. 27.

[6] — Mornet (Daniel), Les origines intellectuelles de la Révolution française 1715-1787, Paris, Armand Colin, 1933, rééd. Lyon, La Manufacture, 1989, p. 478.

[7] — Bétourné (Olivier) et Hartig (Aglaia I.), Penser l'Histoire de la Révolution. Deux siècles de passions françaises, Paris, La Découverte, 1989.

[8] — Benoît Hyvert dans Tulard (Jean, dir.), La Contre-Révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, p. 435.

[9] — Roberts (J. M.), La mythologie des sociétés secrètes, Paris, Payot, 1979, p. 195.

[10] — « Les souvenirs du père Grivel sur les pères Barruel et de Feller », Le Contemporain, Paris, t. XXX, juillet 1878, p. 50-51.

[11] — Cette publication fondée en 1760 par l’abbé Dinouart avait été reprise en 1786 par l’abbé de Montmignon.

[12] — Barruel (abbé Augustin), Histoire du clergé pendant la révolution française, p. 195 de l'édition de 1797.

[13] — Ce dauphin, Louis-Joseph, mourut le 4 juin 1789.

[14] — Histoire du clergé pendant la révolution française, p. 240-241.

[15] — Publiées à Berlin en 13 volumes de 1791 à 1797. — Voir Histoire du clergé pendant la révolution française, p. ix et x.

[16] — Histoire du clergé pendant la révolution française, p. 2.

[17] — Barruel (abbé Augustin), Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, éditions de Chiré, 2005, t. I, p. 3-4.

[18] — Mémoires…, t. I, p. 4.

[19] — Mémoires…, t. I, p. 5.

[20] — Mémoires…, t. I, p. 5.

[21] — Avec sans doute d'autant plus de facilité que Barruel connaissait le vocabulaire et les signes de reconnaissances maçonniques ; il avait subi, à son corps défendant, une parodie d'initiation qui lui avait permis d'assister à quelques tenues d'une loge dont le vénérable, futur jacobin, espérait probablement le convertir ; voir Mémoires…, t. I, p. 387-392.

[22] — Barruel indique le détail de ses sources concernant les Illuminés de Bavière dans les observations préliminaires à sa troisième partie ; cf. Mémoires…, t. II, p. 11 à 17. Il avait appris l'allemand lors de ses longs séjours à Prague puis à Vienne et le parlait « joliment et purement » (lettre du P. de Boccard au prince François-Xavier de Saxe, du 24 août 1774, citée par Sylva Schaeper-Wimmer, Augustin Barruel, S.J. (1741-1820) Studien zu Biographie und Werk, Frankfurt am Main, Bern, New York, Peter Lang, 1985, p. 280).

[23] — Lélio Francesco Maria Sozini, dit Socin, (1525-1562) était un juriste et un théologien hérétique italien, rationaliste et anti-trinitaire ; il fonda la secte socinienne. Son neveu, Fausto Paolo Sozini, dit également Socin, (1539-1604) reprit ses idées en les radicalisant et organisa la secte socinienne en Pologne.

[24] — Mémoires…, t. I, p. 450-462. — Si Barruel a raison de chercher l'origine de la maçonnerie chez les manichéens, il n'en demeure pas moins vrai que Socin aussi bien que Cromwell ont joué un rôle important dans les mouvements subversifs qui ont préparé l'émergence de la maçonnerie dite spéculative.

[25] — Mémoires…, t. I, p. 7-8.

[26] — Mémoires…, t. I, p. 9.

[27] — Mémoires…, t. I, p. 10.

[28] — La maçonnerie avait effectivement été interdite dans les Provinces Unies en 1735, en France en 1737 et en Suède en 1738 ; interdictions sans lendemain, hélas !

[29] — Cité par Roberts (J. M.), La Mythologie des sociétés secrètes, Paris, Payot, 1979, p. 93.

[30] — D'après Jacques Lemaire, il s'agit de l'abbé Gabriel Pérau (1700-1767), auteur en 1744 de L'ordre des francs-maçons trahi et le Secret des Mopses révélé ; mais le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, de Daniel Ligou (PUF, 1987, p. 682), ainsi que Sylva Schaeper-Wimmer (Augustin Barruel, S.J. (1741-1820) Studien zu Biographie und Werk, p. 320) et J.M. Roberts (La mythologie des sociétés secrètes, p. 94), attribuent Les Francs-Maçons écrasés à l'abbé Larudan.

[31] — Cité par Sylva Schaeper-Wimmer, Augustin Barruel, S.J. (1741-1820) Studien zu Biographie und Werk, p. 164.

[32] — Cité par Lemaire (Jacques), Les Origines françaises de l'antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, éd. de Université de Bruxelles, 1985, p. 50.

[33] — Il s'agit de Voltaire.

[34] — Cité par l'abbé François Lefranc, dans Conjuration contre la religion catholique et les souverains dont le projet fut conçu en France, pour être exécuté dans l'univers : ouvrage qui achève de démasquer les Francs-Maçons et de confondre les Philosophes et les sectaires de tout genres, Braine l'Alleud, éditions Altaïr, s.d. (fac-similé de l'édition de Bruxelles, 1816), p. 87-88.

[35] — Cité par Bertaud (Jean-Paul), Les amis du Roi – Journaux et journalistes royalistes en France de 1789 à 1792, Perrin, 1984, p. 68-70.

[36] — Roberts (J. M.), La Mythologie des sociétés secrètes, Paris, Payot, 1979, p. 178-179.

[37] — Lefranc (Abbé François), Le Voile levé pour les curieux ou le secret de la Révolution de France révélé à l'aide de la Franc-Maçonnerie, Braine l'Alleud, édition Altaïr, s.d., (fac-similé de l'édition de Bruxelles, 1816), p. 1-2.

[38] — Barruel (abbé Augustin), Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, éditions de Chiré, 2005, t. II, p. 310.

[39] — Le Voile levé…, p. 21.

[40] — Vicence, ou Vicenza, ville d’Italie du Nord-Est. (NDLR.)

[41] — Ibid., p. 22-23.

[42] — Ibid., p. 30-37.

[43] — Ibid., p. 38-44.

[44] — Ibid., p. 45-54.

[45] — Ibid., p. 55-64.

[46] — Ibid., p. 64-65.

[47] — Ibid., p. 90.

[48] — Ibid., p. 103.

[49] —  Ibid., p. 106.

[50] — Ibid., p. 106.

[51] — Ibid., p. 111.

[52] — Ibid., p. 114.

[53] — Dissertations sur le Zodiaque et l'origine de la Religion chez les Égyptiens.

[54] — Les Ruines, ou méditations sur les révolutions des empires.

[55] — L'Esprit des religions.

[56] — Conjuration contre la religion catholique et les souverains, p. 2-3.

[57] — Ibid., p. 10-11.

[58] — Ibid., p. 35.

[59] — Ibid., p. 35.

[60] — Ibid., p. 38.

[61] — Cercle fondé le 13 octobre 1790 par Bonneville et Fauchet, par transformation d'une loge maçonnique.

[62] — Ibid., p. 49 à 54.

[63] — Ibid., p. 61.

[64] — Ibid., p. 63.

[65] — Ibid., p. 65.

[66] — Ibid., p. 70-71.

[67] — Ibid., p. 83.

[68] — Ibid., p. 85.

[69] — Ibid., p. 156.

[70] — Ibid., p. 156-157.

[71] — Ibid., p. 157 à 160. — L'importance de cet ouvrage de Mirabeau (dont il est aujourd'hui prouvé qu'il était franc-maçon) a été récemment mise en lumière par un historien franc-maçon contemporain, M. Charles Porset, dans Mirabeau franc-maçon - Mémoire concernant une association intime à établir dans l'ordre des Francs-maçons - Lettre sur Cagliostro et Lavater - Des sociétés secrètes en Allemagne - Avec le fac-similé du carnet de Pastoret, La Rochelle, Rumeur des Ages, 1996.

[72] — Ibid., p. 167 à 169.

[73] — Ibid., p. 169 à 212.

[74] — Ibid., p. 212 à 222.

[75] — Ibid., p. 228 à 230.

[76] — Ibid., p. 244.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 55

p. 210-232

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