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Jeanne de France et l’Annonciade

 

 


Sous ce titre sont parus en mai 2004, aux éditions du Cerf, les Actes du colloque international, réuni à l’Institut catholique de Paris les 13 et 14 mai 2002. Ce colloque et ces Actes nous apportent une vision nou­velle de la personnalité de Jeanne de France fondatrice d’un Ordre de mo­niales, celui de l’Annonciade.

 

La fille de Louis XI

 

La seconde fille de Louis XI, physi­quement disgrâciée mais aussi intelli­gente que son père, n’est connue du grand public, même féru d’histoire, que par ses malheurs de jeunesse ; à douze ans elle fut mariée le 8 septembre 1478 au château de Montrichard en Touraine, à Louis duc d’Orléans, qui avait quatorze ans.

Louis XI avait exigé ce mariage en se doutant bien que sa fille ne pourrait avoir d’enfants. Ce grand roi s’abais­sait à un tel projet pour éviter que la branche d’Orléans n’accédât au trône de France, car lui-même ne vit naître son fils Charles pour lui succéder qu’en 1470. Plus tard, le même duc d’Orléans devenu le roi Louis XII, al­lait lui aussi, tenter l’impossible pour avoir un fils… Mais à la mort acciden­telle de Charles VIII à Amboise, Louis XII obtint du pape Alexandre VI Borgia que le mariage avec Jeanne fût déclaré nul. En la cathédrale de Tours puis en l’église Saint-Denis d’Am­boise, il se trouva des juges pour si­gnifier cette sentence à la malheureuse Jeanne. Elle osa se défendre, car elle aimait ce mari qui lui avait été im­posé, alors que Louis ne l’avait jamais vraiment acceptée. Le 15 décembre 1498 à Amboise, le tribunal cassa le mariage. Louis XII pourrait épouser Anne de Bretagne, la veuve de son prédécesseur.

Nous avons cru nécessaire de rap­peler ainsi, très schématiquement, les malheurs de Jeanne de France, car s’il en fut question au colloque de 2002, dans les Actes tout cet aspect de la vie de Jeanne de France est supposé connu, donc à peine évoqué.

 

L’Annonciade

 

Les interventions publiées dans les Actes n’en sont pas moins du plus haut intérêt. La préface de Philippe Loupès, professeur à Bordeaux III, rappelle que le 12 février 1502, le même pape Alexandre VI approuve l’institution de l’Ordre de la bienheu­reuse Vierge, ordre couramment ap­pelé de l’Annonciade. Les cinq pre­mières moniales prennent le voile en octobre de la même année, suivies par la fondatrice elle-même, qui prononce ses vœux à la Pentecôte 1504. L’auteur de cette préface donne un très bon ré­sumé de l’histoire de l’Annonciade, né à Bourges mais destiné à se répandre en France, dans le Saint-Empire (Pays-Bas, Rhénanie) et plus tard jusqu’en Pologne. Si l’on constate que l’Ordre fondé par Louis de France ne s’est pas implanté en Italie, où avait été fondé à Gênes un autre Ordre de l’Annon­ciade, signalé en trois lignes dans les Actes, mais qui complique singuliè­rement pour le lecteur cette sorte de concurrence entre les maisons des « sœurs grises », celles étudiées au col­loque de 2002, et celles des « sœurs bleues », appelées aussi « célestes » par leur habit bleu ciel. Car les sœurs bleues se répandirent aussi en France. Par exemple, l’auteur de cette recen­sion avait réuni naguère toutes les précisions possibles sur les Annonciades célestes de Tours, un pe­tit monastère fondé en 1643 et sup­primé, faute de ressources suffisantes en 1772 : c’était une erreur de croire que cette maison appartenait à l’Ordre fondé à Bourges par la fille du roi Louis XI.

Les études publiées dans les Actes de 2004 n’avaient pas pour but princi­pal de localiser géographiquement l’extension de l’Ordre, mais d’en pré­ciser l’originalité, voulue fortement par la fondatrice. La « religion » – comme on disait aux XVIe et XVIIe siècles – fondée par Jeanne était basée sur la dévotion à Notre-Dame. Dès l’âge de sept ans, vivant alors loin de la Cour au château de Lignières en Haut-Berry, l’enfant, profondément pieuse, s’adressait aisément à la Vierge Marie. Voici comment s’ex­prime le professeur Francis Rapp , membre de l’Institut :

 

Elle pria Marie de lui indiquer comment elle pourrait lui faitre plai­sir : « Avant ta mort, répondit la Vierge, tu fonderas une religion en mon honneur ». Avant même d’être sortie de l’enfance, Jeanne connaissait sa vocation, le plaisir du Seigneur et de sa mère. 

 

Sortie la tête haute des années dou­loureuses que la volonté paternelle et l’aversion maritale lui avaient fait su­bir, la voici chez elle, à Bourges, qui réalise la fondation des moniales de l’Annonciade, car la mission de l’ar­change Gabriel auprès de la jeune Marie de Nazareth lui apparaissait comme l’une des pages les plus har­monieuses de l’Évangile. Une aide précieuse fut apportée à la fondatrice par frère Gilbert Nicolas, qui prit le nom de Gabriel-Maria en 1517. Ce professeur de théologie chez les frères Mineurs d’Amboise, confesseur de la fondatrice, eut un rôle important au­près d’elle, pour asseoir solidement le nouvel Ordre. C’est un théologien de Bruxelles, Philippe Annaert, qui pré­cise la coopération de Jeanne et de frère Gabriel-Maria ; par la rédaction de sa Chronique de l’Annonciade, c’est lui qui assura dans les meilleures conditions « l’héritage de Jeanne de France ». La théologie mariale de la fondatrice, mise en forme par le pieux et savant frère mineur, est étudiée par un montfortain canadien, le père Henri-Marie Guindon ; de même le père Hubert Jacobs, jésuite belge, sait dégager « l’intuition spirituelle » de Jeanne de France : elle reste l’inspira­trice de l’Ordre, si Gabriel-Maria met en forme à l’usage des moniales comment se mettre au service de la Mère du Sauveur pour lui faire plaisir.

Longtemps humiliée dans sa vie terrestre, la fondatrice de l’Annon­ciade avait connu la grande satisfac­tion de voir son Ordre prospérer. Après sa mort en 1505, toute une série de difficultés précisées par Christian Renoux, de l’université d’Orléans, re­tarda sa canonisation jusqu’en 1950. Le pape Pie XII mit fin une fois pour toutes aux obstacles que la cause  de sainte Jeanne de France avait connus post mortem. Une sainte doit, canoni­quement, avoir fait des miracles, qu’il fallut pas à pas rassembler : Micheline Frère en a compté 296 entre 1505 et le XVIIIe siècle, dont 97 % localisés à Bourges et en Berry.

 

L’Annonciade en France

 

Sept communications publiées dans les Actes décrivent l’essor de l’An­nonciade en France : le second cou­vent fut celui d’Albi. Affilié au grand Ordre des Frères Mineurs (Franciscains) celui de l’Annonciade fut constamment aidé, spirituellement et matériellement, par les fils de saint François d’Assise jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Établir des monograhies des anciennes maisons d’Annonciades n’est pas chose aisée : plusieurs spé­cialistes l’ont tenté avec succès : par exemple pour les couvents belges de Nivelles, de Namur et d’Anvers. Un Frère mineur allemand, Herbert Schneider, accomplit ce tour de force de faire revivre des maisons d’An­nonciades fort oubliées, établies au XVIIe siècle en Rhénanie et en Westphalie. Quant à l’ancien couvent de Düsselforf que l’Ordre des Annonciades grises voulut fonder en 1636, il fallut y renoncer à cause de l’installation plus rapide d’une mai­son d’Annonciades bleues déjà citées, qui avaient été créées à Gênes en 1602 par Maria-Vittoria Fornari.

Mise au point fort utile également, par Marie-Paule Biron, de Rodez, sur les Annonciades françaises durant les années révolutionnaires. Au milieu de difficultés sans nombre, « la vocation de l’Annonciade, fille de la sainte Vierge, tenue de pratiquer ses Dix Plaisirs, ne s’est jamais mieux épa­nouie que dans la tourmente révolu­tionnaire ». Cette règle des Dix Plaisirs avait été rédigée par frère Gabriel-Maria, à la demande de la fondatrice, Jeanne de France. Vivre dix vertus pour plaire à Marie, et donc aussi à son divin Fils, est le grand souci des moniales de l’Annonciade.

 

Les Actes publiés en mai 2004 ap­paraissent comme une somme qui ne laisse rien dans l’ombre sur cette belle fondation religieuse de sainte Jeanne de France. Leur troisième et dernière partie, d’une rare étudition, Images et Relations, présente l’architecture des monastères de l’Annonciade à sa grande époque en France, du XVIe au XVIIIe siècle. Les maisons de l’Ordre sont passées en revue, avec un aperçu des œuvres d’art qu’elles contenaient. Une biographie de Catherine de Bar, annonciade et bénédictine du Grand Siècle, est due au savant père Letellier, bénédictin de Saint-Wandrille.

Grâce à ce colloque et ces Actes, la belle spiritualité de l’Annonciade sera, nous l’espérons, désormais mieux connue et appréciée.

Pierre Leveel

 

Jeanne de France et l’Annonciade, Paris, Cerf-Histoire/Biographie, in-8° de 512 p., ill., annexes, tableaux, cartes, présentation des auteurs. Prix : 43 E.

 


 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 55

p. 294-296

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