INFORMATIONS ET COMMENTAIRES
Benoît XVI,
les jeunes et la sanctification du dimanche
« La messe est ce qui donne le juste centre au temps libre »
Au cours de la messe qu’il a célébrée aux Journées Mondiales de la Jeunesse à Cologne le 21 août 2005, le pape Benoît XVI a tenu à rappeler l’importance de la sanctification du dimanche. L’idée était bonne, car il ne faut pas se faire d’illusion sur le catholicisme des participants aux JMJ : on ne les retrouve guère dans les églises le dimanche, du moins pour un très grand nombre d’entre eux.
Quels arguments a donc employés le souverain pontife pour convaincre son auditoire ?
Lisons le texte de Benoît XVI :
Ce temps libre [du dimanche], toutefois, demeure vide si Dieu n’y est pas présent. Chers amis ! Quelquefois, dans un premier temps, il peut s’avérer plutôt mal commode de devoir prévoir aussi la messe dans le programme du dimanche. Mais si vous en prenez l’engagement, vous constaterez que c’est précisément ce qui donne le juste centre au temps libre. Ne vous laissez pas dissuader de participer à l’eucharistie dominicale et aidez aussi les autres à la découvrir. Parce que la joie dont nous avons besoin se dégage d’elle, nous devons assurément apprendre à en comprendre toujours plus la profondeur, nous devons apprendre à l’aimer. Engageons-nous en ce sens, cela en vaut la peine ! Découvrons la profonde richesse de la liturgie de l’Église et sa vraie grandeur : nous ne faisons pas la fête pour nous, mais c’est au contraire le Dieu vivant lui-même qui prépare une fête pour nous [1].
Le seul argument employé par Benoît XVI vis-à-vis de ces jeunes est que la messe – qui est une fête – donnera à leur temps libre la joie dont ils ont besoin. Elle est ce qui donne le juste centre au temps libre.
Il faut aussi noter que l’argumentation papale, tout entière centrée sur l’homme, peut se retourner facilement : d’aucuns répondront qu’ils trouvent davantage de joie dans le vélo ou le jogging du dimanche matin entre amis. Le pape ne semble d’ailleurs pas voir que la pauvreté des cérémonies dans le nouveau rite, dont la messe des JMJ fut justement un exemple affligeant, est une des causes majeures de la désertion des églises le jour du Seigneur.
Il est bon de comparer maintenant avec ce que dit le catéchisme du concile de Trente :
Le troisième commandement [2] a pour objet le culte extérieur que nous devons à Dieu. Ce culte est une conséquence naturelle des obligations imposées par le premier [commandement [3]]. Car si nous honorons Dieu pieusement au fond de nos cœurs, comment pourrions-nous, avec la foi et l’espérance que nous avons en lui, ne pas l’environner d’un culte extérieur et lui témoigner ouvertement notre reconnaissance [4] ?
Le catéchisme montre clairement qu’il s’agit ici d’un commandement, qu’il a Dieu pour objet (et non l’homme qui cherche de la joie dans son temps libre) et qu’il est un devoir essentiel de la créature, une condition nécessaire au salut. Les jeunes des JMJ seront repartis sans le savoir puisque le discours papal ne fait aucune allusion à ces points.
Mais la faible argumentation du pape n’est vraisemblablement pas seulement une maladresse pastorale. Elle est une manifestation du personnalisme qui imprègne la pensée de l’Église conciliaire.
Le personnalisme de l’Église conciliaire
Rappelons que les grandes lignes du personnalisme ont été fixées au XXe siècle par Max Scheler (1873-1928), dans son livre Nature et formes de la sympathie [5]. C’est une philosophie du devenir qui prône un accomplissement constant de notre être. Comme notre être va-t-il s’« accomplir ? » En suivant un certain nombre de « valeurs » fixées par l’amour divin. Mais, plus que ces « valeurs », c’est la personne qu’elles épanouissent qui est importante.
Emmanuel Mounier (1905-1950), fondateur de la revue Esprit, introduira le personnalisme dans le catholicisme [6].
Il est intéressant de comparer avec l’enseignement de Jean-Paul II. Dans son ouvrage La Pensée de Karol Wojtyla, Rocco Buttiglione résume la pensée du futur Jean-Paul II par une phrase qu’aurait pu signer Mounier : « Le fait que la personne se réalise par un acte libre est plus important que le contenu même de l’acte [7]. »
Ce résumé est-il exact ? Voici les termes précis du futur pape :
Étant agent de l’acte, l’homme s’accomplit en même temps lui-même en lui. S’accomplit, c’est-à-dire réalise, porte pour ainsi dire à sa plénitude propre cette structure qui est pour lui caractéristique du fait de son caractère personnel, du fait qu’il est quelqu’un et pas seulement quelque chose. C’est la structure d’automaîtrise et d’autopossession [8].
Ontologiquement, tout acte est un certain accomplissement de la personne [p. 175].
Puisque la personne « s’accomplit » par son acte, on parlera de la « valeur personnaliste » de l’action. Cette valeur personnaliste persistera même dans des actes moralement mauvais.
L’accomplissement même de l’acte par la personne représente une valeur fondamentale. On pourrait l’appeler valeur personnaliste de l’acte – personnaliste ou personnelle. Cette valeur se différencie de toutes les valeurs morales, qui toujours sont des valeurs de l’acte accompli, et qui résultent d’un rapport à la norme. La valeur personnaliste réside dans l’accomplissement même de l’acte par la personne, dans le fait même que “ l’homme agit ” de manière qui lui est propre. Et donc qu’un tel agir comporte un caractère d’autodétermination authentique, qu’en lui se réalise la transcendance de la personne, ce qui, ainsi que nous l’avons affirmé dans les deux derniers chapitres, entraîne avec soi l’intégration tant dans le champ du soma que du psychisme humain. […] La valeur personnaliste de l’acte humain – autrement dit, la valeur personnelle – est une expression particulière, en même temps que sans doute la plus fondamentale, de la valeur de la personne elle-même [p. 301].
La valeur personnaliste de l’acte […] est à distinguer essentiellement des valeurs morales au sens strict, c’est-à-dire des valeurs de l’acte accompli, provenant d’un rapport à la norme. La différence entre l’une et l’autre est claire. La valeur personnaliste de l’acte précède en effet toutes les valeurs éthiques en même temps qu’elle les conditionne. Il est clair que telle ou telle valeur morale, le bien ou le mal, implique l’accomplissement même de l’acte, un accomplissement qui ait pleine valeur [p. 302].
Le futur Jean-Paul II ne se cache pas qu’il peut y avoir des actes moralement désordonnés. Dans ce cas il y aurait un accomplissement ontologique, mais pas d’accomplissement axiologique, une valeur personnaliste, mais pas de valeur morale.
L’accomplissement de soi dans le mal, dit-il, est un « non-accomplissement ». Et cependant, un tel acte mérite quand même d’être accompli (on retrouve là une tentative de justification de la liberté religieuse [9]) :
Cependant, la valeur personnaliste conditionne en même temps tout l’ordre éthique dans l’agir et la coopération, au point de le déterminer. L’acte mérite d’être accompli, non pas seulement pour qu’il puisse avoir une valeur éthique – et pour qu’on puisse lui attribuer une telle valeur –, mais la personne également possède un droit fondamental et “ naturel ” (c’est-à-dire découlant du fait qu’elle est personne) à l’accomplissement d’actes et à l’accomplissement de soi au sein de ces actes (p. 310).
Ainsi, pour Karol Wojtyla, la personne possède un droit naturel d’accomplir des actes qui ont une valeur personnaliste, même s’ils n’ont pas de valeur éthique (« L’acte mérite d’être accompli, non pas seulement pour qu’il puisse avoir une valeur éthique »).
Karol Wojtyla prétend ne pas nier la doctrine morale traditionnelle, mais en réalité il bouleverse complètement l’ordre moral en mettant – de fait – la valeur de la liberté au-dessus de la loi : même s’il ne mesure pas toutes les conséquences d’un tel principe, celles-ci découleront inéluctablement.
Benoît XVI se situe tout à fait dans cette pensée philosophique lorsque, tentant de convaincre les jeunes des JMJ d’aller à la messe le dimanche, il ne leur dit pas que c’est un commandement de Dieu, mais que la messe épanouira leur personnalité.
Le Concile, Jean-Paul II, Benoît XVI : la continuité d’esprit est parfaite.
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[1] — ORLF 34, 23 août 2005, p. 12-13.
[2] — « Tu sanctifieras le jour du Seigneur. »
[3] — « Tu n’auras point de dieux étrangers devant moi. »
[4] — Catéchisme du concile de Trente, ch. 31, introduction.
[5] — Paris, Payot, 1928.
[6] — On peut consulter l’ouvrage de Jean Calbrette, Mounier et le mauvais esprit, Paris, NEL, 1957.
[7] — Rocco Buttiglione, La Pensée de Karol Wojtyla, Paris, Fayard, 1984, p. 257.
[8] — Karol Wojtyla, Personne et acte, Paris, Le Centurion, 1983, p. 174.
[9] — Sur toute cette question, voir : frère Pierre-Marie O.P., “ La justification wojtylienne de la liberté de conscience ”, La Conscience dans la religion de Vatican II – Études théologiques – Deuxième Symposium de Paris, Avrillé, 2004, p. 87-98 (disponible à nos bureaux).

