Catéchisme catholique
de la crise dans l’Église (VII)
par M. l’abbé Matthias Gaudron FSSPX
Voici l’avant-dernier chapitre de ce Catéchisme de la crise dans l’Église (qui en compte dix au total).
Après avoir traité de la crise dans l’Église en général (I), de la foi (II), du magistère (III), de Vatican II (IV) et de ses erreurs – liberté religieuse (V) et œcuménisme (VI) – puis de la nouvelle messe (VII) et du sacerdoce (VIII) [1], M. l’abbé Matthias Gaudron aborde ici la question des nouveaux sacrements.
Cette étude constitue la version française du Katholischer Katechismus zur kirchlichen Krise édité en 1997, en Autriche, par les éditions Rex regum, avec une préface de M. l’abbé Franz Schmidberger. Son auteur, professeur au séminaire de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X à Zaitzkofen, a bien voulu revoir la présente traduction (le texte a été complété et adapté à la situation française [2]).
Le Sel de la terre.
*
— IX –
Les sacrements
n 84. Qu’est-ce qu’un sacrement ?
Un sacrement est un signe sensible institué par Jésus-Christ pour nous communiquer sa grâce.
: Pourquoi le Christ a-t-il voulu communiquer sa grâce par des signes sensibles ?
Jésus-Christ a lié à des signes sensibles la communication de sa grâce (non sensible), car il a tenu compte de la nature humaine. Tout homme connaît d’abord par ses cinq sens. Même pour saisir et communiquer les réalités spirituelles, l’homme a besoin de signes perceptibles extérieurement.
: Les sacrements sont-ils des symboles de la grâce ?
Les sacrements sont des symboles, mais ils ne sont pas que des symboles : ils opèrent réellement dans l’âme ce qu’ils manifestent par des signes extérieurs.
: Pouvez-vous donner un exemple de cette efficacité des sacrements ?
Dans le baptême, l’eau versée sur le front signifie que l’âme est purifiée du péché. Mais en même temps, le baptême réalise cette purification de l’âme, en lui donnant la grâce sanctifiante. Il fait de l’homme un enfant de Dieu.
: Combien Jésus-Christ a-t-il institué de sacrements ?
– Jésus-Christ a institué sept sacrements : le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la pénitence, l’extrême-onction, l’ordre et le mariage.
n 85. La manière de concevoir les sacrements a-t-elle changé aujourd’hui ?
Dans la catéchèse moderne les sacrements sont rarement considérés comme des causes efficaces de la grâce. On en fait des signes qui manifestent la rédemption et le fait que nous sommes à nouveau agréables à Dieu. On ne sait plus très bien s’ils transmettent réellement la grâce de la rédemption ou s’ils rappellent seulement ce qui a déjà été opéré en nous. Dans cette conception, le baptême, par exemple, n’a pas pour effet de délivrer du péché originel et de nous faire enfants de Dieu : il est seulement un signe de ce que Dieu nous a pardonné nos péchés dans le Christ Jésus et nous est à nouveau favorable. Ainsi le baptême n’est plus nécessaire pour transmettre la grâce de la rédemption, vu que tous les hommes sont déjà sauvés (c’est la théorie du salut universel).
: Qui d’abord a nié l’efficacité des sacrements ?
— Les protestants furent les premiers à nier l’efficacité des sacrements. Ils n’y voyaient généralement que des moyens d’exprimer et de fortifier la foi. Les modernistes, condamnés par saint Pie X au début du XXe siècle, soutiennent une théorie similaire. Ils ne voient dans les sacrements qu’une expression de la foi et un moyen de l’entretenir.
: Les théologiens modernes nient-ils aussi l’efficacité des sacrements ?
— Ce que Rahner dit des sacrements ne semble pas bien différent, bien que dans un langage plus compliqué :
Quand l’Église, en face d’une situation humaine existentiellement décisive, s’engage elle-même tout entière en se proclamant le sacrement fondamental et la réponse principale et victorieuse de Dieu pour le monde et pour chaque homme, voilà ce qu’en langage chrétien nous appelons les sacrements [3].
A propos de la confession, le même Rahner écrit :
Cette parole de pardon [de Dieu en Jésus-Christ] est promise à nouveau par l’Église à chacun de manière spéciale chaque fois que quelqu’un – resté pécheur même après le baptême et capable de tomber de nouveau dans une faute grave – confesse à l’Église devant son représentant sa grande faute et sa misère, ou bien, en certaines circonstances, les porte devant Dieu et son Christ dans la confession collective d’une communauté [il s’agit ici des cérémonies pénitentielles]. Quand cette parole de pardon divin a été prononcée par un représentant autorisé de l’Église après la confession d’un baptisé, cette action de la parole de Dieu qui opère le pardon est appelée par nous administration du sacrement de pénitence [4].
: Que remarque-t-on dans ces textes de Rahner ?
— Il est surtout question ici d’engagement et de promesse. Dieu en Jésus-Christ s’est engagé envers le monde, et cette promesse est renouvelée envers les hommes par l’Église. Il n’est pas dit si quelque chose est réellement opéré dans l’homme. De plus, dans la citation ci-dessus, cérémonie pénitentielle et confession sont placées quasiment sur le même plan. Enfin, semble-t-il, le prêtre ne pardonne pas les péchés en tant que représentant de l’Église mais du Christ au nom de qui il prononce la parole de pardon.
: Rahner a-t-il développé ailleurs les mêmes idées ?
— Rahner n’est pas toujours très facile à comprendre, mais on y retrouve toujours les mêmes idées. On lit par exemple au mot « sacrement » dans le lexique Sacramentum mundi (dont Rahner est co-auteur) :
Ainsi, les sacrements se manifestent comme des symboles réels, personnels et actuels, fondés par Dieu dans la création et formés humainement dans l’histoire du salut à travers l’événement du Christ, dérivant de l’Église en tant que corps du Christ et premier sacrement, au moyen desquels (avec d’autres genres de communication indispensables et christiformes) on peut (et doit) connaître, comprendre et goûter qui est Dieu et ce qu’il est et sera à l’homme pour son salut ; ce sont des signes pour la divine acceptation et réhabilitation en grâce de tout l’homme dans sa condition personnelle-physique – avec son monde matériel et mental –, mais au moyen desquels l’homme ainsi gracié peut se réaliser dans l’Église en vue de Dieu le Père et grâce à sa Parole dans la vie éternelle de l’Esprit-Saint [5].
: Que signifie ce passage ?
— Sous ce verbiage, on retrouve l’idée que les sacrements sont des symboles à l’aide desquels l’homme doit reconnaître et expérimenter qu’il est de nouveau agréable à Dieu. Quant à savoir si les sacrements opèrent réellement ce retour en grâce avec Dieu, cela n’est pas précisé. Mais c’est plutôt douteux puisque les sacrements ne sont que des intermédiaires parmi d’autres.
n 86. Les sacrements sont-ils des célébrations communautaires ?
Il est certain que le christianisme a un caractère communautaire. Les chrétiens, membres du corps mystique du Christ, sont à ce titre intimement unis entre eux. Du fait que les sacrements nous greffent sur le corps du Christ et nous unissent toujours plus intimement à lui, ils entretiennent aussi la communion entre chrétiens. Mais l’effet principal est d’abord l’union avec le Christ d’où découle l’union des chrétiens entre eux.
Or cet ordre est souvent inversé de nos jours. On considère d’abord les sacrements comme des célébrations communautaires qui, en tant que communautaires, favorisent l’union des hommes avec Dieu. On dira par exemple que l’effet principal du baptême est la réception du baptisé dans la communauté paroissiale – ce qui est faux.
: Ces nouvelles théories sont-elles très répandues ?
— On lit avec surprise sous la plume du cardinal Ratzinger :
La conception des sacrements comme instruments de grâce que je reçois à titre de remèdes surnaturels afin, pour ainsi dire, d’assurer uniquement ma santé éternelle personnelle, constitue la méprise par excellence en matière sacramentelle [6].
: En quoi cette phrase du cardinal Ratzinger est-elle surprenante ?
— Cette phrase est surprenante parce que les sacrements sont bel et bien des remèdes surnaturels destinés à notre guérison et notre santé spirituelles, même si ce n’est pas sous cette forme caricaturale. Mais la moquerie est toujours le moyen le plus facile de présenter quelque chose sous un mauvais jour, lorsque les véritables arguments font défaut.
: Le cardinal Ratzinger a-t-il donc une fausse conception des sacrements ?
— Le cardinal Ratzinger a une conception erronée du caractère communautaire des sacrements, comme le montrent les citations suivantes :
— L’unité avec [Dieu] est liée à notre propre unité et se réalise par elle [7] .
— La grâce est toujours réalisation d’unité ; le sacrement comme rite liturgique est toujours œuvre communautaire ; le sacrement est pour ainsi dire le type chrétien de la fête, cette capacité de joie qui provient de la communauté et des pouvoirs dont celle-ci est investie [8].
: Quelle est l’erreur sous-jacente en ces passages ?
— L’accent est faussement déplacé, car on fait de la conséquence l’élément principal. L’union des chrétiens entre eux, la joie de la foi et du salut (etc.) sont les conséquences et non l’essence de la grâce qui unit à Dieu.
n 87. L’Église peut-elle supprimer ou ajouter des sacrements ?
Les sept sacrements ont été institués par le Christ Jésus lui-même. L’Église n’a donc le pouvoir ni d’en supprimer ni d’en ajouter de nouveaux. Elle est liée par l’ordre du Christ.
: Des sacrements ont-ils été supprimés ou ajoutés après Vatican II ?
– Sans avoir été explicitement supprimé, on peut dire que le sacrement de confession est presque mort, en pratique, dans de nombreuses parties de l’Église. — Par ailleurs, sans le présenter explicitement comme un sacrement, certains ont introduit dans l’Église le rite pentecôtiste de l’effusion de l’Esprit (ou « baptême dans l’Esprit ») qui est donné par imposition des mains et qui ressemble étrangement à un huitième sacrement.
: Le sacrement de pénitence n’est-il pas aujourd’hui administré sous forme de cérémonies pénitentielles ?
— La cérémonie pénitentielle qui prétend, en bien des endroits, remplacer la confession n’est pas identique au sacrement. Cette cérémonie n’a pas le pouvoir de remettre les péchés, en particulier les péchés mortels.
: Pourquoi les absolutions collectives données lors des cérémonies pénitentielles ne peuvent-elles pas remettre les péchés mortels ?
— Le concile de Trente a solennellement défini qu’il est nécessaire d’avouer en détail les péchés mortels commis après le baptême pour pouvoir en recevoir l’absolution, et que cette obligation vient de Dieu lui-même (l’Église ne peut donc pas la changer) :
Si quelqu’un dit que, dans le sacrement de pénitence, pour obtenir la rémission des péchés, il n’est pas nécessaire de droit divin de confesser tous et chacun des péchés mortels […], qu’il soit anathème [9].
: L’absolution ne peut-elle jamais être donnée de façon collective (sans confession individuelle) ?
— Cette absolution collective n’est possible qu’en cas de nécessité grave. Ceux qui la reçoivent n’obtiennent la rémission de leur péchés que dans la mesure où ils seraient prêts à avouer individuellement leurs péchés à un prêtre s’ils le pouvaient (et, pour cette raison, ils resteront tenus de le faire s’ils échappent au danger qui a justifié l’absolution collective).
: Quelles sont les cas de grave nécessité justifiant l’absolution collective ?
— Les cas de grave nécessité justifiant l’absolution collective sont principalement le danger de mort imminente (sur un bateau qui coule, par exemple, ou sur un champ de bataille). Durant la Seconde Guerre mondiale, et en se référant aux bouleversements de l’heure (déportés ou prisonniers privés de prêtres), la sacrée Pénitencerie a permis de donner l’absolution collective à des foules qui – sans que ce soit de leur faute – risqueraient sans cela de demeurer longtemps (et donc, de mourir) sans sacrements [10].
: Les actuelles cérémonies pénitentielles ne sont-elles pas une simple extension de cette permission donnée en 1944 ?
— Les absolutions collectives ne peuvent être valides que dans les cas d’une grave et urgente nécessité où la confession individuelle est réellement impossible. Seule la nécessité peut en effet dispenser d’un commandement divin. Or il est flagrant que les actuelles cérémonies pénitentielles n’entrent pas dans ces cas de nécessité. Dans la note du 25 mars 1944 dont nous venons de parler, la sacrée Pénitencerie rappelait d’ailleurs l’enseignement déjà donné par Innocent XI en 1679 : la simple affluence de fidèles (lors d’une fête, par exemple) ne saurait autoriser à donner l’absolution à des pénitents qui ne se seraient pas individuellement confessés, ni même à ceux qui se seraient à moitié confessés [11].
: D’où vient cette nécessité d’avouer ses fautes pour en obtenir le pardon ?
— Pour éviter que les hommes ne traitent le péché à la légère, et pour leur permettre de recevoir les conseils appropriés, Notre-Seigneur Jésus-Christ a établi les prêtres juges et médecins des âmes (Jn 20, 22-23). Il est nécessaire, pour obtenir l’absolution, de venir leur manifester l’état de son âme [12].
: Les cérémonies pénitentielles ne peuvent-elles pas au moins pardonner les péchés véniels, tout en invitant ceux qui ont commis des péchés mortels à venir les confesser individuellement à un prêtre ?
— Cette invitation à venir confesser en privé les péchés spécialement graves aura nécessairement un effet dissuasif. Après une telle annonce, qui aura encore le courage de venir s’agenouiller au confessionnal, manifestant ainsi aux yeux de tous qu’il a commis des fautes particulièrement lourdes ?
: Quelles sont les conséquences de ces nouvelles cérémonies pénitentielles ?
— On peut craindre que de nombreux catholiques demeurent en état de péché mortel et courent le danger de se perdre éternellement.
: D’où vient cette désaffection générale pour la confession ?
– La désaffection générale pour la confession vient en grande partie de ce que les catholiques n’ont plus, aujourd’hui, le sens du péché.
: Pourquoi les catholiques n’ont-ils plus le sens du péché ?
– Les catholiques n’ont plus le sens du péché parce que, bien souvent, leurs prêtres et leurs évêques ne l’ont plus eux-mêmes. Au lieu de dénoncer la gravité des offenses à Dieu, de prêcher la pénitence et d’encourager à la fuite des occasions dangereuses, ils ramènent tout au niveau humain (seules comptent les atteintes à la dignité humaine), négligent la justice de Dieu, minimisent les conséquences du péché et oublient la nécessité de le réparer.
: Pouvez-vous donner un exemple de la façon dont certains prêtres et évêques détruisent le sens du péché ?
– Lors d’une réunion du conseil de doyenné de Wangen, dans l’Allgäu, le 17 octobre 1983, le chanoine Hubert Bour fit une conférence sur le thème « péché et pardon ». Il affirma notamment :
On a abusé de la notion de péché mortel ; on a fait de bagatelles des péchés mortels. Le péché mortel n’est pas le cas normal. A la question de la fréquence du péché mortel, un théologien bien connu a répondu qu’il s’en commettait peut-être un par jour à Paris et un de temps en temps dans notre diocèse [13].
: Le sacrement de pénitence est-il expressément attaqué ?
– Dans la même conférence, le chanoine Bour déclara que l’appel à la pénitence et à la conversion ne jouait pas chez Jésus un « rôle central » ; que Jésus n’avait pas « institué expressément le sacrement de pénitence, même si deux passages du nouveau Testament le faisaient croire » ; que le texte de l’évangile de saint Jean traditionnellement compris comme l’institution du sacrement de pénitence (« Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez… » Jn 20, 23) se rapportait plutôt au baptême.
: Quel est l’enseignement de l’Église sur tous ces points ?
– Voici les condamnations portées par le concile de Trente :
— Si quelqu’un dit que, dans l’Église catholique, la pénitence n’est pas vraiment et proprement un sacrement institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour réconcilier avec Dieu les fidèles, chaque fois qu’ils tombent, après le baptême, dans le péché, qu’il soit anathème [14].
— Si quelqu’un, confondant les sacrements, dit que le sacrement de pénitence est le sacrement même de baptême, comme si ces deux sacrements étaient indistincts […], qu’il soit anathème [15].
— Si quelqu’un dit que ces paroles de Notre-Seigneur : « Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et retenus à qui vous les retiendrez » (Jn 20, 22) ne doivent pas être entendues du pouvoir de remettre et de retenir les péchés dans le sacrement de pénitence […], qu’il soit anathème [16].
: Qu’est-ce que le rite de l’« effusion de l’esprit » ?
– Le rite de « l’effusion de l’Esprit » (ou « baptême dans l’Esprit » [17]) était originellement la marque distinctive d’une secte protestante, celle des « pentecôtistes ». C’est une imposition des mains faite dans le but de donner une expérience sensible du Saint-Esprit et une participation aux charismes des premiers chrétiens – particulièrement le parler en langues.
: D’où vient ce rite pentecôtiste ?
– Le pentecôtisme est né dans la nuit du 31 décembre 1900 au 1er janvier 1901, à Topeka, au Kansas [18]. Dans l’espoir de retrouver les charismes des Apôtres (surtout le parler en langues), le pasteur méthodiste Charles Parham (1873-1929) impose les mains sur une jeune fille nommée Agnès Ozman [19]. Celle-ci se met aussitôt à parler en une langue inconnue – qu’un bohémien reconnaît le lendemain comme sa langue maternelle. L’expérience s’étend les jours suivants et le pasteur Parham part prêcher sa découverte. Poursuivi plus tard pour affaire de mœurs (on l’accuse d’homosexualité), le pasteur Parham est éclipsé par certains de ses disciples, tel William Seymour (1873-1929) [20].
: Comment s’est répandu le nouveau rite pentecôtiste ?
– Les « pentecôtistes » furent d’abord rejetés même par les protestants (on les nommait les « tremblants » à cause de leurs contorsions, ou les « roulants » – certains se roulant par terre pendant le culte). Ils créèrent leurs propres chapelles et s’organisèrent en cercles très fermés. C’est seulement à partir des années 1930 en Europe, 1950 aux États-Unis, que leur rite sortit des églises strictement pentecôtistes pour pénétrer toutes les dénominations protestantes. Le pasteur David du Plessis (1905-1987) fut le principal artisan de cette diffusion « œcuménique » du « baptême dans l’Esprit ». A la fin du XXe siècle, on comptait dans le monde environ cent millions de pentecôtistes.
: Existe-t-il des précédents au phénomène pentecôtiste ?
– Le rite proprement dit du « baptême dans l’Esprit » est nouveau, mais les sectes hérétiques ont régulièrement connu des phénomènes analogues au cours des âges. A la fin du XVIIe siècle une vague d’illuminisme secoue ainsi les Camisards protestants du sud de la France : on affirme sentir l’Esprit-Saint, on s’exprime en langues, on pleure à chaudes larmes. Les mêmes excentricités se retrouvent à partir de 1731, à Paris, au cimetière Saint-Médard, sur la tombe d’un diacre janséniste : convulsions frénétiques saisissant des foules entières, extases, discours en langues inconnues, « prophéties », etc.
: Comment peut-on expliquer ce genre de phénomènes ?
– Ces phénomènes étranges peuvent en partie s’expliquer de façon naturelle (nervosité incontrôlée, exaltation psychique morbide, hallucinations), mais il est vraisemblable que le démon y intervient souvent. Le fait de s’exprimer en langues jamais apprises auparavant est le premier signe de possession diabolique indiqué par le rituel traditionnel des exorcismes [21].
: Des gens qui invoquent le nom du Christ avec une telle ferveur peuvent-ils réellement être manipulés par le démon ?
– Notre-Seigneur l’a dit lui-même :
Gardez-vous des faux prophètes. […] Ce ne sont pas tous ceux qui me disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux, mais bien celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en votre nom que nous avons prophétisé ? N’est-ce pas en votre nom que nous avons chassé les démons ? Et n’avons-nous pas, en votre nom, fait beaucoup de miracles ? Alors je vous dirai hautement : je ne vous ai jamais connus. Retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité [Mt 7, 15-23].
: Comment le rite pentecôtiste a-t-il pénétré dans l’Église catholique ?
– Le rite pentecôtiste de l’effusion de l’Esprit a été répandu dans l’Église par les catholiques dits « charismatiques ». Le « Renouveau charismatique » peut être défini comme « la branche catholique du courant pentecôtiste [22] ».
: Quelle est l’origine du charismatisme « catholique » ?
– Le charismatisme « catholique » naît aux États-Unis, à Pittsburgh (Pennsylvanie), le 20 février 1967, jour où deux catholiques de l’université Duquesne reçoivent l’imposition des mains dans un groupe de prière dirigé par une presbytérienne, et commencent à parler en langues. Ils utilisent ensuite le même rite pour transmettre à d’autres catholiques les pouvoirs ainsi reçus. Le 18 février 1972, un ingénieur de retour des États-Unis transmet l’effusion de l’Esprit à Pierre Goursat qui fondera en 1973 la communauté de l’Emmanuel (principale communauté charismatique française) [23].
: Quel fut l’effet du rite pentecôtiste sur les premiers catholiques qui le reçurent ?
– L’imposition des mains produisit sur les étudiants catholiques de l’université Duquesne les mêmes effets bizarres que sur les protestants. L’un d’eux raconte : « Ma joie était si grande que je n’ai rien pu faire d’autre que rire, étendu par terre ». Un autre : « Le sentiment que j’avais de la présence de Dieu était si fort que je me souviens être resté assis une demi-heure dans la chapelle, riant de joie à la pensée de l’amour de Dieu ». Un troisième : « Dès que l’on m’imposa les mains, il me sembla que toute ma poitrine allait éclater. Mes lèvres commencèrent à trembler et mon esprit à tournoyer. Puis je souriais béatement, je ne pouvais m’en empêcher [24]. »
: Que manifestent ces réactions ?
– Ces réactions malséantes révèlent une intervention démoniaque. Alors que le Saint-Esprit fait régner l’ordre et la discrétion, l’esprit démoniaque, même lorsqu’il se déguise en ange de lumière, se trahit généralement par quelque manifestation grotesque [25].
: Le démon peut-il donc enflammer les âmes d’amour de Dieu ?
– Le démon ne peut enflammer les âmes d’amour de Dieu, mais il peut donner cette impression à ceux qui veulent trop sentir l’action de la grâce :
Il n’en faut pas plus pour permettre au diable de leur faire voir de fausses lumières ou entendre de fausses mélodies […] et de répandre un feu ou une chaleur extraordinaire dans leur poitrine, leur dos, leurs reins ou leurs membres. Cependant, au milieu de toutes ces fantasmagories, ils s’imaginent garder dans le repos le souvenir de Dieu sans être arrêtés par aucune vaine pensée. Et ils ont raison sur ce point en un certain sens, car ils sont si enfoncés dans l’erreur que les vanités ne peuvent les tenter. Et pourquoi ? Parce que ce même démon qui chercherait à exciter en eux de vaines pensées s’ils étaient dans la bonne voie est le principal agent de l’œuvre qu’ils accomplissent. Tu devines bien qu’il ne se fait pas obstacle à lui-même. Il se garde bien de leur enlever le souvenir de Dieu, de crainte qu’ils ne soupçonnent la vérité [26].
: Trouve-t-on des mises en garde analogues dans les écrits des saints ?
– Saint Vincent Ferrier enseigne, dans son traité de vie spirituelle :
Ceux qui veulent vivre dans la volonté de Dieu ne doivent pas désirer obtenir […] des révélations ou des sentiments surnaturels dépassant l’état ordinaire de ceux qui ont pour Dieu une crainte et un amour très sincères. Car un pareil désir ne peut venir que d’un fonds d’orgueil et de présomption, d’une curiosité vaine à l’égard de Dieu ou d’une foi trop fragile. La grâce de Dieu abandonne l’âme prise de ce désir et la laisse tomber dans ces illusions et ces tentations du diable qui la séduit en des visions et des révélations trompeuses. C’est de cette façon que le démon sème la plus grande partie des tentations spirituelles de notre temps et qu’il les enracine dans les cœurs de ceux qui sont les précurseurs de l’Antéchrist […] [27].
: Ce texte de saint Vincent s’applique-t-il au pentecôtisme et au charismatisme ?
– C’est précisément dans l’intention de « parler en langues » qu’Agnès Ozman a demandé au pasteur Parham de lui imposer les mains. C’est aussi pour bénéficier des « charismes » extraordinaires manifestés par les pentecôtistes que les catholiques de Pittsburgh leur ont demandé cette même imposition des mains.
: Le renouveau charismatique ne réalise-t-il pas un certain bien, ramenant au catholicisme un certain nombre d’âmes et entretenant la piété chez d’autres ?
– Le démon, qui voit à long terme, sait perdre un peu pour gagner beaucoup. C’est l’enseignement de la bienheureuse Marie de l’Incarnation :
Les extases, visions et révélations ne sont point un argument certain de la demeure ou assistance de Dieu en une âme. Combien en a-t-on vus qui ont été trompés avec ces sortes de visions ? Quoiqu’elles aient été la cause de la conver-sion ou même du salut de quelques âmes, c’est un stratagème du malin Esprit qui est content de perdre un peu pour gagner beaucoup [28].
: Quel avantage le démon peut-il trouver à ces manifestations de piété ?
– Le pentecôtisme a non seulement réveillé et revitalisé un protestantisme moribond qui risquait de laisser le champ libre à l’Église catholique, mais il lui permet aujourd’hui de s’emparer progressivement de l’Amérique latine [29] ; le démon y trouve donc des avantages évidents. De même le charismatisme « catholique » perpétue au sein même de l’Église des erreurs qui la détruisent.
: Le charismatisme ne s’oppose-t-il pas à la désacralisation postconciliaire ?
– C’est précisément parce qu’il réagit contre certains excès que le charismatisme attire des catholiques troublés par la crise, mais pour les ramener aux erreurs conciliaires ! (De même que le pentecôtisme a ramené au protestantisme ceux que son excessive rigidité faisait fuir en masse.)
: Pouvez-vous donner un exemple ?
– La communauté de l’Emmanuel a réintroduit en bien des endroits l’adoration du Saint-Sacrement, le chapelet, la confession, etc. Ces dévotions « conservatrices » ont rallié beaucoup de catholiques désorientés. Mais ce conservatisme sert surtout à conserver… les nouveautés conciliaires ! Qui pourrait nier que les mises en scène sentimentales dont les charismatiques ont le secret sont la principale béquille qui soutienne encore la nouvelle liturgie ?
: Quel est le lien entre Vatican II et le charismatisme ?
– Vatican II est pleinement responsable de l’introduction du rite pentecôtiste au sein du catholicisme. Non seulement parce que Jean XXIII y voulait une « nouvelle Pentecôte [30] », ou parce que le pasteur pentecôtiste David du Plessis – qui avait si efficacement travaillé à l’infiltration du « baptême dans l’Esprit » dans toutes les confessions protestantes – fut invité au Concile comme observateur (on lui doit l’introduction de quelques passages sur les charismes dans les textes conciliaires [31]), mais surtout parce que c’est le décret de Vatican II sur l’œcuménisme – Unitatis redintegratio – qui a mené les catholiques de l’université Duquesne au « baptême dans l’Esprit ».
: Comment ce décret a-t-il pu mener des catholiques au « baptême dans l’Esprit » ?
– Parlant des communautés séparées de l’Église catholique, le décret Unitatis redintegratio affirme que « l’Esprit du Christ ne refuse pas de se servir d’elles comme de moyens de salut [32] ». Il dit aussi que « tout ce qui est accompli par la grâce de l’Esprit-Saint dans nos frères séparés peut contribuer à notre édification [33]. » Ces passages décidèrent les catholiques de l’université Duquesne à demander aux protestants l’imposition des mains, le 20 février 1967 [34].
: Comment le charismatisme favorise-t-il les erreurs de Vatican II ?
– Le charismatisme contribue, comme Vatican II :
+ à entretenir un faux œcuménisme (le charismatisme est né œcuméniste) ;
+ à confondre, en tout domaine, l’ordre de la nature et celui de la grâce ;
+ à affaiblir l’autorité hiérarchique voulue par Dieu ;
+ à oublier toute la partie ascétique de la vie spirituelle.
: Comment le charismatisme contribue-t-il à confondre nature et grâce ?
– Vouloir sentir l’action de la grâce (de soi insensible), c’est s’exposer à confondre foi et sentiment religieux (comme les modernistes [35]), mais aussi inspiration divine et imagination, espérance théologale et optimisme, vie de la grâce et bien-être psychologique. La psychologie occupe d’ailleurs une très grande place dans les communautés charismatiques [36].
: Que peut-on dire, en définitive, du rite de l’effusion de l’Esprit ?
– Les charismatiques eux-mêmes ne savent pas trop comment expliquer le rite de l’effusion de l’Esprit. Ce ne peut être un sacrement, puisque Jésus-Christ n’en a institué que sept. Ils y voient donc une démarche de conversion, une réactivation des sacrements de baptême et de confirmation, ou bien une expérience spirituelle. Mais aucune de ces explications ne rend compte de l’efficacité d’un rite qui semble agir par lui-même, comme un sacrement.
: Peut-on réellement comparer cette effusion de l’Esprit à un sacrement ?
– En liant des effets spirituels à un rite déterminé, l’effusion de l’Esprit ressemble aux sacrements. Mais ceux-ci transmettent une grâce non sensible (ils nous laissent dans l’ordre de la foi), tandis que ce rite prétend faire sentir l’action de Dieu. On peut donc le définir comme une caricature de sacrement qui transmet non la grâce de Dieu, mais l’illusion sensible de cette grâce. On sait que le démon a le pouvoir de créer cette illusion chez ceux qui cherchent à expérimenter de façon sensible l’action divine.
: Faut-il donc considérer les charismatiques comme possédés du démon ?
– Tous ceux qui reçoivent l’effusion de l’Esprit ne sont pas pour autant possédés du démon, ni même nécessairement coupables de péché mortel (à cause d’une certaine ignorance de ce qu’ils font). Mais ils s’ouvrent quand même à une influence démoniaque qui les établit dans l’illusion, risque de fausser leur vie spirituelle et de les aveugler tant sur la crise dans l’Église que sur leur devoir d’état personnel. Certains abandonnent toute vie chrétienne quand, quelques années après, les mirages s’évanouissent.
: Faut-il attribuer au démon les guérisons et prodiges opérés par les charismatiques ?
– Le démon ne peut pas faire de miracles au sens strict (qui manifestent un pouvoir absolu sur la nature) mais des prodiges (qui utilisent les lois de la nature de façon particulièrement ingénieuse). Or on ne trouve pas de miracles patents chez les charismatiques. Eux-mêmes reconnaissent qu’un bon nombre des guérisons effectuées au cours de leurs rassemblements ne durent pas [37]. Par ailleurs, les déclamations en langues inconnues proférées lors de certaines réunions charismatiques ont parfois été identifiées comme des blasphèmes par des personnes connaissant ces langues et présentes par hasard.
n 88. L’Église peut-elle changer le rite des sacrements ?
L’Église ne peut toucher à l’essence des sacrements (c’est-à-dire ce qui est absolument nécessaire à leur validité). Elle peut modifier les rites accidentels, mais cela doit être fait dans le but d’exprimer plus clairement l’essence des sacrements et d’en faciliter une réception digne.
: Pourquoi l’Église ne peut-elle pas toucher à l’essence des sacrements ?
– Pie XII explique :
A ces sacrements institués par le Christ notre Seigneur, l’Église au cours des siècles n’a pas substitué d’autres sacrements, et elle n’a pas pu le faire, car, selon l’expression du concile de Trente, les sept sacrements de la Loi nouvelle ont été tous institués par le Christ notre Seigneur, et l’Église n’a pas de pouvoir sur la substance des sacrements (substantia sacramentorum), c’est-à-dire sur ce que, au témoignage des sources de la Révélation divine, le Christ lui-même a prescrit de maintenir dans le signe sacramentel [38].
: Dans quel but l’Église peut-elle modifier les rites accidentels ?
– Le concile de Trente déclare :
Dans l’administration des sacrements – et sans toucher à leur substance – l’Église a toujours eu le pouvoir d’établir ou de modifier ce qu’elle jugeait mieux convenir à l’utilité de ceux qui les reçoivent et au respect des sacrements eux-mêmes, selon la diversité des choses, des temps et des lieux [39] .
: Quels sont les sacrements dont les rites ont été modifiés depuis Vatican II ?
– Tous les sacrements ont été modifiés à la suite de Vatican II. Il y a donc un nouveau rite d’ordination (1968 [40]), une nouvelle messe (1969 [41]), un nouveau baptême (1969 [42]), un nouveau mariage (1969 [43]), une nouvelle confirmation (1971 [44]), une nouvelle extrême-onction (1972 [45]) une nouvelle confession (1973 [46]), comme il y a par ailleurs un nouveau bréviaire (1970 [47]), un nouveau calendrier (1969 [48]), de nouvelles huiles saintes (1970 [49]), un nouveau Droit canon (1983 [50] ), un nouveau chemin de croix (1991 [51]), un nouveau catéchisme (1992 [52]), un nouveau rite d’exorcisme (1998 [53]), un nouveau martyrologe (2001 [54]) et un nouveau rosaire (2002 [55]) – sans compter la « nouvelle évangélisation [56] », ou, en France, le nouveau Notre Père, le nouveau Credo (où l’on a remplacé l’expression « consubstantiel au Père » par « de même nature que le Père » [57]), le nouveau Réjouis-toi Marie, etc. – Vatican II a fait toutes choses nouvelles, comme pour fonder une nouvelle religion.
n 89. Les nouveaux rites expriment-ils mieux l’essence des sacrements ?
Loin de mieux faire comprendre l’action sacramentelle et d’en faciliter la digne réception, les nouveaux rites font tout l’inverse : ils relativisent les vérités de foi, banalisent le mystère, affaiblissent le respect dû aux sacrements.
: Les déficiences des nouveaux rites affectent-elles tous les sacrements ?
— Les déficiences des nouveaux rites affectent non seulement tous les sacrements (plus ou moins selon les cas), mais aussi d’autres cérémonies comme les funérailles ou les exorcismes (qui ne sont pas des sacrements mais des sacramentaux [58]). Pour ne pas être trop long, nous nous contenterons de quatre exemples :
— le nouveau rite du baptême,
— le nouveau rite d’extrême-onction,
— le nouveau rite d’exorcisme,
— le nouveau rite des funérailles [59].
: Quelles sont les modifications apportées par le nouveau rituel du baptême ?
— Le nouveau rituel atténue ce qui évoque les effets surnaturels du sacrement ; il supprime plusieurs rites préparatoires au baptême, notamment le triple exorcisme qui arrache avec autorité l’enfant à l’influence de Satan.
: Pourquoi le baptême a-t-il besoin de rites préparatoires ?
— « Quiconque veut accomplir sagement une œuvre commence par écarter les obstacles qui s’y opposent », dit saint Thomas, qui cite Jérémie : « Ne semez pas dans les épines » [60]. De grandes transformations requièrent de grandes préparations. C’est pourquoi les catéchumènes des premiers siècles n’étaient pas seulement instruits du Credo mais soumis à une probation, à des examens et à toute une série de rites et d’exorcismes, au fur et à mesure de leur progression [61]. Tout cela survit dans le rituel traditionnel du baptême [62].
: Les rites préparatoires au baptême ont-ils une efficacité propre ou ne font-ils que signifier ce que le baptême réalise de toute manière ?
— Plusieurs des rites préparatoires au baptême – surtout les exorcismes – ont une efficacité propre, distincte de celle du baptême proprement dit. Il faut donc, dit saint Thomas, les administrer après coup à ceux qui, baptisés dans l’urgence, n’ont pu les recevoir [63].
: Quelle est l’efficacité propre des rites préparatoires au baptême ?
— Les rites préparatoires écartent les obstacles au plein effet du baptême :
• obstacle externe : le démon, qui possède un certain pouvoir sur la nature ;
• obstacle interne : la résistance opposée aux réalités du salut par la sensibilité déréglée (les sens sont comme fermés au surnaturel) [64].
: Quels sont les rites qui écartent ces deux obstacles ?
