L’effacement
de Mgr Marcel Lefebvre
par Mgr Richard Williamson
Mater Dei Magazine (revue trimestrielle du district de Grande-Bretagne de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X) a publié en hiver 2005 (vol. 3, nº 4) cet éloge à Mgr Lefebvre, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance. Nous remercions M. François Thouvenin qui nous en a aimablement fourni la traduction française.
Le Sel de la terre.
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L’année 2005 est celle du centième anniversaire de la naissance de Mgr Lefebvre, en 1905, et aussi du quinzième anniversaire de sa mort, en 1991. Ai-je tort de penser que sa personne est en train de reculer à l’arrière plan alors même que ce qu’il a accompli prend de plus en plus d’importance dans l’Église ? Si j’avais raison, il serait encore typique de ce grand homme de passer inaperçu au service de Dieu.
De fait, la mission que Dieu lui a confiée revêt une importance qui ne cesse de croître au sein de l’Église. En 2005, la défense de la Tradition catholique s’est étendue bien au-delà des limites de la Fraternité Saint-Pie X. Outre les nombreuses congrégations traditionnelles et les nombreux prêtres qui se battent à ses côtés, sans oublier ceux qui l’ont quittée, mais qui continuent plus ou moins à résister à la révolution conciliaire, il y a manifestement de plus en plus d’évêques, de prêtres et de laïcs qui, sans avoir jamais été liés de près ou de loin à l’archevêque ou à sa Fraternité, se sentent poussés par la crise actuelle de l’Église à chercher des solutions dans le sens suivi par l’archevêque et la Fraternité, ce sens même qu’avaient toujours suivi les hommes d’Église catholiques, mais qui a été abandonné avec Vatican II.
Ces évêques, prêtres et laïcs se rendent peut-être compte ou non que les solutions traditionnelles ont été sauvegardées pour le compte de l’Église par cet archevêque qu’ils ont été conduits à abominer parce qu’il aurait été désobéissant, schismatique, excommunié, etc. etc. Cela importe peu. L’archevêque lui-même aurait été horrifié si, durant sa vie (ou même aujourd’hui), quiconque lui avait attribué le mérite d’avoir découvert ou inventé ces solutions. Comme saint Paul, tout ce qu’il a fait aura été de transmettre ce qu’il avait reçu, selon la formule de l’Apôtre qu’il a choisi de faire inscrire sur sa tombe. Il n’a rien fait d’autre – comme il le disait toujours – que de préserver ce qu’il avait reçu à une époque où presque tous les évêques catholiques abandonnaient ce patrimoine dans le sillage de Vatican II.
Cela explique sûrement pourquoi sa personne a été si importante et pourquoi, en revanche, elle semble à présent s’effacer derrière le lent, mais inexorable retour en force de la Tradition, vers laquelle les catholiques sont de plus en plus amenés à se retourner par la force des choses, c’est-à-dire par l’amoncellement incessant des ruines dans l’Église et dans le monde. Grâces en soient rendues à Dieu ! Ce pourquoi Mgr Lefebvre a lutté est en passe d’être acquis, bien qu’il n’en tire pas une gloire personnelle. Les catholiques sont si occupés par le combat quotidien pour l’âme de l’Église et pour le salut de leurs propres âmes qu’ils n’ont pas le loisir de se préoccuper du passé, même récent. C’est pourquoi, si plusieurs d’entre nous connaissent le rôle crucial que l’archevêque a tenu dans ce combat, beaucoup d’autres catholiques n’en ont pas conscience. Il ne s’en serait nullement ému. Tout ce qui lui tenait à cœur, c’était que l’Église prospère.
Cet effacement de sa personne derrière les intérêts de Dieu, ce caractère impersonnel de ses réalisations est assez surprenant à une époque où tout ce qui semble retenir l’attention des gens, ce sont les personnalités. Cela me rappelle la réponse que j’ai donné à une journaliste qui me demandait, peu après la mort de l’archevêque, quelle était selon moi sa plus grande qualité. Au lieu de donner une réponse orthodoxe en mentionnant son humilité et sa charité, j’ai cité une qualité dont il est rarement fait état – explicitement, du moins – dans les ouvrages de théologie ou de spiritualité catholique. Serait-ce parce qu’une crise sans précédent appelle des vertus sans précédent ? J’ai répondu : « son objectivité ».
Ce que nous vivons dans l’Église et dans le monde aujourd’hui est forcément le stade ultime d’un long processus consistant à mettre l’homme à la place de Dieu ; autrement dit, la subjectivité de chacun à la place de la vérité objective. Ce processus a commencé dans les temps modernes, par la glorification de la conscience individuelle ; Kant en a fait une idéologie lorsqu’il a nié que l’esprit humain puisse connaître l’essence des objets, et cette idéologie est aujourd’hui en cours de mondialisation par le biais des divers écrans électroniques qui ensorcellent les esprits dans un monde virtuel de lanternes magiques.
L’Église catholique s’est longtemps opposée à cette subjectivisation consistant à remplacer Dieu par l’homme, mais le fantasme avait acquis un tel pouvoir à l’orée des années soixante que dans leur grande masse, les évêques catholiques ont fini par se laisser captiver aussi, et ce fut Vatican II. Emboîtant le pas à Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II, ces évêques ont décroché leur esprit de la vérité objective, largué les amarres de la foi catholique immuable et se sont joints à la dérive universelle du monde moderne : l’homme peut faire ce qu’il veut, et Dieu est trop gentil, ou trop impuissant, pour s’y opposer. Dieu seul sait quelles pressions ils ont pu exercer sur l’archevêque pour qu’il entre, lui aussi, dans cette ronde.
Son esprit est pourtant resté ancré dans la réalité tangible, non pas virtuelle, dans la vérité objective et immuable, naturelle et surnaturelle. Son objectivité lui a conféré à la fois cette sérénité que chacun reconnaissait en lui, cette personnalité hors du commun par rapport à celle de beaucoup de ses contemporains, ainsi que cette force immense avec laquelle – dans le calme, sans hâte et sans tapage – il a entrepris de reconstruire l’Église immuable et objective à partir des ruines objectives laissées par le subjectivisme galopant. Il n’a rien inventé. Il s’est borné à transmettre ce qu’il avait reçu avant que la folie ne prenne le pouvoir. Quel homme ! Et quel homme de Dieu !
Remercions le Dieu tout-puissant de nous avoir donné, en ces temps impies, l’exemple exceptionnel de Mgr Lefebvre s’effaçant derrière les intérêts de la Divinité. Remercions la très sainte Vierge Marie, dont l’Archevêque était un dévot et par la médiation de laquelle il avait reçu ses dons. Par l’intercession de Marie, nous prions Notre-Seigneur d’être les fidèles disciples de Mgr Lefebvre.
Informations
L'auteur
Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.
Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988.
Le numéro

p. 128-130
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