LA SAINTETÉ EN FAMILLE
La formation liturgique
des enfants
par l’abbé Victor-Alain Berto
En 1948, mademoiselle Marguerite Mouton fit paraître un ouvrage pour les enfants chrétiens intitulé La prière liturgique de l’enfant. L’abbé Victor-Alain Berto (1900-1968) y fit une substantielle préface, que nous reproduisons ici [1].
On gagnera à relire plusieurs fois ce texte, pour se pénétrer des principes qu’il expose et en déduire les conseils pratiques qu’il implique. Il aide notamment à bien voir les deux pièges qui menacent la prière en famille : formalisme uniforme et routinier d’un côté, bavardage sentimental ou « charismatique » de l’autre. Au-dessus, comme un sommet entre deux erreurs, la vraie piété. Pour soutenir efficacement celle-ci, sans l’enfermer ni l’étouffer, il faut un cadre à la fois souple et solide, ordonné et vivant : c’est la liturgie catholique, née de l’Esprit-Saint, qui le fournit.
Le tout est de savoir entrer dans ce cadre. Y entrer non seulement matériellement – ou sentimentalement – mais avec toute son intelligence et sa volonté. C’est ce à quoi travaillait le père Emmanuel à Mesnil-Saint-Loup (voir Le Sel de la terre 44, p. 225-255), et c’est aussi l’objectif de l’abbé Berto.
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Sur l’importance du cadre liturgique pour la piété, on nous permettra d’ajouter un témoignage pris d’un tout autre point de vue : celui du général Richard.
Lieutenant en Indochine, fait prisonnier par le Viêt-minh communiste en 1949 (il a relaté sa captivité dans l’ouvrage Cinq ans prisonnier des Viets [2]), Pierre Richard a tiré les leçons de sa captivité dans une conférence faite en 1989 à un groupe de jeunes :
« […] On n’improvise jamais devant le danger. C’est vrai dans tous les domaines. […] Quand on est au plus bas de sa condition physique, au plus bas de sa condition intellectuelle, de sa condition morale, qu’on est privé de toute nouvelle de sa famille, si on n’a pas l’habitude de prier, on ne prie pas ! Croyez-en mon expérience. On prie quand on a appris un certain nombre de prières. Cela paraît idiot, mais c’est comme cela. […] Et cela va loin, loin dans les détails : le calendrier par exemple […]. Je me suis astreint pendant des années, tous les jours ou tous les huit jours, à passer en revue toute ma captivité depuis le 2 novembre 1949, et ce dans le souci de savoir toujours quelle date on était. J’avais pris cette habitude au début, pendant les trois premiers mois où j’étais tout seul, et où personne ne pouvait me dire quel jour on était. […] Et j’en viens à l’aspect religieux et spirituel. Se faire (se faire, c’est beaucoup dire mais avoir) son petit calendrier liturgique. Là aussi, ça ne s’invente pas, mais c’est important. Je crois que si tous les 19 mars on avait prié saint Joseph, cela ne nous aurait pas fait de mal. De même, si on avait prié la sainte Vierge aux fêtes de la sainte Vierge. Bien sûr, quand on dit cela ici, dans ce milieu, parmi vous où tout porte à la prière, cela paraît un peu niais, parce que vous, vous savez cela. Mais moi, je vous en parle en connaissance de cause : Dieu sait si j’avais une foi solide, grâce à mes parents, mais je n’avais pas un certain nombre de ces réflexes, ce calendrier liturgique, par exemple. Cela paraît idiot, mais c’est très important. C’est cela que je voudrais arriver à vous faire comprendre, sans trop vous conduire dans des sphères extraordinaires. C’est l’aspect concret de la question, très concret. Quand on est dans la « mouise », quand on est dans la misère, si on n’a pas un certain nombre de repères concrets, on est noyé [3] ! »
Le Sel de la terre.
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Le véritable esprit chrétien, c’est l’esprit liturgique. Tel est le sens, tels sont sans doute les termes d’une parole de Pie X. Parole souvent citée, sans qu’on se donne toujours la peine d’en faire une maxime de conduite, peut-être même sans qu’on aperçoive toujours les conséquences qu’elle entraîne.
Convenons que l’affection de liturgisme, ou le purisme liturgique, n’est louable aucunement. Pour une multitude d’humbles fidèles, qui n’ont ni le loisir ni les moyens de se donner le minimum de culture liturgique, il est certain que l’esprit liturgique ne peut guère consister qu’en une adhésion simple au culte public de l’Église, et qui oserait dire que Dieu refuse leur prière ? Et quant aux autres fidèles, on ne doit évidemment ni exclure de leur vie spirituelle les diverses formes de la prière privée, vocale ou mentale, ni requérir dans tous les cas que cette prière soit par eux expressément associée à celle de l’Église.
Oui, convenons de tout cela.
Il reste vrai que, dans la mesure du possible, il est souhaitable que les chrétiens participent à la célébration de la liturgie, que cette participation est le vœu de leur baptême, que c’est une erreur et un non-sens de faire du culte liturgique l’affaire des seuls clercs et des seuls religieux, qu’au contraire le peuple fidèle doit normalement être uni à ces derniers, que la louange de Dieu en est plus parfaite, qu’enfin l’action bienfaisante de la prière liturgique est sans prix sur les âmes qui sont en état de s’y prêter.
Je dis « … qui sont en état de s’y prêter », parce qu’il faut une adaptation, donc une préparation, donc une éducation.
La véritable éducation chrétienne
On peut à tout âge recevoir ou se donner une formation liturgique. Mais si la parole de Pie X est vraie, c’est au premier âge qu’il faut commencer, puisque c’est au premier âge que doit commencer l’éducation chrétienne, et que, en vertu de cette même parole, la véritable éducation chrétienne, c’est l’éducation liturgique.
Comme toute éducation, celle-ci ne peut être que progressive. Les ornements, les cérémonies, les formules liturgiques sont riches d’enseignements qui ne peuvent être distribués en un jour. Pour employer une expression un peu familière, il faut que l’éducateur chrétien sache « par quel bout s’y prendre ». Mademoiselle Marguerite Mouton, dans l’opuscule qu’elle m’a prié de « présenter aux parents », propose fort justement, me semble-t-il, de commencer par l’initiation aux « Temps liturgiques ». L’enfant chrétien, dès qu’il arrive à l’âge du discernement, et même avant, a déjà une certaine notion de l’année civile. Il y a les étrennes du 1er janvier, il y a la rentrée scolaire, il y a les saisons. On lui apprend les noms des mois de l’année et les jours de la semaine. Bien plus, comme grâce à Dieu il reste d’innombrables traces de l’influence chrétienne dans notre monde déchristianisé, l’enfant se trouve, par la force des choses, initié aux grandes dates de l’année religieuse : vacances de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, jeudi de l’Ascension, vœux de fête, que sais-je encore ? Là même où les éducateurs ne se soucient nullement de formation liturgique, tout enfant en reçoit un rudiment, au moins quant aux temps liturgiques. Il n’y a donc qu’à repasser le crayon sur ce pointillé, qu’à faire sentir à l’enfant, avec la succession régulière des cycles, la diversité de leurs traits, en demeurant à la portée d’une intelligence encore bégayante.
Mademoiselle Marguerite Mouton résout heureusement ce problème pédagogique. Pour chaque temps liturgique, une image, une explication, une prière. L’image symbolise l’esprit du temps, l’explication le définit en quelques phrases très simples ; elles se prêtent, l’une et l’autre, aux commentaires des parents et des éducateurs chrétiens. La prière, enfin, composée exclusivement de paroles empruntées à la liturgie et choisies avec soin parmi les plus expressives (une antienne, un verset, une oraison [4]), accoutume l’enfant à modeler sa propre prière sur la prière de l’Église, elle lui imprime de bonne heure dans l’esprit des formules chargées de sens, fortes, sobres, prenant appui sur le fond même des mystères chrétiens, propres enfin à inspirer l’aversion tant pour ce bavardage spirituel, ce « multiloquium » que le Verbe incarné interdit à ses disciples, que l’aversion pour les excès de l’émotivité, de l’affectivité dans la prière.
Le grand danger de l’émotivité
Je n’hésite pas à dire que ce dernier danger est très grand, très redoutable. Pourquoi tant de chrétiens sont-ils moins pieux dans l’âge adulte que dans l’enfance ? L’une des causes, et non la moindre, c’est que la façon dont on les a accoutumés à prier les a laissés persuadés que la piété est émotion et effusion. Comme ils se sont trouvés en grandissant moins capables de cette émotion et de cette effusion, ils ont conclu que la piété n’est pas leur affaire, qu’ils ne sont pas organisés pour la piété. Il y en a qui sont entêtés dans l’idée que la piété des prêtres et des religieux tient à ce qu’ils sont restés ou sont devenus capables, on ne sait par quels sortilèges, d’éprouver tous les jours, et à toutes les heures du jour, les émotions de leur première communion. On rencontre même des âmes très saintes, très près de Dieu, qui, parce qu’une éducation mal dirigée les a imprégnées de la même erreur, se désolent de n’être pas pieuses, ce qu’elles prouvent par le fait qu’elles n’ont plus d’émotions pieuses. C’est comme si, à trente ans, on se désolait de n’avoir plus ses dents de lait.
L’expérience montre que cette confusion entre la piété et l’émotion pieuse a beau recevoir mille démentis, une fois implantée, elle est pratiquement indéracinable ; il faut donc l’empêcher de s’enraciner, et le meilleur, peut-être l’unique moyen de l’en empêcher, c’est l’éducation liturgique. […]
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ANNEXE
Antiennes, versets et oraisons
Comme l’indiquait l’abbé Berto, l’idée essentielle de l’ouvrage qu’il préfaçait était de fournir aux enfants quelques textes liturgiques simples mais substantiels, qui puissent servir de refrain et de cadre durant chaque temps de l’année [5]. A chaque fois étaient ainsi sélectionnés une antienne, un verset, une oraison – qui étaient commentés par une image et un texte d’explication.
A titre d’exemple, voici ce que mademoiselle Mouton avait choisi.
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Temps de l’Avent
— Antienne : Le Roi qui doit venir, le Seigneur, Venez, adorons-le.
(Regem venturum Dominum, venite adoremus.)
— Oraison du deuxième dimanche de l’Avent.
— Verset : Cieux, répandez votre rosée et que les nuées fassent pleuvoir le Juste ! — Que la terre s’ouvre et produise le Sauveur !
(Rorate cœli desuper et nubes pluant Justum. — Aperiatur terra et germinet Salvatorem.)
— L’image choisie représente l’annonciation : l’ange, devant la Vierge, lui indique du doigt le Saint-Esprit (représenté sous la forme d’une colombe) qui la couvre de son ombre (mais cette ombre est lumineuse, et des rayons de clarté descendent sur la Mère de Dieu).
Temps de Noël
— Verset : Le Verbe s’est fait chair, alléluia. — Et il a habité parmi nous, alléluia.
(Verbum caro factum est, alleluia. — Et habitavit in nobis, alleluia.)
— Oraison de la messe de l’Aurore.
— Antienne : Le Christ nous est né, venez, adorons-le.
(Christus natus est nobis, venite adoremus.)
— L’image choisie, l’adoration des Mages, souligne la divinité de l’Enfant Jésus : il est au centre, rayonnant, et tenu par sa Mère qui, debout, le présente à l’adoration des visiteurs. Ceux-ci, prosternés devant lui, proposent humblement leurs offrandes.
Temps de la Septuagésime
— Antienne : Ayez pitié de nous, Seigneur, selon votre grande miséricorde.
(Miserere nostri Domine, secundum magnam misericordiam tuam.)
— Oraison de la Quinquagésime.
—Verset : O Dieu, venez à mon aide. — Seigneur, hâtez-vous de me secourir.
(Deus in adjutorium meum intende. — Domine ad adjuvandum me festina.)
— L’image choisie est celle de la captivité des Hébreux. Ils sont représentés de dos, encore enveloppés de leur manteau de voyage, face aux murailles de Babylone qui les retiennent prisonniers. On devine que toutes leurs pensées les ramènent à la lointaine Jérusalem.
Temps du Carême
— Antienne : Convertissez-nous, ô Dieu notre Sauveur, et détournez de nous votre colère.
(Converte nos Deus salutaris noster, et averte iram tuam a nobis.)
— Oraison sur le peuple (après la postcommunion) du quatrième samedi de carême.
—Verset : Seigneur, exaucez ma prière. — Et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
(Domine exaudi orationem meam. — Et clamor meus ad te veniat.)
L’image choisie représente le Christ plongé dans la prière au milieu de l’aridité du désert.
Temps de la Passion
— Antienne : Jésus s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort – et à la mort de la croix.
(Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.)
— Oraison du Mardi saint.
— Verset : Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons. — Parce que vous avez racheté le monde par votre croix.
(Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi. — Quia per sanctam crucem tuam redemisti mundum.)
— L’image choisie représente le portement de la Croix.
Temps pascal
Antienne : A votre résurrection, ô Christ, alléluia, les cieux et la terre sont dans l’allégresse, alléluia.
(Resurrectione tua, Christe, alleluia, cœli et terra lætantur, alleluia.)
— Oraison du mercredi de Pâques.
— Verset : Demeurez avec nous, Seigneur, alléluia. — Parce qu’il se fait tard, alléluia.
(Mane nobiscum Domine alleluia. — Quia advesperascit alleluia.)
— L’image choisie représente le Christ ressuscité, en aube, et avec l’étole sacerdotale. Il montre ses mains, encore percées par les clous.
Temps après la Pentecôte
— Verset : Envoyez votre Esprit et une création nouvelle s’opérera, alléluia. — Et vous renouvellerez la face de la terre, alléluia.
(Emitte Spiritum tuum et creabuntur, alleluia. — Et renovabis faciem terræ alleluia.)
— Oraison de la Pentecôte.
— Antienne : Venez, ô Esprit-Saint, remplissez les cœurs des fidèles. Et allumez en eux le feu de votre amour, alléluia.
(Veni Sancte Spiritus, reple tuorum corda fidelium et tui amoris in eis ignem accende.)
— L’image choisie représente la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres.
Jeudi Saint : le lavement des pieds |
[1] — Nous avons ajouté deux sous-titres au cours du texte.
[2] — Pierre Richard, Cinq ans prisonnier des Viets, Paris, N.E.L, 1996 (troisième édition).
[3] — Général Pierre Richard, « Quarante ans de subversion », texte publié dans l’Action Familiale et Scolaire n° 86 (décembre 1989), p. 61-76.
[4] — Nous donnerons en annexe quelques exemples du choix de Mlle Mouton. (NDLR.)
[5] — L’ouvrage était d’ailleurs sous-titré : Versets et oraisons pour chaque temps.
Informations
L'auteur
Prêtre d'origine et de langue bretonne, tertiaire dominicain, fondateur de la congrégation des Dominicaines de Pontcallec, éminent collaborateur des revues La Pensée catholique et Itinéraires, l'abbé Victor-Alain Berto fut également le théologien de Mgr Marcel Lefebvre lors des trois premières sessions du concile Vatican II.
La publication d'extraits de ses lettres du Concile, en 2002, ne passa pas inaperçue. Elle suscita des polémiques mais aussi l'occasion de mieux cerner les positions de ce prêtre très romain que le concile Vatican II fit mourir de douleur (voir la mise au point "Abbé Berto : suites des lettres" dans Le Sel de la terre 45).
Le numéro

p. 74-80
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