La messe, unique raison de notre résistance ?
Par l’abbé Pierpaolo Petrucci FSSPX
Ce texte est extrait de L’Hermine nº 6, 2005 (Bulletin du Prieuré Saint-Louis, 25 rue François-Bruneau, 44000 Nantes).
Le Sel de la terre.
LE REJET de la nouvelle messe, à saveur protestante, et la fidélité à la messe traditionnelle ont toujours été des points cruciaux de la résistance aux changements opérés dans l’Église suite au dernier Concile. Et il est certain qu’une véritable restauration dans l’Église ne pourra pas se faire sans le retour à la liturgie tra¬ditionnelle qui exprime la foi catholique. On peut cependant se demander si le but essentiel et unique de notre résistance est d’obtenir l’autorisation de célébrer la messe selon l’ancien rite.
Si un jour Benoît XVI accordait une li¬béralisation générale du rite tridentin, pourrait-on penser légitimement que tout est rentré dans l’ordre, que la crise est finie et que nous sommes finalement parvenus à un retour à la Tradition ? Pourrait-on penser que toute résistance à l’autorité est devenue inutile et même injustifiée ? Je pense qu’il n’est pas inutile de nous poser la question, étant donné qu’à maintes reprises, en son temps, le cardinal Ratzinger a fait des déclarations publiques dans le sens d’une reconnaissance du droit à l’ancienne liturgie . Si cela se faisait, pourrions-nous continuer à résister à une Église officielle qui laisse enfin des droits à la Tradition… sans passer pour des personnes impossibles, éternellement mécontentes et desquel¬les on ne peut rien espérer ?
Vatican II
Lorsqu’on se pose cette question, une première considération s’impose très vite : au concile Vatican II, seule la messe traditionnelle était en usage. Cela n’a pas empêché la promulgation de la doctrine sur la liberté religieuse, qui, en affirmant que l’État doit donner indifféremment à toutes les religions le droit de se répandre, a signé le décret de mort des quelques États catholiques qui exis-taient encore, pour en faire des États laïcs et donc athées . Cela n’a pas empêché non plus l’approbation de la doctrine œcuménique selon laquelle l’Église du Christ serait une entité plus vaste que l’Église catholique, et les autres commu¬nautés chrétiennes ne seraient pas « entièrement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut . » Les textes de Vatican II affir¬ment même que les religions non chrétiennes doivent aussi être considérées avec respect, comme pouvant apporter des « richesses » à l’Église catholique, par le dialogue .
La nouvelle messe n’a été que l’aboutissement, au point de vue liturgique, de cette volonté d’œcuménisme, manifestée maintes fois dans les différentes réunions interreligieuses, à commencer par celle d’Assise, en octobre 1986, qui a vu malheureusement la célébration de rites indiens et bouddhistes dans les églises mêmes.
La tactique révolutionnaire
Une deuxième considération, plus pragmatique, nous amène à évoquer la tactique des ennemis de l’Église et du genre humain qui impriment successi-vement au mouvement révolutionnaire deux vitesses. L’une rapide, qui pousse les principes révolutionnaires jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences. Elle engendre par la force des choses des résistances et est généralement vouée à l’échec. Mais cette première phase est loin d’être inutile. Elle fait passer des messages, essaie de gagner le plus de terrain possible de façon à permettre un certain retour en arrière qui ne soit pas un retour à la situation antérieure, mais qui puisse avoir des apparences de « restauration ». Cette deuxième phase, de recul relatif, plus lente, a pour but de faire assimiler les principes révolutionnai-res tout en arrêtant les oppositions, qui paraissent injustifiées dès lors que les excès de la révolution ont pris fin. Qu’on songe à Napoléon, qui sembla rendre à l’Église de France ses droits après les persécutions sanglantes de la Terreur mais qui, dans son Concordat, ne reconnut la religion catholique que comme religion « de la majorité des Français », imposa une certaine tutelle gouvernementale sur les ecclésiastiques et répandit dans toute l’Europe les principes révolu-tionnaires.
La pseudo-Restauration de 1815, elle-même, ne revint pas sur ces principes repris dans la Charte constitutionnelle.
Rome face à la résistance des traditionalistes
Après la révolution du Concile qui a vidé et transformé nos églises, nous as-sistons à un retour à certaines valeurs traditionnelles : un nouveau catéchisme, certaines encycliques rappellent des vérités oubliées de la Foi. Çà et là les excès conciliaires sont mêmes dénoncés . Mais cela se fait, en formant le carré autour du Concile, en défendant les principes qui ont été à l’origine de ces excès. Tout cela rappelle singulièrement la vieille tactique révolutionnaire que nous ve¬nons d’évoquer : on avance de deux pas pour reculer d’un et assurer les conquê¬tes de la première phase.
Cette tactique a été employée plusieurs fois face à la résistance des traditiona¬listes : le Vatican a concédé l’autorisation de célébrer la messe de saint Pie V … mais toujours à la condition qu’on veuille bien accepter le Concile, ses erreurs libérales et la légitimité du nouveau rite.
L’indult de 1984
Le 3 octobre 1984, le souverain pontife, constatant que « le problème des prê¬tres et des fidèles attachés à ce qu’on appelle le rite tridentin n’était pas encore réglé », donna aux évêques diocésains la faculté d’user d’un indult pour per¬mettre à ces prêtres et fidèles de célébrer la messe en utilisant le missel romain de 1962. Cette autorisation n’était cependant pas donnée sans condition. Il fallait, avant tout, que ces prêtres et ces fidèles n’aient « rien à voir avec ceux qui met¬tent en doute la légitimité et la rectitude doctrinale du missel romain promul¬gué par le pape Paul VI en 1970 et que leur position soit sans aucune ambiguïté et publiquement reconnue . »
On ne pouvait obtenir l’autorisation de célébrer la messe selon le rite de saint Pie V qu’en acceptant publiquement la réforme liturgique du Concile. Le but final de cet indult était donc bien de désarmer et réintégrer les résistances. Un exemple : en arrivant dans son diocèse, l’évêque de Metz, Mgr Rafin, avait accordé cette messe de l’indult, trois dimanches par mois, à certains fidèles qui le lui demandaient. Mais … le quatrième dimanche les fidèles étaient invités à participer à la messe nouvelle célébrée en latin dans la cathédrale. Par ailleurs, il n’est pas rare du tout que, lors des messes de l’indult, les prêtres enseignent en chaire la doctrine du Concile et donnent même la communion dans la main.
Le motu proprio Ecclesia Dei adflicta
Après le sacre de quatre évêques par Mgr Lefebvre et sa condamna¬tion de la part de Rome, une com¬mission spéciale est créée « dans le but de faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres, des séminaris¬tes, des communautés religieuses ou des religieux individuels ayant eu jusqu'à présent des liens avec la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre ». Ce document prévoit une « application large et géné¬reuse » de l’indult de 1984. Mais le but poursuivi est toujours le même : faire accepter aux dissidents, avec le temps, d’une part le Concile, d’autre part le nouveau rite.
Une fois officiellement reconnues, les différentes fraternités accueillies dans le sein de l’Église conciliaire ne pouvaient plus que garder le silence sur les doctrines hétérodoxes de Vatican II. Et de fait, elles ont cessé de dénoncer ces erreurs.
Quant à la liturgie, le premier à faire une concession publique – après le mo-nastère de Dom Augustin à Flavigny – fut Dom Gérard, abbé du Barroux qui concélébra la nouvelle messe avec le pape (au Vatican, le 27 avril 1995). Ce fut ensuite le tour, en 1999, de la Fraternité Saint-Pierre intérieurement déchirée entre certains de ses membres qui voulaient célébrer la nouvelle messe aussi bien que l’ancienne et d’autres qui souhaitaient rester fidèles au seul rite triden-tin. Le recours à l’autorité romaine se traduisit par l’autorisation donnée à tous les membres de la Fraternité Saint-Pierre de célébrer selon le nouvel Ordo. Ce-lui-ci fut également imposé à tout prêtre de cette communauté dans les cas sui-vants : lorsqu’un membre de la Fraternité Saint-Pierre se trouve dans une communauté qui suit le rite romain actuel et le Jeudi saint, lors de la messe chrismale concélébrée avec l’évêque du diocèse.
Dernière réintégration en date : celle de Mgr Rifan qui a concélébré la nou-velle messe le 8 septembre 2004 à Aparecida au Brésil. D’ailleurs, le cardinal Cottier, théologien du pape, disait à propos du statut d’administration apostoli-que accordé à Mgr Rifan et aux fidèles de Campos : « Il y a une dynamique qui s’engage qui va les conduire à la nouvelle messe ».
Le devoir de témoigner
Si les textes du Concile contiennent des erreurs en contradiction avec l’enseignement traditionnel de l’Église – ce qui a été maintes fois démontré – il s’ensuit le devoir pour tout pasteur de mettre en garde les fidèles qui lui sont confiés. Se taire sur un sujet si important serait une omission grave. Si la nou-velle liturgie « s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte messe » comme le disaient les cardinaux Bacci et Ottaviani, on ne peut sans compromission accepter sa légitimité, même uniquement dans le principe.
Voici toute la différence (et elle est de taille) entre, d’une part, le combat mené par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X et toutes les communautés tradi-tionnelles qui s’opposent publiquement aux erreurs du Concile et à la nouvelle liturgie, et, d’autre part, celui des groupes de prêtres et fidèles constitués selon les dispositions du motu proprio Ecclesia Dei adflicta. Ce n’est pas pour rien que ces derniers ont été appelés « ralliés ». Comme nous l’avons vu, ils se sont bel et bien ralliés au Concile et à l’acceptation de principe de la nouvelle liturgie.
Parmi nos fidèles, d’aucuns semblent ne pas comprendre le fond du pro-blème et participent indifféremment aux offices de l’une ou l’autre commu¬nauté en se disant : « De toute façon, c’est la messe traditionnelle. » Je voudrais rappeler à ces personnes que la messe n’est pas tout. Elle est célébrée dans un contexte : la position du prêtre par rapport à la crise dans l’Église va inévitable¬ment orienter ses sermons et influencer son auditoire.
Pendant la Révolution française les prêtres qui avaient prêté le serment à la Constitution civile du clergé (ceux qu’on appelait les prêtres jureurs ou asser-mentés) célébraient, comme les prêtres réfractaires, la messe de saint Pie V. Pourtant ils avaient accepté l’esprit de la Révolution, et les fidèles catholiques (par exemple les parents du saint Curé d’Ars) préféraient manquer la messe plutôt que d’aller à celle d’un prêtre jureur, attendant que la divine Providence leur permette d’assister dans la clandestinité à la messe d’un prêtre réfractaire. C’est qu’ils avaient compris que le rite n’est pas tout ; ils ne voulaient pas s’associer à des cérémonies, valides certes, mais célébrées dans un esprit d’acceptation des idées révolutionnaires.
C’est la raison pour laquelle, quand le pape Benoît XVI a dit à Mgr Fellay lors de l’audience du 29 août : « Qu’il n’y avait qu’une manière d’être dans l’Église catholique : c’est d’avoir l’esprit de Vatican II interprété à la lumière de la Tradition, c'est-à-dire dans l’intention des Pères du Concile et selon la lettre des textes », cela l’a « effrayé passablement . » Notre devoir aujourd’hui consiste donc à continuer à prêcher la foi et à condamner les erreurs qui s’y op-posent. Nous ne pourrons accepter aucun accord qui voudrait nous faire renon-cer à ce devoir si important pour la vie de l’Église et qui est la raison même de notre existence.

