LES DANGERS DE LA GNOSE CONTEMPORAINE (II)
Les hommes et les œuvres
de la gnose contemporaine
par Christian Lagrave
Christian Lagrave a déjà traité dans Le Sel de la terre 54 (p. 184-201) des origines et des thèmes de la gnose contemporaine. Il en présente maintenant les hommes et les œuvres.
Cette étude a fait l’objet d’un exposé aux journées Jean Vaquié organisées par Le Sel de la terre en août 2004.
Le Sel de la terre.
*
Bref survol de l’histoire de l’ésotérisme
L’
HISTOIRE de l’ésotéro-occultisme est marquée par une succession de flux et de reflux qui font un peu penser au mouvement des marées. Tantôt les idées occultistes se répandent avec un succès qui paraît irrésistible, elles contaminent les élites puis une partie du grand public, et il semble qu’elles vont supplanter définitivement le catholicisme ; puis une réaction se fait, l’orthodoxie triomphe provisoirement. Mais les erreurs gnostiques ne disparaissent pas, car leurs adeptes sont remarquablement organisés : ils se camouflent et se réfugient dans des sectes secrètes où leurs doctrines se perpétuent en attendant de nouvelles circonstances favorables.
Pour s’en tenir à l’époque moderne [1] (celle qui commence en 1453), les « marées hautes » de l’ésotéro-occultisme correspondent à la Renaissance puis à la Réforme protestante (marquées toutes les deux par le succès de la kabbale,
de l’hermétisme et de l’alchimie), ensuite à la première moitié du XVIIe siècle avec l’engouement pour l’œuvre de l’illuminé allemand Jacob Boehme (1575-1624), ainsi que pour les Rose-Croix (les manifestes rosicruciens sont parus vers 1615). Un siècle plus tard, en 1717, des protestants, alchimistes et rose-croix établissent à Londres la franc-maçonnerie ; quant à la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui fut l’époque des « Lumières » comme chacun sait, elle fut aussi celle d’une véritable floraison d’œuvres gnostiques, comme celle du Suédois luthérien Emmanuel Swedenborg (1688-1772), et de sectes maçonnico-occultistes (les plus connues étant les groupes martinistes de Martinez-Pasqually et Louis-Claude de Saint-Martin, ainsi que les Illuminés de Bavière de Weishaupt).
Ce mouvement se continua pendant tout le XIXe siècle, d’abord avec le romantisme, fortement influencé par les idées occultistes (l’influence de Swedenborg sur la Séraphita de Balzac est, par exemple, bien connue) ; le personnage le plus important de cette période est probablement le théosophe Fabre d’Olivet (1768-1825) dont l’œuvre devait influencer la plupart des occultistes postérieurs. Vint alors le spiritisme d’Allan Kardec (son ouvrage fondamental Le Livre des Esprits parut en 1857), puis l’occultisme magique du diacre défroqué Constant, dit Éliphas Levi (1810-1875) qui influença fortement Villiers de l’Isle-Adam entre autres. Ce fut ensuite la théosophie : la Société théosophique, fondée en 1875 aux États-Unis par Helena Blavatsky, essaima en France en 1884 ; elle existe toujours, de même que sa dissidence rivale : la Société anthroposophique créée en 1914 par Rudolf Steiner.
La fin du XIXe siècle fut marquée par une expansion spectaculaire de l’ésotéro-occultisme, étroitement lié à la franc-maçonnerie, avec des personnalités comme Josephin Peladan dit le Sâr Peladan, rosicrucien qui se disait chrétien, Gérard Encausse, dit Papus, médecin occultiste et franc-maçon, Nizier-Anthelme Philippe (1849-1905), dit le « maître Philippe » de Lyon, magnétiseur et spirite dont l’un des disciples, Yvon Le Loup dit Paul Sédir, occultiste qui se prétendait « christique », fonda le groupe nommé « Les Amitiés spirituelles » ; signalons au passage que Papus et Philippe furent invités à la cour de Russie en 1901, que Papus fit plusieurs conférences devant les grands-ducs et rencontra le tsar qui s’intéressait énormément à l’ésotérisme chrétien [2], quant à Philippe, il subjugua littéralement le souverain et la tsarine.
Citons encore le magicien satanique Stanislas de Guaïta et sa Société de la Rose+Croix, à laquelle appartint Maurice Barrès ; Saint-Yves d’Alveydre (1842-1909), le théoricien de la synarchie ; Édouard Schuré (1841-1929) auteur d’un ouvrage intitulé Les grands Initiés, sous-titré : Esquisse de l’histoire secrète des religions – Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Jésus,
publié en 1889 et maintes fois réédité, ouvrage dans lequel, sous une forme lyrique et pseudo-érudite, il vulgarise les idées de l’ésotéro-occultisme ; enfin Jules Doinel (1842-1902), patriarche d’une prétendue Église gnostique, à laquelle appartint René Guénon avec qui nous arrivons au XXe siècle et à la gnose contemporaine.
Vous avez pu remarquer que plus on avance dans le temps, plus les marées hautes de l’occultisme sont fortes et durables, et plus ses reflux sont faibles et brefs ; c’est en quelque sorte normal puisque, quelle que soit la date de l’apparition de l’Antéchrist – que personne ne connaît ici-bas –, l’écoulement du temps nous en rapproche inexorablement. Or on peut penser, avec Bossuet comme avec saint Bernard, que l’hérésie gnostique, qui a commencé dès les premiers temps du christianisme avec Simon le Magicien, qui « a toujours eu depuis ce temps-là sa suite funeste [3] » et qui est la seule à avoir été prédite dans l’Écriture avec ses caractères particuliers [4], constitue le vrai « mystère d’iniquité » dont parlait saint Paul et sera l’hérésie des derniers temps.
L’ésotérisme pseudo-chrétien
Paul Le Cour (1871-1954) et Atlantis
De son vrai nom Lecour, né à Blois en 1871, fils d’un négociant, il fit des études au petit séminaire mais se complaisait à la lecture de Jules Verne, de l’astronome panthéiste et spirite Camille Flammarion et du franc-maçon spirite Léon Denis. A 18 ans il découvrit Platon dont l’influence fut déterminante sur lui. Devenu fonctionnaire, il épousa une artiste et médium. Installé à Paris en 1905, il s’occupa de spiritisme (contacts avec l’« esprit » de Louis-Claude de Saint-Martin) et d’expériences métapsychiques. Il collabora à la Revue théosophique, aux Cahiers métapsychiques et au Voile d’Isis. P. Le Cour avait, comme le fera Guénon, mélangé le catholicisme et l’occultisme : expériences sur le linceul de Turin, contacts avec l’abbé Lacuria – prêtre hermétiste –, avec le théosophe Rudolf Steiner, la Rose-Croix dite catholique (du « Sar » Péladan), ou la Société théosophique.
En 1923, à la lecture du compte rendu d’un ouvrage par le libraire hermétiste et alchimiste Pierre Dujols (également connu sous le pseudonyme de Magophon pour sa réédition commentée du Mutus Liber, le livre muet de l’alchimie), il apprit l’existence, à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire), d’un mystérieux centre ésotérique appelé le Hiéron du Val d’Or ; il s’agissait d’un centre occultiste d’apparence catholique fondé en 1873 par le baron Alexis de
Sarachaga [5] (1848-1918) à Paray-le-Monial, la ville des apparitions du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie Alacoque. Sarachaga, lui-même hermétiste, prétendait que le christianisme tirait son origine du continent englouti de l’Atlantide, siège d’une tradition européenne universelle, à travers le druidisme, la tradition égyptienne et le judaïsme.
Après consultation de Pierre Dujols qui lui affirma la valeur de ce mouvement, P. Le Cour se rendit à Paray-le-Monial en novembre 1923 et y rencontra Jeanne Lépine-Authelain, dernière survivante de ce groupe, avec qui il allait rester en relations pendant un peu plus de deux ans, jusqu’à la mort accidentelle de Jeanne Lépine en février 1926. Cette dernière l’avait désigné comme continuateur de ce centre occultiste. Dès lors, Paul Le Cour considéra que la « Tradition primordiale », que transmettraient les sociétés initiatiques, provenait non de l’Orient mais de l’Atlantide, considérée comme mère de la civilisation occidentale. Ce continent disparu aurait eu pour roi Poséïdon, qui était pour lui le patron des chevaliers ! Il prétendait en plus opposer à l’Église de Pierre, une Église de Jean, Église secrète qui aurait conservé les traditions gnostiques [6].
En juin 1926, il fonda une Société d’Études Atlantéennes dont le contrôle lui échappa au profit d’un président qui voulut en restreindre l’objet à l’archéologie scientifique ; il s’en retira donc et fonda, en octobre 1927, Atlantis qui est à la fois une revue et un groupe de recherche sur l’ésotérisme, de tendance syncrétiste, en particulier sur la Tradition occidentale ; il en assura la direction jusqu’à sa mort.
En 1923, puis en 1937, P. Le Cour lança le thème de l’avènement proche de l’Ère du Verseau, à partir de considérations astrologiques, historiques et prophétiques – le thème fut repris ensuite par le New Age. Il fit de nombreuses conférences dans toute l’Europe et publia : Le septième sens, l’Aisthésis (1931), L’Ère du Verseau, le secret du zodiaque et le proche avenir de l’humanité (1937), dans lequel il annonce une nouvelle « théocratie mondiale », Hellénisme et Christianisme (1942), L’Évangile ésotérique de Saint Jean (1951), Saint Paul et les mystères chrétiens (1953) ; il mourut à Vincennes en 1954 et ses disciples publièrent en 1955 son dernier ouvrage Ma Vie mystique dans lequel il affirme que le christianisme comporte deux enseignements : « l’un pour la masse, celui de l’Église de Pierre, l’autre pour une élite, celui de l’Église de Jean, la première judéo-chrétienne, la seconde helléno-chrétienne [7] ».
La revue Atlantis et le mouvement du même nom ont continué et sont dirigés aujourd’hui par un de ses disciples, Jacques d’Arès ; ils constituent avec leurs trois mille adhérents environ (parmi lesquels on compte des ecclésiastiques, comme le R.P. Fernand Tort, oratorien [8]), un des éléments notables de l’ésotérisme contemporain [9].
René Guénon (1886-1951)
Né en 1886, à Blois dans un milieu catholique et bourgeois (son père était architecte), ce fut un élève brillant mais souvent malade ; il monta à Paris en 1904, après le bac, pour préparer une licence de mathématiques. Il rencontra l’occultisme en 1906, avec l’École hermétique de Gérard Encausse, dit Papus, école qui était l’antichambre d’un ordre paramaçonnique plus discret qui s’intitulait « Ordre martiniste » et prétendait succéder aux martinistes du XVIIIe siècle ; Guénon y fut vite admis et en reçut les trois grades, devenant « Supérieur inconnu » à la loge martiniste Hermanubis. Il se fit initier également à la maçonnerie en 1907, dans deux loges qui étaient en relation avec les Martinistes : la loge symbolique Humanidad du Rite National espagnol et le Chapitre et Temple INRI du Rite Swedenborgien (système maçonnique fondé aux USA en 1870) ; il y fut reçu Chevalier Kadosh (30e degré dans le rite écossais). Il collabora à la revue occultiste Le Voile d’Isis (fondée par Papus en 1890, elle deviendra en 1933 Les Études Traditionnelles). En 1908, il était secrétaire du Congrès maçonnique et spiritualiste organisé à Paris et il siégeait sur l’estrade avec son cordon noir de Kadosh. Il se fit également recevoir dans le rite de Memphis-Misraïm (maçonnerie pseudo-égyptienne fondée au XIXe siècle par les frères Bédarride). Comme il avait abandonné ses études, il vivait en enseignant les mathématiques et la physique, ou bien la philosophie, dans diverses institutions libres.
Il allait se brouiller avec certains maçons car il contestait l’orientation rationaliste de la maçonnerie ; ce fut une constante de sa personnalité et de sa stratégie. Il avait rencontré au Congrès de 1908 un nommé Fabre des Essarts qui, sous le pseudonyme de Synésius, était patriarche d’une secte intitulée Église gnostique ; Guénon s’y fit admettre, devint en 1909 évêque gnostique sous le nom de Palingenius [10] et écrivit sous ce pseudonyme beaucoup d’articles entre 1909 et 1912 dans la revue La Gnose. En 1908, il fonda un éphémère Ordre du Temple, ce qui allait le brouiller avec Papus. Il adhéra alors à la loge Thébah,
de la Grande Loge de France. En même temps, il prit contact avec les milieux antimaçonniques, et il collabora en 1913 et 1914 à La France antimaçonnique, d’Abel Clarin de la Rive, sous le pseudonyme du Sphinx, par des articles sur la maçonnerie hostiles au rationalisme, mais favorables au spiritualisme initiatique ! Mme Marie-France James, l’une des meilleures critiques catholiques de Guénon, y voit avec raison un objectif « nettement gnostico-maçonnique, avec toutes les allures d’une opération de réhabilitation et de propagande [11] ».
En 1912, il se convertit secrètement à l’Islam et se fit initier au soufisme, c’est à dire à l’ésotérisme musulman ; ce qui ne l’empêcha pas d’épouser à l’église une jeune fille catholique, Berthe Loury (qui mourut en 1928), à qui il ne révéla jamais son initiation et son apostasie.
En 1929 il rencontra une américaine férue d’occultisme, Mme Dina, veuve d’un ingénieur égyptien ; elle lui servit de mécène et l’emmena en Égypte en 1930 ; Guénon allait y rester et s’y intégrer complètement à la société musulmane qui le connut sous le nom d’Abdel Wahed Yahia ; il épousa une jeune égyptienne en 1934 et mourut au Caire en 1951.
Entre 1921 et 1946, il publia de nombreux livres, parmi lesquels on peut citer : Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues publié en 1921, Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, qui est de 1922 et L’Erreur spirite, de 1923 – ces deux derniers ouvrages qui attaquaient la théosophie et le spiritisme contribuèrent à faire passer Guénon pour un ennemi de la subversion et un catholique traditionaliste ; ensuite vinrent en 1926 L’Ésotérisme de Dante, en 1927 La Crise du monde moderne (qui fut bien accueilli dans les milieux de droite du fait de sa tonalité réactionnaire), en 1929 Autorité spirituelle et pouvoir temporel, en 1931 Le Symbolisme de la croix, en 1945 Le Règne de la quantité et les signes des temps, puis Aperçus sur l’initiation, et enfin en 1946 La grande Triade. Suivirent quelques ouvrages posthumes parmi lesquels Aperçu sur l’ésotérisme chrétien publié en 1954.
Guénon et le catholicisme
L’attitude de Guénon a toujours consisté d’une part à dissimuler, dans la mesure du possible, ses affiliations gnostiques, martinistes, maçonniques et musulmanes, d’autre part à s’infiltrer dans les milieux catholiques les plus traditionnels pour leur insinuer ses doctrines.
C’est ce qu’avait très bien vu le père Catry S.J., qui, sous le pseudonyme de Daniel Jacob, publia en 1966, dans Permanences (revue de la Cité catholique), une étude intitulée « René Guénon – Une super-religion pour initiés »; il note qu’en 1925, Guénon « s’est insinué à la rédaction de Regnabit “revue univer
selle du Sacré-Cœur”. Il est même entré au “Comité exécutif du Rayonnement intellectuel du Sacré-Coeur”. Cette collaboration ahurissante commence en septembre 1925 par l’article Le Sacré-Coeur et la légende du Saint-Graal, et s’achève en mai 1927 par Le centre du monde dans les doctrines extrême-orientales. »
La prétention de Guénon est de sauver l’Occident par l’ésotérisme, plus précisément par ce qu’il nomme la « métaphysique » et qui n’est rien d’autre que le panthéisme. Comment va-t-il faire, se demande le R.P. Catry :
Comment ramener une élite catholique à la pure « métaphysique » ? Tout simplement en recrutant des adeptes qui deviendraient des initiés et qui opéreraient au-dedans de l’Église un redressement. Mais ce recrutement exige préalablement une propagande. Il faut montrer comment on dépasse la théologie, en allant au delà du dogme. C’est une affaire d’interprétation, ou plutôt de transposition. « Toute vérité théologique pourra, par une transposition la dégageant de sa forme spécifique (religieuse), être ramenée à la vérité métaphysique correspondante, dont elle n’est qu’une sorte de traduction ». (Introduction générale, p. 11).
N’est-ce pas ce qu’a fait la kabbale en appliquant ses clés d’interprétation au texte de l’ancien Testament ? Seulement cela suppose l’illumination communiquée par l’initiation. Il s’agit donc d’introduire l’ésotérisme dans l’Église, en y insinuant des pénétrations initiatiques. L’opération se ferait sans bruit : « Il suffirait de restituer à la doctrine de celle-ci, sans rien changer à la forme religieuse sous laquelle elle se présente au dehors, le sens profond qu’elle a en elle-même, mais dont ses représentants actuels paraissent n’avoir plus conscience non plus que de son unité essentielle avec les autres formes traditionnelles : les deux choses d’ailleurs sont inséparables l’une de l’autre. » (La Crise du monde moderne, p. 232. Voir également Introduction générale, p. 237-240).
Ainsi le catholicisme fournirait « l’organisation occidentale ayant déjà une existence effective », servirait de « point d’appui » à la doctrine de l’Orient et passerait, insensiblement, avec d’autant plus de succès, sous la direction du fameux centre spirituel...
Du coup, René Guénon se donne une mission auprès de l’Église. Il s’applique à changer le fond tout en respectant les formes. Puisque la Tradition subsiste dans le catholicisme « en mode d’expression symbolique », il s’efforce d’interpréter les dogmes, les rites, les enseignements de la sainte Écriture comme autant de « symboles » de la « métaphysique » (voir Le Symbolisme de la croix) [12].
La postérité de Guénon : les non-chrétiens
La majorité des disciples directs de René Guénon s’est convertie à l’islam ésotérique, le soufisme, fondé sur l’enseignement du mystique arabe panthéiste ibn ‘Arabi qui vivait au XIIe-XIIIe siècles. Citons parmi les principaux le germano-suisse Frithjof Schuon, né en 1907, apostat du catholicisme, qui voulait islamiser l’Europe, et qui, malgré cela, influença fortement les ésotéristes chrétiens grâce à son livre De l’unité transcendante des religions publié en 1948 ; il est également l’auteur de Sentiers de Gnose (paru en 1957, définit la gnose comme le trait d’union entre les divers langages religieux), de L’Ésotérisme comme principe et comme voie (1978), de Le soufisme, voile et quintessence (1980), de Christianisme-Islam, Visions d’œcuménisme ésotérique (1981), de La Transfiguration de l’homme (1995), de Trésors du bouddhisme (1997), etc. En 1980, il s’installa aux États-Unis, près de Bloomington, dans l’Indiana ; il semble qu’il ait dérivé assez vite vers un délire mystico-sexuel fondé sur l’adoration de la femme dans ce qu’elle a de plus charnel, ceci sous couvert des thèses gnostiques sur la Sophia et d’une mariolâtrie dévoyée, ce qui était fréquent dans la gnose antique et serait, paraît-il, assez répandu chez certains guénoniens modernes [13] ; toujours est-il qu’en 1991 Schuon fut accusé d’actes de pédophilie sur des fillettes et comparut devant le grand jury de Bloomington [14] ; il mourut en 1998.
Autre apostat du christianisme, venu lui de l’orthodoxie, le diplomate roumain Michel Valsân (1907-1974), qui devint un spécialiste de l’ésotérisme islamique après avoir été initié au soufisme par Schuon en 1938 et vécut surtout à Paris où il dirigeait une tariqah (voie mystique, sorte d’école de mysticisme). Il faut signaler que Schuon et Valsân collaborèrent à la revue théosophique Le Voile d’Isis (devenue en 1933 Les Études Traditionnelles) et que Valsân en fut directeur littéraire de 1960 à sa mort.
Citons encore le germano-suisse Titus Burckhardt (né en 1908 à Florence, mort à Lausanne en 1984), ami de Schuon, qui a écrit Introduction aux doctrines ésotériques de l’islam (éd. Dervy, 1969), L’Art de l’islam, (éd. Sindbad, 1985), Principes et méthodes de l’art sacré (éd. Dervy, 1995), Science moderne et sagesse traditionnelle (éd. Arché), ainsi que Clé spirituelle de l’astrologie musulmane d’après Ibn `Arabî (éd. Arché, 1974).
Un parcours un peu différent fut celui du diplomate suisse Jacques-Albert Cuttat (né en 1909), lui aussi initié au soufisme par Schuon, lui aussi collaborateur des Études Traditionnelles, qui réintégra prétendument le christianisme,
d’abord l’orthodoxie en 1951, puis le catholicisme en 1955, tout en restant gnostique et guénonien ; il a publié en 1957 un ouvrage sur le syncrétisme, La Rencontre des religions, puis en 1965 « Expérience chrétienne et spiritualité orientale » dans un ouvrage collectif intitulé La Mystique et les mystiques [15].
D’autres disciples de Guénon appartenaient à l’hindouisme ou s’y convertirent : le premier cas est celui d’Ananda Coomaraswamy, né à Ceylan en 1877 d’un père hindou et d’une mère anglaise, décédé aux États-Unis en 1947 ; il correspondit avec Guénon à partir de 1935 et publia plusieurs ouvrages sur l’ésotérisme, l’hindouisme et le bouddhisme ; il collabora lui aussi aux Études Traditionnelles et influença fortement l’ésotérisme chrétien.
Alain Daniélou (1907-1994), frère du cardinal Daniélou, s’est converti à l’hindouisme et a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet, (dont une traduction du Kama Sutra !) ; homosexuel notoire [16], il a vécu plus de vingt ans en Inde, et, de retour en France, il a fréquenté les milieux de l’extrême droite radicale et solidariste [17].
La postérité de Guénon :
les pionniers du christianisme ésotérique
Du vivant de Guénon, la propagande pour l’ésotérisme chrétien fut surtout assurée par son disciple Marcel Clavelle dit Jean Reyor [18]. Né à Paris en 1905, il commença par étudier les auteurs occultistes à la mode : Fabre d’Olivet, Saint-Yves d’Alveydre, Édouard Schuré, etc. A partir de 1925, il s’enthousiasma pour les écrits de Guénon, qu’il rencontra en 1928 et à qui il resta fidèle jusqu’à sa mort ; comme il paraissait réfractaire à l’islam, Guénon l’orienta vers le christianisme ésotérique ; il étudia alors les hermétistes et les théosophes, il collabora avec Guénon à la revue Le Voile d’Isis, devenue Les Études Traditionnelles, dans laquelle, pendant les années 1950, il allait s’employer à promouvoir, et surtout à récupérer, des théologiens et des mystiques équivoques, parfois suspects d’hérésie (Eckhart, Ruysbroeck, Tauler, Suso, Nicolas de Cuse, etc.) [19] ; cette revue, Les Études Traditionnelles, exerça un rôle capital
dans la diffusion de l’ésotérisme pseudo-chrétien. En 1947, il participa à la création d’une loge maçonnique de rite écossais (Rite Écossais Ancien et Accepté) et d’inspiration guénonienne La Grande Triade, dans le cadre de la Grande Loge de France, mais il s’en retira en 1951, après la mort de Guénon.
Autre pionnier du christianisme ésotérique à la sauce guénonienne : Paul Salleron dit Paul Sérant (frère de Louis Salleron), né à Paris en 1922 et décédé en 2002. Journaliste et écrivain, il a étudié les idéologies et l’histoire contemporaines, le régionalisme et la crise de la civilisation ; il a également consacré plusieurs livres aux doctrines ésotériques. Citons en vrac : Au seuil de l’ésotérisme (1955), Le Romantisme fasciste, Les Vaincus de la Libération, La France des minorités, La Bretagne et la France, Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets, ainsi qu’une étude sur Le Mont Saint-Michel. Il avait publié en 1953 un livre sur René Guénon, qui fut réédité en 1977 avec une postface où il examinait quelques questions soulevées par l’œuvre de Guénon. Il avait participé au nº 15 de la revue Le Nouveau Planète, d’avril 1970, consacré à Guénon.
Dans Au seuil de l’ésotérisme, il affirmait que ce qui séparait le christianisme des chercheurs ésotéristes n’était qu’un malentendu dont la principale raison tenait « à l’abus du dogmatisme que les théologiens ont tendance à pratiquer, particulièrement depuis le concile de Trente [20] ». C’est un argument qu’on retrouve souvent chez les ésotéristes, car ils détestent les définitions claires (c’est ce qu’ils appellent le dogmatisme). Nous avons ici un bon exemple de cette démarche – dénoncée par Jean Vaquié dans un texte déjà cité – qui consiste à « exposer les vérités chrétiennes en termes nébuleux, ambigus et bizarres sous prétexte de leur donner une formulation moins rigide, moins contingente, moins “dogmatique” », mais dans le but réel de faire passer « dans ces ambiguïtés et ces bizarreries », « des concepts gnostiques ».
Paul Sérant a puissamment contribué à populariser Guénon dans les milieux de droite pendant les décennies 1950 et 1960.
Marie-Madeleine Davy (1903-1999) fit des études de philosophie et d’histoire à la Sorbonne et se spécialisa dans le latin médiéval. Elle a connu et fréquenté beaucoup de gens célèbres de son époque parmi lesquels le politicologue Robert Aron, Raïssa Maritain, l’épouse du philosophe, des universitaires
comme les philosophes Étienne Gilson et Gabriel Marcel, l’historien de la philosophie Maurice de Gandillac, l’historien des religions Mircea Eliade, le psychologue suisse Karl-Gustav Jung, des islamologues comme Louis Massignon et Henry Corbin, des surréalistes comme Antonin Artaud et Georges Bataille, des jésuites comme le père Teilhard de Chardin et le père Daniélou, des philosophes indépendants comme Simone Weil et le Russe Nicolas Berdiaev (qui l’influencèrent beaucoup, elle consacra trois livres à la première et un au second), des personnalités de l’ésotérisme comme Gurdjieff, Lanza del Vasto, Raymond Abellio, Maryse Choisy. Mais elle ne rencontra jamais Guénon.
A la demande de Gilson, qui était son professeur, elle fit des études de théologie à l’Institut catholique de Paris et obtint le doctorat en 1941 ; mais elle n’avait pas du tout apprécié l’enseignement reçu, qui lui semblait trop attaché à l’orthodoxie ; elle reprochait à ses professeurs de traquer les déviations doctrinales, d’avoir brisé la carrière des modernistes et de fuir la spiritualité et l’intériorité – c’est le refrain qu’on trouve chez tous les gnostiques !
Elle obtint le doctorat en philosophie avec une thèse sur Théologie et mystique de Guillaume de Saint-Thierry. En 1943, elle fut chargée de cours d’histoire des religions à l’École pratique des Hautes Études, Ve section, puis entra au CNRS pour traduire du latin médiéval et devint maître de recherches. Ce poste lui laissant toute liberté, elle en profita pour voyager et faire des conférences dans le monde entier ; elle fit notamment de longs séjours en Inde et au Japon.
Elle pénétra à peu près tous les milieux : universitaires, religieux et monastiques catholiques (couvents de dominicains, de carmes, de chartreux, etc.), milieux protestants, orthodoxes russes, juifs (elle traduisit Gershom Scholem : Les Grands Courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1960), milieux islamiques (surtout l’ésotérisme soufi, avec Corbin et Massignon). Elle était plus attirée par les spiritualités orientales que par le christianisme : « la patrie de mon âme s’avérait orientale » écrivait-elle. Elle pratiquait le judo et le yoga.
Elle admirait le R.P. Le Saux (1910-1973) auquel elle consacra un livre ; ce religieux bénédictin était parti aux Indes en 1948, avec l’abbé Monchanin, et avait fondé un ashram pour faire un essai d’intégration chrétienne de la tradition monastique de l’Inde. Devenu swami Abhishiktananda, il avait intérieurement apostasié le christianisme, non sans déchirement intime, jusqu’à ce qu’il découvre l’état transpersonnel, c’est-à-dire le panthéisme. Il en concluait que les formes des religions n’avaient aucune importance et qu’il ne fallait pas donner de nom et de forme à l’Absolu transpersonnel [21].
Détail significatif, M.-M. Davy était membre d’honneur de l’Association Française du Transpersonnel, depuis sa fondation en 1985. Elle était aussi
membre du comité de rédaction de la revue gnostique Épignôsis et elle collaborait à Connaissance des religions et à Terre du ciel. Elle était très probablement initiée à la franc-maçonnerie, car elle a publié à plusieurs reprises dans la revue de la Grande Loge Nationale Française intitulée : Travaux de la Loge nationale de recherches Villard de Honnecourt, 2e série, Cahiers n° 1 (1980), n° 2 (1981), n° 5 (1982), etc. Cette loge Villard de Honnecourt a d’ailleurs organisé à Paris, le 24 avril 2004, un dîner-débat ouvert aux « profanes », animé par le F∴ Jean-Pierre Pilorge, grand secrétaire de la G.N.L.F., et intitulé « Hommage à Marie-Madeleine Davy ».
Dans son abondante bibliographie, dominent des traductions et des commentaires d’œuvres latines médiévales, des essais, comme l’Essai sur la symbolique romane (1955), des livres de philosophie, comme La Connaissance de soi (1971), Initiation médiévale, la philosophie au XIIe siècle (coll. Bibliothèque de l’Hermétisme, éd. Albin Michel, 1980), et des ouvrages de gnose parmi lesquels : L’Homme intérieur et ses métamorphoses (1974), Le Désert intérieur (1983), Henri Le Saux, swami Abhishiktananda, le Passeur entre deux rives (1981), etc. ; elle a également dirigé une Encyclopédie des mystiques en 1996 [22].
L’abbé Stéphane et ses disciples
L’abbé Stéphane – de son vrai nom André, Henri, Stéphane Gircourt –naquit en 1906, fit des études de mathématiques, passa l’agrégation, et ne fut ordonné prêtre qu’en 1941, à 35 ans ; il enseigna sa spécialité au collège religieux de Bosserville, à côté de Nancy, et donna malheureusement aussi des cours de religion. Malheureusement, car il avait des tendances mystiques qui se trouvèrent déviées par la lecture de la revue Les Études Traditionnelles et des livres de René Guénon et de Frithjof Schuon dont il adopta les conceptions ; ses cours s’en ressentirent ; voici par exemple, d’après son élève François Chenique, l’explication qu’il donnait de l’Immaculée Conception à ses élèves de troisième, à partir de la cosmologie hindoue exposée dans le livre de Guénon L’homme et son devenir selon le Védânta :
Cette cosmologie conçoit la manifestation universelle comme issue de deux principes, l’un masculin et actif appelé Purusha, l’autre féminin et passif appelé Prakriti. Ces deux principes sont en eux-mêmes non manifestés et ne sont pas affectés par leur production conjointe. De cette doctrine, l’abbé tirait l’idée que le Verbe divin créateur incarné en Jésus-Christ est le pôle masculin de la mani
festation universelle, alors que Marie, reflet de la Sagesse divine, en est le pôle féminin, et tous deux sont préservés du péché originel, car lorsqu’un principe se manifeste dans sa propre manifestation, il n’est pas affecté par les limites de sa manifestation [23].
La chose s’ébruita, il fut expulsé du collège et l’évêque de Nancy le chassa même du diocèse en 1943, avec interdiction de confesser. Il trouva alors un poste de professeur de mathématiques au collège Sainte-Geneviève de Versailles où il enseigna jusqu’à sa retraite en 1973. Il revint à Nancy où il fut victime de graves troubles mentaux (c’est souvent la rançon de l’ésotérisme) et mourut en 1984.
Son œuvre avait été recueillie et annotée de son vivant par son disciple François Chenique qui la publia en 1979, en deux gros volumes, chez Dervy-livres, sous le titre Introduction à l’Ésotérisme chrétien, avec une postface de Jean Borella. Voici comment l’éditeur présentait l’ouvrage :
Il n’est pas exagéré de dire que rien de tel n’a été écrit en Occident depuis Maître Eckhart. En parfait accord avec les exigences de la conscience chrétienne, l’abbé Stéphane a tracé des voies toutes nouvelles à la théologie. A un œcuménisme de bazar pratiqué au nom de Vatican II, l’Abbé Stéphane préfère l’Unité transcendante des religions. A la philosophie d’Aristote, il préfère, sans renier saint Thomas d’Aquin, la métaphysique du Vedânta et, surtout, la doctrine de la non-dualité exposée par Shankara. Il exprime les dogmes contestés du catholicisme mais aussi les attitudes très particulières de l’islam et du judaïsme. Dans l’actuelle période de désarroi intellectuel, il se révèle comme le grand pandit de l’Occident [24].
François Chenique, informaticien de métier, a soutenu une thèse à la faculté de théologie de Strasbourg sur l’étude de la bible hébraïque par ordinateur ; il avait publié en 1971 Le Buisson ardent, un « essai sur la métaphysique de la Vierge » très guénonien, réédité depuis sous un nouveau titre : Le Culte de la Vierge ou la métaphysique au féminin (éd. Dervy, 2000) ; plus récemment, il a fait paraître Sagesse chrétienne et mystique orientale (éd. Dervy, 1996). Il pratiquerait simultanément le christianisme et le bouddhisme [25].
François Chenique et Jean Borella ont participé tous les deux au Cahier de l’Herne consacré en 1985 à Guénon, puis au Colloque du Centenaire de René Guénon, en 1986 et au n° 65-66 de Connaissance des Religions (éd. Dervy, 2002), également consacré à Guénon.
Jean Borella, est un universitaire ; né en 1930 à Nancy, il y enseigna la métaphysique et l’histoire de la philosophie. Il est notoirement guénonien, il
fut pendant trente-cinq ans disciple de Schuon [26] et fut également celui de l’abbé Stéphane. Les plus connus de ses ouvrages sont : La Charité profanée, Le Sens du surnaturel, Le Mystère du signe et La Crise du symbolisme religieux. Il est, ou a été, rédacteur en chef de la revue Connaissance des religions, et collaborateur des revues Les Études Traditionnelles (jusqu’en 1984) et Sol Invictus. Il a contribué à deux numéros spéciaux de la revue Vers la Tradition, l’un d’hommage au franc-maçon et ésotériste « chrétien » Jean Tourniac [27], l’autre d’hommage à Guénon : « Ce que je dois à René Guénon [28] ».
Jean Borella semble favorable à la franc-maçonnerie dite « traditionnelle », car, dans Enquête sur la Tradition aujourd’hui, il a répondu à Arnaud Guyot-Jeannin, qui lui demandait « Existe-t-il, au XXe siècle, des mouvements qu’on peut qualifier de "traditionalistes" ? » :
Il existe quelques écoles de pensée qu’on peut appeler « traditionalistes », en particulier dans certaines branches de la F.M., telles que la G.L.N.F., sans parler des divers groupes de catholiques qui demeurent fidèles au ritus antiquus de la messe et au latin [29].
Le catholicisme traditionnel ainsi rapproché de la franc-maçonnerie, c’est un saisissant raccourci du programme de l’ésotérisme chrétien !
Il n’y a pas lieu d’insister sur les doctrines de l’abbé Stéphane, de François Chenique et de Jean Borella, car elles ont été très soigneusement analysées par Jean Vaquié [30] et par l’abbé Basilio Meramo [31].
Le Colloque du centenaire de Guénon
et ses principaux participants
Un Colloque du centenaire de René Guénon a donc eu lieu en 1986 (les actes furent publiés en 1993) avec, en plus de François Chenique et de Jean Borella, divers ésotéristes guénoniens : Jean Biès, Jean Hani, Jean Tourniac, Jean Phaure, Paul Barba-Négra, Henry Montaigu, etc. Il convient de présenter rapidement tous ces noms.
Jean Biès, historien des lettres et spécialiste de l’hindouisme. Membre du comité de rédaction d’Épignôsis, collaborateur de Contrelittérature, de Terre du
ciel, de Connaissance des religions [32], il a participé au colloque organisé à Reims en 1991, par la revue Vers la Tradition, pour le quarantième anniversaire de la mort de Guénon. Il a écrit une vingtaine de livres parmi lesquels les plus importants sont : Littérature française et pensée hindoue des origines à 1950 (éd. Klincksieck, 1974, thèse de doctorat d’État) ; Art, gnose et alchimie : trois sources de régénérescence (éd. Courrier du Livre, 1987) ; Les grands Initiés du XXe siècle (éd. Lebaud, 1998) ; Les Alchimistes (éd. Lebaud, 2000).
Voici comment il présente son ouvrage Les grands Initiés du XXe siècle :
Il y a eu les fondateurs : Krishna, Moïse, Bouddha, Zoroastre, Jésus, Mohamed… Et dans les siècles qui ont suivi, d’autres hommes ont pris le relais. Des chercheurs de vérité, des porteurs d’Esprit, capables d’indiquer une voie pour nourrir notre part la plus secrète, celle qui nous relie à l’invisible. […] Mystiques ou prophètes, philosophes ou clairvoyants, sages ou éveilleurs d’âmes, ils appartiennent à des religions différentes, à des civilisations différentes. Ils nous invitent à autre chose et parlent toujours de nous-mêmes.
Et parmi ces grands initiés que Jean Biès étudie, on trouve Raymond Abellio, le dalaï-lama, Guénon, Gurdjieff, Frithjof Schuon, Rudolf Steiner, Teilhard de Chardin et Simone Weil.
Jean Hani, né en 1917, agrégé et docteur ès lettres, spécialiste de la littérature et de la civilisation grecques, est professeur honoraire à l’université d’Amiens. Catholique de rite maronite, c’est aussi un ésotériste et un guénonien éminent, collaborateur de Vers la Tradition, notamment avec les numéros spéciaux sur Jean Tourniac et sur Guénon ; il a écrit plusieurs livres importants parmi lesquels il faut citer : Le Symbolisme du temple chrétien (1978), La Divine Liturgie, aperçus sur la messe (1981) et La Royauté sacrée – Du Pharaon au Roi très chrétien (1984). On trouve une analyse détaillée de ses idées dans le travail de Jean Vaquié : L’école moderne de l’ésotérisme chrétien.
Jean Tourniac, de son vrai nom Granger, né en 1919, mort en 1995, fut l’élève et l’ami de Guénon, ainsi que son correspondant en France jusqu’en 1951. Il était franc-maçon du rite écossais rectifié ; se disant ésotériste chrétien et désirant pratiquer une religion « exotérique », il envisagea, sur le conseil de Guénon, l’orthodoxie ; il rallia plus tard le catholicisme, sous le patronage du R.P. Riquet, tout en restant franc-maçon ; il joua un rôle important dans l’évolution des rapports entre l’Église et la maçonnerie. Ancien élève de l’École Pratique des Hautes Études, il était spécialisé dans l’étude du symbolisme traditionnel, de la spiritualité biblique et des rites initiatiques occidentaux. Il collaborait à de nombreuses publications et appartenait au comité de lecture des Cahiers de l’Hermétisme et de la Bibliothèque de l’Hermétisme. Il a publié une di
zaine de livres parmi lesquels : Vie et Perspectives de la franc-maçonnerie ; Tracé de lumière ; Lumière d’Orient - des chrétientés d’Orient aux mystères évangéliques ; Propos sur René Guénon ; Symbolisme maçonnique et Tradition chrétienne (Prix de l’Académie française) ; Melkitsedeq ou la Tradition primordiale.
Jean Phaure, né en Indochine en 1928, décédé en 2002. Sa jeunesse fut marquée par ce qu’il appelait « les deux révélations décisives » :
Simone Weil et René Guénon, qui ont rallumé à jamais le feu caché de ma foi profondément blessée et m’ont appris qu’il ne fallait pas chercher auprès des ecclésiastiques d’une Église décadente et amnésique des réponses cohérentes aux questions essentielles. C’est Simone Weil et René Guénon, disait-il, qui m’ont […] fait apparaître que les vraies réponses étaient d’ordre ésotérique, loin d’une Église temporelle et exotérique qui a depuis longtemps perdu les clefs des vrais mystères [33].
Jean Phaure s’engagea dès lors à fond dans le courant ésotéro-occultiste et devint un théoricien de l’« ésotérisme chrétien ». Il expliquait lui-même qu’il avait puisé à toutes les « traditions » sans oublier celle des occultistes. Sa spécialité était le « symbolisme », entendu à la manière guénonienne, et plus spécialement ce qu’il appelait « la géographie sacrée », c’est-à-dire l’application des postulats ésotéro-occultistes à la géographie. Il a laissé une œuvre abondante dont voici quelques titres : Le Cycle de l’humanité adamique, La France mystique, Cantates du temps et de l’éternité, Les Portes du troisième millénaire, Introduction à la géographie sacrée de Paris, barque d’Isis. Il a collaboré à de nombreuses revues dont la plupart se situent dans la ligne ésotérico-guénonienne : Sol Invictus ; La Place Royale ; Question de ; 3e Millénaire et surtout Atlantis. Il collaborait également à la revue maçonnique L’Initiation, fondée en 1888 par l’occultiste Papus et réveillée en 1953 par son fils Philippe Encausse [34].
Paul Barba-Négra, né en Roumanie en 1929, a étudié la médecine et la psychiatrie, puis est devenu cinéaste ; il a réalisé de 1974 à 1981, en collaboration avec Jean Phaure, cinq films sur Versailles ; le Mont Saint-Michel ; Reims cathédrale du sacre ; Notre-Dame de Paris, rosace du monde et Paris, arche du temps. Il fait partout des conférences accompagnées de la projection de ses films. Nous savons qu’il est franc-maçon car on peut lire dans Actualités – Journal d’information de la GLNF, n° 8, mars-avril 1984, en page 7, (journal normalement réservé aux frères de l’obédience) que le « remarquable film Reims cathédrale du sacre de notre frère Paul Barbanegra » a été projeté au « temple » de
Poitiers pour la cérémonie de consécration de la loge La Massenie du Saint-Graal [35].
Henry Montaigu [36], né en 1936, décédé en 1992, écrivain d’inspiration guénonienne ; il publia une vingtaine d’ouvrages consacrés à l’initiation, à la tradition universelle au sens guénonien, à la connaissance (c’est-à-dire la gnose), à la monarchie ésotérique universelle (issue de la tradition universelle), au symbolisme prétendument chrétien mais en fait ésotérique, à l’histoire et à la géographie dites « sacrées », dans la ligne de Paul Barba-Négra et de Jean Phaure. Voici ses principaux titres : Le Cavalier bleu, considéré comme son œuvre majeure ; Chroniques du roi dormant, La sagesse du Roi dormant, et Le Graduel du Roi dormant, qui sont trois livres de méditations sur la conscience initiatique et sur le « mystère » royal, comme voie initiatique ; René Guénon ou la mise en demeure, ce sont des réflexions en marge de l’œuvre de Guénon et des règlements de comptes avec d’autres sectes guénoniennes ; Culture d’Apocalypse, qui est dans la même perspective que l’ouvrage précédent ; Rocamadour, histoire et géographie sacrée du grand pèlerinage, qui traite du prétendu mystère des Vierges noires et d’une symbolique ésotérique du pèlerinage ; Reims, le sacre des rois, mythes et symboles, qui considère le rituel royal comme mythe fondateur ; Paray-le-Monial, symbole et prophétie du Sacré-Cœur, qui prétend donner une lecture ésotérique des révélations de Paray-le-Monial ; La Couronne de feu, symbolique de l’histoire de France, où il étudie la monarchie et l’histoire de France dans la perspective du symbolisme guénonien. En 1982, il fonda la revue La Place Royale, afin d’illustrer « la Tradition dans la continuité de l’œuvre de René Guénon ».
La jeune génération guénonienne
Luc-Olivier d’Algange [37] est né en 1955 à Göttingen, en Allemagne. Polygraphe, adepte de René Guénon, il a fondé avec F.J. Ossang, la revue Cée (éd. Christian Bourgois) et avec André Murcie, la revue Style. Il est l’auteur d’ouvrages ésotériques tels que Médiances du prince horoscopal, Manifeste baroque, Orphiques, Le Secret d’or, L’Œuvre de René Guénon, La Victoire de Castalie et L’Âme de Lautréamont ; il a également publié une centaine d’articles, principalement dans des revues ésotériques comme : Question de, Vers la Tradition,
Connaissance des Religions, La Place Royale, Antaios, Phréatiques, Axis Mundi (en langue espagnole), H, ainsi que dans Éléments, la revue de la Nouvelle Droite, dans Politica Hermetica (n° 10, 1996 : « Le songe de Pallas », p. 179-195) et dans la revue canadienne Égards ; son œuvre comporte de la poésie, des récits, comme Agathe au démon et une Autobiographie (publiés dans la revue Style), des essais littéraires et politiques, d’autres de théologie et de métaphysique ésotérique. Il a contribué au n° 83-84, mars-juin 2001, de Vers la Tradition, numéro consacré à René Guénon pour le 50e anniversaire de son décès (« l’ensoleillement intérieur ») Il a collaboré régulièrement, depuis 1984, par des articles sur la littérature française et sur la gnose chrétienne, à la revue et aux éditions La Place Royale, fondée par Henry Montaigu, ainsi qu’à des émissions de France-Culture (sur Ernst Jünger, Pierre Boutang).
Il a participé également à de nombreux ouvrages collectifs : La Droite du Père - Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, sous la direction d’Éric Vatré (éd. Trédaniel, 1994) ; L’Éternel féminin, sous la direction d’Arnaud Guyot-Jeannin (éd. l’Age d’Homme) ; Hommage à René Guénon (éd. Vers la Tradition) ; Hommages à Henry Montaigu (La Place Royale, n° 32, printemps 1994) ; La Poésie initiatique vivante, sous la direction d’Alain Mercier et enfin quatre Dossiers H (éd. l’Age d’Homme) sur René Daumal, Dominique de Roux, Ernst Jünger et Joseph de Maistre. Il est l’un des orateurs de l’Académie Telesis Centre d’études “Cosmosophiques” « fondée en l’an 2000 en Suisse pour favoriser par des séminaires, des conférences et des publications sur son site internet la préparation d’étudiants et de maîtres de la pensée symbolique traditionnelle et la communication sur ce thème à l’échelle mondiale. Elle embrasse des domaines fort divers : lettres et beaux-arts, sciences naturelles et physiques, mathématiques, philosophie traditionnelle et ésotérisme religieux, astrologie, alchimie et autres connaissances “occultes” [38] ».
Éric Vatré est surtout connu pour avoir publié en 1994 un ouvrage intitulé : La Droite du Père - Enquête sur la Tradition catholique d’aujourd’hui (éd. Trédaniel). Ce livre est constitué d’entretiens avec divers écrivains ou personnalités dites catholiques ; en fait une bonne partie d’entre eux est d’obédience gnostique et guénonienne et essaie d’accréditer la notion de Tradition universelle : Luc-Olivier d’Algange, Jean Borella, Olivier Germain-Thomas, Luc de Goustine, Jean Hani, Michel Michel, Henry Montaigu, Jean Parvulesco, Jean Phaure. Pour donner une idée des procédés utilisés, en voici un échantillon :
Question d’Éric Vatré. — Que peut apporter la lecture de René Guénon à un catholique de Tradition ?
Réponse de J. Phaure. — S’il en a la capacité intellectuelle, tout catholique doit lire au moins La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps de René Guénon. Mais il doit lire aussi Paul le Cour (L’Ère du verseau),
la distinction définitive qu’il fait entre ésotérisme et occultisme (Tradition salut du monde - occultisme fléau du monde, réimprimé dans le n° 366 d’Atlantis) ; il doit lire Jean Biès, Jean Brun, le dernier Evola et surtout, pour tenter de combler son ignorance, Mircea Eliade, à condition, bien sûr de replacer le christianisme à sa place salvatrice prépondérante, non par chauvinisme mais par connaissance de son rôle éminemment eschatologique ! Quant à la fuite de René Guénon pour le Caire en 1930 je comprends qu’après avoir pendant quarante ans essayé de réveiller l’Église de Rome et la franc-maçonnerie de leurs apostasies, il ait fini par claquer la porte, d’autant plus qu’il possédait déjà une triple initiation taoïste, hindouiste et soufie. Je n’en déplore pas moins qu’une telle lumière métaphysique n’ait pas brillé jusqu’à la fin sur l’Occident... Mais à qui la faute [39] ?
Michel Michel [40], professeur de sociologie à l’université de Grenoble, se définit lui-même comme « sociologue catholique, maurrassien et guénonien [41] » ; il écrit parfois sous le pseudonyme d’Yves Carré. Issu d’une famille protestante suisse allemande du côté paternel et d’instituteurs laïques et socialistes du côté maternel, il a subi l’influence de son aïeule maternelle qui s’intéressait à toutes les sectes hétérodoxes et l’a « initié par la lecture régulière des contes et légendes à une conception non “chosiste” du monde [selon laquelle] l’homme ne vit pas dans un monde de choses mais dans un monde de signes. […] Et tant pis pour les imbéciles qui pensent nous insulter en nous traitant d’animistes ou de païens [42] ». Dans sa jeunesse, il a fréquenté l’Action française, la Cité catholique et Chabeuil, mais il lisait aussi « toute une littérature “occultiste” » qui le fascinait et à travers laquelle Guénon et certains de ses disciples lui ont donné un fil d’Ariane [43]. Il a été initié aux théories de Jung, Spengler et Caillois par Gilbert Durand, son « maître grenoblois en recherches sur l’imaginaire [44] ».
A la fin des années 1970, il a organisé un colloque à l’Université de Grenoble sur le thème « Crise de la modernité et désir de Tradition », à partir duquel s’est mis en place « un réseau d’universitaires où se côtoyaient, en bonne intelligence, trois types de sensibilités : les traditionalistes de type “catholique et français toujours”, les guénoniens et assimilés, et un certain nombre de déçus du gauchisme en quête de sens [45] ». Il rejette le « lefebvrisme » pour lequel il craint une « dérive sectaire [46] » et a bénéficié « du soutien spirituel de l’Opus Dei [47] ». Se sentant probablement visé, il a attaqué les adversaires de la gnose, dénonçant ce qu’il appelle « la littérature la plus suspecte […] chasse antipla
tonicienne du cercle Augustin Barruel » qui est, dit-il, diffusée dans les prieurés lefebvristes [48] ; il n’approuve pas le rejet de la réunion œcuménique d’Assise [49].
Pour lui, « nous vivons dans un état de conscience déchue » qui nous empêche d’avoir « une pleine conscience de la réalité sacrée [50] » et « nous sommes soumis à une chute cyclique de la conscience [51] » – on notera au passage que ces conceptions se rapprochent plus des doctrines ésotériques de la « chute » et du temps cyclique que de la conception catholique du péché originel et de la nature déchue ! M. Michel Michel fait l’apologie de la notion guénonienne de Tradition primordiale et souhaite que le christianisme l’adopte [52]. Pour lui « le salut eschatologique est acquis dès lors que l’homme peut participer à la vie divine » – on notera cette notion gnostique du salut qui est « acquis » dès que l’homme a atteint un certain niveau de perfection, alors qu’en réalité le salut n’est jamais acquis définitivement ici-bas !
Comme tous les gnostiques modernes, il soutient l’existence d’une « vraie et légitime gnose » qu’il prétend opposer aux « fausses gnoses » [53] ; comme tous les gnostiques, il adopte la distinction corps-âme-esprit [54] et il évoque « cette “fine pointe de l’esprit” qui n’est pas créée mais émanée [55] ». Il se dit « agacé par ces réflexes conditionnés dans certains milieux “tradi” […] qui consistent à soupçonner systématiquement toute quête métaphysique sur le mode intellectif de l’intuition de résurgence de “l’éternelle gnose”, mère de toutes les hérésies, les mêmes qualifiant de “panthéiste” toute tentative pour reconnaître l’ordre du monde et son “enchantement” au-delà du positivisme des sciences profanes. » Et il ajoute :
Si la démarche gnostique présente quelques dangers, c’est dans la mesure où elle n’est pas fidèle à elle-même [56].
Bien entendu, il juge qu’il « faut reconnaître la légitimité de l’École rhénane, de la théologie apophatique, et de la succession de Denys l’aéropagite [sic], et
non chercher à en mutiler la Tradition de l’Église, comme le voudraient certains chasseurs de gnostiques [57] ». Il oublie simplement de préciser que c’est lui-même qui mutile la tradition de l’Église, en voulant donner à la théologie apophatique et aux mystiques de l’École rhénane une signification et une place autres que celles que leur donne la Tradition catholique, et en prétendant les récupérer au profit de la gnose, pour en faire des armes contre la théologie rationnelle et la saine philosophie.
Julius Evola et ses admirateurs
Julius Evola [58], né et mort à Rome (1898-1974), avait de multiples idées communes avec Guénon et on le considère comme le représentant le plus typique, en Italie, du traditionalisme au sens guénonien. Sa formation fut marquée par l’occultisme et par la philosophie de Nietzsche ; il étudia ensuite le bouddhisme, le tantrisme (techniques de magie sexuelle bouddhistes) et le taoïsme ; il s’intéressa également à la magie, à l’alchimie, à l’hermétisme et au symbolisme du Graal. En 1925, il publia deux livres, des Essais sur l’idéalisme magique, et une étude sur le tantrisme L’Homme comme puissance, puis en 1928 un livre antichrétien Impérialisme païen, qui fut condamné par l’Église. Suivirent de nombreux ouvrages : La Tradition hermétique, La Doctrine de l’éveil (sur le bouddhisme), Introduction à la magie comme science du moi, Masques et visages du spiritualisme contemporain, Révolte contre le monde moderne, La Métaphysique du sexe, Le Mystère du Graal et la tradition gibeline de l’Empire, etc.
Evola a beaucoup de succès dans les milieux de droite, à cause de ses plaidoyers pour la chevalerie et le Saint-Empire, de son apologie de ce qu’il nomme la « virilité spirituelle » et de son hostilité envers le libéralisme, la dé
mocratie, le marxisme, le spiritisme et la franc-maçonnerie à qui il reproche d’avoir trahi ses origines initiatiques. Ce n’était pourtant rien d’autre qu’un occultiste et un gnostique manichéen ; voici ce qu’il a écrit dans Masques et visages du spiritualisme contemporain, à propos de Satan :
Le Principe suprême se tient au-delà du dieu « moralisé », il embrasse aussi l’« autre moitié », les deux pôles, se manifestant dans le lumineux aussi bien que dans le ténébreux, dans la création comme dans la destruction. En vertu de tout cela, l’idée occidentale et chrétienne de Satan correspond simplement à celle d’une autre face de Dieu. Si, en se référant à cette conception ou à cette théorie plus vaste, on définit Satan comme une force destructrice, ce dernier perd alors son caractère ténébreux pour rentrer dans une « dialectique du divin » [59].
Georges Gondinet est le fondateur en 1986 (avec Fabienne Pichard du Page) et le directeur des éditions Pardès (45390 Puiseaux) et de la revue Kalki - Action et Tradition publiée par ces éditions. La revue comme la maison d’édition ont pour objet de promouvoir l’œuvre de Julius Evola ainsi que la chevalerie comme voie ésotérique dans l’optique de la « Tradition » (guénonienne). G. Gondinet dirige la collection « Galaad » consacrée aux thèmes chevaleresques ; il est aussi rédacteur en chef de la revue L’Age d’Or - spiritualité et Tradition, publiée par les éditions Pardès ; elle est l’organe « d’un courant de pensée qui entend prolonger et approfondir le travail de René Guénon et de Julius Evola et de leurs principaux héritiers ». Il dirige également les revues Totalité – Révolution et Tradition, et Rebis – Sexualité et Tradition, également publiées par les éditions Pardès.
Philippe Baillet est l’un des principaux évoliens français ; il a dirigé des Cahiers Julius Evola, lancés en 1991 par les éditions Pardès, a traduit et présenté, sous le pseudonyme de François Maistre, l’édition des Essais politiques d’Evola (Pardès), a traduit Le Taoisme d’Evola (Pardès), Explorations Hommes et problèmes d’Evola (Pardès), Masques et visages du spiritualisme contemporain d’Evola (Pardès) ; il a participé au premier colloque de Politica Hermetica [60] avec une communication sur « Les rapports de Julius Evola avec le fascisme et le national-socialisme », un portrait de « Guido de Giorgio » (1890-1957, guénonien italien) et d’« A.K. Coomaraswamy ». En 1988, François Maistre a lancé une revue intitulée Les deux Étendards – Documents et acteurs de l’antimodernité, dont l’objectif était de mêler les penseurs contre-révolutionnaires et les occultistes, en particulier Evola ; cette revue a cessé sa parution après quelques nu
méros. En 2002, une association Les Deux étendards, d’inspiration guénonienne et évolienne, a repris les activités d’édition avec un livre sur Julius Evola [61].
Arnaud Guyot-Jeannin est journaliste et directeur de collection aux éditions l’Age d’Homme ; il a notamment collaboré (ou collabore encore) à Spectacle du Monde, La Nef, La Nouvelle Revue Certitudes, le Libre Journal de la France Courtoise et Contrelittérature. Membre du comité de rédaction d’Éléments (le journal de la Nouvelle Droite), il a été directeur de publication de La Grosse Bertha ; il est intervenu plusieurs fois sur Radio Courtoisie ; il a dirigé plusieurs ouvrages collectifs : L’Éternel féminin (éd. l’Age d’Homme), le Dossier H sur Julius Evola (l’Age d’Homme) et Enquête sur la Tradition aujourd’hui (éd. Trédaniel, 1996), ouvrage auquel ont participé Luc-Olivier d’Algange, Jean Parvulesco, Jean Borella, Paul Sérant, Christophe Levalois, etc. Il a également fourni sa contribution au Liber Amicorum d’Alain de Benoist, paru en 2004. C’est un grand admirateur de Guénon et de Julius Evola, propagandiste de l’ésotérisme prétendument chrétien, et en même temps très impliqué dans la Nouvelle Droite. Il a d’ailleurs donné d’intéressantes précisions sur la collusion entre les tenants des deux tendances :
A travers Éléments, Nouvelle École, Cartouches, etc., on voit apparaître très clairement un vecteur traditionnel, majoritairement catholique. Luc-Olivier d’Algange, André Coyné, Giovanni Monastra, Christophe Levalois, Philippe Baillet, Janis Trisk, et votre serviteur, collaborent à ces revues. Dans une certaine mesure, Michel Marmin a lui aussi évolué et n’en tient plus pour des positions néo-païennes et antichrétiennes, mais, au contraire, pour la Vierge Marie, porteuse de pureté assomptionnelle. La gnose chrétienne, mais aussi toutes les autres religions, à commencer par l’Islam traditionnel, captent son attention. [...] La Nouvelle Droite n’est pas un parti monolithique. C’est pour beaucoup de traditionalistes un espace de liberté exceptionnel. A la périphérie de la Nouvelle Droite, David Gattegno, Jean-Paul Lippi, Jean-François Mayer, Jean Parvulesco, Paul Sérant, Luc Saint-Étienne, Pierre-Marie Sigaud, Bernard Marillier, Paul-Georges Sansonetti, Dominique Lormier, etc., en font également partie [62].
David Gattegno (dit Lo MOR) [63], né en 1954, romancier, essayiste et auteur dramatique, étudie « les rapports entre la littérature, la politique et le symbolisme traditionnel ». Il a publié en 1985 L’Amant de l’épée (éd. E.S.T.), en 1988 Le Dît d’Avda la Blanche (éd. E.S.T.), en 2001 un ouvrage sur Guénon (éd. Pardès, coll. "Qui suis-je ?"), et en 2002 il a dirigé avec Thierry Jolif un recueil collectif intitulé Que vous a apporté René Guénon ? ; il est également l’auteur de plusieurs études sur la « Tradition », le symbolisme et l’Héraldique, dont :
B.A.-BA de l’Héraldique (éd. Pardès), Le Chien (coll. Bibl. des Symboles, éd. Pardès), B.A.-BA des Symboles (éd. Pardès). Ancien directeur des éditions de la Place Royale, il a participé au n° 8-9, hiver 1984-1985, de la revue La Place Royale, consacré à Bernanos ; il fait partie du comité de rédaction de la revue Contre-littérature (il y a publié La voix du chant d’Amour des fils d’Arabie [64]). Situé à la périphérie de la Nouvelle Droite, d’après Arnaud Guyot-Jeannin, David Gattegno collabore aux éditions Pardès ; il participe aux colloques de Politica Hermetica et est intervenu en 1997 au XIIIe colloque consacré aux « Contrées secrètes », avec une communication sur « La “contrée cachée” dans l’écu d’armes [65] » ; il a également participé au colloque « Julius Evola 1898-1998 : Éveil, destin et expériences de terres spirituelles » avec une communication sur Julius Evola : Sacerdoce et Royauté.
Christophe Levalois [66], né en 1959, professeur d’histoire et de géographie, directeur de la revue Sol Invictus, collaborateur de Kalki, de Totalité, de L’Age d’Or, de Connaissance des Religions et d’Atlantis, président de la Société d’études zoroastriennes ; il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’inspiration guénonienne : La Terre de lumière, le Nord et l’Origine (éd. P.C.L., 1986 ; traduit en italien et en espagnol), Le Symbolisme du loup (éd. Arché, 1986, traduit en italien et en espagnol), Royauté et figures mythiques dans l’ancien Iran (éd. Arché, 1987), Principes immémoriaux de la royauté (éd. Le léopard d’or, 1989, traduit en italien et en espagnol), Le Temps de la confusion, essai sur la fin du monde moderne (éd. Trédaniel, 1991), Le Symbolisme de la décapitation du roi (éd. Trédaniel, 1992). Il a participé au colloque « Julius Evola 1898-1998 » avec une communication sur Expérience alchimique et renaissance selon Julius Evola dans "Ur et Krur".
Trois gnostiques atypiques : Corbin, Abellio, Pauwels
Henry Corbin (1903-1978), passa par le grand séminaire d’Issy-les-Moulineaux, par l’Institut catholique, par la Sorbonne où il obtint une licence de philosophie, par l’École des langues orientales, où il étudia l’arabe, le persan et le turc, et par la Ve section de l’École Pratique des Hautes Études où il fut l’élève de Gilson. Corbin fut un ésotériste fort savant, adepte de la théosophie mystique et surtout de la gnose (il a étudié Marcion), il fut également influencé très tôt par la pensée de Luther et par les théosophes protestants Swedenborg et Jacob Boehme. Spécialiste de l’islam, il s’est consacré aux théosophes persans chiites, en particulier Sohravardi (il a écrit : « la gnose shî’ite est par excellence l’ésotérisme de l’islam »), ainsi qu’à la gnose ismaélienne.
Professeur à l’École pratique des Hautes Études, section des sciences religieuses, de 1954 à 1974 (directeur d’études « Islamisme et religions de l’Arabie »), puis conférencier jusqu’en 1978, il a également collaboré aux Cahiers de l’Université Saint-Jean-de-Jérusalem, aux revues Hermès et La Table ronde, ainsi qu’à de nombreuses revues savantes ; il participa aux sessions du Cercle Eranos à Ascona (de 1949 à 1978), et il fut un des fondateurs de l’Université Saint-Jean-de-Jérusalem, Centre international de recherche spirituelle comparée. Il fut l’ami et le correspondant de Karl-Gustav Jung, de Gershom Scholem, de Cioran, de Mircea Eliade, de Louis Massignon, de Denis de Rougemont, de Gilbert Durand, d’Alain Daniélou et de bien d’autres personnages qui gravitaient autour de la gnose.
Raymond Abellio, de son vrai nom Georges Soulès (1907-1986), polytechnicien, devint marxiste et socialiste. Il s’inscrivit au fameux groupe X-Crise, réservoir de futurs technocrates et de futurs synarques. En 1932, il s’affilia à la Grande Loge de France. Il occupa des postes importants dans les cabinets ministériels du Front populaire. Après 1940, il se rallia à la collaboration avec l’Allemagne, adhéra au Mouvement social révolutionnaire d’Eugène Deloncle (le fondateur de la Cagoule) et créa, avec Marcel Déat, le Front révolutionnaire national. Il se cacha à la Libération (il fut acquitté en 1952) et abandonna la politique pour se consacrer à l’ésotérisme. Sous l’influence de l’occultiste Pierre de Combas (qu’il mit en scène sous le nom de Pujolhac dans Heureux les Pacifiques), il reçut en 1946 ce qu’il appela une illumination mystique et qui n’était rien d’autre qu’une initiation luciférienne. En 1950, Abellio publia un livre intitulé : Vers un nouveau prophétisme. Essai sur le rôle politique du sacré et la situation de Lucifer dans le monde moderne. En 1953, il créa un Cercle d’Études Métaphysiques, qui était une communauté gnostique destinée à clarifier les positions de ses membres devant l’ésotérisme ; le Cercle dura deux ans et demi, puis se dispersa, estimant avoir atteint son but.
Abellio allait rechercher « la structure absolue » (titre d’un livre paru en 1965), au moyen de la « phénoménologie transcendantale », qu’il identifiait pratiquement à la gnose. Il s’intéressait également aux branches les plus traditionnelles de l’occultisme : astrologie, alchimie, kabbale, tarot, yi-king, qu’il a évoquées dans La fin de l’ésotérisme (1973), livre dont l’idée générale est que l’époque est à la désoccultation de l’ésotérisme – ce qui s’opère, en effet impunément sous nos yeux. En 1987, après sa mort, parurent De la Politique à la Gnose - Entretiens avec Marie-Thérèse de Brosses, et, en 1989, un Manifeste de la nouvelle gnose. L’œuvre d’Abellio se sépare de celle de Guénon dans la mesure où il refuse l’idée de décadence du monde moderne, il fait au contraire l’apologie de la modernité ; par ailleurs Abellio préfère l’ésotérisme occidental à celui de l’Orient. En gros, on pourrait dire qu’Abellio est d’allure progressiste alors que Guénon est d’allure réactionnaire.
Louis Pauwels [67] (1920-1997) naquit en Belgique d’un père bourgeois gantois et d’une mère ouvrière parisienne ; sa mère s’étant séparée de son père quand il avait deux ans, il fut élevé à Paris par celle-ci et son compagnon, un ouvrier tailleur socialiste et panthéiste qui influença beaucoup l’enfant ; ce dernier, qui avait été baptisé « à tout hasard », ne fit pas sa première communion [68]. Il opta pour la France en 1939, fit une école normale et commença une licence de lettres que la guerre interrompit. Il fut alors instituteur, puis professeur de cours complémentaire jusqu’en 1944. Pendant l’occupation il s’était « réfugié dans l’hindouisme » ; à la libération, il découvrit Guénon, ce qui devait orienter sa destinée spirituelle [69], puis il alla chercher l’état d’« éveil » à l’école ésotérique de Gurdjieff qu’il quitta au bout de deux ans, au bord du suicide [70]. Il fut ensuite l’ami d’André Breton, le « pape du surréalisme », de René Alleau, spécialiste de l’alchimie et de Jacques Bergier, vulgarisateur scientifique qui devint son collaborateur.
Après la guerre, Pauwels avait participé à la fondation de « Travail et Culture » puis était devenu journaliste à Gavroche. Il fut ensuite reporter à Combat, enquêteur à Carrefour et au Figaro Littéraire, rédacteur en chef de Combat puis de Arts. Il publia en même temps de nombreux livres : Saint Quelqu’un (roman, 1946), Le Temps des assassins (pamphlet), Les Voies de petite communication (au sujet de son expérience chez Gurdjieff), Le Château du dessous (récit fantastique), Monsieur Gurdjieff (Seuil, 1954), L’Amour monstre (roman), Le Matin des magiciens – Introduction au réalisme fantastique (essai, en collaboration avec Jacques Bergier, 1960), Blumrock l’admirable (roman-essai), Lettre ouverte aux gens heureux (pamphlet, 1971) Les Orphelins (roman). Louis Pauwels était membre de l’Académie des beaux-arts.
Le succès du Matin des magiciens lui avait permis de lancer – dans le même esprit ésotérico-fantastique – la revue Planète (1961), les ateliers et l’encyclopédie Planète ainsi que les éditions Culture-Arts-Loisirs qui publièrent un grand nombre d’ouvrages sur l’ésotéro-occultisme et les sociétés secrètes. Il dirigea ensuite la revue gnostique Question de (à laquelle collaboraient Paul Arnold, Jean Biès, Aimé Michel, etc.) et fut éditorialiste du Figaro Magazine. Il faisait également partie du comité de patronage de la revue Nouvelle École, organe du G.R.E.C.E.
En 1961, il déclarait à la revue C’est à dire [71] : « Le bien suprême est pour nous l’accession à un état de conscience supérieure ». C’était le thème de son livre, Le Matin des magiciens, qui n’était pourtant qu’un médiocre fatras journa
listique, mais n’en avait pas moins la prétention d’explorer les frontières de la science et de la « Tradition » pour en résoudre les contradictions et réaliser ainsi une « transmutation de l’intelligence ». Si des gens comme Guénon, Evola ou Abellio prétendaient s’adresser à une certaine élite, Le Matin des magiciens mettait l’ésotéro-occultisme à la portée de Monsieur Homais. Du reste, l’ouvrage était habile car il flattait aussi bien les progressistes – détail caractéristique : il manifestait la plus profonde admiration pour Teilhard de Chardin – à qui on faisait l’éloge de la science et de ses fantastiques possibilités, que les réactionnaires à qui on prônait la « Tradition » des antiques sagesses ; il remporta ainsi un grand succès. Louis Pauwels a donc lancé dans le grand public, dès 1960, un vaste mouvement d’intérêt pour l’occulte et le fantastique, qui dure encore. Il ne semble pas que sa « conversion » au catholicisme, en 1982, ait modifié en profondeur ses idées gnostiques [72].
Conclusion
Avant de terminer ce survol – très incomplet, rappelons-le – de la gnose contemporaine, il convient de formuler une mise en garde : si une connaissance minimale de la gnose est indispensable, une connaissance approfondie n’est pas toujours souhaitable car on ne s’improvise pas spécialiste en ces domaines ; cela nécessite de longues études menées avec beaucoup de prudence et un grand amour de la vérité. Il faut obligatoirement étudier et approfondir la vérité en même temps qu’on étudie l’erreur. D’autre part, il ne faut jamais essayer d’aborder l’ésotéro-occultisme en étudiant sa littérature, ni non plus les travaux d’allure historique ou théologique de ceux qui sont ses partisans avoués ou camouflés. Ce serait dangereux car les gnostiques sont des gens très habiles, spécialistes de la séduction intellectuelle et de l’infiltration dans les milieux catholiques, si bien qu’ils utilisent des sophismes, des raisonnements captieux, voire des mensonges, soigneusement étudiés pour égarer les esprits de ceux qui n’ont pas une formation suffisante pour les détecter [73].
Face à la gnose, il n’y a pas de moyen terme : ou bien on s’en rend complice – et c’est le cas de tous les auteurs qui prétendent étudier la gnose sans la combattre –, ou bien on la combat radicalement, et sans se bercer de la dangereuse illusion qu’il pourrait exister une « bonne » gnose, qui serait un remède
contre la mauvaise, et de « bons » gnostiques qui se tromperaient parfois mais ne seraient « pas toujours négatifs » (Guénon ou Evola par exemple).
On peut citer, parmi les auteurs que les non-spécialistes doivent éviter, d’abord les francs-maçons : Serge Hutin, Pierre Mariel, Jean Baylot, Robert Ambelain, Robert Amadou, Pierre Chevallier, Paul Naudon, Jean Tourniac, René Le Forestier, Roger Priouret, Alec Mellor, Jean-André Faucher, Jean-Pierre Bayard, Alain Bernheim, Daniel Beresniak, Charles Porset, Serge Caillet, Antoine Faivre, et j’en passe ; ensuite les chercheurs plus ou moins favorables à l’ésotéro-occultisme : le dominicain Jérôme Rousse-Lacordaire (directeur de la Bibliothèque du Saulchoir), le jésuite espagnol José-Antonio Ferrer-Benimeli, Jean-Pierre Laurant (professeur à l’École Pratique des Hautes Études), Bruno Étienne (professeur à l’Institut politique d’Aix-en-Provence), Éric Saunier (maître de conférences en histoire moderne à l’université du Havre), Pierre-Yves Beaurepaire (maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Artois), Luc Nefontaine, et il faudrait en citer bien d’autres.
Il faut se méfier en particulier des universitaires et des chercheurs qui gravitent autour de la Ve section – celle des sciences religieuses – de l’École Pratique des Hautes Études où une chaire universitaire est consacrée depuis 1965 à l’étude de l’ésotérisme, d’abord sous la direction de François Secret, puis sous celle d’Antoine Faivre ; sous couvert d’une objectivité scientifique apparente, il y règne une forte sympathie pour l’ésotérisme et la franc-maçonnerie.
*
Si l’on veut se former, il est impératif de le faire en étudiant d’abord l’œuvre des adversaires catholiques de l’ésotéro-occultisme et de la franc-maçonnerie, tels l’abbé Barruel [74], le R.P. Deschamps [75], Mgr Delassus [76], dom Paul Benoît [77], l’abbé Barbier [78], Mgr Jouin [79], Léon de Poncins [80], Pierre Virion [81], Jean
Vaquié [82], Étienne Couvert [83], Jean Claude Lozac’hmeur [84], Arnaud de Lassus [85], Jacques Ploncard d’Assac [86], Epiphanius [87], sans oublier saint Irénée de Lyon, qui est toujours actuel [88].
*
Enfin il ne faut pas se leurrer : c’est un combat qui présente des dangers, comme toutes les luttes, et tout le monde n’y est pas apte ; mais il ne faut pas oublier pour autant que c’est un combat indispensable, car la sainte Église ne doit jamais manquer de défenseurs contre les hérésies.
Comme l’écrivait Jean Vaquié :
Pour la génération qui monte, il y a une passionnante aventure à courir : l’aventure de l’orthodoxie catholique. Il faut la faire triompher. Il faut l’expliquer en montrant à la fois sa logique surnaturelle et son majestueux mystère. Aventure passionnante pour deux raisons, d’abord parce que la bataille sera
rude, ce qui est déjà un attrait pour des esprits pugnaces ; et ensuite parce que la victoire est acquise d’avance du fait de l’incomparable solidité du dogme. C’est le propre de la vérité que de triompher. « Ayez confiance, j’ai vaincu le monde » a dit Jésus. « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » [89].
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Errata. — Dans la première partie de cette étude, parue dans Le Sel de la terre 54 (automne 2005), deux erreurs nous ont échappé. Le nom de l’occultiste Gurdjieff a été écrit Gurdjeff (pages 186 et 188) et les références à l’ouvrage de Cioran Précis de décomposition (page 191) correspondent non à l’édition de Gallimard, 1949, mais à celle de France-Loisirs, 1991.
Le baiser de Judas
[1]— Pour la période antérieure, on consultera avec fruit les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de l’abbé Augustin Barruel, chapitres XII et XIII de la deuxième partie, « Conspiration des sophistes de la rébellion » (Chiré-en-Montreuil, réédition 2005, t. I, p. 428-462).
[2]— Lettre de Papus à Saint-Yves d’Alveydre, citée par Jean Saunier, Saint-Yves d’Alveydre ou une synarchie sans énigme, Paris, Dervy-Livres, 1981, p. 416.
[3]— Bossuet, Histoire des variations des églises protestantes, livre XI, § 203 et 204 ; voir Lecture et Tradition, n° 293-294, juillet-août 2001, p. 16 et p. 19-22.
[4]— Bossuet, ibid., livre XI, § 201-204.
[5]— Sur Sarachaga, voir M. F. James, Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie et christianisme aux XIXe et XXe siècles, Paris, N.E.L., 1981, p. 233-235.
[6]— Voir Jean Vernette, « L’utilisation de l’Évangile de Jean dans les nouveaux mouvements religieux gnostiques », chap. X de Origine et postérité de l’Évangile de Jean (ouvrage collectif), Paris, Cerf, 1990, p. 185-201 (nous ne recommandons pas l’ensemble de cet ouvrage dont certains auteurs ne sont pas catholiques).
[7]— Cité par M. F. James, Ésotérisme, occultisme…, p. 176.
[8]— Atlantis, n° 316, sept.-oct. 1981.
[9]— Voir Jean Vernette et Claire Moncelon, Dictionnaire des groupes religieux aujourd’hui - Religions, églises, sectes, nouveaux mouvements religieux, mouvements spiritualistes. 2e édition, Paris, P.U.F., 1996.
[10]— Le nom signifie re-né, c’est-à-dire né de nouveau.
[11]— Marie-France James, Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon, Paris, N.E.L., 1981, p. 129.
[12]— Daniel Jacob, « René Guénon – Une super-religion pour initiés », in Permanences, n° 34, novembre 1966, p. 31 à 61.
[13]— Dominique Devie, « L’œuvre de René Guénon à l’heure de l’Internet », La Place Royale, n° 38, noël 1998.
[14]— Nous ignorons quelle fut l’issue du procès.
[15]— Bruges, Desclée, De Brouwer et Cie, p. 825-1095 ; le texte de J.A. Cuttat a été republié ensuite à Paris chez le même éditeur en 1967, dans la collection « Foi vivante ».
[16]— Voir l’autobiographie d’Alain Daniélou : Le Chemin du labyrinthe, Souvenirs d’Orient et d’Occident, Paris, Éd. du Rocher (nouvelle édition augmentée), 1993.
[17]— Voir Résistance – Le mensuel du réseau radical n. r. et solidariste, n° 7, avril 2003.
[18]— Voir M.F. James, Ésotérisme et christianisme…, p. 384-390 ainsi que Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie et christianisme…, p. 74-75.
[19]— Maître Eckhart (O.P.) a utilisé des formules panthéistes qui ont valu à vingt-huit de ses propositions d’être condamnées par Jean XXII, dix-sept comme hérétiques et onze comme téméraires et frôlant l’hérésie (DS 950-980). Ce qui ne signifie pas qu’Eckhart ait été consciemment panthéiste, mais qu’il utilise des concepts erronés qui rendent son œuvre dangereuse pour des lecteurs qui ne disposeraient pas d’une solide formation théologique. — Ruysbroeck, Tauler (O.P.), Suso (O.P.) n’ont pas été condamnés et l’authenticité de leur foi catholique comme de leurs expériences mystiques n’est pas en cause (Rome a même autorisé le culte du bienheureux Henri Suso), mais le style de leurs œuvres se ressent de l’influence néoplatonicienne qu’ils ont subie ; c’est pourquoi les ésotéristes les revendiquent et les utilisent pour les tirer dans leur sens, alors qu’il ne faut les lire qu’à la lumière de la doctrine catholique. — Le cas de Nicolas de Cuse est plus suspect.
[20]— Cité par M.F. James, Ésotérisme et christianisme…, p. 405, n. 8.
[21]— « Il faut absolument que l’âme perde le Dieu-trois et le Dieu-homme de sa conception pour se laisser engloutir dans le gouffre de l’Être, de l’incontestable Déité qui, irrésistiblement l’attire. » (Henri Le Saux, Intériorité et Révélation, Éd. Présence, 1982, p. 128).
[22]— Voir : Jean Vaquié, « L’École moderne de l’ésotérisme chrétien », Bulletin de la Société Augustin Barruel, n° 22-23, 1992. Voir également : « Marie-Magdeleine Davy, femme du huitième jour, Un entretien avec Jean Biès » Épignôsis - Initiation, n° 17, mars 1987, p. 69-86 (avec bibliographie), ainsi que Marie-Madeleine Davy, Traversée en solitaire, Paris, Albin Michel, 1989.
[23]— François Chenique, cité par Christian Rangdreul dans Contrelittérature, n° 5, printemps 2001, p. 21.
[24]— Catalogue Dervy-Livres, janvier 1982, p. 16 (les mots mis en italiques sont en gras dans le texte original).
[25]— Vaquié, « L’École moderne... », p. 53.
[26]— La Place Royale, n° 38, p. 46.
[27]— Vers la Tradition, n° 63, mars-avril 1996.
[28]— Vers la Tradition, n° 83-84, mai-juin 2001.
[29]— Arnaud Guyot-Jeannin, Enquête sur la Tradition aujourd’hui, Paris, Trédaniel, 1996, p. 42-43.
[30]— Dans « L’École moderne de l’ésotérisme chrétien ».
[31]— Abbé Basilio Meramo, Les hérésies de la Gnose du professeur Jean Borella (préfacé par Mgr Tissier de Mallerais), Sion, éd. Les Amis de St François de Sales, 1996.
[32]— Il a participé au n° 65-66 consacré à Guénon en 2002 avec un article sur « La diffusion de la pensée traditionnelle dans la seconde moitié du XXe siècle ».
[33]— Éric Vatré (dir.), La Droite du Père - Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, Paris, Trédaniel, 1994, p. 296.
[34]— Pour plus de détails sur Jean Phaure, on pourra consulter notre étude « Jean Phaure et l’ésotérisme pseudo-chrétien », dans Lecture et Tradition, n° 311, janvier 2003.
[35]— Voir Raoul Kéralio, « Coup d’œil sur la Grande Loge Nationale Française », dans Lectures Françaises, n° 561, janvier 2004.
[36]— Voir Jean Vaquié, « L’École moderne de l’ésotérisme chrétien ». Par ailleurs, la revue ésotériste La Place Royale, n° 32, printemps 1994, contient un « Hommages à Henry Montaigu », avec des textes de : Luc-Olivier d’Algange, Philippe Barthelet, Hervé Boitel, Christophe Levalois, Frédéric Luz, Philippe de Saint Robert et Eric Vatré.
[37]— Voir Arnaud Guyot-Jeannin, Enquête sur la Tradition aujourd’hui.
[38]— Texte extrait du site internet de l’académie Telesis.
[39]— La droite du Père…, p. 300.
[40]— Voir La Droite du Père…, p. 201-228.
[41]— Vers la Tradition, novembre 1987, cité dans La Droite du Père…, p. 218.
[42]— La Droite du Père…, p. 202-203.
[43]— Ibid., p. 204-205.
[44]— Ibid., p. 205.
[45]— Ibid., p. 206.
[46]— Ibid., p. 208.
[47]— Ibid., p. 207.
[48]— Ibid., p. 208.
[49]— Ibid., p. 208-209.
[50]— Ibid., p. 209.
[51]— Ibid., p. 210.
[52]— Ibid., p. 212-213 et 219-220.
[53]— Ibid., p. 222.
[54]— Ibid., p. 223. — La doctrine catholique enseigne que l’homme se compose de deux éléments essentiels : un corps matériel et une âme spirituelle – c’est un article de foi. Selon la théorie opposée, dite trichotomisme – que l’on trouve notamment chez Platon, les gnostiques et les manichéens –, l’homme est fait de trois éléments essentiels : un corps, une âme animale et une âme spirituelle dite esprit ; mais c’est une hérésie qui a été condamnée par l’Église au IVe concile de Constantinople (huitième concile général), en 870 (DS 657-658). (Voir Louis Ott, Précis de théologie dogmatique, traduit par l’abbé Marcel Gandclaudon, Mulhouse, éd. Salvator, et Paris, Tournai, éd. Casterman, 1955, p. 142-143.)
[55]— Nous avons là une référence explicite au panthéisme émanatiste !
[56]— Ibid., p. 224.
[57]— Ibid., p. 225. — En ce qui concerne Denys l’aréopagite (et non l’aéropagite), il convient de dissiper une équivoque savamment entretenue par les gnostiques : saint Denys l’Aréopagite était un membre de l’Aréopage (le tribunal d’Athènes) dont les Actes des Apôtres (17, 34) nous disent qu’il fut converti par saint Paul. Quatre siècles plus tard, Severus, patriarche d’Antioche († 513), mentionna pour la première fois les œuvres d’un certain théologien mystique oriental nommé Denys (la Hiérarchie céleste, la Hiérarchie ecclésiastique, les Noms divins, la Théologie mystique). En 533, à un synode de Constantinople, les hérétiques monophysites s’appuyèrent sur son autorité en l’identifiant à l’Aréopagite. Cette imposture ne fut pas détectée et exerça une influence fâcheuse pendant tout le Moyen Age en imprégnant de platonisme la pensée médiévale. L’œuvre du pseudo-Denys constitue une tentative de synthèse entre le christianisme et le néo-platonisme ; en fait, elle s’inspire surtout du philosophe grec Proclus († 485), néo-platonicien, initié aux mystères païens et très antichrétien. Donc le pseudo-Denys doit être utilisé avec précaution, en le corrigeant de ses erreurs (c’est ce qu’a fait saint Thomas d’Aquin) ; ses œuvres ont été composées entre 450 et 500 environ, et presque plus personne aujourd’hui ne l’assimile encore à l’Aréopagite.
[58]— Sur Evola on doit lire l’excellente étude de Paolo Taufer : « Evola assassin de la jeunesse » parue dans les numéros 42 et 43 du Sel de la terre, puis en tiré à part aux éditions du Sel (2005).
[59]— Julius Evola, Masques et visages du spiritualisme contemporain, Puiseaux, Pardès, 1991, p. 190.
[60]— Politica Hermetica, n° 1, Paris, éd. l’Age d’Homme, 1987.
[61]— Faits & Documents, n° 126, 15/02/2002, p. 10.
[62]— Arnaud Guyot-Jeannin interviewé dans Résistance, n° 3, mars 1998, p 18-23, au sujet de « Evola, 30 ans après ».
[63]— Voir Arnaud Guyot-Jeannin, Enquête sur la Tradition aujourd’hui.
[64]— Contre-littérature n° 8, hiver 2002, repris sur le site Internet de l’Académie Telesis.
[65]— Politica Hermetica, n° 12, 1998.
[66]— Voir Arnaud Guyot-Jeannin, Enquête sur la Tradition aujourd’hui.
[67]— Voir sa préface au Matin des magiciens, Paris, Gallimard, 1960, ainsi que Gabriel Veraldi, Pauwels ou le malentendu, Paris, Grasset, 1989.
[68]— C’est à dire, n° 36, février 1961.
[69]— Voir l’éditorial du Figaro Magazine, du 29 novembre 1986 « Hommage à René Guénon » par Louis Pauwels.
[70]— Voir l’article d’Alain de Benoist dans Valeurs Actuelles du 6 mars 1972, p. 50.
[71]— C’est à dire, n° 36, février 1961, p. 67.
[72]— Voir son « Hommage à René Guénon », éditorial du Figaro Magazine du 29 novembre 1986.
[73]— C’est ainsi qu’ils n’hésitent pas à dénoncer l’occultisme « fléau du monde » (Paul Le Cour dixit) pour mieux prôner la Tradition « salut du monde » – celle de l’ésotérisme, bien sûr !
[74]— Abbé Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, éd. de Chiré, réédition 2005. Un ouvrage capital qui devrait être dans toute bibliothèque contre-révolutionnaire, et qu’il ne faut surtout pas se contenter d’admirer sans le lire !
[75]— R.P. Nicolas Deschamps et Claudio Jannet, Les Sociétés secrètes et la société ou philosophie de l’histoire contemporaine, Châteauneuf, éd. Delacroix, réimpression de l’édition de 1881 ; ouvrage classique qui est une des bases de la science antimaçonnique et anti-gnostique, toujours actuel malgré son âge.
[76]— Mgr Henri Delassus, La Conjuration anti-chrétienne. Le Temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église catholique, Cadillac, éd. Saint-Rémi, 2000, réimpression de l’édition de 1910.
[77]— Dom Paul Benoit, La cité antichrétienne au XIXe siècle. 2e partie : La Franc-Maçonnerie, Cadillac, éd. Saint-Rémi, 2002, réimpression de l’édition de 1886.
[78]— Abbé Emmanuel Barbier, Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, Cadillac, éd. Saint-Rémi, 2000, réimpression de l’édition de 1910.
[79]— Mgr Jouin, La Guerre maçonnique, Châteauneuf, éd. Delacroix, 1999, réimpr. de l’édition de 1919. En outre, de nombreux fascicules thématiques, extraits de la célèbre Revue Internationale des Sociétés Secrètes qu’il avait fondée en 1912, ont été réimprimés récemment.
[80]— Léon de Poncins, La Franc-Maçonnerie d’après ses documents secrets, Chiré-en-Montreuil, D.P.F., 1972 (épuisé). Christianisme et Franc-Maçonnerie, D.P.F., 1975 (épuisé).
[81]— Pierre Virion, Bientôt un gouvernement mondial ? Une super et contre-Église, Paris, éd. Téqui, 2003, 5e édition, réimpression de l’édition de 1972. Pierre Virion, Mystère d’iniquité. Mysterium iniquitatis, Saint-Cénéré, éd. Saint Michel, 2003, réimpression de l’édition de 1966. Les livres de Virion sont un peu touffus mais très lucides.
[82]— Jean Vaquié, Occultisme et foi catholique, les principaux thèmes gnostiques, Paris, A.F.S., 1990 ; « L’école moderne de l’ésotérisme chrétien », n° 22-23 du Bulletin de la Société Augustin Barruel, 1992, (diffusion DPF) ; « Le retour offensif de la Gnose », Lecture et Tradition, n° 110, nov.-déc. 1984 ; « Le brûlant problème de la Tradition », Lecture et Tradition, n° 167, janvier 1991.
[83]— Sur la gnose on lira avec profit l’ouvrage essentiel de M. Étienne Couvert, De la Gnose à l’œcuménisme Les sources de la crise religieuse, 2001 (2e éd.). Voir aussi La Gnose contre la foi, 1993, La Gnose universelle, 1995 et La Gnose en question, 2002 ; tous ces ouvrages sont parus aux éditions de Chiré.
[84]— Jean-Claude Lozac’hmeur, Fils de la Veuve. Recherches sur l’ésotérisme maçonnique, éd. de Chiré, 2002 (2ème édition). Jean-Claude Lozac’hmeur et Bernaz De Karer, De la Ré-volution, Villegenon, éd. Ste Jeanne d’Arc, 1992.
[85]— Arnaud de Lassus, Une offensive de l’ésotérisme chrétien, Action Familiale et Scolaire, Paris, 1994 ; Connaissance élémentaire de la franc-maçonnerie, A.F.S., 2003 ; Connaissance élémentaire du Nouvel-Age, A.F.S., s.d.
[86]— Jacques Ploncard d’Assac, Le Secret des francs-maçons, Chiré-en-Montreuil, éd. de Chiré, 2002.
[87]— Epiphanius, Maçonnerie et sectes secrètes : le côté caché de l’histoire, Versailles, Courrier de Rome, 2005.
[88]— Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, traduction par dom Adelin Rousseau, Cerf, 1991 (c’est l’une des sources les plus importantes sur le sujet).
[89]— Jean Vaquié, Occultisme et foi catholique…, p. 6-7.

