Quand un libéral devient pape
par Mgr Marcel Lefebvre
Extraits de la conférence donnée à Rennes le 27 octobre 1975. Le style oral a été gardé.
Le Sel de la terre.
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LA LIBERTÉ nous est donnée pour pratiquer le bien et non pas pour faire le mal. Or pour le libéral, il faut qu’il se libère de la loi, la loi le gêne. Il estime que la loi limite sa liberté, par conséquent il accepte la loi qui lui convient. Et au lieu de la loi, il met sa conscience et la conscience de chacun.
Avec cette manière de concevoir les choses, plus de vérité objective, plus de foi objective, plus de loi objective. Tout est à l’intérieur de lui-même. Il est obligé d’admettre que ceux qui sont à côté de lui et qui pensent autrement que lui peuvent avoir raison aussi. Tout le monde a raison. Et par conséquent toutes les vérités et toutes les affirmations de toutes les personnes peuvent être bonnes. Il n’y a plus de véritable religion, il n’y a plus de lois qui puissent être imposées à tout le monde. Chacun se fait sa loi, chacun a sa conscience, chacun est libre. C’est le désordre complet !
Vous remarquerez que c’est vraiment l’anéantissement de toute la religion catholique. Précisément la religion catholique nous apprend que la vérité […] est une chose objective à laquelle nous devons nous soumettre. Nous devons rechercher la vérité pour lui soumettre notre intelligence. Nous devons rechercher la foi pour y soumettre également notre intelligence et notre conduite […] à la loi, à la loi d’amour de Dieu qui est une loi de vie – l’amour de Dieu et l’amour du prochain –, qui est une loi qui ne dépend pas de nous, et qui est précisément pour nous une règle de vie.
Eh bien, ce libéralisme est entré dans les mœurs, est entré dans les consciences, est entré dans les esprits par l’université, par les écoles, par toute la presse […] ; et peu à peu ce qui était à l’état diffus, à l’état latent dans toute la société, a fini par pénétrer dans les séminaires ; et des séminaires c’est passé à ceux qui, évidemment, étaient choisis dans les séminaires parmi les prêtres pour devenir évêques, et les évêques eux-mêmes ont été pétris de cet esprit libéral.
Et oserais-je dire, et je pense que ce n’est pas un secret, je ne dévoile rien, vous en savez peut-être plus que moi à ce sujet d’ailleurs, parce que ce sont des choses purement historiques, notre Saint-Père le pape lui-même [1] a vécu dans un milieu libéral. [Applaudissements.]
Notre Saint-Père le pape lui-même a vécu lui-même dans un milieu libéral ! Est-ce que c’est pour ça que nous ne devons pas l’écouter, qu’il ne puisse pas dire des choses qui sont bonnes ? Loin de là ! Mais que voulez-vous, quand on est né dans une famille où on a toujours entendu ces principes du libéralisme, où on les a toujours pratiqués… Et ensuite lui-même au milieu des étudiants a dirigé une petite revue qui était déjà une revue un peu contestataire, de son temps, parce qu’il était nourri de ces principes. C’était un ami de Mounier (de la revue Esprit), encore de Fogazzaro, de ces italiens très libéraux. C’était ses lectures favorites ; il a vécu dans ce milieu. Alors demander au Saint-Père ensuite de changer complètement de mentalité d’un instant à l’autre simplement parce qu’on lui a remis la tiare sur la tête… Le bon Dieu ne demande pas nécessairement que les papes changent complètement de pensées, d’orientation et de vie.
Sans doute le Saint-Esprit empêchera le Saint-Père de dire des choses qui sont contre la foi et contre les mœurs. Mais que le pape par son sentiment naturel, par sa tendance naturelle ait plutôt tendance à favoriser ce libéralisme, c’est dans sa nature, dans son éducation, dans sa manière d’être. Alors de là à ce que ses collaborateurs profitent de cette tendance qu’a le Saint-Père, pour aller beaucoup plus loin que lui et faire des choses que lui peut-être ne ferait pas ! Mais une fois pris dans ce courant, lui-même ne peut plus arriver à s’en dégager. C’est une espèce de chaîne sans fin. […]
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[1] — Paul VI à l’époque. (NDLR.)

