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Recensions

 

 

 

 

 

+ Portrait du cardinal Ratzinger

 

 

 

Entre 1988 et 1998, la revue Courrier de Rome – Sì Sì No No (fondée par dom Putti) a publié six articles importants sur le cardinal Ratzinger. Nous les avons relus et analysés pour en fournir un compte rendu, le plus fidèle possible. Mais nous encourageons les lecteurs qui le peuvent à les lire dans leur intégralité [1].

Sauf mentions contraires, les citations données sont extraites du Courrier de Rome.

 

L’impuissance du cardinal Ratzinger

 

Le numéro 97 du Courrier de Rome, de novembre 1988 [2], étudie le discours fait par le cardinal Ratzinger, à propos du « cas Lefebvre », devant la conférence épiscopale chilienne, et rapporté dans l’hebdomadaire italien Il Sabato du 30 juillet 1988.

Le cardinal reconnaît un certain nombre de maux dont souffre l’Église. Voici quelques extraits du journal Il Sabato (la traduction a été revue par nos soins) :

 

Beaucoup d’explications donnent l’impression que depuis Vatican II, tout a changé et que tout ce qui l’a précédé, n’a plus de valeur, ou, dans le meilleur des cas, n’a de valeur qu’à la lumière de Vatican II. […] Beaucoup interprètent ce concile comme un « super dogme » qui seul a de l’importance.

Cette impression est confirmée tous les jours par de multiples faits. Ce qui autrefois était regardé comme le plus sacré – la forme de la prière liturgique – devient tout à coup l’unique chose se trouvant absolument frappée d’interdit. On ne tolère aucune critique envers les orientations postconciliaires ; par contre, lorsque sont en question les antiques règles ou les grandes vérités de la foi – par exemple la virginité corporelle de Marie, la résurrection corporelle de Jésus, l’immortalité de l’âme… – on ne réagit pas ou bien avec une modération extrême. J’ai moi-même pu constater, lorsque j’étais professeur, comment un évêque, qui avant le Concile avait renvoyé un professeur uniquement à cause de sa façon de parler, un peu paysanne, se trouva après le Concile dans l’impossibilité d’éloigner un enseignant qui niait ouvertement des vérités fondamentales de la foi.

Tout cela conduit beaucoup de fidèles à se demander si l’Église d’aujourd’hui est réellement la même que celle d’hier ou si elle a été changée sans qu’on les en avertisse. […]

Il n’y pas de doute que, dans le mouvement spirituel post-conciliaire, on a souvent oublié, et même volontairement supprimé la question de la vérité : nous sommes peut-être là en face du problème crucial de la théologie et de la pastorale d’aujourd’hui.

La « vérité » est apparue comme étant une chose hors de portée, comme une manifestation du « triomphalisme » qu’on ne pouvait plus se permettre. Ce processus s’est vérifié clairement dans la crise qui a frappé l’idéal et la pratique missionnaire. […]

On a en effet déduit de ce principe que dans l’avenir on devait chercher uniquement à faire de bons chrétiens, de bons musulmans, de bons hindouistes. Mais comment peut-on savoir que quelqu’un est un « bon » chrétien ou un « bon » musulman ?

L’idée selon laquelle toutes les religions ne sont – à proprement parler – que des symboles de ce qui est en dernière analyse l’incompréhensible, s’est répandue rapidement dans la théologie et elle a déjà pénétré profondément la pratique liturgique.

Après le Concile beaucoup se firent un devoir de « désacraliser », en expliquant que le nouveau Testament avait aboli le culte dans le Temple : le voile se déchirant au moment de la mort du Christ signifierait – selon eux – la fin du sacré. […] En vertu de tels raisonnements on a abandonné les ornements sacrés, on a dépouillé les églises, on a réduit la liturgie au langage et aux gestes de la vie ordinaire [3].

 

Y a-t-il eu une réaction sévère de l’autorité ecclésiastique devant de tels désordres ? Le cardinal répond : « Le mythe de la dureté du Vatican face aux déviations progressistes est apparu comme étant le fruit de vaines élucubrations. Jusqu’à ce jour et en aucun cas n’ont été appliquées des peines canoniques : on s’est contenté d’admonitions. »

Ainsi, le cardinal reconnaît que, devant des hérésies manifestes (« la remise en question de la virginité corporelle de Marie, de la résurrection corporelle de Jésus, de l’immortalité de l’âme »), « on ne réagit pas, ou bien avec une modération extrême », et que « jusqu’à ce jour et en aucun cas n’ont été appliquées des peines canoniques : on s’est contenté d’admonitions ».

Maintenant, il faut se souvenir que celui qui dit cela est le cardinal responsable de la foi dans la sainte Église, et qu’il a en sa main le pouvoir de condamner de telles erreurs.

« Pourquoi donc s’exprime-t-il comme si en la matière il n’avait aucune responsabilité ? » se demande avec raison le Courrier de Rome. Et il nous l’explique :

 

Qui est donc ce sujet impersonnel qui aurait le devoir de réagir contre les hérétiques et les hérésies et ne le fait pas, ou, s’il le fait, c’est avec une déplorable modération ? Il ne s’agit évidemment pas de lui-même, préfet de la congrégation pour la foi ; il ne s’agit pas des évêques, car le cardinal Ratzinger rapporte l’exemple de l’évêque rigide « avant le Concile » […] réduit à l’impuissance « après le Concile ». D’autre part, il n’est pas pensable que le cardinal veuille critiquer ainsi publiquement le pape. Il ne reste plus donc que les innombrables organismes collégiaux ayant poussé comme des champignons vénéneux dans l’Église de Vatican II au nom de la « collégialité » épiscopale et de la « décentralisation ».

 

Le cardinal est prisonnier de la responsabilité collégiale. Le Courrier de Rome nous rapporte quelle autorité le cardinal donnait à son livre Entretien sur la foi [4] :

 

Cet entretien reflète uniquement ma position personnelle et n’engage que ma propre responsabilité. Pour un document de notre congrégation, il en irait tout autrement. Il engagerait une responsabilité collégiale.

 

Et le Courrier de Rome de commenter :

 

Il y a donc bien une « responsabilité personnelle », mais elle n’engage que le « professeur Ratzinger ». Lorsqu’il devient « cardinal Ratzinger », préfet de la congrégation de la Doctrine de la foi, il perd cette responsabilité personnelle : il n’est plus question alors que de « responsabilité collégiale », ce qui constitue une véritable contradiction in terminis.

 

Ainsi le professeur Ratzinger sait qu’il y a des hérésies qui se propagent dans l’Église, il sait que l’Église a le pouvoir de les condamner (le Courrier de Rome cite quelques passages d’Entretien sur la foi qui le montrent), mais le cardinal Ratzinger, préfet de congrégation, ne réagit pas comme le réclamerait l’examen de la situation faite par le professeur.

 

Tout cela parce que le cardinal Ratzinger en qualité de préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi n’a pas de « responsabilité personnelle » : on la lui a enlevée pour la transformer en une « responsabilité collégiale » anonyme et impersonnelle. Ce qui permet au cardinal Ratzinger de déplorer publiquement que face aux hérésies et contre les hérétiques, « on ne réagit pas ou bien avec une modération extrême ».

 

Voici la conclusion qu’en tire le Courrier de Rome :

 

Aujourd’hui la structure de l’Église est profondément altérée : le pouvoir effectif et réel n’est pas, comme il devrait être, dans les mains du pape et des évêques ; il est accaparé par un pouvoir ecclésial anonyme et tyrannique qui a pu imposer une subversion totale en matière doctrinale, liturgique et disciplinaire sans que l’on sache exactement qui accuser et devant qui accuser.

 

On a un cardinal relativement lucide en tant que professeur, mais impuissant en tant que préfet de congrégation. Cela parce que « le pouvoir effectif et réel n’est pas, comme il devrait être, dans les mains du pape et des évêques ». Il est donc à craindre qu’une fois devenu pape, il sera aussi impuissant, à moins de changer lui-même profondément, c’est-à-dire de se convertir.

 

 

*

 

La perte des principes

 

Le subjectivisme du cardinal Ratzinger

 

Dans son numéro 127, de septembre 1991, le Courrier de Rome expose « un autre diagnostic inutile du cardinal Ratzinger ». Il s’agit du rapport général qu’il présenta le 4 avril 1991 au consistoire extraordinaire des cardinaux du monde entier : « L’Église face aux menaces actuelles contre la vie humaine » (OR du 5 avril 1991).

 

Avec la complicité des États, – a dit le cardinal Ratzinger – des moyens colossaux sont employés contre les personnes, à l’aube de leur vie, ou bien quand leur vie est rendue vulnérable par un accident ou la maladie, ou quand elle est proche de s’éteindre.

 

Suit l’examen particulier des délits dénoncés : avortement, pilules abortives (« maintenant, une grande partie des contraceptifs chimiques dans le commerce agissent de fait surtout comme des agents anti-nidification, c’est-à-dire comme des abortifs, sans que les femmes le sachent »), embryons congelés et supprimés, ou pire encore, « transformés en cobayes pour l’expérimentation ou en source de matière première pour guérir certaines maladies », puis, « plus tard, ceux que la maladie ou un accident feront tomber dans un coma “irréversible” seront souvent mis à mort pour répondre aux demandes de transplantations d’organes ou serviront, eux aussi, à l’expérimentation médicale (“les cadavres chauds”) » et finalement la « mort douce » : l’euthanasie.

Le tableau est relativement complet.

Le cardinal Ratzinger cherche les causes d’une telle déchéance, et il en dénonce deux : le libéralisme et le subjectivisme. Il déclare qu’il faut revenir à une « conception classique de la conscience morale […] propre à toute la tradition chrétienne ». Or, à cet endroit, il cite le texte conciliaire Gaudium et Spes n° 16. En réalité, nous dit le Courrier de Rome, en ce texte on trouve tout hormis la « conception classique de la morale chrétienne ».

Cette conception classique de la conscience exclut clairement toute forme de subjectivisme. Elle donne la première place à la norme objective (la loi divine). La conscience est vraie si elle s’y conforme, fausse si elle en diverge (même si elle en diverge sans faute morale). Le Courrier de Rome explique :

 

De la suprématie de la norme objective s’ensuit logiquement que la conscience fausse ou égarée (invinciblement ou non, cela n’a ici aucune importance) n’a aucun droit sur le plan objectif et donc dans la vie extérieure, publique et sociale, puisqu’elle n’a pas un contenu objectif de vérités à faire valoir. Dans Gaudium et Spes, on lit, au contraire : « Plus la conscience droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent [sic] que la conscience s’égare, par suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. »

 

Ainsi le Concile (dans Gaudium et Spes, mais aussi dans Dignitatis humanæ) reconnaît une dignité à la conscience erronée, et par suite lui reconnaît des droits : droit à l’objection de conscience (Gaudium et Spes), droit à la liberté religieuse (Dignitatis humanæ).

Cette nouvelle conception de la conscience n’a rien de « classique », elle est plutôt kantienne. En prétendant lutter contre les maux de notre monde moderne (notamment son subjectivisme), à l’origine de tous les désordres dénoncés (avortement, euthanasie…), le cardinal Ratzinger ne trouve d’autre remède que de rajouter du subjectivisme. C’est prétendre soigner le mal par le mal. Le Courrier de Rome conclut :

 

Et alors, à quoi sert de dénoncer le mal d’une main, quand de l’autre on continue à offrir le même terrible poison du subjectivisme qui l’a provoqué ?

 

Erreur sur la nature du mariage

 

Une autre erreur du cardinal Ratzinger est relevée par le Courrier de Rome. Le cardinal dénonce, en effet, une conception pervertie de la sexualité qui

 

apparaît comme une simple occasion de plaisir et non plus comme la réalisation du don de soi, ni comme l’expression d’un amour qui, dans la mesure où il est vrai, accueille intégralement l’autre et s’ouvre à la richesse de vie dont il est porteur, à l’enfant qui sera aussi son propre enfant. Les deux significations de l’acte sexuel, unitive et procréative, sont séparées [extraits du rapport général du cardinal Ratzinger].

 

Le Courrier de Rome n’a pas de mal à remarquer que la conception de la sexualité du cardinal Ratzinger n’est autre qu’une erreur condamnée par Pie XII. En effet, le mariage a pour fin première la génération (et l’éducation) des enfants, et seulement pour fin seconde l’aide mutuelle des époux. Or, dans le texte du cardinal Ratzinger,

 

« La signification procréative » […] n’apparaît, d’après le contexte, que comme un complément, que l’on ne peut pourtant pas éliminer, du « don de soi », de l’« accueil intégral de l’autre » ; ce qui est exactement l’erreur condamnée par Pie XII dans les théories « personnalistes » du mariage [5]. […] Ainsi le cardinal préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi oppose à une conception pervertie de la sexualité une autre conception pervertie elle aussi : la théorie personnaliste de l’amour conjugal qui, non seulement est incapable de fonder la morale conjugale, mais au contraire est capable de justifier toute aberration en fait de morale sexuelle, et donc a été condamnée par Pie XII dans le décret du Saint-Office du 30 mars 1944.

 

Comme dans le cas précédent, le cardinal lutte contre le mal en ajoutant une dose nouvelle de mal.

Les vraies causes du mal, le Courrier de Rome le note avec raison, ce sont les conceptions modernistes des membres de la congrégation pour la Doctrine de la foi, et notamment de son préfet. L’erreur proposée par le cardinal est même pire que le mal qu’il veut combattre « du fait de l’autorité de celui qui la propose et du fait qu’il la propose comme une doctrine de l’Église, alors qu’en réalité il s’agit d’une erreur déjà condamnée par l’Église ». Et le Courrier de Rome de conclure : « Pauvre cardinal Ratzinger, amené si loin dans sa conception de “Tradition vivante” décrochée du passé. » Oui, pauvre cardinal, mais aussi pauvres catholiques conciliaires qui sont soumis à un tel enseignement.

 

La perte de Dieu

 

Le Courrier de Rome fait une troisième observation au sujet de ce rapport du cardinal Ratzinger. Ce dernier indique comme « racine ultime de la haine contre la vie humaine » : la « perte de Dieu ». Mais, note avec raison le Courrier de Rome :

 

La « perte de Dieu » dans la vie publique et sociale n’est rien d’autre que la sécularisation des États ou, pour employer le mot juste, l’apostasie des nations jadis catholiques du Christ Dieu et du Christ-Roi.

 

Pour lutter contre cette « perte de Dieu », il faudrait que la hiérarchie catholique, qui a découronné le Christ-Roi, recommence à proclamer, comme toujours, son droit de régner autant sur les sociétés que sur les individus. Il faudrait que la hiérarchie catholique, qui en cet après-Concile a travaillé au nom de la « liberté religieuse » à abattre les derniers États catholiques (y compris l’Italie), travaille maintenant à les reconstruire. Ce qui, bien évidemment, n’est pas le cas.

Et le Courrier de Rome de conclure tristement : « Les documents ecclésiastiques de l’après-Concile ajoutent, au danger de leur inutilité, un danger pire encore, celui d’altérer les principes sains. »

 

 

*

 

Pour le cardinal Ratzinger, 

l’Église n’est plus sainte

 

Dans le numéro 139 de novembre 1992, le Courrier de Rome expose comment, « pour le cardinal Ratzinger, l’Église n’est plus sainte ».

Le journal commence par rappeler comment l’œcuménisme du Concile a mis à mal la note d’unité de l’Église, notamment par l’affirmation que l’Église du Christ « subsiste dans l’Église catholique » (Lumen gentium 1, § 8), tandis qu’on disait jusque-là que l’Église du Christ est l’Église catholique. Ceci revient à affirmer, commente le Courrier de Rome, que l’Église du Christ

 

est aussi présente – même si c’est d’une manière moins parfaite – dans les autres prétendues « Églises » chrétiennes. […] Et tout cela contre la vérité de foi divine et catholique qu’« aucune Église, en dehors de l’Église Catholique Romaine ne peut être l’Église de Jésus-Christ, ni même une partie de celle-ci » (Catéchisme de Saint-Pie X).

 

Puis le Courrier de Rome en vient à la note de sainteté. Citant l’Enciclopedia Cattolica, il nous rappelle que la sainteté de l’Église est « une des propriétés de l’Église, dont toutes les autres, d’une certaine manière, dérivent. La sainteté de l’Église est une vérité de foi, formulée déjà dans le plus ancien symbole de foi, dit Symbole des Apôtres, aussi bien dans sa rédaction orientale que dans la latine. Le deuxième concile œcuménique (Constantinople, 381) l’a solennellement proclamée comme dogme (DS 150) [6]. »

 

La sainteté de l’Église : point de vue catholique

 

Il faut distinguer entre la sainteté active de l’Église, c’est-à-dire la vertu sanctificatrice de cette institution divine (doctrine, sacrements et autres moyens de sanctification) et la sainteté passive, ou sainteté personnelle, subjective, de ses membres qui, comme le dit le Catéchisme de Saint-Pie X, « sont tous appelés à se sanctifier, et beaucoup sont saints, […] et en dehors d’elle il n’y a pas et il ne peut y avoir de véritable sainteté. »

Il n’y a pas que des saints dans l’Église, il y a aussi des pécheurs. Mais leurs péchés ne peuvent pas être attribués à l’Église, parce qu’ils tombent sous la condamnation de sa doctrine. Les péchés de ses membres forment un corps étranger et ennemi de l’Église qui, elle, s’emploie à le combattre et à le détruire, tant que dure le temps de la miséricorde.

De la même façon, on ne pourra jamais attribuer à l’Église les erreurs de ses fils, même s’ils font partie des autorités constituées, parce que ces erreurs ne sont pas sa doctrine : au contraire, elles se révèlent telles à la lumière de sa doctrine.

Même dans les crises les plus graves, il y aura toujours des saints dans l’Église, celle-ci continuera de donner les moyens de se sanctifier et continuera d’enseigner la vérité, au moins pour ceux qui la cherchent avec bonne volonté.

A l’appui de cette doctrine classique de l’Église, on peut citer saint Augustin :

 

Honorez, aimez, glorifiez l’Église votre mère comme la Jérusalem sublime, comme la cité sainte de Dieu. C’est […] la colonne et la base de la vérité, qui tolère dans sa communion les pécheurs qui seront séparés à la fin du monde et desquels, en attendant, elle se distingue par ses mœurs différentes des leurs (Sermon 214, PL 38, 1071).

 

Et encore Pie XII :

 

Que si dans l’Église on aperçoit quelque chose qui dénote la faiblesse de notre condition, cela ne doit pas s’attribuer à sa constitution juridique, mais plutôt à la déplorable tendance de ses divers membres au mal, tendance qui existe par la permission du divin Fondateur même dans les membres les plus éminents de son Corps mystique, pour que soit mise à l’épreuve la vertu aussi bien des brebis que des pasteurs, et que dans tous s’accumulent les mérites de la foi chrétienne […] Oui, certainement, notre sainte Mère [l’Église] resplendit sans aucune tache, dans les sacrements par lesquels elle engendre et alimente ses fils, dans les très saintes lois par lesquelles elle commande, dans les conseils évangéliques par lesquels elle instruit, dans les célestes dons et charismes par lesquels, dans sa fécondité inépuisable, elle engendre d’innombrables armées de martyrs, de vierges et de confesseurs. Mais on ne peut la blâmer si quelques-uns de ses membres languissent malades ou blessés : en leur nom chaque jour elle-même prie Dieu en disant : « Pardonnez-nous nos offenses » et elle s’applique à leur soin spirituel sans délai et avec un esprit fort et maternel (Mystici Corporis).

 

La sainteté de l’Église : point de vue conciliaire

 

Face à cette doctrine claire et paisiblement reçue dans l’Église catholique, l’Église conciliaire va commencer à introduire des doutes sur la sainteté de l’Église. C’est d’abord la constitution conciliaire Lumen gentium qui emploie un langage assez équivoque (« très malheureuses allusions, plus qu’équivoques » dit le Courrier de Rome) :

 

Tandis que le Christ saint, innocent, sans tache (He 7, 26) ignore le péché (2 Co 5, 21), venant seulement expier les péchés du peuple (voir He 2, 17), l’Église, elle, enferme des pécheurs dans son propre sein, elle est donc à la fois sainte et toujours appelée à se purifier, poursuivant constamment son effort de pénitence et de renouvellement [nº 8].

Ceux qui s’approchent du sacrement de pénitence […] sont réconciliés avec l’Église que leur péché a blessée [nº 11].

Déjà sur terre l’Église est parée d’une sainteté encore imparfaite mais déjà véritable [nº 48].

 

Toutefois il manque encore la qualification directe d’« Église pécheresse » pour laquelle se sont prononcés d’un commun accord les pères Congar O.P., K. Rahner S.J., E. Schillebeeckx O.P., de Lubac S.J. (devenu cardinal), Hans Urs von Balthasar S.J. (que son décès a fait rester cardinal in pectore), et, nous dit le Courrier de Rome :

 

un de leurs disciples qui était alors encore jeune : Joseph Ratzinger, devenu cardinal lui aussi et président (hélas !) de la congrégation pour la Doctrine de la foi. […] Ce même Ratzinger, préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi, continue à diffuser son ouvrage Einführung in das Christentum (Introduction au christianisme [7]) dans lequel il parle longuement de la « bien peu sainte sainteté de l’Église ».

 

Voici quelques citations de ce livre (avec quelques commentaires entre crochets du Courrier de Rome) :

 

Mais disons tout de suite carrément ce qui, aujourd’hui, nous obsède à ce propos. Si nous ne voulons pas nous cacher à nous-mêmes la vérité, nous sommes absolument tentés de dire que l’Église n’est ni sainte, ni catholique [l’original allemand Einführung in das Christentum est plus brutal : l’Église, « si nous ne voulons pas nous cacher à nous mêmes la vérité, n’est ni sainte, ni catholique »]. Le concile Vatican II lui-même s’est efforcé de parler non plus seulement de l’église sainte, mais aussi de l’église pécheresse ; si on peut lui reprocher quelque chose, c’est tout au plus d’être resté encore un peu trop timide sur ce terrain, si profondément est enracinée dans la conscience de nous tous [sic !] la sensation de la culpabilité de l’église [toujours avec une minuscule comme il convient pour une « Église pécheresse ». Et encore plus clairement :] C’est toujours la sainteté du Christ qui laisse filtrer sa radieuse lumière à travers le péché dans lequel est embourbée l’église. [La sainteté du seul Christ, et non aussi de son Église, qui est, au contraire, « embourbée » dans le péché. Et plus loin :] On pourrait dire carrément que l’église, justement dans sa paradoxale structure composée de sainteté et de misère, est la configuration prise par la grâce dans notre monde [8].

 

Le Courrier de Rome trouve un écho de cette « nouveauté hérétique de l’Église pécheresse » dans un article de la Civiltà Cattolica (6 juin 1992), où toute distinction est effacée entre l’Église sainte et ses membres pécheurs : le péché des membres est devenu simpliciter le péché de l’Église elle-même, qui, non plus au nom de ses fils coupables, comme le notait Pie XII dans Humani Generis, mais en son nom propre, demande pardon pour sa propre ingratitude déplorable.

 

La clef de ces erreurs : l’œcuménisme

 

La clef de toutes ces ambiguïtés et déviations conciliaires et postconciliaires est à chercher, nous dit le Courrier de Rome, dans le but œcuménique poursuivi. C’est pour ce faux œcuménisme qu’on a renoncé à affirmer l’identité de l’Église du Christ et de l’Église catholique (et donc on a renoncé à la note d’unité de l’Église), c’est encore pour l’œcuménisme que l’Église doit être transformée de sainte en « pécheresse ». Au nom de l’œcuménisme, note l’Enciclopedia Cattolica (les commentaires entre crochets sont du Courrier de Rome) :

 

a) psychologiquement toutes les Églises doivent se reconnaître également coupables de la séparation, de sorte que, au lieu de s’accuser l’une l’autre, chacune doit demander pardon [et donc, pour faire de l’œcuménisme, il faut enlever à l’Église catholique l’auréole de sa sainteté] ;

b) historiquement aucune Église, après la séparation, ne peut se croire l’Église unique et totale du Christ, mais seulement une partie de cette unique Église ; en conséquence, aucune ne peut s’arroger le droit d’obliger les autres à retourner à elle, mais plutôt toutes doivent sentir l’obligation de se réunir entre elles, pour reconstituer l’Église une et sainte fondée par le Sauveur [et donc pour faire de l’œcuménisme, on ne peut plus dire que l’Église catholique est, comme elle l’est réellement, l’Église une et sainte fondée par le Christ, qui n’a jamais failli, même si des nations entières l’ont abandonnée] ;

c) eschatologiquement l’Église future, résultante de l’union, ne pourra être identique à aucune des Églises aujourd’hui existantes. La sainte Église œcuménique, qui surgira dans cette nouvelle Pentecôte, surpassera également toutes les confessions chrétiennes particulières.

 

« On voit tout de suite que de telles théories sont en opposition avec la foi catholique » se contente de commenter le père Crivelli S.J., auteur de cet article dans l’Enciclopedia Cattolica. Malheureusement, conclut le Courrier de Rome,

 

Avec Jean XXIII (« laissons de côté ce qui nous divise »), « précurseur » du philomoderniste Paul VI, et avec le concile Vatican II, commença le triomphe de la « nouvelle théologie », ou néomodernisme […]. Et ainsi, comme Pie XII l’avait prévu, toutes les certitudes de la foi qui s’opposent au mirage de l’« union fraternelle » sont démantelées, jour après jour, sous les yeux des catholiques, par les ministres mêmes de l’Église. A commencer naturellement par la vérité sur l’unique vraie Église fondée par le Christ, que l’œcuménisme ne veut plus une, plus sainte, plus catholique, plus romaine.

 

 

*

 

Ratzinger : un préfet sans foi

à la congrégation pour la Foi

 

Tel est le titre du chapitre 7 du livre La « nouvelle théologie » ou « ceux qui pensent avoir gagné » publié par le Courrier de Rome [9]. Ce livre est une reprise d’une série d’articles parus entre le nº 144 de mars 1993 et le nº 150 d’octobre 1993 du Courrier de Rome. Mgr Spadafora écrit dans la préface :

 

On reste surpris, incrédule, en lisant les textes du « théologien » Ratzinger, d’abord jeune « expert » du cardinal Frings pendant le Concile, et finalement préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi. A ses choix, aux charges qu’il confère (enseignants dans les universités catholiques, promotions, etc…) on finit par reconnaître que le pape [Jean-Paul II] ne pouvait faire un choix plus opportun et plus adapté pour la réalisation de son programme néomoderniste, anticatholique, antiromain [p. 16].

 

Un résumé de ce livre a été fait par Mg Richard Williamson et publié par lui dans la Lettre aux amis et bienfaiteurs de juillet 1993 du séminaire de la Fraternité Saint-Pie-X aux États-Unis [10]. La traduction française de cette Lettre aux amis est parue dans Le Sel de la terre nº 8 et 9.

C’est le passage de ce résumé concernant le cardinal Ratzinger, que nous donnons ici, suivi de quelques compléments.

 

Résumé fait par Mgr Williamson

 

Joseph Ratzinger, sujet du septième article de la série des Sì Sì No No, était à l’époque du Concile un jeune et brillant théologien d’une trentaine d’années, collègue et disciple du professeur d’avant-garde Karl Rahner. Peu après le Concile, en 1968, Ratzinger publia un livre : Einführung in das Christentum publié en français sous le titre La Foi chrétienne, hier et aujourd’hui [11]. La version italienne en était, vers 1986, à sa huitième édition. Loin de désavouer cet ouvrage de jeunesse, Ratzinger, devenu cardinal-préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi, le décrivit comme « une sorte de classique » parce qu’il est à la fois « catholique » et « ouvert au nouveau climat de Vatican II ». Pour montrer comment Ratzinger réalisa cette combinaison, Sì Sì No No présente une série de citations :

 

Dieu devient un événement pour l’homme à travers les hommes, et plus concrètement encore : à travers l’homme [il s’agit de Jésus [12]] dans lequel se manifeste la réalité définitive de l’être de l’homme, et qui, en cela même, est simultanément Dieu [p. 126 ; notez surtout le « en cela même »].

 

Or, si les mots ont une signification, cette citation signifie que, pour Joseph Ratzinger, Jésus est Dieu parce que, en Jésus, apparaît la quintessence, c’est-à-dire l’essence même de l’homme. En d’autres termes, tout homme qui se montrerait complètement, absolument et profondément homme serait par là même Dieu ! Et pour croire que Jésus est Dieu, je n’ai qu’à croire qu’il est profondément homme ! Évacuée la deuxième personne éternelle de la Sainte Trinité descendant du ciel et s’incarnant : tout cela est trop difficile à croire pour l’homme moderne. C’est clair, Ratzinger n’arrive à combiner la foi catholique avec Vatican II qu’en gardant les mots du catholicisme, par exemple « Dieu », et en les vidant de leur substance. « Dieu » n’est plus qu’un homme éminemment parfait. Certainement Ratzinger « renouvelle » le catholicisme. En fait son « introduction au catholicisme » fait entrer les lecteurs dans un christianisme tout nouveau. Le seul problème, c’est qu’il n’a rien à voir avec l’« ancien », le vrai christianisme. Ce qu’il renouvelle, c’est le modernisme et l’hérésie.

On pourrait objecter : Comment pouvez-vous tirer de si graves conclusions à partir d’une courte citation sortie de son contexte ? Hélas, il y a de nombreuses autres citations de la même veine dans ce livre, parce que le contexte, c’est le souci exagéré de Ratzinger d’atteindre l’homme moderne athée et indifférent.

Contentons-nous de deux autres échantillons du livre, significatifs du « renouveau » du christianisme :

 

Ne devons-nous pas plutôt revendiquer Jésus passionnément comme homme, et faire de la christologie [science du Christ] un humanisme, une anthropologie [science de l’homme] ? Ou alors, l’homme authentique, par le fait qu’il est entièrement et authentiquement homme, serait-il Dieu, et Dieu serait-il précisément l’homme authentique ? [p. 140].

 

Les conciles œcuméniques des premiers siècles ont répondu par l’affirmative à ces deux questions, dit Ratzinger quelques lignes plus bas ! En d’autres termes, l’Église, pour lui, nous enseigne au sujet de l’homme Jésus que c’est parce qu’il est pleinement homme qu’il est Dieu et ainsi Dieu est un homme authentique. Là où l’Église nous enseigne en fait que la plénitude de Dieu s’est faite homme en s’incarnant dans le sein de la Vierge Marie, Ratzinger dit : l’Église nous enseigne que la plénitude de l’homme s’est faite Dieu.

Prenons cette autre citation :

 

L’être de Jésus est pure actualité des relations « à partir de » et « pour ». Par le fait même que cet être n’est plus séparable de son actualité, il coïncide avec Dieu ; il devient en même temps l’homme exemplaire, l’homme de l’avenir, à travers lequel on peut percevoir combien peu l’homme a commencé d’être lui-même [c’est-à-dire Dieu] [p. 153].

 

Dans le contexte, Ratzinger dit que l’homme Jésus était si totalement dépersonnalisé que son être même, c’était le service des autres (la « pure actualité »). L’être humain de Jésus dès lors était si parfait que cet être humain était à la fois l’être de Dieu et l’être ultime de l’homme, vers lequel tous les hommes sont destinés à évoluer. Autrement dit, quand tous les autres hommes atteindront la perfection de leur évolution, dont Jésus est l’archétype, ils seront Dieu, eux aussi ! Entre l’homme et Dieu, il y a identité essentielle.

Pour défendre ce livre écrit par Ratzinger en 1968, on pourrait dire qu’il croyait d’un bout à l’autre ce que l’Église enseigne du Christ qui descend du ciel par l’incarnation, mais qu’il reformulait simplement cette doctrine en termes pleinement humains afin de faire admettre l’Évangile à l’homme moderne humaniste. A une interprétation aussi « charitable » de l’humanisme de Ratzinger, nous aurons vite fait de répondre, et notre réponse sera accablante.

Primo : la vérité, la voici : un Dieu qui, du haut du ciel, descend sur terre pour nous sauver et nous mériter la vie éternelle au ciel avec Dieu. Reformuler cette vérité en termes purement humains est tout aussi impensable (et même bien plus) que de refondre les sept couleurs de l’arc-en-ciel en une seule.

Secundo : quiconque a la foi catholique n’aura pas idée de la diminuer, quel que soit son amour pour l’homme moderne.

Conclusion : Joseph Ratzinger, à en juger par son ouvrage de 1968, n’avait pas la foi catholique, il n’avait même pas la moindre idée de la vraie foi.

L’abbé Ratzinger, théologien de 1968, a-t-il été désavoué par le cardinal Ratzinger, confirmé, en 1991 par Jean-Paul II, dans sa charge de préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi pour un troisième mandat de cinq ans ? Hélas ! pas du tout, déclare Sì Sì No No. Ses ouvrages antérieurs sont sans cesse réimprimés, et le préfet continue à écrire dans Communio, la revue de la « nouvelle théologie » fondée en 1972 par Ratzinger, les pères de Lubac et von Balthasar. Dans le sillage de ce trio, on trouve beaucoup d’autres théologiens qui constituent le réservoir intellectuel de l’Église de Jean-Paul II, soit les ultra-progressistes pour l’enseignement, soit les progressistes modérés pour le gouvernement de l’Église. La Rome actuelle est de plus en plus envahie par ces « nouveaux théologiens ».

En tant que préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi, le cardinal Ratzinger a fait l’éloge de von Balthasar et a patronné à Rome l’ouverture d’un centre de formation inspiré par la vie et les œuvres de von Balthasar, du père de Lubac et d’Adrienne von Speyr. Au contraire, les décisions dogmatiques ou quasi dogmatiques de l’Église datant du siècle dernier ou du début de ce siècle ont été écartées par lui comme étant « des dispositions provisoires ».

Par conséquent, conclut Sì Sì No No, l’idée que le cardinal Ratzinger puisse restaurer l’Église n’est qu’un mythe. Il est vrai que, à l’instar de von Balthasar et Paul VI, il peut émettre des jugements qui lui donnent l’apparence d’un conservateur, parce qu’il n’aime pas les excès du modernisme, mais il approuve globalement la « nouvelle théologie », tandis qu’il renie le magistère et la Tradition. De là vient qu’il pose de faux principes et qu’ensuite il répudie leurs conclusions logiques. A une grave erreur, il oppose une erreur modérée et sa réponse aux abus n’est absolument pas une réponse. Donc, à moins d’une conversion miraculeuse, il n’y a pas à attendre le salut de l’Église du cardinal Ratzinger, tout charmant, gentil et bien intentionné qu’il soit. Ce qui importe ce sont les idées et, jugé par les idées qu’il exprime dans ses œuvres et ses actions, le cardinal Ratzinger est un préfet de la Congrégation de la foi sans la foi !

 

Quelques compléments

 

Nous donnons quelques compléments à cet excellent résumé : essentiellement des citations du cardinal Ratzinger (tiré de son livre : La Foi chrétienne hier et aujourd’hui), avec quelques commentaires personnels et quelques commentaires du Courrier de Rome (entre crochets).

 

Le Christ, homme parfait

 

[Le cœur de cette christologie johannique du Fils serait celui-ci :] Le fait d’être serviteur n’est plus présenté comme une action, derrière laquelle la personne de Jésus resterait confinée en elle-même ; il pénètre toute l’existence de Jésus, de telle sorte que son être lui-même est service. Et parce que précisément cet être tout entier n’est que service, il est être filial. En ce sens, c’est ici seulement que le changement des valeurs, opéré par le christianisme, est arrivé à son terme ; ici seulement devient pleinement clair que celui qui se met entièrement au service des autres, qui s’engage dans le désintéressement total et la dépossession de soi, qui devient formellement désintéressement et dépossession, celui-là est l’homme véritable, l’homme de l’avenir, où homme et Dieu se rejoignent. [p. 152. Les mots en italique le sont dans l’ouvrage cité.]

Celui qui a placé le sens de l’existence humaine, non dans la puissance s’affirmant elle-même, mais dans une existence radicalement pour les autres, et qui même était cette existence pour les autres, comme le prouve la croix, c’est à celui-là seul que Dieu a dit : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré » […] « Tu es mon Fils, aujourd’hui – c’est-à-dire dans cette situation [sur la croix] – je t’ai engendré » […] La notion de fils-de-Dieu […] à travers l’explication de la résurrection et de la croix par le psaume 2, est entrée de cette manière et sous cette forme dans la confession de foi en Jésus de Nazareth [p. 146-147].

 

Et le Courrier de Rome donne ce commentaire pertinent :

 

Pour Ratzinger, donc, Jésus n’est pas Dieu parce que Fils naturel de Dieu, né du Père avant tous les siècles, « engendré, non pas créé, consubstantiel au Père », parce que sa personne partage ab æterno l’infinie nature divine et donc en possède les perfections infinies, mais c’est un homme qui « est venu à coïncider avec Dieu » lorsque sur la croix il a incarné « l’être pour les autres », l’« altruiste par antonomase ». Il se distingue, donc, de nous et des autres hommes, seulement par le degré de développement humain atteint et non par l’abîme qui sépare Dieu de l’homme, le Créateur de la créature. La christologie de l’Église est rejetée par Ratzinger comme « une christologie triomphaliste, qui ne saurait plus que faire de l’homme [sic !] crucifié et du serviteur, pour inventer à nouveau, à la place, un mythe de Dieu ontologique » (p. 152). A la « christologie triomphaliste » qui crée un « mythe de Dieu ontologique », Ratzinger oppose sa « christologie de service », qu’il affirme trouver dans saint Jean, et pour laquelle « Fils » signifierait uniquement « serviteur parfait ».

 

Si l’on était tenté de penser que le Courrier de Rome force un peu la dose, voici quelques autres citations du cardinal Ratzinger :

 

Mais c’est précisément comme homme exemplaire, comme l’homme type, qu’il transcende la limite de l’humain. C’est par là seulement qu’il est l’homme vraiment exemplaire. […] C’est l’ouverture au Tout, à l’Infini, qui fait l’homme. L’homme est homme par le fait qu’il tend infiniment au-delà de lui-même ; il est par conséquent d’autant plus homme qu’il est moins replié sur lui-même, moins « limité » (beschränkt). Mais alors – répétons-le – celui-là est le plus homme, l’homme véritable, qui est le plus « il-limité » (ent-schränkt), qui non seulement entre en contact avec l’infini – l’Infini – mais est un avec lui : Jésus-Christ. En lui, le processus d’hominisation est arrivé véritablement à son terme [p. 158-159].

 

Ratzinger teilhardien

 

Cette allusion au « processus d’hominisation » fait penser à Teilhard de Chardin. Et, de fait, le cardinal Ratzinger se réfère explicitement à lui :

 

C’est un grand mérite de Teilhard de Chardin d’avoir repensé ces rapports à partir de l’image actuelle du monde, […] de les avoir à nouveau rendus accessibles [p. 160].

 

Et de citer longuement le jésuite. Par exemple :

 

La dérive cosmique se meut « en direction d’un incroyable état quasi “mono-moléculaire” […] où chaque ego est destiné à atteindre son paroxysme dans quelque mystérieux super ego ». Il est vrai que l’homme, en tant qu’il est un ego, représente une fin, mais la direction du mouvement de l’être, de sa propre existence, le révèle comme un organisme destiné à un super ego qui ne le dissout pas mais l’englobe ; seule cette intégration pourra faire apparaître la forme de l’homme à venir, dans laquelle l’homme aura atteint pleinement le but et le sommet de son être. […] On reconnaîtra certainement que cette synthèse, élaborée à partir de la vision actuelle du monde, avec un vocabulaire parfois sans doute par trop biologique, est cependant fidèle à la christologie paulinienne, dont l’orientation profonde est bien perçue et rendue à une nouvelle intelligibilité : la foi voit en Jésus l’homme dans lequel s’est réalisée en quelque sorte – pour reprendre le schéma biologique – la mutation suivante du processus d’évolution. […] A partir de là, la foi verra dans le Christ le commencement d’un mouvement qui fait entrer de plus en plus l’humanité divisée dans l’être d’un unique Adam, d’un unique « corps », dans l’être de l’homme à venir. Elle verra dans le Christ le mouvement vers cet avenir de l’homme, où celui-ci est totalement « socialisé », incorporé à l’Unique (p. 162-163).

 

Ainsi, pour le cardinal Ratzinger, Teilhard de Chardin, « avec un vocabulaire parfois sans doute par trop biologique, est cependant fidèle à la christologie paulinienne ». Jésus est un homme dans lequel s’est réalisée « la mutation suivante du processus d’évolution ». A partir du Christ, l’humanité tend vers son avenir, l’être de l’homme à venir, celui d’un unique « corps » « socialisé ».

Le Courrier de Rome fait le rapprochement entre cette pensée et celle du père de Lubac S.J. [ami du père Teilhard de Chardin] pour qui le surnaturel n’est que le développement du naturel :

 

En révélant le Père – écrit de Lubac – et en étant révélé par Lui, [le Christ] finit de révéler l’homme à lui-même […]. Par le Christ la personne est adulte, l’Homme émerge définitivement de l’Univers [13].

 

Ratzinger, nouveau théologien

 

Le cardinal Siri montra comment cette erreur du père de Lubac fut reprise et amplifiée par Karl Rahner S.J. Ce dernier se demande :

 

On peut essayer de voir l’union hypostatique dans la ligne de ce perfectionnement absolu de ce qu’est l’homme [14].

 

Et le cardinal Siri de commenter : « [Rahner] altère radicalement la pensée et la foi de l’Église à propos du mystère de l’incarnation du Verbe de Dieu en Jésus-Christ tel qu’il est rapporté dans l’Évangile et par la Tradition » (Gethsémani, p. 85). On peut dire que le cardinal Ratzinger altère lui aussi la pensée et la foi de l’Église dans le même sens. Ratzinger et Rahner ont d’ailleurs collaboré durant le Concile [15]. D’où la triste conclusion du Courrier de Rome :

 

Ratzinger soutient, répétant ainsi le vieux jeu de ses « maîtres », que ce délire moniste-panthéiste, en dehors de la « christologie paulinienne » (interprétée par Teilhard), serait repérable dans les « plus antiques professions de foi » et dans l’Évangile de saint Jean et nous rendrait « clair » le vrai « sens » des dogmes d’Éphèse et de Chalcédoine. Cette affirmation, cependant, outre qu’elle est tout à fait insoutenable, constitue par elle-même une autre très grave hérésie. S’il en était ainsi, en fait, nous devrions dire que l’Église, infaillible par promesse divine, après les premiers siècles (et jusqu’à la « nouvelle théologie ») a … perdu la mémoire, oubliant le sens de la doctrine de saint Paul, de l’Évangile de saint Jean, des plus antiques professions de foi et des dogmes christologiques et de la Révélation divine elle-même !

La triste réalité est bien autre : Ratzinger reprend, souvent littéralement, comme nous l’avons démontré, les « maîtres » de la « nouvelle théologie » et avec eux, abandonnant la « philosophie de l’être » pour la philosophie du « devenir », répudiant la Tradition et le magistère, chemine « tranquillement » (pour utiliser un terme qu’il aime) « sur le chemin de la fantaisie, de l’erreur et de l’hérésie » retournant au modernisme qui « dans le Christ ne reconnaît rien de plus qu’un homme », fût-il « de nature très élevée, tel que jamais un autre semblable ne se vit ni se trouvera », et qui, par contre, dans l’homme voit un Dieu, parce que « le principe de la foi est immanent chez l’homme … ce principe est Dieu » et donc « Dieu est immanent dans l’homme ». Pour quelques modernistes le sens panthéiste « est ce qui est le plus cohérent avec le reste de leurs doctrines » (Saint Pie X, Pascendi).

Par nécessité (nous avons seulement un article à opposer à un livre farci de « fantaisies », d’« erreurs » et d’« hérésies »), nous avons limité notre attention à la « christologie » de Ratzinger. Le lecteur, cependant, peut bien comprendre que, ce point fondamental de la christologie étant altéré, tout le reste en sera contaminé : la sotériologie [doctrine du salut] : (la « satisfaction vicaire » [par l’intermédiaire du Christ] serait seulement une malheureuse invention médiévale de saint Anselme d’Aoste !), la mariologie (la conception virginale reste dans les nuages et, pour rester cohérents, de la maternité divine on ne parle même pas) et ainsi de suite tous les articles du Credo, que Ratzinger illustre dans son ouvrage La foi chrétienne, hier et aujourd’hui qui devrait plus correctement s’intituler Introduction à l’apostasie.

 

Le mythe du restaurateur

 

Sans doute, parmi les tenants de la nouvelle théologie, le cardinal Ratzinger peut paraître moins progressiste que d’autres. C’est, nous explique le Courrier de Rome, qu’il est de la lignée de Communio, plus « conservatrice » que Concilium. Mais il ne faut pas s’y tromper, la différence entre les deux revues n’est pas une lutte entre catholiques libéraux et catholiques conservateurs. La lutte, nous dit le Courrier de Rome :

 

est entre modernistes qui tirent jusqu’au fond les conclusions de leurs principes erronés et modernistes « modérés », et il ne s’agit pas d’une vraie lutte, mais plutôt d’escarmouches ou plus exactement d’un « jeu des partis ».

 

Pour l’illustrer, le Courrier de Rome cite l’éloge funèbre d’Urs von Balthasar prononcé par le cardinal Ratzinger au cimetière de Lucerne :

 

Ce que le pape – dit-il – voulait exprimer par ce geste de reconnaissance, ou plutôt d’honneur, reste valable : ce ne sont plus seulement des particuliers, des personnes privées, mais c’est l’Église dans sa responsabilité ministérielle officielle [sic !] qui nous dit qu’il fut un authentique maître de foi, un guide sûr vers les sources de l’eau vive, un témoin de la Parole, par lequel nous pouvons apprendre Christ, apprendre la vie.

 

Toutefois, comme le cardinal Ratzinger lutte (mollement) contre les théologiens « trop » progressistes, est né ce que le Courrier de Rome appelle « le mythe du “restaurateur” ». Mais il s’agit bien d’un mythe, car il donne une « absolution générale » à la nouvelle théologie, et oppose comme correctif le même reniement de la Tradition et du magistère :

 

On ne pourra sûrement remédier [à la tendance réductrice de la théologie actuelle] si l’on s’obstine à rester attaché seulement au métal noble des formules fixes en vigueur dans le passé, qui reste en fin de compte [non pas des déclarations solennelles du magistère, mais] simplement toujours un tas de métal : un poids qui charge les épaules au lieu de faciliter, en vertu de sa valeur, la possibilité d’atteindre la vraie liberté [qui vient ainsi prendre subrepticement la place de la vérité] [p. 8 de la préface à l’édition italienne].

 

Le cardinal Ratzinger s’est qualifié lui-même, dans Entretien sur la foi, de « progressiste modéré ». D’où la conclusion du Courrier de Rome :

 

S’il n’aime pas le progressisme de pointe, Ratzinger n’aime pas non plus la Tradition catholique ; « c’est à l’aujourd’hui de l’Église que nous devons rester fidèles, non à l’hier, ni au demain » [Entretien sur la foi, p. 32 ; les italiques sont dans le texte !]

C’est pour ceci que le catholique, qui a la foi et aime l’Église, pourra souscrire quelques affirmations critiques de Ratzinger (et aussi de Lubac et de von Balthasar à la fin de leur vie), mais, s’il examine ce que le prétendu « restaurateur » propose à la place des « abus » déplorés, il ne pourra pas même approuver une ligne. Et ceci parce que la pente est toujours la même et, même si c’est plus doucement, elle conduit à la même répudiation totale de la Révélation divine, c’est-à-dire à l’apostasie.

 

 

*

 

Vers une abolition de la papauté ?

 

C’est la question que se pose Marcus dans le Courrier de Rome 153 (janvier 1994) suite à la visite du cardinal Ratzinger à la communauté vaudoise de Rome (29 janvier 1993) relatée dans 30 jours du mois de février sous le titre : « Ratzinger, préfet œcuménique ».

Le thème du débat avait été défini : « papauté et œcuménisme ». Dès le début de son intervention, le préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi demande à ses auditeurs la permission d’inverser les termes du thème du débat, qui sera donc « œcuménisme et papauté » :

 

Je pense que si on l’aborde immédiatement [le problème de la papauté], ce problème n’offre pas facilement une issue. Je commence donc par le problème des modèles d’unité et plus généralement, par la question de l’œcuménisme et des pas à faire, à imaginer.

 

« Pauvre “théologien” Ratzinger, qui fait de la théologie non pas avec la foi et la raison, mais avec l’imagination », commente le Courrier de Rome.

 

« Unité dans la pluriformalité »

 

Le modèle d’unité proposé par le cardinal Ratzinger est « l’unité dans la diversité », qu’il présente, selon la vieille tactique de la nouvelle théologie, comme emprunté à l’« Église antique » :

 

L’Église antique – dit le « préfet œcuménique » – était unie dans les trois éléments fondamentaux : Écriture sainte, regula fidei, structure sacramentelle de l’Église, mais, pour le reste, c’était une Église très pluriforme, comme nous le savons tous.

 

Le « préfet œcuménique » a habilement fait disparaître de son modèle d’unité, l’unité de gouvernement, qui fut pourtant le principe posé par Notre-Seigneur lui-même : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. »

 

Afin que toute la multitude des croyants se conserve dans l’unité de la foi et de la communion, [Notre-Seigneur Jésus-Christ] a mis à la tête des autres Apôtres le bienheureux Pierre, établissant en lui le principe éternel et le fondement visible de l’une et l’autre unité [Vatican I, Dz. 1821].

 

Le but de l’œcuménisme, continue le cardinal Ratzinger dans son discours aux vaudois, est

 

d’arriver à l’unité réelle de l’Église [l’unité de l’Église catholique serait donc fictive ?], laquelle implique une multiplicité de formes que, maintenant nous ne pouvons pas encore définir.

 

En attendant de parvenir à cette « unité dans la pluriformalité », le cardinal Ratzinger propose un « modèle pour le temps intermédiaire » : celui de « la diversité réconciliée », emprunté cette fois au « théologien » luthérien Oscar Cullman, lequel était en contact épistolaire fréquent avec Ratzinger.

« Seul Dieu – affirme le cardinal Ratzinger – peut créer l’ultime et véritable unité ecclésiale ». Ainsi, selon lui, l’unité véritable n’existe pas encore dans la sainte Église de Dieu. Lisons la suite de son discours, avec quelques commentaires entre crochets du Courrier de Rome :

 

La vraie réussite de l’œcuménisme […] consiste dans la démarche commune et persévérante dans l’humilité qui respecte l’autre, même quand la compatibilité en doctrine ou pratique de l’Église n’est pas encore obtenue ; elle consiste dans la disponibilité à apprendre de l’autre [les fils de l’Église à l’école des hérétiques et des schismatiques !] et à se laisser corriger par l’autre, dans la joie et la gratitude pour les richesses spirituelles de l’autre, dans une « essentialisation » [réduction] permanente de notre foi, de la doctrine et de la pratique, qui doivent toujours être purifiées et nourries par l’Écriture [soustraite au magistère à la façon protestante], les yeux fixés sur le Seigneur [séparé de son Église à la façon protestante]. […] Peut-être ne sommes-nous pas encore tous mûrs pour l’unité, peut-être avons-nous besoin [le catholique autant que le protestant] de l’épine dans la chair, qui est l’autre dans son altérité, pour nous réveiller d’un christianisme incomplet, réducteur. Peut-être est-ce notre devoir d’être épine l’un pour l’autre. Et il existe un devoir de se laisser purifier et enrichir par l’autre.

 

Ainsi, pour le cardinal préfet, le catholicisme et l’hérésie de Valdo sont tous deux incomplets, et doivent s’enrichir mutuellement. Continuons notre lecture du cardinal :

 

Il se peut – continue Ratzinger – qu’une écoute humble, réciproque dans la diversité, nous aide plus qu’une unité superficielle [est-ce le cas de l’unité de l’Église catholique ?]. […] Y compris au moment historique où Dieu ne nous accorde pas encore l’unité parfaite, reconnaissons [de quel droit?] l’autre, le frère chrétien, reconnaissons les églises sœurs, aimons la communauté [et donc l’hérésie, le schisme] de l’autre ; voyons-nous ensemble dans un processus [tout à fait imaginaire] d’éducation divine où le Seigneur utilise les différentes communautés l’une pour l’autre, pour nous rendre capables et dignes de l’unité définitive.

 

Le Courrier de Rome n’a pas de mal à montrer que cette conception de l’unité dans la pluriformité et de la diversité réconciliée n’est pas une nouveauté : c’est la conception de l’œcuménisme protestant condamnée sous Pie IX en 1864, lors de la fondation par les anglicans de la première « Société pour promouvoir l’Unité des chrétiens ». Le pape disait, entre autres :

 

Le fondement sur lequel il [le mouvement] s’appuie est capable de ruiner de fond en comble la constitution divine de l’Église. Il se fonde en fait sur la supposition que la vraie Église de Jésus-Christ est formée en partie de l’Église Romaine établie et répandue dans le monde entier, en partie du schisme de Photius, et en partie de l’hérésie anglicane (Lettre Apostolicæ Sedis, de la sacrée congrégation du Saint-Office à l’épiscopat d’Angleterre, 16 septembre 1864).

 

On retrouve cette même condamnation dans Satis cognitum de Léon XIII (29 juin 1896) et dans Mortalium animos de Pie XI (6 janvier 1928).

C’est d’ailleurs une citation de cette dernière encyclique qui permet de deviner où nous conduit la diversité réconciliée du « préfet œcuménique » :

 

On aboutit par là à une négligence de la religion, c’est-à-dire à l’indifférentisme et à ce qu’on dénomme le modernisme. Les malheureux qu’infectent ces erreurs, soutiennent que la vérité dogmatique n’est pas absolue, mais relative, c’est-à-dire qu’elle doit s’adapter aux exigences variables des temps et des lieux et aux divers besoins des âmes, puisqu’elle n’est pas contenue dans une révélation immuable, mais doit, de par sa nature, s’accommoder à la vie des hommes.

 

Repenser la papauté

 

La suite du discours de Ratzinger prouve incontestablement qu’il est lui-même un « malheureux infecté » de ce relativisme moderniste. Après avoir parlé de l’unité, le cardinal aborde la question de la papauté.

 

Par l’histoire – affirme-t-il – nous savons bien [?] que le ministère de l’unité, qui selon notre foi [sic] est confié à Pierre et à ses successeurs, peut être réalisé selon des modes très différents. [Il avoue avoir pensé] avec un groupe de luthériens d’Allemagne et des pays scandinaves […] sur la façon dont devrait se présenter une « Ecclesia catholica confessionis augustanae », ou encore une « Église catholique protestante ». […] [Protestant avec les protestants, le cardinal Ratzinger sait se faire orthodoxe avec les orthodoxes :] Elles ont [les Églises orthodoxes] une façon différente de garantir l’unité et la stabilité de la foi commune, une façon différente de celle que nous avons nous, dans l’Église catholique d’Occident [y aurait-il donc une Église catholique d’Orient ?]. Elles n’ont pas une congrégation pour la Doctrine de la foi [ni de pape]. Mais, dans l’Église orthodoxe, la liturgie et le monachisme sont deux facteurs très forts, qui garantissent à la fois fermeté et cohérence [on pourrait donc remplacer le pape par la liturgie et le monachisme]. L’histoire montre que ce sont des moyens appropriés et sûrs dans ce contexte historique et ecclésial pour servir à l’unité fondamentale !

 

Ce que le cardinal ne dit pas, ce sont les terribles disputes doctrinales qui ont ravagé les Églises schismatiques d’Orient, ni que ces Églises sont figées dans un fixisme qui empêche tout développement doctrinal légitime (qu’on pense à la promulgation des dogmes sur la sainte messe et les sacrements du concile de Trente, à ceux de l’Immaculée Conception et de l’Assomption).

Par contre, ce qu’il laisse supposer, c’est qu’il y a autant de « moyens » d’assurer l’unité de l’Église qu’il y a de contextes historiques. Parmi ces moyens, il y aurait la papauté pour « l’Église catholique d’Occident ».

 

Misérablement infecté de modernisme

 

Conclusion du Courrier de Rome :

 

Il reste de tout cela qu’il est ainsi démontré que pour le préfet œcuménique, misérablement infecté de modernisme, « la vérité dogmatique n’est pas absolue, mais relative, c’est-à-dire qu’elle doit s’adapter aux exigences variables des temps et des lieux et aux divers besoins des âmes, puisqu’elle n’est pas contenue dans une révélation immuable, mais doit, de par sa nature, s’accommoder à la vie des hommes » [Mortalium animos]. Pauvre cardinal, préfet sans foi de la Congrégation pour la foi ! Préfet, non plus catholique, mais « œcuménique » !

 

De fait, les deux seules vérités de cette rencontre seront énoncées par l’interlocuteur vaudois. Il rappellera que l’idée même de « diversité réconciliée » est d’origine luthérienne et que « le dogme du concile Vatican I, bien que repensé dans le contexte de Vatican II, c’est-à-dire à la lumière de la collégialité épiscopale et de tout ce qui s’en est suivi, garde, inchangée, son importance, s’agissant d’un dogme, donc d’un article de foi ».

Le Courrier de Rome nous explique que ce discours du cardinal aux vaudois n’est pas un incident isolé. L’hebdomadaire allemand Die Zeit a publié un « dialogue » entre Koenig et Ratzinger, dialogue repris intégralement en Italie par La Repubblica du 2 décembre 1991 sous le titre « Nous devons dépasser le centralisme papal ». En 1992, le journal suisse-allemand Pfarrblatt, Olten du 17 mai 1992 écrivait : « A l’occasion du 65e anniversaire du cardinal Ratzinger, la Kipa [agence d’informations religieuses] publie un article qui présente quelques points de vue remarquables de Ratzinger sur l’œcuménisme […] Ratzinger s’élève contre les “exigences maximalistes qui feraient échouer la recherche de l’unité”. Contre une “exigence maximaliste”, contre une “reconnaissance du primat de l’évêque de Rome dans toute sa force, tel qu’il fut défini en 1870” [Vatican I], il présente l’opinion que “Rome ne doit pas exiger de l’Est une interprétation de la doctrine du primat plus forte qu’elle n’a été formulée et crue durant le premier millénaire”. »

 

 

*

 

Les souvenirs d’un « nouveau théologien »

 

Le Courrier de Rome 207 de décembre 1998 rend compte de l’ouvrage autobiographique du cardinal Ratzinger, Ma Vie – Souvenirs [16]. Nous en avons parlé nous-mêmes dans Le Sel de la terre 29 (été 1999), p. 207 et sq.

 

Une formation moderne, voire moderniste

 

Le cardinal commence par raconter ses souvenirs de jeunesse, notamment la guerre et son expérience au petit séminaire. Ce qui frappe, nous dit le Courrier de Rome, « c’est l’absence manifeste d’élan vers le surnaturel, vers Dieu ».

A la fin de la guerre, le jeune Joseph Ratzinger entre au séminaire à l’âge de 18 ans. Il parle de sa « soif de connaissance, qui avait grandi au cours des années d’indigence ». Il ajoute :

 

Nos centres d’intérêt étaient multiples : nous ne voulions pas nous contenter de faire de la théologie au sens étroit du terme, mais écouter l’homme d’aujourd’hui. On dévorait les romans de Gertrude von Le Fort, Elisabeth Langgässer, Ernst Wiechert. Dostoïevski était de ces auteurs que tout le monde lisait, et puis les grands auteurs français Claudel, Bernanos, Mauriac. On suivait même avec intérêt les dernières évolutions des sciences naturelles. On croyait qu’elles menaient de nouveau à Dieu avec la révolution opérée par Planck, Heisenberg, Einstein… Dans les domaines théologique et philosophique, Romano Guardini, Josef Pieper, Theodor Häcker et Peter Wust étaient les auteurs qui nous touchaient le plus directement [p. 50-51].

 

La soif de connaissance est une bonne chose, quand elle porte sur de bons objets. Ici, l’on voit que l’intérêt du séminariste n’était pas tant la « théologie au sens étroit du terme » que « l’écoute de l’homme d’aujourd’hui », c’est-à-dire, en fait, la littérature et la pensée philosophico-scientifique contemporaine fort peu chrétiennes. On voit aussi une bonne dose de naïveté dans la pensée que les « dernières évolutions des sciences naturelles […] menaient de nouveau à Dieu » : on sait en effet, pour ne prendre qu’un exemple, que le « dieu » d’Einstein est fort différent de Notre-Seigneur Jésus-Christ ou de la Trinité, et que l’inventeur de la bombe atomique ne croyait même pas à l’immortalité de l’âme : « Je ne peux pas m’imaginer ni désirer un individu qui survive à sa mort physique : laissez les âmes faibles se nourrir, par peur ou par égoïsme, de telles idées [17]. »

Le cardinal Ratzinger nous dit qu’il aimait aussi le philosophe juif personnaliste Martin Buber (apprécié aussi par Jean-Paul II), mais « en revanche – confie-t-il –, j’avais du mal à comprendre saint Thomas d’Aquin, dont la logique cristalline me semblait bien trop fermée sur elle-même, trop impersonnelle et trop stéréotypée » (p. 52).

La logique devrait-elle être personnelle ? Ces reproches du cardinal envers saint Thomas dénotent « une attitude de type protestant, carrément piétiste, comme chez ceux qui recherchent seulement dans le sentiment individuel intérieur la règle de la foi », commente le Courrier de Rome.

Après deux ans d’étude au séminaire diocésain de Freising, il s’inscrit à la faculté de théologie de Munich. Là, un de ses maîtres l’amena à lire de Lubac, auteur qui exerça sur lui une influence durable.

Un autre maître, Friedrich Wilhelm Maier, « la vedette de la faculté », qui avait été démis de ses fonctions pour avoir été trop favorable au modernisme, puis réintégré dans les années vingt à l’université « où le climat avait changé », lui fit comprendre que les théories de l’exégèse libérale sur la crédibilité des Évangiles avaient posé un « problème non encore résolu de nos jours ». Ce qui semble apporter quelque crédit aux hérésies de Loisy et autres hérétiques.

Il garde aussi de ce professeur le souvenir suivant : « L’équilibre entre dogme et libéralisme avait sa propre fécondité. » Ceci pourrait bien caractériser la ligne de conduite adoptée dès lors par le futur pape…

Un autre professeur, chargé de l’ancien Testament, l’amena à porter ce jugement stupéfiant :

 

J’en suis venu à penser que le judaïsme (qui ne commence, stricto sensu, qu’à la fin de la constitution d’un Canon des Écritures, soit au 1er siècle après Jésus‑Christ) et la foi chrétienne exposée dans le nouveau Testament sont deux modes différents d’appropriation des textes sacrés d’Israël, tous deux ultimement déterminés par la façon d’appréhender le personnage de Jésus de Nazareth. L’Écriture que nous nommons aujourd’hui ancien Testament est en soi ouverte sur ces deux voies. Et nous n’avons en réalité commencé à comprendre qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’interprétation juive « après Jésus‑Christ » possède elle aussi son propre message théologique [p. 63-64].

 

Ainsi l’interprétation juive talmudique de l’Écriture est un « autre mode d’appropriation des textes sacrés » qui « possède aussi son propre message théologique » !

 

Une thèse refusée pour modernisme

 

En 1951, Joseph Ratzinger est ordonné prêtre, et après une année de ministère il est nommé au grand séminaire de Freising où il prépare sa thèse de théologie. Toutefois son travail rencontre une opposition de la part du professeur Schmaus [18]. Le Courrier de Rome l’explique ainsi :

 

Le travail présenté par J. Ratzinger concernant le concept de la Révélation chez saint Bonaventure et l’interprétation qu’il proposait de ce concept furent accusés de ne pas être fidèles aux textes et de professer « un dangereux modernisme, en passe de faire du concept de la Révélation une notion subjective ». L’accusation était grave : conception subjectiviste de la Révélation, typique des modernistes ; pratiquement on accusait Joseph Ratzinger de pencher substantiellement vers l’hérésie.

 

De fait, le cardinal Ratzinger explique lui-même le point disputé :

 

Le concept de « Révélation » implique toujours le sujet qui reçoit : là où personne ne perçoit de « révélation », il ne se produit aucun dévoilement, car rien ne s’est dévoilé. L’idée de Révélation implique que quelqu’un en prenne conscience [p. 87].

 

Le Courrier de Rome nous explique en quoi consiste l’erreur du doctorant :

 

Sans la participation du sujet « percevant » ou « recevant », il n’y a aucune Révélation et donc cette Révélation existe comme fait objectif seulement grâce à la participation du sujet connaissant, de l’homme. Conçue de cette façon, la Révélation devient un fait de la conscience du sujet, elle se subjectivise précisément (comme le relève le professeur Schmaus) et, sans la participation de la conscience du sujet, elle n’est pas ce qu’elle est, elle n’est pas révélation.

 

Mais faut-il en conclure que là où personne ne reçoit la Révélation, celle-ci n’existe pas ? Cela peut paraître absurde au bon sens. Mais la philosophie moderne n’a cure du bon sens. Continuons de citer le Courrier de Rome :

 

Pour cette pensée profane, pour cette philosophie moderne insensée, notre concept constitue la vérité de ce qui est – en elle – pensé, comme si elle la créait du fait même de penser : notre pensée ne reconnaît pas la vérité qui est déjà dans la chose, mais elle la crée, comme à partir du néant, avec ses catégories mentales. De la même façon, pour le cardinal Ratzinger le « sujet qui perçoit » doit se considérer comme élément constitutif du concept de Révélation ; ce qui équivaut à affirmer que la vérité contenue dans cette dernière n’est pas telle en soi, mais seulement si le « sujet qui perçoit » « entre en possession » d’elle. […] Et puisque le « sujet qui perçoit » est historiquement déterminé (c’est-à-dire influencé par le devenir historique changeant), voici ouverte la voie pour affirmer que le contenu de la Révélation ne peut pas être lié à l’acte initial dans lequel il est apparu, mais qu’il doit dépendre nécessairement de la conscience de soi, historiquement changeante, que le « sujet qui perçoit » (= l’Église) possède.

 

La tradition vivante

 

Et voilà comment le futur cardinal Ratzinger est amené au concept de Tradition comme « processus vivant ». A l’époque de ses études, nous explique le nouveau théologien [qui s’en réjouit], « on donnait un nouvel éclairage à l’idée de Révélation, restée trop axée sur le domaine intellectuel dans la néoscolastique. La Révélation n’apparaissait plus simplement comme la transmission de vérités s’adressant à la raison, mais comme l’action historique de Dieu, dans laquelle la Vérité se dévoilait peu à peu » [p. 82].

Nous sommes là au cœur du drame de l’Église conciliaire. Celle-ci se conçoit elle-même comme un sujet qui constitue la Révélation en entrant en possession d’elle, qui joue un rôle actif, créatif dans ses rapports avec elle. Tandis que l’Église catholique se conçoit traditionnellement comme une société qui, « avec l’assistance de l’Esprit-Saint, garde au cours des siècles le dépôt immuable de la vérité révélée en l’expliquant, oui, mais sans pouvoir le modifier d’une virgule » (le Courrier de Rome). C’est pourquoi l’Église conciliaire a condamné Mgr Lefebvre : il n’avait pas de la Tradition un concept assez « vivant ».

Le cardinal Ratzinger avoue avoir contribué au débat sur la Révélation et la Tradition lors du dernier Concile, qui a abouti à des textes ouvrant la porte à cette nouvelle théologie (voir Le Sel de la terre 55, p. 16 et sq.).

Il explique aussi comment son concept de Tradition comme « processus vivant » l’a aidé à comprendre le dogme de l’Assomption. Si l’on en croit le cardinal Ratzinger, on ne pouvait définir ce dogme en s’en tenant à une conception de la Tradition « comme la stricte transmission de contenus et de textes figés ».

 

Mais si l’on comprend la tradition comme le processus vivant par lequel l’Esprit-Saint nous introduit dans la Vérité tout entière et nous enseigne à comprendre ce que nous n’étions pas capables de saisir auparavant (voir Jn 16, 12 sq.), alors le « souvenir » ultérieur (voir par exemple Jn 16, 4) peut reconnaître ce qui n’avait pas été entrevu auparavant, bien que transmis par le Verbe dès les origines [p. 70].

 

Le Courrier de Rome commente :

 

Dans ce passage, de lecture peu aisée, la Tradition est définie comme « processus vivant », dont l’Esprit-Saint est l’artisan, et donc comme « processus » non lié à des documents, ni même à des faits. Mais la Tradition dans le sens catholique n’a jamais été entendue comme un processus, ni comme une réalité détachée des faits (et c’est ce que démontre justement la définition dogmatique de l’Assomption [19]). L’idée de processus contient l’idée de vérité qui se développe par degrés grâce à la pensée de l’homme et ce développement est ici attribué à l’Esprit-Saint, qui serait le pédagogue du « sujet qui comprend » dont il est question ci-dessus et il agirait donc par degrés, en maintenant ouverte la Révélation. Mais la Tradition catholique, au contraire, contient l’idée de la conservation, de la transmission du dépôt de la foi donné une fois pour toutes (voir Jude, v. 3 [20]), contre toute possible « nouveauté » et développement ultérieur contradictoire.

 

C’est bien là le nœud de l’opposition entre le néomodernisme de la Rome conciliaire et la Tradition catholique.

Le Courrier de Rome conclut : « La théologie du cardinal n’est pas la théologie catholique, c’est la nouvelle théologie. »

 

La liturgie

 

Au sujet de la liturgie, le cardinal Ratzinger, fidèle en cela à l’attitude adoptée lors de ses études d’équilibre entre « le dogme » (le catholicisme) et « le libéralisme » (le modernisme), condamne les excès post-conciliaires. Il parle de « désintégration de la liturgie » (p. 134), il se dit « consterné de l’interdiction de l’ancien missel, car cela ne s’était jamais vu dans toute l’histoire de la liturgie » ; il constate que « le décret d’interdiction de ce missel [] a opéré une rupture dans l’histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient être que tragiques ; […] on démolit le vieil édifice pour en construire un autre […] ce qui nous a porté un énorme préjudice » [p. 132-134].

Faut-il voir dans ce constat une espérance d’un retour vers la Tradition. Hélas ! :

 

Le cardinal Ratzinger, explique le Courrier de Rome, après avoir fait une analyse substantiellement correcte, la fait suivre d’une conclusion déconcertante : il faut un nouveau « mouvement liturgique » qui « donne le jour au véritable héritage de Vatican II ». Il ne sait pas se détacher de Vatican II, qui représenterait encore l’ancre de salut. Il ne faut pas retourner à la véritable Tradition de l’Église. Non. Il faut retourner au vrai Vatican II, dont la signification authentique n’a pas été encore comprise. […] Notre auteur, enfin, répète plusieurs fois – un vrai « refrain » – que Vatican II n’a pas été encore bien compris.

 

Une mystification évidente :

l’image d’un Ratzinger restaurateur de la foi

 

Mais le cardinal Ratzinger est un habitué de « ces cris d’alarme » qui n’aboutissent à rien, sinon à rajouter une dose de « Vatican II » pour corriger les erreurs de Vatican II. Le Courrier de Rome nous dit :

 

Préoccupé par l’orientation que prenaient les événements, Ratzinger, dans une conférence qu’il fit à l’Université de Münster, « tenta de lancer un premier signal d’alarme, auquel on ne prêta guère attention ». Il insista dans son intervention au Katholikentag [journée Catholique] à Bamberg en 1966, au point que le cardinal Döpfner « s’étonna des “accents conservateurs” qu’il crut y percevoir ».

 

Toutefois il faudrait se garder de voir en tout cela l’ombre du début d’une autocritique. Ainsi dit le Courrier de Rome :

 

Il est évident que le cardinal Ratzinger considère que ses positions dans l’après-Concile et aujourd’hui même, sont substantiellement les mêmes que celles de ses débuts de chercheur, quand il était (à juste titre) accusé de vouloir élaborer une conception subjectiviste de la Révélation. Dans cette autobiographie du cardinal Ratzinger, il n’y a aucune autocritique : ceux qui l’ont accusé d’être un libéral, un moderniste n’ont pas compris sa pensée. De même, ceux qui accusent Vatican II à cause de la situation désastreuse dans laquelle se trouve l’Église aujourd’hui n’ont pas compris Vatican II. […]

Le cardinal Ratzinger ne semble rien avoir appris de tout ce qui est arrivé. Il se préoccupe seulement de montrer la continuité de sa théologie, croyant défendre ainsi à la fois lui-même et Vatican II. De cette défense devrait sortir renforcée l’image d’un Ratzinger restaurateur de la foi, défenseur de la Tradition, dans laquelle beaucoup montrent qu’ils croient encore. Il s’agit là d’une mystification évidente. […]

Comment est donc née alors cette renommée d’un Ratzinger restaurateur de l’Église ? Probablement du fait qu’il a fait plusieurs fois des critiques précises et circonstanciées à l’égard de certaines dégénérescences et qu’il s’est toujours dissocié des éléments les plus extrémistes. Mais cela n’enlève rien à la base moderniste de sa vision théologique : « Ratzinger est toujours ainsi : aux excès, vis-à-vis desquels il prend ses distances (souvent avec des répliques heureusement caustiques), il n’oppose jamais la vérité catholique, mais une erreur apparemment plus modérée et qui, toutefois, dans la logique de l’erreur, conduit aux mêmes conclusions ruineuses » [citation du Courrier de Rome 6/1993].

Certains ont comparé avec bonheur Vatican II aux États Généraux de la Révolution Française. Pour rester dans cette image, il nous plaît de définir le cardinal Ratzinger comme un girondin. Les girondins étaient certainement plus modérés politiquement que les jacobins, et en particulier leur aile gauche (les « enragés », comparables aujourd’hui – relativement à la religion et à l’Église – aux divers Küng, Drewermann, etc.), mais ils n’en étaient pas moins révolutionnaires : ils voulaient réaliser les mêmes objectifs, de façon plus graduelle, plus pragmatique. Leur vision du monde était identique : l’exaltation de la raison humaine placée au centre de l’univers, de la démocratie, de l’individualisme bourgeois identique ; aussi leur haine pour le christianisme, leur désir de s’approprier les biens de l’Église, etc. Ni son autobiographie (Ma vie – Souvenirs), ni son livre-interview (Le Sel de la terre) ne nous font voir un Ratzinger différent de celui que nous connaissons.

 

 

 

 

 

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[1]Courrier de Rome – Sì Sì No No, BP 156, 78001 Versailles cedex.

[2] — Le titre de cet article dans le Courrier de Rome est : « Le cardinal Ratzinger démontre l’état de nécessité dans l’Église ».

[3] — Cardinal Ratzinger, « Il caso non è chiuso », Il Sabato, 30 janvier 1988, p. 14-15.

[4] — Joseph Ratzinger – Vittorio Messori, Entretien sur la foi, Fayard, 1985.

[5] — Le Courrier de Rome cite un texte de Pie XII du 29 octobre 1951 qui condamne la théorie personnaliste suivante : « Si, de ce don réciproque complet des époux, naît une vie nouvelle, celle-ci est un résultat qui reste en dehors ou tout au plus comme à la surface des “valeurs de la personne” ; résultat que l’on ne refuse pas, mais qu’on ne veut pas considérer comme étant au centre des rapports conjugaux. »

[6] — « Sainteté » in Enciclopedia Cattolica, vol 10, col. 1870–1873.

[7] — La version française a été publiée sous le titre : La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, 5e éd., Mame, Paris, 1969.

[8] — Nous avons donné la traduction du livre du cardinal Ratzinger fait par le Courrier de Rome. Voici la traduction donnée dans la version française (p. 244-246) : « Essayons cependant d’exprimer ce qui nous trouble aujourd’hui sur ce point. Si nous voulons être francs, nous devons bien reconnaître que nous sommes tentés de dire que l’Église n’est ni sainte ni catholique. Le deuxième concile du Vatican lui-même en est venu à ne plus parler simplement de l’Église sainte, mais de l’Église pécheresse ; et si l’on a critiqué le Concile à ce sujet, cela a été tout au plus pour lui reprocher d’avoir été trop timide dans son affirmation, tellement est fort aujourd’hui dans notre conscience à tous, le sentiment de la condition pécheresse de l’Église. […] C’est une sainteté qui éclate et se manifeste comme sainteté du Christ au milieu du péché de l’Église. […] En ce sens l’on pourrait aller jusqu’à dire que c’est précisément dans sa structure paradoxale de sainteté et de péché, que l’Église est la forme de la grâce dans ce monde. »

[9] — Publication du Courrier de Rome, 1994, p. 96-111. Ce livre est toujours disponible aux bureaux de la revue (BP 156, 78001 Versailles cedex) pour 15,2 E. Il a une préface de Mgr Francesco Spadafora et quelques annexes dont l’article du père Garrigou-Lagrange : « La nouvelle théologie : où va-t-elle ? »

[10] — St. Thomas Aquinas Seminary, R.R.1, Box 97A-1, Winona, Minnesota 55987, USA.

[11] — Joseph Ratzinger, La Foi chrétienne, hier et aujourd’hui, Éditions Mame et Cerf, 1985.

[12] — Rappelons que les parenthèses carrées [ ] introduisent une explication qui ne se trouve pas dans le texte de la citation. (NDE.)

[13] — H. de Lubac, Catholicisme, 4e éd., Cerf, Paris, 1947, p. 295-296.

[14] — K. Rahner, Nature et Grâce, cité dans cardinal Joseph Siri, Gethsémani, Réflexions sur le mouvement théologique contemporain, 2e éd., Paris, Téqui, 1981, p. 79.

[15] — Voir Wiltgen Ralph M. s.v.d., Le Rhin se jette dans le Tibre, Le concile inconnu, Paris, Éd. du Cèdre, 1973.

[16] — Joseph, cardinal Ratzinger, Ma Vie – Souvenirs, Fayard, 1998.

[17] — Cité dans S. Bergia, Einstein e la relativita [Einstein et la relativité] Bari, 1980, p. 164.

[18] — Schmaus était un théologien compétent. Il fut choisi pour faire partie des rédacteurs des schémas préparatoires au concile Vatican II, réalisés par la commission de théologie du cardinal Ottaviani.

[19] — Dans le cas de l’Assomption, il y a un fait : le culte qui, depuis les origines du christianisme, professait l’assomption au ciel, dans son corps, de la Vierge et en vénérait le tombeau vide (gardé actuellement par les orthodoxes). C’est ce fait qui pouvait conduire à définir le dogme.

[20] — « Très chers, j’avais un grand désir de vous écrire au sujet de notre salut commun, et j’ai été contraint de le faire, afin de vous exhorter à combattre pour la foi transmise aux saints une fois pour toutes (deprecans supercertari semel traditae sanctis fidei). »

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 56

p. 145-196

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La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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