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RETRAITE AVEC LE SACRÉ-CŒUR (IV)

 

Le bonheur dès ici-bas !

 

 

 

par le père Matéo

 

 

 

Ce texte (inédit) du père Matéo Crawley-Boevey (1875-1960) est extrait de la retraite qu’il prêcha en 1945 aux supérieures de diverses communautés religieuses du Québec [1].

Les premières instructions de cette retraite ont été publiées dans les numéros 52, 54 et 55 du Sel de la terre. Voici maintenant la huitième.

Bien qu’adressés à des religieuses, les propos du grand apôtre du Sacré-Cœur sont, on le verra, aisément applicables à tous les chrétiens.

Le Sel de la terre.

 

*

 

— VIII —

 

Le bonheur

 

Le bonheur incomparable du ciel a son avant-goût ici-bas. Nous avons été créés pour sa gloire et pour notre bonheur. Nous sommes à lui, sa chose ; il est le Maître. Dieu aurait pu nous dire : « Sers-moi à deux genoux ; sers-moi comme un esclave ; tue-toi pour moi à longueur de jour et je ne te promets rien. » Mais il a dit : « Sers-moi à deux genoux, obéis-moi ; travaille pour moi et je t’attends dans le ciel. » Et le ciel de là-haut, qui est cent pour un, a son avant-goût ici-bas : « Paix et bonheur à ceux qui sont à moi. »

 

Il y a des heureuses et des malheureuses dans la vie religieuse : les malheu­reuses, ce sont les traîneuses, les médiocres, les infidèles, celles qui ont mis les trois vœux dans des chaînes. Mais si on met les trois vœux dans trois ailes : La règle, les constitutions, les exercices de piété, ah ! quel bonheur ! C’est ce manque de bonheur chez certaines religieuses qui fait qu’on veut liberté, vacances, amuse­ments, parce qu’on n’est pas heureuse au couvent, par sa faute.

Autrefois, si on offrait à des religieuses d’aller faire un séjour dans leur fa­mille, personne n’acceptait ; aujourd’hui, c’est : « Merci, j’y vais. » La petite Thérèse n’a jamais demandé de vacances, parce que trop heureuse avec lui. La sainte religieuse dit : « Chez moi, chez lui, quelle paix, quel bonheur ! Mon Dieu et mon tout. » Celle qui n’est pas remplie de Dieu suffoque ; elle traîne une chaîne horrible et elle devient une esclave au lieu d’être une reine. On n’est pas malheureuse dans un couvent, à moins d’infidélité. Il y a de la souffrance, oui ; des épreuves, oui ; mais c’est par sa faute que la religieuse est malheureuse. Il y a un proverbe espagnol qui dit : « Marche avec ta peine, c’est ta faute » : c’est toi qui mets le fiel dans ta vie.

 

Accepter d’être malheureux pour Dieu ?

 

Parlons de bonheur, c’est du soleil. Selon le plan divin, la vie religieuse doit donner la paix. Vous me direz peut-être : « Est-ce que vous n’êtes pas un peu poète quand vous dites que la vie religieuse est un parterre de bonheur ? » Il n’y a pas de poésie là-dedans ; c’est une réalité. Le couvent, c’est la paix, c’est l’avant-goût du ciel. La grande réalité, c’est la messe et, après la messe, la grande réalité, c’est le bonheur et la paix dans la vie religieuse pour la religieuse fidèle. Le ser­vice de Dieu, c’est ce qui fait son bonheur, malgré ses peines et ses souffrances.

L’armée innombrable des élus chante le Seigneur : tous sont heureux depuis la sainte Vierge, qui a tant souffert au Calvaire, jusqu’à la petite Thérèse qui a connu l’agonie ici-bas. Que chantent-ils ? « Oh ! que c’est beau de servir le Seigneur ! »  Ce qu’ils chantent, nous devons le chanter, car nous avons le même bonheur ; le ciel est la prolongation du bonheur de servir Dieu ; nous commen­çons ici pour continuer là. Il n’y a pas un seul saint qui viendrait dire : « J’ai été saint sur la terre, mais j’ai été malheureux. » Tous les saints ont été des créatures et ont vécu dans la vallée des larmes ; tous ont été dans les souffrances et ont connu les calomnies, etc. Étaient-ils malheureux ? Non. Souffrons comme eux et avec l’Homme de douleurs, mais heureux quand même.

 

Un jour, M. Martin, le père de la petite Thérèse, va la voir au carmel ; quand elle arrive, il sanglotait : « Qu’est-ce qu’il y a ? », demande Thérèse. « Je pleure parce que je suis trop heureux », répond-il. Et vous, les reines, est-ce que vous ne pouvez pas parler comme lui ? Si vous avez été malheureuses, c’est votre grande faute et c’est une offense au Bien-Aimé. Oui, c’est une faute et une offense d’être malheureuses avec lui.

 

Il y a parfois une fausse idée qui se glisse : on croit que servir Dieu, c’est être esclave. Non, non, oh ! traîner sa croix, quelle honte ! quelle hérésie de se croire malheureuses dans le devoir pour lui, ou la souffrance pour lui ! Entendez-le : « Je n’ai rendu personne malheureux. » A une sœur qui se plaignait, disant : « Servir ce Maître, c’est dur », je répondis : « Ah ! non… vous voudriez avoir un ogre pour mari et des enfants ingrats ? »

Si vous aimez Notre-Seigneur, vous aurez tout pour l’âme et pour le corps ; au lieu de vous plaindre, il faudrait dire : « Seigneur, Seigneur, vous m’en don­nez trop, que me donnerez-vous au ciel ? » N’est-ce pas un peu ce que vous avez dit au jour de votre profession quand vous avez juré à Notre-Seigneur que vous étiez à lui ? Vous ne serez jamais malheureuses, ni ici-bas, ni en enfer, sans votre faute. La paix est l’apanage de tous ceux qui l’aiment, lui, comme un bien-aimé.

 

La croix

 

Ici se pose un problème : la croix. Sans la croix, pas de vraie vie religieuse. Si vous n’avez jamais souffert, vous êtes à plaindre, car il vous a oubliées. Que dire de la croix dans la vie religieuse ? Elle doit être aimée pour lui. Une reli­gieuse me dit un jour : « Père Matéo, comme je souffre ! Ah ! si vous saviez ! Ma supérieure ne m’a jamais comprise. – Vous êtes entrée au couvent pour être comprise ; alors, vous êtes une sotte. » On entre au couvent pour comprendre ! Se plaindre de n’être pas comprise, c’est une lamentation ridicule. Quand on se croit victime de la supérieure, on est victime de ses passions, de son orgueil, de ses commodités. Si la supérieure dit : « non », c’est Jésus qui dit « non » ; alors souriez. C’est s’immoler à rebours, c’est être victime du diable que de se faire soi-même des croix qui ne sont pas voulues de Dieu.

Les larmes, les douleurs, les maladies ne font pas le malheur ; les saints, les grands martyrs étaient pleins de joie et ils étaient des créatures comme nous. Pour les mondains, larmes et malheur, c’est la même chose ; mais pour la reli­gieuse, la croix, les douleurs, les « on dit », c’est bonheur. Pour celles qui aiment le Crucifié avec passion, à la folie, croix et bonheur sont synonymes. Avec lui, les épines sont des fleurs et l’amer se change en miel ; et si vous dites que vous n’êtes pas heureuses avec lui, vous le faites souffrir. Quand vous vous donnez au Christ, vous embrassez sa croix, et la vôtre pour votre bonheur.

Est-ce que saint Laurent sur son gril a dit : « Je suis malheureux ? »

Qu’on dise de vous que vous êtes des saintes ou des folles, ce n’est pas cela qui rend heureux ou malheureux, mais votre paix ou votre orgueil. Sainte Rose de Lima n’a pas été malheureuse, et elle a choisi les épines. Le saint père Damien, qui a passé dix-sept ans avec les lépreux, n’a jamais dit qu’il avait été malheureux lui-même.

J’ai prêché ce sermon devant soixante-dix religieuses cloîtrées ; derrière la grille se trouvait une religieuse souffrante depuis quarante-huit ans, dans son corps et dans son âme, et elle dit : « Ah ! Que vous dites vrai ! Quel bonheur avec lui ! S’il n’y avait pas de ciel, je l’ai déjà. » C’est aussi ce que vous devriez dire – pour l’honneur de votre Époux. La petite Thérèse a écrit des choses que la grande Thérèse aurait signé : « Seigneur, je me demande comment vous allez faire au ciel pour me rendre heureuse, parce qu’au ciel vous allez me ravir la croix ; vous êtes Dieu, vous allez faire ce miracle : m’enlever la croix sans m’en­lever mon bonheur. »

La croix, c’est une source de paix et de bonheur pour celles qui aiment l’Homme-Dieu et le roi des martyrs.

 

La grâce, c’est le ciel commencé

 

 La vie religieuse, pour la religieuse qui est fidèle religieuse, c’est le noviciat du ciel. La grâce, c’est la même chose que le ciel ; c’est la quintessence du ciel. La grâce, c’est le ciel commencé ; là-haut, on brise le vase. La vie de la grâce, c’est la vie divine, c’est le bonheur. On peut avoir des croix, oui ; être malheureuse, non. Le secret du bonheur, c’est Jésus, Jésus aimé passionnément, Jésus aimé à la folie. Le ciel ne serait plus le ciel sans lui, et l’enfer ne serait plus l’enfer avec lui.

 

J’avais béni le mariage d’une jeune fille pauvre avec un garçon pauvre et j’y avais fait l’intronisation du Sacré-Cœur. J’avais demandé aux gens d’orner le taudis ; on fit une fête, et je dis : « Dans ce taudis vous serez heureux si vous aimez votre Roi. » Les riches et les mondains auraient dit : « Vous êtes des fous. » Un peu plus tard on me rappelle. Les mois et les ans avaient passé, et on avait souffert ensemble. La pauvre femme était par terre, malade, bien malade. Son mari, en larmes, près d’elle ; mais il y avait tant de paix que j’ai osé deman­der : « Chers enfants, j’ai béni votre mariage ; êtes-vous malheureux ? est-ce que vous avez été malheureux ? – Malheureux ! jamais ; des peines, oui ; des larmes, oui ; des luttes, oui ; mais, pas malheureux ! ma petite épouse s’en va au ciel ; vous le voyez, père, il vient me la prendre ; demain, ce sera moi. Dans le ciel comme dans le taudis, c’est lui, toujours lui que nous aimerons »

N’est-ce pas beau, ça ? Et vous, s’il n’a pas réussi à vous rendre heureuses, c’est votre faute. Il n’y a qu’un secret pour avoir ce bonheur, qu’il faudrait dire sur tous les toits à grands cris ; le secret du bonheur de la religieuse, le secret du bonheur des communautés, je le redis : « C’est Jésus passionnément aimé. » Le bonheur chrétien, ce n’est pas le carnaval qui, parfois, s’introduit dans les com­munautés et donne une certaine soif d’ivresse. C’est parce qu’on n’a pas ce bonheur qu’on cherche à se divertir un peu comme les mondains. Mais avec lui en plein, les cœurs sont heureux. Remarquez : avec lui en plein, et non à demi.

 

Pendant la dernière guerre, je prêchais un jour dans une église de France. Je terminais une mission et j’arrivais à la sacristie après avoir parlé pour la sep­tième fois. Deux dames se présentent : « Vous êtes bien fatigué, père ; nous ve­nons vous reposer en vous offrant une fatigue ; nous venons vous demander d’aller à tel endroit où un jeune ouvrier se meurt. » Je pars, et je trouve dans un taudis, un homme de 30 ans, entouré de sa femme et de ses enfants. « Père, dit-il, je ne veux pas mourir avant de vous avoir connu. Il paraît que vous dites que le Roi rend heureux ceux qui l’aiment. Eh bien ! C’est vrai. Avec lui, comme j’ai été heureux ! Oui, vous dites vrai. » Je lui dis alors : « Voulez-vous, nous allons chanter ensemble votre bonheur » ; et je commence le Magnificat qu’il chantait à pleine gorge. Et je pensais que ça ne serait pas plus beau au ciel.

 

Est-ce qu’une épouse du Bien-Aimé est moins heureuse que ces pauvres gens ? Rien ne vous manque, si ce n’est lui. Il n’y a que le diable qui puisse dire : « Je suis malheureux. » Le bonheur vient de Dieu, et le malheur vient de vous. Les traîneuses, les médiocres, les « pas religieuses » ne sont pas heureuses ! Elles ne sont pas à lui à plein cœur. Supposez-vous une sainte Thérèse, une sainte Marguerite-Marie malheureuse ? Jamais. Je le dis encore : Personne ne pourra dire : « J’ai aimé Dieu, et j’ai été malheureuse. »

 

Les abeilles et les saints

 

En latin, saint et heureux s’expriment par le même mot : beatus (ou beata). Celui qui veut devenir un saint et qui travaille à le devenir de tout son cœur ne sera jamais désabusé.

Quelle différence y a-t-il entre les abeilles et les saints ? Les abeilles font du miel avec les fleurs, et les saints avec les épines. Pour moi, je ne suis pas pressé d’aller au ciel aussi longtemps que j’aurai la messe, car je suis déjà dans le ciel, je vis ma messe, pour ma messe, de ma messe. Si vous faites de même, vous ne serez pas impatientes d’aller au ciel, car la messe et le ciel, c’est la même chose. N’oubliez pas que toutes les misères de la vie ne rendent pas malheureux ; mais l’infidélité à la grâce et l’infidélité à la vocation.

 

Vivons à deux, souffrons à deux, chantons à deux : voilà la vie religieuse. Quand la sainte Vierge et saint Joseph ont perdu l’Enfant-Jésus, n’était-ce pas une angoisse ? Et l’Évangile dit : « Ils ne comprirent pas. » C’était trop haut, même pour la sainte Vierge. Elle souffrait, mais elle n’était pas malheureuse. Reine des douleurs et reine des martyrs !

Je puis être heureux si je suis avec lui et à lui ; c’est le ciel commencé par la possession du Cœur de Jésus.

 

Qu’il soit la vie de votre vie, la paix de votre paix, le cœur de votre cœur !

 

 

*

  


[1] — La retraite fut prêchée du 26 août au 1er septembre 1945 à Outremont (Québec). Le texte est reproduit d’après les notes prises par plusieurs religieuses. Nous avons gardé, autant que possible, le style de ces notes, écho de celui du père Matéo. Nous avons cependant introduit des sous-titres et supprimé quelques passages. Toutes les notes de bas de page ont été ajoutées par nous.

Informations

L'auteur

En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles. 

Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».

Le numéro

Le Sel de la terre n° 56

p. 68-72

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