ÉDITORIAL
Un triple découronnement
Foy, sapience et chevalerie
Dans sa vie de saint Louis, le chroniqueur Guillaume de Nangis explique ainsi le symbolisme de la fleur de lys qui se trouve dans les armes de France :
Foi, Sapience et Chevalerie sont, par la provision et par la grâce de Dieu, plus habondamment dans nostre royaume que en ces aultres. Les deux fueillées qui sont œles [ailes] signifient Sapience et Chevalerie qui gardent et défendent la tierce fueillée qui est au milieu de elles, plus longue et plus haute, par laquelle Foy est entendue et segneufiée, car elle est et doibt estre gouvernée par Sapience et deffendue par Chevalerie. Tant comme ces trois grâces de Dieu seront fermement et ordénement joinctes ensemble au royaume de France, li royaume sera fort et ferme, et se il avient, que elles soient ostées et desseurées [séparées], le royaume cherra [tombera] en désolacion et en destruiement [1].
Ainsi les chrétiens, à l’époque de saint Louis, comprenaient que la force des royaumes réside avant tout dans la foi soutenue par la science [sapience] et la politique [chevalerie], autrement dit dans ces trois institutions : l’Église, l’Université et l’État, les deux dernières soutenant la première.
Le Moyen Age avait compris que le service du Christ est la source de l’autorité, selon l’adage : « Servire Deo, regnare est [servir Dieu, c’est régner] » ; et il comprenait que ce service ne consiste pas seulement à le reconnaître comme Dieu, mais encore à lui reconnaître une autorité, même « négative » ou « indirecte » comme on dirait aujourd’hui [2], sur les sciences et sur la politique.
Ainsi Notre-Seigneur, à l’époque d’or de la chrétienté, régnait comme Sauveur sur son Église, comme Maître sur l’école, comme Roi sur la société civile. Il possédait la plénitude de son pouvoir, ses trois couronnes.
Ils l’ont découronné *
Cette soumission à Notre-Seigneur ne pouvait satisfaire celui dont l’adage est : « non serviam (je ne servirai pas) ». Aussi le démon parvint peu à peu à détruire l’autorité de l’Église sur la science et sur la politique.
Il se servit notamment de l’affaire Galilée [3] pour arriver à faire admettre que l’Église abusait de son pouvoir sur la science et qu’il fallait donc émanciper l’école et l’université en les rendant laïques.
Il se servit surtout de la Révolution pour soustraire les États modernes à l’autorité du Christ-Roi : désormais la charte de l’État n’est plus le décalogue, mais la déclaration des Droits de l’homme, et son rôle dans le domaine religieux consiste à reconnaître la liberté religieuse.
La capitulation de Vatican II
Pendant plusieurs siècles, l’Église a résisté à ce courant : elle continuait de proclamer les droits de Notre-Seigneur, notamment son autorité sur la société civile.
Mais le concile Vatican II a revu la situation.
Le pape Benoît XVI le reconnaît lui-même dans le discours qu’il a fait à la Curie romaine le 22 décembre dernier [4] :
[Il y avait] trois cercles de questions qui à présent, à l’heure du Concile Vatican II, attendaient une réponse. Tout d’abord, il fallait définir de façon nouvelle la relation entre foi et sciences modernes […], [puis] le rapport entre Église et État moderne, qui accordait une place aux citoyens de diverses religions et idéologies, [enfin, lié au précédent, il fallait régler] le problème de la tolérance religieuse – une question qui exigeait une nouvelle définition du rapport entre foi chrétienne et religions du monde. […] En particulier […] il fallait évaluer et définir de façon nouvelle le rapport entre l’Église et la foi d’Israël.
Pour répondre à la première question, celle des rapports entre la foi et les sciences, le Concile n’est sans doute pas allé jusqu’à affirmer qu’il faut laïciser l’université ; toutefois le pape dit que l’Église a revu ses propres décisions concernant « certaines formes concrètes de libéralisme ou d’interprétation libérale de la Bible », décisions « contingentes [et donc dépassées] précisément parce qu’elles se référaient à une réalité déterminée et en soi changeante ». Le pape ne précise pas davantage, mais si l’on regarde ce qui s’est passé depuis le Concile, on voit que le changement consiste à donner une plus grande place à la science « libérale », c’est-à-dire à la science qui s’arroge plus de liberté vis-à-vis de la foi : ce qui s’est manifesté de manière symbolique lors de la repentance pour la condamnation de Galilée [5], qui aurait eu le mérite de réclamer le premier cette libéralisation, pour ne pas dire libération, de la science.
La première couronne de Notre-Seigneur, représentant son autorité sur les sciences, lui est pratiquement retirée.
Le Christ-Roi
En second lieu, il fallait revoir les rapports de l’Église et de l’État. Là encore, le pape utilise la distinction entre les principes qui « expriment l’aspect durable » et « les formes de leur application dans des contextes nouveaux [qui] peuvent varier ». Et il explique :
Ainsi, par exemple, si la liberté de religion est considérée comme une expression de l’incapacité de l’homme de trouver la vérité, et par conséquent, devient une exaltation du relativisme, alors, de nécessité sociale et historique celle-ci est élevée de façon impropre au niveau métaphysique et est ainsi privée de son véritable sens, avec pour conséquence de ne pas pouvoir être acceptée par celui qui croit que l’homme est capable de connaître la vérité de Dieu, et, sur la base de la dignité intérieure de la vérité, est lié à cette connaissance. Il est, en revanche, totalement différent de considérer la liberté de religion comme une nécessité découlant de la coexistence humaine, et même comme une conséquence intrinsèque de la vérité qui ne peut être imposée de l’extérieur, mais qui doit être adoptée par l’homme uniquement à travers le mécanisme de la conviction. Le concile Vatican II, reconnaissant et faisant sien à travers le décret sur la liberté religieuse, un principe essentiel de l’État moderne, a repris à nouveau le patrimoine plus profond de l’Église.
Si l’on comprend bien le Saint-Père, ce qui a changé, c’est le principe au nom duquel on réclame la liberté religieuse : autrefois on la réclamait au nom de « l’incapacité de l’homme de trouver la vérité », ce qui est inacceptable ; tandis que maintenant elle serait vue « comme une nécessité découlant de la coexistence humaine ».
Le pape semble ignorer que la condamnation de la liberté religieuse par l’Église (Pie IX, saint Pie X, etc.) ne se fondait pas sur le motif qui poussait les libéraux à la réclamer, mais sur le fait que cette liberté est en elle-même mauvaise, car l’État a par sa nature la fonction de réprimer (quand il le peut prudemment) le mal, y compris dans le domaine religieux [6].
La coexistence humaine peut rendre nécessaire la tolérance de fausses religions dans certains cas particuliers, mais non la reconnaissance d’un droit naturel à la liberté religieuse, qui serait « un principe essentiel de l’État moderne » comme le prétend Benoît XVI.
La deuxième couronne de Notre-Seigneur, celle qui manifeste son autorité sur l’État (notamment pour demander le secours du bras séculier contre les fausses religions) lui est aussi retirée.
Une troisième couronne
Notre-Seigneur n’a pas perdu seulement son autorité sur les sciences et sur l’État, il a perdu encore son autorité d’unique Sauveur des âmes par le moyen de la religion qu’il a instituée [7]. En effet, nous dit le pape, notre époque exigeait « une nouvelle définition du rapport entre foi chrétienne et religions du monde. […] En particulier […] il fallait évaluer et définir de façon nouvelle le rapport entre l’Église et la foi d’Israël. »
Il ne précise pas en quoi ce rapport a changé. Mais on peut le comprendre :
— soit par l’étude des textes de Vatican II, notamment le décret sur l’œcuménisme qui affirme que « l'Esprit du Christ, en effet, ne refuse pas de se servir d'elles [les Églises et communautés séparées] comme de moyens de salut » (Unitatis redintegratio, 3).
— soit par l’examen des faits qui ont suivi Vatican II, et notamment les rassemblements interreligieux comme ceux d’Assise qui sont un catéchisme vivant de la croyance en la valeur salvifique de toutes les religions.
— soit encore, par la lecture des affirmations les autorités conciliaires sur la valeur toujours permanente de l’Alliance faite à l’Israël selon la chair [8].
C’est sans doute à cela que fait allusion le pape quand il parle de la « foi d’Israël ». Traditionnellement on disait que ceux des juifs qui ne reconnaissent pas Notre-Seigneur Jésus-Christ comme Dieu, sont « perfides », c’est-à-dire qu’ils refusent la foi qui leur est offerte, et qu’ils ne peuvent donc se sauver tant qu’ils demeurent dans ce refus. Mais la nouvelle théologie affirme au contraire que l’Alliance que Dieu a conclue avec eux est toujours valable et qu’ils peuvent donc se sauver par la « foi » au Dieu de cette Alliance, sans avoir besoin de se faire chrétiens.
Le pape a bien raison d’affirmer que le Concile a inauguré « une nouvelle définition du rapport entre foi chrétienne et religions du monde » : cela consiste à laisser croire que la foi en Notre-Seigneur et le baptême ne sont plus nécessaires pour se sauver : Notre-Seigneur a perdu sa troisième couronne.
A la source : un dangereux modernisme
Ce que nous qualifions de « triple découronnement » est vu par le pape comme un nouveau « rapport entre l’Église et l’époque moderne » inauguré par le Concile.
Pour justifier ce nouveau rapport – qui dans son esprit constitue bel et bien l’apport véritable du concile Vatican II –, il reprend la fameuse distinction faite par Jean XXIII dans son discours d’ouverture du Concile [9] :
Il faut faire [disait le pape Jean] une distinction entre le dépôt de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérée doctrine, et la façon dont celles-ci sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée [10].
Il est clair [commente Benoît XVI] que cet engagement en vue d’exprimer de façon nouvelle une vérité déterminée, exige une nouvelle réflexion sur cette vérité et un nouveau rapport vital avec elle ; il est également clair que la nouvelle parole ne peut mûrir que si elle naît d’une compréhension consciente de la vérité exprimée et que, d’autre part, la réflexion sur la foi exige également que l’on vive cette foi.
On voit que le pape distingue entre la foi (la vérité contenue dans la doctrine) et la vie de la foi, qui provient d’un contact vital avec cette vérité et qui permet de l’exprimer de manière différente selon les époques.
Cette distinction sert à justifier le « processus de nouveauté dans la continuité » : il y a continuité parce que la foi demeure la même (par exemple l’Église affirme que l’homme est capable de connaître la vérité de Dieu), mais il y a nouveauté parce qu’il y a un nouveau contact vital avec la foi dans le contexte historique actuel (aujourd’hui l’homme a conscience que la vérité ne peut être imposée de l’extérieur, ce qui exige la reconnaissance d’un droit à la liberté religieuse).
Le nerf de l’argumentation du pape repose sur la conviction que la foi n’est pas purement objective : il y a une part subjective, la vie de la foi, le contact vital avec cette foi, qui exige une adaptation de la doctrine à chaque époque.
Cette conviction du pape n’est pas nouvelle. Lorsqu’il préparait son doctorat de théologie, l’abbé Ratzinger développa une conception de la révélation qui exigeait un sujet récepteur. Il fut accusé par le professeur Schmaus de professer « un dangereux modernisme, en passe de faire du concept de la Révélation une notion subjective [11] » et il dut modifier son texte pour qu’il puisse être accepté [12].
Le triple découronnement que nous dénonçons trouve donc sa source dans une conception moderniste : l’homme ne peut atteindre la vérité uniquement par l’intelligence (de façon purement objective), il a besoin d’une expérience, d’un contact vital (et la vérité devient, en partie au moins, subjective) [13]. Moyennant quoi, la doctrine de l’Église doit s’adapter aux diverses situations concrètes, et aujourd’hui cette adaptation s’appelle Vatican II.
Nous retrouvons ici le constat que nous avons fait souvent dans notre revue : la crise dans l’Église est avant tout une crise de la foi, c’est-à-dire une crise concernant la nature même de la foi. D’où une double conclusion :
— Plus que jamais il est nécessaire d’exposer la foi dans sa pureté, dans son intégrité, sans concession aucune à l’esprit moderne. C’est ce que s’efforcent de faire la Tradition (par ses écoles, ses séminaires et, quant à nous, par notre revue et les éditions du Sel).
— Il nous faut aussi recourir aux armes que la sainte Vierge est venue nous donner à Fatima. C’est par le rosaire et la dévotion à son Cœur Immaculé (notamment par la pratique des premiers samedi du mois – en attendant la consécration de la Russie), que nous hâterons le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, qui verra le « dogme de la foi » retrouver la première place et, par conséquent, Jésus régner à nouveau comme l’unique Sauveur, comme la Vérité qui doit régner sur toutes les sciences, et comme le Roi des sociétés comme des individus.
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[1] — Cité dans La Franquerie Marquis André de, La Mission divine de la France, 5e éd., La Tourre à Condom (Gers), 1955, p. 23-24.
[2] — Notre-Seigneur ne règne pas sur les sciences et l’État directement comme il règne sur son Église. Il y règne indirectement dans la mesure où l’Église les utilise pour son service (par exemple la philosophie pour la théologie), et négativement dans la mesure où la foi peut intervenir pour signaler une erreur scientifique ou une faute morale en politique.
* — Voir le livre de Mgr Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné. Du libéralisme à l’apostasie. La tragédie conciliaire, Sainte-Foy lès Lyon, Fideliter, 1987.
[3] — Sur l’affaire Galilée, voir l’étude de M. l’abbé Philippe Marcille, Exorciser le spectre de Galilée, Éd. du Sel, 2005, 36 p., 5 E (disponible à nos bureaux).
[4] — Nous utilisons la traduction française donnée par le site du Vatican. — On trouvera une analyse de ce discours dans la « lettre de l’abbé Scott » reproduite dans la partie « Documents » de ce numéro du Sel de la terre.
[5] — Sur cette repentance, voir DC 2062, 20 décembre 1992, p. 1069 et sq. : « Le cas Galilée. Discours du cardinal Paul Poupard et de Jean-Paul II à l’académie pontificale des Sciences. » Le cardinal Poupard déclare notamment : « C’est dans cette conjoncture historico-culturelle, bien éloignée de notre temps, que les juges de Galilée, incapables de dissocier la foi d’une cosmologie millénaire, crurent, bien à tort, que l’adoption de la révolution copernicienne, par ailleurs non encore définitivement prouvée, était de nature à ébranler la tradition catholique, et qu’il était de leur devoir d’en prohiber l’enseignement. Cette erreur subjective de jugement, si claire pour nous aujourd’hui, les conduisit à une mesure disciplinaire dont Galilée “eut beaucoup à souffrir”. Il faut loyalement reconnaître ces torts, comme vous l’avez demandé, très Saint Père. » — Dans son discours du 22 décembre, Benoît XVI sacrifie aux poncifs à la mode : à cause du procès fait à Galilée « le rapport entre l’Église et l’époque moderne [… a] connu un début très problématique », et « le douloureux débat entre la raison moderne et la foi chrétienne, dans un premier temps, avait connu un début difficile ».
[6] — Mgr Lefebvre, dans le livre déjà cité, Ils l’ont découronné, a déjà répondu longuement à ce sophisme : voir notamment le chapitre 10, « La liberté religieuse sous la condamnation des papes », où Mgr Lefebvre expose que les papes « ont bien condamné en elles-mêmes les libertés modernes ». — Voir aussi la recension du mémoire du père Jehan dans ce numéro du Sel de la terre.
[7] — La religion conciliaire ne nie pas explicitement que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit le seul Sauveur des hommes. Toutefois elle admet explicitement qu’on peut se sauver par d’autres religions que la religion catholique (par exemple par les sectes protestantes qui sont qualifiées de « moyens de salut ») ; et elle favorise indirectement la croyance qu’on peut se sauver en refusant de croire en Notre-Seigneur Jésus-Christ (par ses rassemblements interreligieux, par son attitude vis-à-vis des juifs talmudiques, etc.).
[8] — Voir les différentes études de Michel Laurigan, et notamment : « De Nostra ætate (1965) à la synagogue de Cologne (2005), chronologie d’un engrenage », paru dans Le Sel de la terre 55, p. 72 et sq. et disponible aussi aux éditions du Sel.
[9] — Voir à ce sujet La Religion de Vatican II – Études théologiques – Premier Symposium de Paris, Avrillé, 2003, p. 32-33 et p. 332 et sq.
[10] — Gaudet Mater Ecclesia, 11 octobre 1962, DC 1383. Nous donnons le texte tel qu’il est cité dans le discours de Benoît XVI.
[11] — Le Courrier de Rome 207 de décembre 1998. Voir « Portrait du cardinal Ratzinger » dans la partie « Recensions » de ce numéro du Sel de la terre.
[12] — Pour pouvoir obtenir quand même le doctorat, l’abbé Joseph Ratzinger supprima toute la partie théorique de sa thèse et ne soutint que la partie historique.
[13] — On retrouve les deux aspects fondamentaux du modernisme philosophique : l’agnosticisme (l’intelligence est – au moins en partie – incapable de connaître le réel) et l’immanentisme (il faut donc un autre moyen pour renouer le contact avec la réalité, ce sera l’expérience). — Ainsi, pour le modernisme, la vérité en soi demeure inaccessible à l’intelligence (cela correspond à ce que le pape appelle « principes » dans son discours : « seuls les principes, dit-il, expriment l’aspect durable, en demeurant en arrière-plan et en motivant la décision de l’intérieur ») : ce qui nous est accessible, c’est la « vérité vécue » (cela correspond à ce que le pape appelle les « formes concrètes » : « les formes concrètes, dit-il, ne sont pas aussi permanentes, elles dépendent de la situation historique et peuvent donc être soumises à des changements »). Les « formes concrètes » (l’enseignement de l’Église) peuvent donc se contredire d’une époque à l’autre, sans que cela remette en cause les « principes » (la vérité en soi, qui est au-delà de nos concepts). — Pour la philosophie réaliste, au contraire, la vérité peut être atteinte par l’intelligence : celle-ci connaît d’abord les principes plus généraux (par exemple : « Il faut faire le bien et éviter le mal »), puis les principes plus particuliers (par exemple : « Il faut que le Christ règne »). Mais ceux-ci demeurent des vérités universelles, et ne peuvent donc jamais être contredits, lorsqu’on les a connus avec certitude. Jamais on ne pourra dire : « Il ne faut pas que le Christ règne » (comme le dit équivalemment Dignitatis humanæ).

