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RETRAITE AVEC LE SACRÉ-CŒUR (V)

 

Comment prier ?

 

 

 

par le père Matéo

 

 

 

Ce texte (inédit) du père Matéo Crawley-Boevey (1875-1960) est extrait de la retraite qu’il prêcha en 1945 aux supérieures de diverses communautés religieuses du Québec [1].

Les premières instructions de cette retraite ont été publiées dans les numéros 52, 54, 55 et 56 du Sel de la terre. Voici maintenant la neu­vième.

Bien qu’adressés à des religieuses, les propos du grand apôtre du Sacré-Cœur sont, comme toujours, aisément applicables à tous les chrétiens.

Le Sel de la terre.

 

— IX —

 

La prière

 

TOUTE VÉRITABLE ACTIVITÉ surnaturelle suppose une âme de prière. Les grands actifs ont tous été de grands contemplatifs : saint Paul, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Jésus, saint Bernard, saint François de Sales ; oui, tous, actifs et contemplatifs. Vouloir être actif ou « apôtre » sans contemplation, c’est damner les âmes au lieu de les sauver. Quand un prêtre ne sait pas prier sa messe, faire sa méditation, il devient une machine dangereuse pour lui et pour les âmes.

 

Négliger la vie de prière serait tout aussi dangereux pour la religieuse. Sans prière, sans vie intérieure, pas d’apostolat fécond.

 

« Je ne sais pas prier »

 

Vous trouverez souvent des sœurs qui disent : « Je ne sais pas prier. » Est-ce vrai ? Souvent, c’est vrai ; c’est qu’elles ne sont pas libres. Il y a un fil, et on ne peut pas voler. On ressemble au petit oiseau pris par un fil. Telle sœur est atta­chée à une image, à une classe, à une autre sœur. La solution n’est pas d’em­ployer telle ou telle méthode de prière, mais de couper les attaches. Que d’âmes religieuses sont prisonnières d’une sympathie naturelle ou d’un cadeau ! com­ment voulez-vous qu’elles montent ? Elles sont retenues par autant de fils, qui deviennent des chaînes. La première condition, c’est de couper les fils.

 

La première attache qui nous empêche de voler, c’est le moi. Être attaché à soi-même, amour-propre. Vous êtes chacune un petit « pape » : moi je pense… moi, je dis… moi, je ferais… Vous êtes pleine de vous-même, comment aimer le Seigneur à la folie ? Ne vous étonnez pas de réciter les Ave Maria comme une machine.

Une sœur disait à Notre-Seigneur : « Ah ! Si vous saviez comme je vous aime ! – Ne dis pas cela, c’est faux ; dans ton cœur, il n’y a pas de place pour deux ennemis : le “moi” et Jésus. Le “moi” y est, je ne puis pas entrer. »

Une âme orgueilleuse et vaniteuse ne sait jamais prier parce que son « moi » est un poids lourd qui l’empêche de monter et donc de prier.

Vous avez entendu parler de Dom Chautard, abbé de Sept-Fons ; il me disait un jour :

 

Quand vous voudrez entrer dans la grande contemplation, appelez les frères convers, c’est souvent là que vous la trouverez. Ils vous diront mieux peut-être que des savants comment on aime le bon Dieu. Tiens, ajoute-t-il, vous n’auriez pas dix minutes ? Je vais vous envoyer la perle.

 

Le petit frère qui travaillait au jardin entre, tout sale ; je le fais asseoir et lui dis : « Que savez-vous de la messe ? » Il en savait plus que vous et moi. « Que savez-vous de la prière ? » Il avait une âme de feu ; c’était un grand contempla­tif.

 

La première chose pour bien prier : soyez petites, petites, très petites ; et pas intellectuelles dans la prière. On peut être un savant comme saint Thomas ou sainte Thérèse mais pas comme Thérèse ou Thomas.

 

Passer par l’échelle

 

Pouvez-vous m’expliquer comment il se fait que la Sainte Trinité soit si peu connue ? Pourquoi les prêtres et les religieuses semblent parfois si peu y pen­ser ? Voyez, est-ce que saint Joseph et la petite Thérèse ne passent pas avant ?

C’est parce que la messe n’est pas appréciée. La seule échelle de Jacob pour monter jusqu’au Père, c’est le Médiateur. Le prêtre qui ne s’arrête pas pour prier ne sait pas ce qu’est « papa le bon Dieu ». Prenez l’échelle de Jacob ; prenez le Médiateur de l’autel pour aller à Dieu.

Quand vous vivrez ce que je vous ai dit sur la messe, vous serez comme la petite Thérèse [2].

 

Comment prier sans cesse ?

 

Comment prier sans cesse ? Un jour, la samaritaine pose au Sauveur la ques­tion : « Où faut-il prier ? A Jérusalem ? Au mont Garizim ? » Il faut prier en es­prit et en vérité ; peu importe le lieu. Après avoir coupé les fils et pris l’échelle, il faut la présence de Dieu.

La présence de Dieu suppose l’esprit de foi : Voir tout à travers les yeux de Jésus-Christ. La présence de Dieu ne précède pas, mais suit l’union à Dieu : c’est parce qu’on l’aime, qu’on pense à lui et qu’on le voit en tout. Si vous êtes trop intellectuelles et philosophes, vous n’êtes pas surnaturelles et vous n’aurez pas la présence de Dieu, pas même pendant la messe et l’office. La présence de Dieu est un fruit ; mettons en avant l’esprit de foi ; ce n’est pas la science, ni la raison qu’il faut ici. Quand on est surnaturel, la présence de Dieu y est, la prière est fa­cile.

Il y a cinquante-cinq ans, j’étais novice. Nous avions un maître des novices, phénoménal de vie intérieure, un Normand de bonne souche. Il nous envoyait aux travaux manuels et nous avions là un chef de vignerons, un bon frère, qui ne savait ni lire, ni écrire, mais qui était un grand contemplatif. Il passait sa journée dans la vigne, arrosant, coupant, etc., et il priait comme s’il avait été de­vant le Saint-Sacrement exposé ! Quelle bonté ! Quelle leçon ! Notre maître des novices savait qu’avec lui nous n’apprenions pas seulement à tailler la vigne, mais que sa vie nous était un exemple d’union à Dieu, de vie intérieure. Il est mort à 98 ans, en présence de Dieu, comme il avait vécu.

Et ce trait du saint Curé d’Ars : Remarquant un homme devant le tabernacle : « Que faites-vous ici ? – Il m’avise et je l’avise. » Oh ! la belle réponse ! Elle si­gnifie : nous nous regardons, nous nous aimons.

Et nous ? C’est pourtant ce que nous ferons au ciel ; nous nous regarderons, le Roi et nous. Au ciel, il n’y aura pas de longues litanies.

 

Esprit de foi et esprit d’amour

 

Vous, religieuses, pourriez-vous parler un peu au bon Dieu avec votre foi ? Le Roi est pour vous comme pour moi, comme pour tous. Mais nous sommes trop raisonneurs ; nous n’avons pas assez d’humilité dans la prière. On ne prêche pas assez l’amour de Notre-Seigneur.

L’esprit de foi doit être couronné par l’esprit d’amour : on prie comme on aime ; dans la mesure où vous aimez, vous savez prier : la mesure de la prière vient d’après la mesure de l’amour. Voici une comparaison très simple : un fiancé et une fiancée qui vont se marier dans six mois : comment pensent-ils l’un à l’autre ? Sans télégramme, sans téléphone, sans lettre ; le cœur est pris. Vous pensez à quelqu’un dans la mesure où vous l’aimez : alors vous pensez à « papa le bon Dieu » dans la mesure où vous l’aimez. L’esprit de foi commence, mais l’esprit d’amour donne l’éclairage parfait ; alors, c’est la causerie intime, fami­lière, et la présence de Dieu devient la conséquence de cet amour : grand amour, grande prière.

Autre comparaison : supposons une maman dont le fils est pilote d’un navire qui est à la guerre : « Je ne puis pas manger, je ne puis pas dormir ; mon fils, mon enfant, où est-il ? Est-il en danger ? Que fait-il ? » Le cœur est pris et tou­jours la mère pense à son fils. A la place de la maman, mettez une sœur ; et à la place de l’enfant, Jésus.

Est-ce difficile de prier ? Est-ce difficile de penser au Roi ? Est-ce difficile de vivre avec lui ? On prie comme on aime, sans livre. Rien de plus grand, rien de plus beau que la messe et le bréviaire : ces prières sont complètes ; après celles-là, la meilleure prière est celle que l’on fait sans livre. Le livre vous servira dans la mesure où vous aurez l’esprit de foi qui commence, ou l’esprit d’amour qui achève.

 

La présence de Dieu

 

Le père Damien, apôtre des lépreux, était charpentier, menuisier, infirmier, etc. ; il raconte qu’un jour, le père Pamphile, bon prédicateur, qui prêchait dans sa mission une retraite de dix jours, se trouvait en retard. Il courait et il vit un paysan qui courait aussi. Alors, le père lui dit : « Pourquoi courez-vous ainsi ? – Pour être à temps. Sur quoi prêchez-vous ce soir ? J’ai beaucoup aimé votre sermon d’hier. – Sur la beauté de la prière. » Le paysan sourit. Père Pamphile dit : « Vous avez un secret derrière la tête. – Ah ! non. – Oui, vous avez un se­cret ; lequel ? – Non, non. – Les “non” m’en disent long. Dites-moi : je ne vous connais pas, je prêche ici en passant ; dites. – Voilà bien des années que je n’ai pas perdu la présence de Dieu. » Et c’était un pauvre paysan qui plantait des choux.

Et vous ? vous, religieuses ? Pensez-vous plus à votre travail qu’à lui ? Quand le cœur est pris, le travail n’est pas un obstacle. On pense à une personne quand on l’aime et même on lui parle encore quand elle est partie, si on aime 100 %, on pense 100 %.

Un autre fait : je prêche à Barcelone. Le lendemain de mon arrivée, je reçois la visite d’un comte : « Vous allez être ici cinq ou six semaines, et il vous faudra al­ler ici et là dans la ville et aux alentours ; je vais vous offrir ma plus belle au­tomobile et, de 4 heures du matin à minuit, mon chauffeur sera à vous. » Ce chauffeur était un vrai contemplatif. Dès 4 heures, il était à genoux près de l’au­tomobile, perdu en Dieu. Chaque fois que je le retrouvais, il était en prière ; il ne perdait pas une minute. Où sont les trappistes, les carmélites qui vivent ainsi dans la prière et l’amour du bon Dieu ? Êtes-vous contemplatives comme ça ?…

Nous sommes trop grands et trop attachés à nous-mêmes et aux créatures ; le fil est à la patte. Pas assez d’amour, trop d’attaches. On ne monte pas ; le « moi » nous retient, l’amour nous manque. Je prêchais la Semaine sainte chez les pères du Saint-Sacrement, il y a une dizaine d’années. Le Jeudi saint, je prêchais messe et adoration. Le soir, je rencontre un petit frère qui me dit :

 

Ah ! Père, vous avez bien parlé ! Oui, vous avez bien prêché ! Mais je sais mieux que ça. Notre-Seigneur a dit : « Si vous m’aimez, mon Père et moi, nous établirons en vous notre demeure ! » N’est-ce pas beau, ça, père ?

 

Quelle union ! Quel amour ! Et il continue :

 

Je suis le deuxième procureur ; je passe toute la journée dans la rue ; mais l’os­tensoir est ici, au dedans. Nous sommes quatre, car je leur tiens compagnie et je les promène de rue en rue et je suis heureux, heureux ! 

 

Si vous êtes éprises de votre roi, vous êtes des ostensoirs. Les Trois sont là ; si vous êtes pures et chastes, c’est l’ostensoir qui se promène sur la rue, dans le train, en classe, à l’hôpital ; toute la journée, vous serez quatre.

Soyez religieuses, religieuses, et aimez. Ne prétendez pas voler tant qu’il y a des attaches. Vous fatiguez et vous sommeillez pendant la méditation ? Vous prenez un livre et vous sommeillez encore ? C’est que vous êtes dans une cage ! Pourquoi ? L’amour n’est pas tout au Roi. Il y a encore des fils qui tiennent au moi. Je le répète, ne l’oubliez pas : On prie comme on aime. Quand le cœur est pris par lui, on pense à lui toute la journée.

La petite Thérèse a dit : « J’ai entendu : “Soyez humbles pour aimer, soyez purs pour aimer” ; et moi je dis : “J’aime pour être pure, j’aime pour être humble”. » La petite Thérèse n’a pas eu de charismes extraordinaires et elle a prié aussi bien que la grande Thérèse ; elle disait que « l’amour c’est tout », et elle disait vrai.

 

Oui, aimons, aimons ! Commençons par l’amour, continuons par l’amour, et l’amour sera le couronnement. Nous serons assurés de ne point faire naufrage au port, si nous gardons le recueillement dans l’amour.

 

 

*

 


[1] — La retraite fut prêchée du 26 août au 1er septembre 1945 à Outremont (Québec). Le texte est reproduit d’après les notes prises par plusieurs religieuses. Nous avons gardé, autant que possible, le style de ces notes, écho de celui du père Matéo. Nous avons cependant introduit des sous-titres et supprimé quelques passages.

[2] — Le père Matéo renvoie ici à sa sixième instruction (« La messe est plus que la communion »). Voir Le Sel de la terre 55, p. 196-208. (NDLR.)

Informations

L'auteur

En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles. 

Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».

Le numéro

Le Sel de la terre n° 57

p. 140-144

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