Annexe sur l’Église conciliaire
Mgr Lefebvre
Quelque temps après avoir reçu la lettre de Mgr Benelli, le 29 juillet, Mgr Lefebvre commentait ainsi cette expression « Église conciliaire » :
Quoi de plus clair ! Désormais c’est à l’Église conciliaire qu’il faut obéir et être fidèle, et non plus à l’Église catholique. C’est précisément tout notre problème. Nous sommes suspens a divinis par l’Église conciliaire et pour l’Église conciliaire, dont nous ne voulons pas faire partie. Cette Église conciliaire est une Église schismatique, parce qu’elle rompt avec l’Église catholique de toujours. Elle a ses nouveaux dogmes, son nouveau sacerdoce, ses nouvelles institutions, son nouveau culte, déjà condamnés par l’Église en maint document officiel et définitif. C’est pourquoi les fondateurs de l’Église conciliaire insistent tant sur l’obéissance à l’Église d’aujourd’hui, faisant abstraction de l’Église d’hier, comme si celle-ci n’existait plus. […] L’Église qui affirme de pareilles erreurs est à la fois schismatique et hérétique. Cette Église conciliaire n’est donc pas catholique. Dans la mesure où le pape, les évêques, prêtres ou fidèles adhèrent à cette nouvelle Église, ils se séparent de l’Église catholique. L’Église d’aujourd’hui n’est la véritable Église que dans la mesure où elle continue et fait corps avec l’Église d’hier et de toujours. La norme de la foi catholique c’est la Tradition [1].
Voici d’autres citations de Mgr Lefebvre [2] :
De ce Concile est née une nouvelle Église réformée que S. Exc. Mgr Benelli appelle lui-même l'Église conciliaire [3].
Il est aisé de penser que quiconque s'opposera au Concile, leur nouvel évangile, sera considéré comme hors de la communion de l'Église. On peut leur demander de quelle Église ? Ils répondent : de l'Église conciliaire [4].
Ce concile représente, tant aux yeux des autorités romaines qu'aux nôtres, une nouvelle Église qu'ils appellent d'ailleurs « l'Église conciliaire ». […]
Tous ceux qui coopèrent à l'application de ce bouleversement, acceptent et adhèrent à cette nouvelle « Église conciliaire » comme la désigne S. Exc. Mgr Benelli dans la lettre qu'il m'adresse au nom du Saint-Père, le 25 juin dernier [1976], entrent dans le schisme [5].
La nouvelle messe, comme la nouvelle Église conciliaire, est en rupture profonde avec la Tradition et le magistère de l’Église. C’est une conception plus protestante que catholique qui explique tout ce qui a été indûment exalté et tout ce qui a été diminué. […] La réforme liturgique de style protestant est l’une des plus grandes erreurs de l’Église conciliaire et des plus ruineuses de la foi et de la grâce [6].
Les catholiques qui s’étonnent du langage nouveau utilisé dans « l’Église conciliaire » ont avantage à savoir qu’il n’est pas si nouveau, que Lamennais, Fuchs, Loisy l’employaient déjà au siècle dernier, et qu’eux-mêmes n’avaient fait que ramasser toutes les erreurs qui ont pu courir au cours des siècles [7].
Le cardinal Ratzinger s’efforce une fois de plus de dogmatiser Vatican II. Nous avons affaire à des personnes qui n’ont aucune notion de la Vérité. Nous serons désormais de plus en plus contraints d’agir en considérant cette nouvelle Église conciliaire comme n’étant plus catholique [8].
Louis Veuillot disait : « Deux puissances vivent et sont en lutte dans le monde : la Révélation et la Révolution ». Nous avons choisi de garder la Révélation tandis que la nouvelle Église conciliaire a choisi la Révolution. La raison de nos vingt années de combat est dans ce choix [9].
Comme c’est cet esprit de dialogue libéral qui est inculqué depuis le Concile aux prêtres et aux missionnaires, on comprend pourquoi l’Église conciliaire a perdu complètement le zèle missionnaire, l’esprit même de l’Église [10] !
[…] En attendant que vous puissiez réaliser mon vœu d’une revue détruisant les erreurs du Concile et de l’Église conciliaire professées de plus en plus ouvertement par le pape et la curie romaine, remettant en lumière la doctrine catholique. Désormais nous avons affaire à des assassins de la foi catholique, sans aucune vergogne [11] !
Terminons par un extrait du sermon de Mgr Lefebvre du 30 juin 1988, lors du sacre de quatre évêques :
Vos applaudissements tout à l’heure, je pense, n’étaient pas une manifestation purement temporelle ; c’était une manifestation spirituelle traduisant votre joie d’avoir enfin des évêques et des prêtres catholiques qui sauvent vos âmes, qui donnent à vos âmes la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la doctrine, par les sacrements, par la foi, par le saint sacrifice de la Messe. Vie de Notre-Seigneur dont vous avez besoin pour aller au ciel et qui est en train de disparaître partout dans cette Église conciliaire. Elle suit des chemins qui ne sont pas des chemins catholiques. Ils mènent tout simplement à l’apostasie. […] Si je suis dans l’erreur, si j’enseigne des erreurs, il est clair que l’on va me remettre dans la vérité, dans l’esprit de ceux qui m’envoient cette feuille à signer. C’est-à-dire, si vous reconnaissez vos erreurs, nous vous aiderons à revenir dans la vérité. Quelle est cette vérité pour eux, sinon la vérité de Vatican II, sinon la vérité de cette Église conciliaire ? Par conséquent, il est clair que pour le Vatican, la seule vérité qui existe aujourd’hui, c’est la vérité conciliaire. C’est l’esprit du Concile. C’est l’esprit d’Assise. Voilà la vérité d’aujourd’hui. Et cela, nous n’en voulons pas, pour rien au monde. [Applaudissements très prolongés.] [Sermon du 30 juin 1988.]
Quelques autres citations
Il n’y a pas que Mgr Lefebvre qui ait employé cette expression. Déjà le père Calmel, en 1971, parlait de la fausse Église post-conciliaire :
La fausse Église qui se montre parmi nous depuis le curieux concile de Vatican II s’écarte sensiblement, d’année en année, de l’Église fondée par Jésus-Christ. La fausse Église post-conciliaire se contredivise de plus en plus à la sainte Église qui sauve les âmes depuis vingt siècles (et par surcroît illumine et soutient la cité). La pseudo-Église en construction se contredivise de plus en plus à l’Église vraie, à la seule Église du Christ, par les innovations les plus étranges tant dans la constitution hiérarchique que dans l’enseignement et les mœurs [12].
Sous des expressions analogues, on retrouve la même notion chez Gustave Corçaõ en 1974 et en 1978 :
Ce désordre qui règne dans le christianisme s’amplifie de jour en jour, et nous laisse dans une situation unique dans l’histoire, après la sainte nativité de Notre-Seigneur : nous ne savons plus où est notre Église ! Par les signes visibles, nous avons une idée de cauchemar : le monde moderne nous présente un spectacle opposé à celui du grand Schisme de l’Occident : deux Églises avec un seul pape [13].
Ma ferme et tenace conviction, tant de fois soutenue ici, là-bas et ailleurs, est qu’entre la religion catholique professée il y a quelques années encore dans tout le monde catholique et cette religion ouvertement imposée au siècle comme « nouvelle », « progressiste », « évoluée », il existe une différence d’espèce, ou différence par altérité. Nous avons donc actuellement deux églises, gouvernées et servies par une même hiérarchie : l’Église catholique de toujours, et l’Autre. […] Notez bien, lecteur, que lorsqu’il m’arrive de donner à cet Autre le nom d’Église « post-conciliaire », ce n’est aucunement pour insinuer dans les esprits l’idée malheureuse qu’après le Concile l’Église de Jésus-Christ elle-même se serait transformée, au point de devenir méconnaissable, ni que les fidèles de bonne doctrine catholique devraient se soumettre par pure discipline à cette nouvelle forme visible de l’Église, bien que la majorité de ses prédications et nouveaux enseignements soient radicalement étrangers et parfois contraires à la doctrine catholique. Non, l’Église catholique, apostolique et romaine continue d’exister dans le monde d’après le Concile, soumise à de dures épreuves, mais toujours permanente et fidèle dans la garde du dépôt sacré. Si le lecteur me demande maintenant quelles différences essentielles séparent ces deux religions, je réponds : une différence d’esprit, une différence de doctrine, une différence de culte et une différence de morale. Comment suis-je parvenu à me forger une conviction aussi effrayante ? Eh bien, comme tous les catholiques qui la partagent avec moi : par des années de souffrance et de réflexion. Nous avons d’abord confronté les nouveaux textes, les nouvelles allocutions, les nouvelles publications pastorales avec la doctrine enseignée dans l’Église jusqu’à … avant-hier. A commencer par les textes émanant des plus hauts échelons, dont l’examen douloureux nous force à conclure qu’ils s’inspirent d’un autre esprit, s’enracinent dans une autre doctrine. Citons-en quelques uns : Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes) ; Décret sur l’œcuménisme (Unitatis redintegratio) ; Déclaration sur la liberté religieuse (Dignitatis humanae) ; Discours de clôture du concile, le 7 décembre 1965 ; Institutio generalis du Novus ordo Missae, article 7 (dans sa première rédaction, de 1967, et aussi dans la seconde de 1970) [14].
En 1976, dans le Supplément-Voltigeur de la revue Itinéraires, Jean Madiran écrivait :
HORS DE QUELLE ÉGLISE ? Dans son discours au consistoire du 24 mai [1976], où Mgr Lefebvre est plusieurs fois nommé, Paul VI […] l’accuse de « se placer hors de l'Église ». Mais hors de laquelle ? Il y en a deux. Et Paul VI n'a pas encore renoncé à être le pape de ces deux Églises simultanément. Dans ces conditions, « hors de l'Église » demeure équivoque et ne tranche rien. Qu'il y ait présentement deux Églises, avec un seul et même Paul VI à la tête de l'une et de l'autre, nous n'y sommes pour rien, nous ne l'inventons pas, nous constatons qu’il en est ainsi. Plusieurs épiscopats qui se déclarent en communion avec le pape, et que le pape ne rejette point de sa communion, sont objectivement sortis de la communion catholique. [...] Oui, mais prévaricateurs, déserteurs, imposteurs, Paul VI reste à leur tête sans les désavouer ni les corriger, il les garde dans sa communion, il préside à cette Église-là aussi. [...] Si le Concile a été constamment interprété comme il l'a été, c'est avec le consentement actif ou passif des évêques en communion avec le pape. Ainsi s'est constituée une Église conciliaire, différente de l'Église catholique. [...] Il y a deux Églises sous Paul VI. Ne pas voir qu'elles sont deux, ou ne pas voir qu'elles sont étrangères l'une à l'autre, ou ne pas voir que Paul VI jusqu'ici préside à l'une et à l'autre, c'est de l'aveuglement, et dans certains cas peut-être un aveuglement invincible. Mais, l'ayant vu, ne pas le dire serait la complicité de son silence à une anomalie monstrueuse. Gustave Corçaõ dans la revue Itinéraires de novembre 1974 puis le P. Bruckberger dans L’Aurore du 18 mars 1976 l’ont publiquement remarqué : la crise religieuse n’est plus comme au XVIe siècle d’avoir pour une seule Église deux ou trois papes simultanément ; elle est aujourd’hui d’avoir un seul pape pour deux Églises, la catholique et la post-conciliaire […] [15].
Le père Meinvielle, en 1970, parlait d’Église de la publicité pour désigner ce que nous nommons l’Église conciliaire ; mais il décrit bien la situation actuelle, d’une même hiérarchie gouvernant deux Églises. Point n'est besoin d'une grande perspicacité pour voir que depuis cinq siècles le monde se conforme à la tradition cabalistique. Le monde de l'Antéchrist approche rapidement. Tout concourt à l'unification totalitaire du fils de la perdition. D'où, aussi, le succès du progressisme. Le christianisme se sécularise ou s'athéise. Comment, dans cet âge cabalistique, s'accompliront les promesses d'assistance de l'Esprit divin à l'Église et comment se réalisera le « portae inferi non prevalebunt », les portes de l'enfer ne prévaudront pas, il n'appartient pas à l'esprit humain de le savoir. Mais, de même que l'Église a commencé par être une graine minuscule (Mt 13, 32), puis est devenue un arbre, et un arbre touffu, sa ramure peut se réduire et elle peut avoir une réalité beaucoup plus modeste. Nous savons que le « mysterium iniquitatis » est déjà à l'œuvre (2 Th 2, 7) ; mais nous ne connaissons pas les limites de son pouvoir. Il n'est pourtant pas difficile d'admettre que l'Église de la publicité [celle qui apparaît dans la presse et à la télévision] peut être gagnée par l'ennemi et se changer d'Église catholique en Église gnostique. Il peut y avoir deux Églises, l'une de la publicité, Église magnifiée dans la propagande, avec des évêques, des prêtres et des théologiens « publicisés », et même avec un pontife aux attitudes ambiguës ; l'autre, Église du silence, avec un pape fidèle à Jésus-Christ dans son enseignement et avec quelques prêtres, évêques et fidèles qui lui soient attachés, éparpillés comme « pusillus grex » par toute la terre. L'Église des promesses serait cette dernière, et non la première, qui pourrait faire défection. Un même pape présiderait les deux Églises, qui apparemment et extérieurement ne seraient qu'une. Le pape, par ses attitudes ambiguës, contribuerait à maintenir l'équivoque : d'une part, en professant une doctrine irréprochable, il serait la tête de l'Église des promesses ; d'autre part, en produisant des faits équivoques et même réprouvables, il apparaîtrait comme un animateur de la subversion et un soutien de l'Église gnostique de la publicité. L'ecclésiologie n'a pas suffisamment étudié la possibilité d'une hypothèse comme celle que nous proposons ici. Mais, si l'on y réfléchit, la promesse d'assistance à l'Église se réduit à une assistance qui empêche l'erreur de s'introduire sur la chaire romaine et dans l'Église même, et qui en outre empêche l'Église de disparaître ou d'être détruite par ses ennemis [16].
[1] — Lettre manuscrite photocopiée, envoyée par Mgr Lefebvre à ses amis le 29 juillet 1976 et reproduite dans Le Sel de la terre 36, p. 10.
[2] — Nous privilégions les œuvres écrites, qui ont plus de poids. Nous les classons par ordre chronologique, en soulignant nous-mêmes l’expression « Église conciliaire ».
[3] — Mgr Marcel Lefebvre, J’accuse le Concile, Martigny, 1976, p. 6 (préface datée du 18 août 1976).
[4] — Mgr Marcel Lefebvre, J’accuse le Concile, Martigny, 1976, p. 7.
[5] — Mgr Marcel Lefebvre, Un Évêque parle, t. 2 , DMM, 1976, p. 97, 98.
[6] — Lettre ouverte au pape, supplément au nº 37 de Fideliter, janvier-février 1984, p. 10.
[7] — Mgr Marcel Lefebvre, Lettre ouverte aux catholiques perplexes, Paris, Albin Michel, 1985, ch. 16.
[8] — Lettre de Mgr Lefebvre à Jean Madiran, le 29 janvier 1986.
[9] — Conférence de Mgr Lefebvre à Écône en septembre 1986, reproduite dans Fideliter n° 55, p. 18.
[10] — Mgr Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné. Du libéralisme à l’apostasie. La tragédie conciliaire, Sainte-Foy lès Lyon, Fideliter, 1987, p. 104.
[11] — Lettre de Mgr Lefebvre au père prieur d’Avrillé, 7 janvier 1991.
[12] — P. Roger-Thomas Calmel O.P., « Autorité et sainteté dans l’Église », Itinéraires 149 (janvier 1971), p. 13-19. Reproduit dans Le Sel de la terre 12 bis, p. 121-125.
[13] — Gustave Corçaõ, « Conversations brésiliennes », Itinéraires 187 (novembre 1974), p. 101.
[14] — Gustave Corçaõ, article « L’Autre », Itinérairesnº 223, mai 1978.
[15] — Jean Madiran, éditorial du Supplément-Voltigeur nº 39 (juin 1976) de la revue Itinéraires. Le texte est reproduit dans le nº spécial hors-série d’Itinéraires d’avril 1977 : « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », p. 113-115.
[16] — Julio Meinvielle, De la Cabala al progresismo, 2e éd., Buenos-Aires, 1994, p. 363-364. Les promesses se trouvent en particulier dans Mt 16, 13-20 ; 28, 18-20 ; Jn 14, 16-26.

