Corneille, Rodrigue et l’honneur
par l’abbé Joël Malassagne
Nous reproduisons ici, avec son aimable autorisation, le texte de M. l’abbé Joël Malassagne (FSSPX) signalé par Joseph Lagneau dans l’article qui précède. Essentiellement destiné aux élèves de l’école L’Étoile du matin, il est originellement paru dans le numéro 148 (mars-avril 2006) de L’Étoile (bulletin de l’école, 57230 Eguelshardt).
Le Sel de la terre.
Rapprochez le nom de Corneille du terme honneur, et tout écolier s’écriera avec enthousiasme : Le Cid ! Depuis la classe de 4e, nous nous rappelons ce Rodrigue qui, dans les stances de la scène 6e de l’acte I, se décide à défendre l’honneur de sa famille en vengeant son père, quitte à perdre Chimène :
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout, il faut perdre Chimène [v. 339-340].
Si Rodrigue prend le parti de l’honneur, n’oublions pas que Chimène choisit aussi l’honneur en demandant au roi la tête de Rodrigue à l’acte II, et en persistant dans ce sens à l’acte IV, après avoir défailli à l’annonce de la mort du Cid suite au combat contre les Maures. Mais si tout le monde voit dans Le Cid une victoire de l’honneur, beaucoup y voient une défaite de l’amour de sorte que cette pièce est bien vite résumée comme la lutte entre l’honneur et ’amour.
Regardons juste d’un peu plus près l’intrigue. Bien que nos héros aient choisi de sauver leur honneur familial par la vengeance, les voit-on renoncer à leur amour ? L’acte III et l’acte V permettent de répondre. A l’acte III scène 4e, Rodrigue apparaît devant Chimène et quand il lui offre sa vie, elle lui laisse entendre qu’elle l’aime toujours ; c’est la fameuse litote : « Va, je ne te hais point » (v. 963). Enfin, au dernier acte, lorsque Rodrigue vient faire ses adieux à Chimène et qu’il est décidé à se faire tuer par don Sanche, elle le supplie de vivre et confesse par là ses sentiments :
Si jamais je t’aimai, cher Rodrigue, en revanche,
Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche [… ]
Te dirai-je encore plus ? va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence ;
Et si tu sens pour moi ton cœur encor épris,
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait mourir de honte [v. 1547- 1557.
Au retour de don Sanche, elle croit Rodrigue mort et laisse éclater sa douleur avec ce terrible :
Tu me parles encore,
Exécrable assassin d’un héros que j’adore ? […]
En croyant me venger, tu m’as ôté la vie [v. 1713-1718].
Une simple étude de l’action du Cid ne peut que nous laisser devant cette évidence : les héros, Rodrigue et Chimène, veulent satisfaire à leur honneur autant qu’à leur amour. Et c’est justement là que réside le tragique de la pièce. Rodrigue a choisi la seule solution possible pour une « âme haute » : s’il ne venge pas son père, il perd l’honneur et donc aussi l’estime de Chimène, tandis que s’il venge son père, il reste homme d’honneur et digne de l’amour de Chimène, même s’il s’expose à la perdre. Chimène est de la même trempe et elle ne peut que suivre l’exemple de son fiancé pour ne pas être indigne de lui :
Tu me dois, par ta mort, montrer digne de toi [v. 931-932].
Bref, l’amour de telles âmes ne peut être qu’un amour de personnes d’honneur. Un amour sans honneur n’est plus un amour.
La portée morale du Cid
La portée morale du Cid réside dans cette alliance – et non un conflit qui n’est que matériel – entre l’amour et l’honneur. Le héros cornélien n’est pas un monstre dépourvu de sentiments : il aime. Mais, s’il est homme, il n’en est pas moins honnête homme et ne veut pas d’un amour désordonné, frelaté, qui d’ailleurs se détruirait lui-même : un sentiment amoureux qui demanderait d’abdiquer le sens de l’honneur serait un amour vulgaire d’« âmes basses » et rabaisserait la valeur même de cet amour. C’est parce qu’il aime intensément Chimène que Rodrigue tient plus que jamais à garder son honneur. Son sens de l’honneur purifie et authentifie son amour. Charles Péguy l’a admirablement décrit dans Victor-Marie, comte Hugo (1910) :
Nous atteignons ici au secret même, au point de secret de la poétique et du génie de Corneille : l’honneur est aimé d’amour, l’amour est honoré d’honneur. […] « Nous n’avons qu’un honneur. Il est tant de maîtresses », dit le vieux don Diègue. Mais l’idée de Rodrigue, l’idée cornélienne, c’est que nous n’avons qu’un honneur : que nous n’avons qu’une “maîtresse” : que c’est la même unicité.
Le sens de l’honneur colore toutes les vertus du héros cornélien, ou, pour mieux dire, leur donne tout leur relief. Pourtant cet honneur gêne souvent le lecteur moderne. Pourquoi ? Parce qu’il ne le comprend plus : signe flagrant de sa « modernité » ! Si l’honneur est le témoignage de considération et d’estime, l’hommage qui est accordé à la vertu, au courage, aux talents (le plus grand des biens extérieurs humains selon saint Thomas), le sens de l’honneur est cette attitude qui fait que l’on veut conserver son honneur et celui des autres. Le sens de l’honneur refuse, dans la vie privée et dans la vie sociale, de mettre sur un pied d’égalité la vertu et le vice, la grandeur et la médiocrité, le supérieur et l’inférieur, Dieu et l’homme, par le fait même d’exiger un traitement spécial extérieur pour le bien. Le sens de l’honneur est une reconnaissance, une affirmation – certes toute humaine – d’une valeur objective. Or l’homme, de par sa nature, a besoin de signes extérieurs pour manifester l’immatériel.
Commencez par détruire le sens de l’honneur, la fierté de bien agir et l’estime de l’agir vertueux des autres, vous en viendrez à tout accepter, à tout tolérer. Comme l’on ne devient pas mauvais d’un coup, on ne perd pas le sens du bien et du mal d’un coup ; mais on commence par ne plus être fier du bien, par ne plus en exiger une reconnaissance extérieure. Prenons une image toute simple : un soldat ne vit pas à fond son métier militaire pour recevoir une médaille, la décoration n’étant qu’un signe extérieur de sa valeur. Mais imaginons que l’on ne décore plus personne ou que l’on décore tout le monde, insensiblement la valeur militaire en sera affectée. N’exigez plus que l’inférieur salue le supérieur : le respect, puis la conscience de l’autorité disparaîtra.
Relisons Corneille. Relisons Le Cid. L’atmosphère cornélienne, tout spécialement dans cette pièce, respire le sens de l’honneur, c’est-à-dire la vertu reconnue et défendue à tout prix. Quand on voit comment le sens de l’honneur élève l’amour de Rodrigue et Chimène, il ne nous semble pas exagéré de dire qu’un homme sans honneur ne peut absolument pas être un « honnête homme » car il ne serait pas fier de ce qui fait l’homme et donc il ne serait pas prêt à le défendre. De même un chrétien ne peut être un saint sans avoir ce sens de l’honneur, de l’honneur de Dieu et de l’honneur de la grâce, qui lui fait estimer ces réalités et le pousse à se battre pour elles.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Joël Malassagne exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 175-177
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