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RETRAITE AVEC LE SACRÉ-CŒUR (VI)

L’intronisation du Sacré-Cœur


par le père Matéo

 


Le 24 août 1907, le père Matéo Crawley-Boevey (ordonné prêtre neuf ans auparavant) est miraculeusement guéri d’une grave maladie devant l’image du Sacré-Coeur à Paray-le-Monial. C’est là que, le soir même, il reçoit sa mission : « Prosterné dans le sanctuaire, absorbé dans l’action de grâce, je compris ce que voulait de moi Notre-Seigneur. Je conçus ce soir-là le plan de reconquérir le monde, foyer par foyer, fa­mille par famille, à l’amour du Cœur de Jésus ».

Le projet est approuvé et béni par le pape saint Pie X, et le nombre de familles consacrées au Sacré-Cœur croît régulièrement : 120 000 en 1911, 400 000 en 1913, un million en 1914. Le père Matéo parcourt le monde entier pour introniser le Sacré-Coeur de Jésus dans les foyers. En mars 1927, il lance l’adoration nocturne au foyer [1].

Rappelé à Dieu le 4 mai 1960, le père Matéo a laissé un célèbre ou­vrage sur l’intronisation du Sacré-Cœur : Jésus, Roi d’Amour [2]. Voici, sur le même sujet, le texte (inédit) des trois dernières instructions d’une retraite prêchée en 1945 [3].

Le Sel de la terre.

 

— X —

Intronisation du Sacré-Cœur

 

Si vous me demandez: « Comment vous remercier ? », je vous dirai : « Aidez-moi, je vous prie, à prêcher l’œuvre que je prêche. Si vous vous intéressez à cette œuvre, merci de la part du Cœur de Jésus. Cette œuvre de l’intronisation est une œuvre que le Cœur de Jésus m’a confiée. »

Il y a actuellement une terrible offensive du diable contre la famille, qu’il veut ruiner ; et nous, nous sommes en train de rebâtir la famille. Le divorce fait de grands ravages ; c’est un crime ; c’est dix fois péché. Oh ! que c’est horrible, le di­vorce, et qu’il y a de chrétiens, de bons catholiques qui se sont perdus par le di­vorce ! En France, il y a un divorce sur 23 mariages [4] ; et aux États-Unis, sur trois mariages, il y a un divorce : c’est une plaie, c’est la ruine et la destruction du foyer.

Voyez ces filles déshabillées : c’est le divorce qui se prépare. Est-ce qu’il est permis de montrer ses jambes jusqu’à la ceinture ? Impureté ! Scandale !

 

L’intronisation, c’est la contre-offensive

 

L’intronisation, c’est la contre-offensive ; c’est la reconstruction du foyer. L’intronisation n’est pas ce qu’on a dit : donner à l’image du Sacré-Cœur la place d’honneur ; l’image, c’est un petit détail. C’est comme si l’on disait : la messe, c’est la musique. Il y a l’image, oui ; mais avec l’image, trois autres choses :

la prière en famille,

le tabernacle,

l’adoration nocturne.

 

La prière en famille

 

La prière en famille, pour que la famille reste une lampe luisante. Il faut que les enfants et les parents prient au foyer en tant que famille. Prier dans la joie, prier dans la tristesse, avec lui, sous son regard. L’image, c’est le souvenir de la promesse ; c’est pour rappeler cette prière en famille.


Un jour, deux jeunes époux, qui venaient de se marier, me demandent de les consacrer au Cœur de Jésus, roi et seigneur. Quelques années après, la mort en­lève leur fils de 24 ans. Au jour des funérailles, avant de laisser sortir le cercueil de son enfant, le père dit : « Attendez, dites avec moi le Je crois en Dieu », puis il apporte l’image du Sacré-Cœur et renouvelle la consécration, après quoi il ajoute : « Allez maintenant, je laisse mon enfant dans le Cœur de Jésus. » On pleure avec lui comme à Béthanie, et on se réjouit avec lui.

Un curé m’invite, un jour, à prendre le dîner dans une des belles familles ca­tholiques de sa paroisse américaine ; c’était la fête du Sacré-Cœur. Il y avait un beau fauteuil rouge. Je crois que c’est pour moi. « Non, dit le père, c’est pour le Roi. » La place d’honneur était pour le Cœur de Jésus, représenté par une belle statue de cristal de roche. Les enfants, quatorze, servent le roi, en gants blancs. On porte à des familles pauvres, mangeant dans la pièce voisine, tout ce qui a été offert au roi. Chaque enfant reçoit ensuite un petit cadeau. Ce n’est pas du senti­mentalisme, cela, c’est de l’amour.

La veille d’un grand mariage, je suis invité à faire l’intronisation : on prie ; je dis quelques mots, puis le père demande la parole : « Ma fille, tu as trouvé mieux que mon nom et mon honneur ; je te bénis, emporte avec toi le Roi, fondement de ta famille ; aime-le comme on l’aime ici et tu seras heureuse avec lui. »

Le tabernacle… la famille ! Toute la famille au Sacré-Cœur. On prie, on vit, on pleure, on se réjouit, chez soi : c’est là qu’il faut faire régner le roi. Si vous mettez l’image et rien de plus, vous n’avez pas l’idée vraie de l’intronisation. Le grand esprit eucharistique, c’est ce qui manque au Canada, et c’est cet esprit qu’il faut. L’image symbole ne suffit pas, il faut une réalité : la Trinité, la messe, l’Immacu­lée. Faites la campagne d’amour et de pureté et vous réussirez. Il y a ailleurs des milliers de familles qui ne manquent jamais la messe quotidienne.

Je prêchais en Europe dans une grande église où 3000 personnes, pendant trois jours, assistaient au sermon. Un jour, je leur dis : « Demain, à 6 heures, qu’on vienne à la messe et qu’on communie. » Le lendemain, plus de mille hommes étaient là, à 6 heures. Et je leur demandai de revenir à 6 heures du soir. Tous les 3000 étaient au pied de l’autel à cette heure-là.

A Los Angeles, à l’occasion d’une réunion de dames et de jeunes filles, l’une d’elles, qui faisait la visite des pauvres, allait chaque matin chercher une famille avec son auto pour les conduire à l’église : c’est une âme d’apôtre.

 

La messe

 

L’image n’est qu’un symbole, c’est l’esprit qu’il faut. Vous avez du temps pour des neuvaines, et vous n’en avez pas pour la messe. Vous ennuyez les saints avec vos neuvaines. Vous commencez des neuvaines en janvier et vous n’avez pas fini en décembre. Mettez la messe à la place ; c’est l’eucharistie qui doit réformer.

Mon père était antiromain : ma mère l’a converti par la messe. Les maris n’ai­ment pas les petits sermons au foyer. Mon père a été baptisé dans le feu du calice, dans le sang du calice.

Avec la messe, la Vierge : il y a mille ans, le chevalier disait : « Je jure de me battre jusqu’à la mort pour défendre l’Immaculée. » Avons-nous cette foi ? Moins de dévotions (au pluriel) et plus de dévotion (au singulier).

Faites de la propagande dans les écoles : la grande chose, c’est la messe et la com­munion ; et alors, vous aurez des conversions : les conversions dépendent de la messe. Il faut arriver à la communion quotidienne, former une ambiance eucha­ristique comme la chose la plus normale. Chacun doit être un haut-parleur pour répéter cela.

L’intronisation vécue, c’est l’eucharistie, et c’est par l’eucharistie qu’il faut réfor­mer la famille et la société. Saint François de Sales dit que les lapins des mon­tagnes deviennent blancs en mangeant de la neige. Devenez blancs en mangeant la pureté ; et cette pureté, c’est lui. Faites faire l’intronisation dans les communau­tés et les familles par un esprit d’amour, par un esprit eucharistique. La fête du Sacré-Cœur doit être une fête à tout casser : comme préambule, quelques jours de prières ; puis pour la fin, la messe, la messe.

 

L’adoration nocturne

 

L’adoration nocturne, la pénitence, c’est l’épine dorsale. On est à une époque de sensualité. Sans mortification, pas de salut. Marie l’a dit à La Salette : Pénitence ! Pénitence !… L’œuvre de l’adoration nocturne a eu du succès auprès des âmes ferventes. Quelle chaleur pour embraser les âmes que les lampes des cœurs qui brûlent d’amour pour le Sacré-Cœur ! Chaque nuit, il y a 30 000 à 40 000 adorateurs. Je connais un vieillard qui fait son adoration tous les jeudis à 2 heures du matin. Au Canada, il y a des milliers d’adorateurs déjà. L’adoration, c’est pour l’élite.

Un curé, entendant parler de l’adoration nocturne, se dit : « Ça, c’est pour ma paroisse. » Puis il pense que ceux qui viennent à la messe tous les matins seront les meilleurs adorateurs ; parmi ceux-là, il remarque une bonne vieille de 75 ans. Il l’arrête : « Il faut que vous soyez ma première adoratrice, acceptez-vous pour 10 heures ce soir ? » Pas de réponse. « C’est peut-être un peu tard pour votre âge… disons que ce sera à 9 heures ? » Pas de réponse… Le curé supplie et insiste pour qu’elle accepte une heure, fût-ce de l’après-midi : « Il me faut votre nom pour le mettre le premier ; vous ne pouvez me refuser ? Dites oui. Je comprends que vous êtes peut-être plus malade qu’il ne paraît, mais pour le Sacré-Cœur ! Vous souriez ? – Je fais cela deux fois la semaine, à 2 heures du matin, pour vous et pour les vicaires. »

Quelle surprise ! Depuis longtemps déjà, elle était la consolatrice obscure et in­connue du Cœur de Jésus.

Une petite communauté des États-Unis a gagné en quatorze mois 4 000 adora­teurs. Une jeune fille d’usine en gagne à elle seule 283, dont les trois quarts fai­saient la communion quotidienne. Un père de famille partage la nuit en heures, de façon que ses enfants de 3 à 14 ans consolent Jésus à tour de rôle, une fois le mois. Gagnez, vous aussi, des adorateurs à Jésus : c’est une aumône que je vous demande pour le Christ flagellé. Que ses adorateurs le consolent par la prière, la pénitence et l’amour ! Aidez le roi à régner ; aidez-moi à propager la flamme, et quelle flamme ! La première récompense est pour lui, et, dans celle-là, vous aurez la vôtre.

On ne guérit pas la pneumonie avec de l’eau chaude ; il faut prendre les moyens si on veut apporter remède aux maux de la famille et de la société.


 

— XI —

Miséricorde du cœur de Jésus

 

Cette conférence sera un élixir, un tonique, la miséricorde du Cœur de Jésus. Nous avons tous besoin de miséricorde. Miséricorde et amour, est-ce la même chose ? Pas tout à fait. Dieu aime l’ange d’un amour infini et non de miséricorde : l’ange est une créature de la Sagesse infinie, de l’amour infini. Dieu nous aime d’un amour infini et d’une miséricorde infinie : l’homme est une créa­ture de l’amour infini, de la Sagesse infinie, et en plus, de la miséricorde infinie. Pourquoi ?… Personne ne peut répondre.

Combien de péchés mortels avez-vous commis ? Pourquoi pas l’enfer ? L’ange pèche : pas de miséricorde pour son péché, son unique péché. Nous péchons et Dieu nous fait miséricorde, quel mystère !

Dans l’Évangile, Notre-Seigneur a été un objet de scandale en mangeant avec les publicains. Il dit : Je suis venu pour eux et pour la Madeleine, etc. Scandale d’amour miséricordieux. Son dernier miracle est pour un bandit : « Tu seras avec moi en paradis aujourd’hui même. »

O Jésus, merci de prêcher votre miséricorde. J’ai déversé des torrents de misé­ricorde et de pitié dans ma vie ; j’espère qu’il me traitera avec miséricorde, moi qui en ai tant besoin !

 

L’historique de la miséricorde divine

 

Je vais vous faire l’historique de la miséricorde divine, en trois idées :

 

1. — C’est lui qui fait les premiers pas, ce n’est pas nous.

C’est lui qui vous dit : « Pauvre petit, comme tu es blessé ! Convertis-toi ; te voilà à la porte de l’enfer ; convertis-toi, reviens, dis-moi oui. » C’est cela le Cœur de Jésus. Lorsque Adam et Ève péchèrent, est-ce qu’ils ont dit : « Pitié, Seigneur » ? Dieu n’attend pas qu’ils regrettent leur faute : « Vous mourrez, dit-il ; mais un rédempteur viendra. » Et c’est toujours comme ça. « Dis-moi que tu m’aimes et je te pardonne. » On dirait que si vous n’êtes pas au ciel avec lui, il n’y a pas de ciel pour lui : il n’est pas heureux. Ce Dieu blessé, cet homme-Dieu cru­cifié pour nos péchés à vous et à moi, ne songe qu’à faire miséricorde.

J’ai ici un petit crucifix qu’une grande canaille a profané pendant vingt-deux ans ; chaque fois qu’il voyait un prêtre ou passait devant une église, il blasphé­mait et crachait sur le crucifix (notez qu’un péché mortel d’une religieuse est plus grave que cela). Je prêchais une retraite et je parlais de la miséricorde du Cœur de Jésus ; je parlais de Longin : le sang de la lance guérit ses yeux et son cœur. Cette canaille me dit : « Ne croyez pas que je suis un imbécile. J’avais la foi et la haine : je crois, mais je déteste… » Et je pensais : « C’est comme le diable. » Enfin, Dieu offensé descend de la croix où le cloue cet insulteur, et la grâce le change. Qui fait les premiers pas ? Lui, le Dieu-miséricorde.

 

2. — La patience de ce roi.

Il attend ! Il attend à la porte ! Il sait attendre avec une grande patience. Les anges disent : Seigneur que faites-vous là ? – J’ai payé de mon sang cette âme, il faut que je l’arrache de l’enfer ; j’attends qu’elle me dise : « Miserere ». Voilà une histoire de tous les jours. Dieu aurait pu dire après le premier péché : « C’est la mort. » Ce serait juste. Mais non, il attend. On dirait que la canaille vit long­temps : Dieu les attend. Beaucoup disent « non » jusqu’au bout, mais Dieu ne se lasse pas de les attendre. Il est d’une patience infinie. Pas un seul, en enfer, ne pourra dire : « Seigneur, vous avez été dur pour moi ; si vous m’aviez attendu six mois de plus, je ne serais pas ici ! » Le bon Dieu a peut-être attendu six mois de trop !

 

Un jour, une dame vint me dire : « Venez vite, mon mari se meurt comme un damné. Je n’ai pas payé l’âme de mon mari ; j’ai été une mondaine, il va en enfer à cause de moi. Si j’avais été une chrétienne ! – Apportez-moi une image du Sacré-Cœur », lui dis-je. Il n’y en avait pas. Enfin, on en trouve une à la cuisine. On se réunit pour l’intronisation, les enfants, les servantes.

 

— Promettez-vous de changer ?…

— Promis !

— Serment sérieux ?…

— Serment sérieux !

— Vous assisterez à la messe le matin ?

— Promis !

— Vous communierez le plus souvent, vous et vos enfants ?

— Assurément. 

 

On commence la cérémonie de l’intronisation dans la chambre même qui avoi­sinait celle du malade ; quelques minutes plus tard, le malade appelle : « Je suis tout changé, je veux un prêtre ; je regrette »… Le prêtre était à deux pas. J’avance, j’entends sa confession, parfaite confession. Un miracle a interrompu la cérémo­nie d’intronisation, qui se termine avec le miraculé. Deux heures après sa der­nière communion, il était en paradis.

Saint Augustin a dit de Jésus qu’il est patient parce qu’il est éternel ; et moi je dis qu’il est patient parce qu’il est Jésus. Est-ce qu’il y a ici une sœur qui pourrait dire : « Cette retraite me changera » ? Il a attendu peut-être quinze ans, peut-être vingt ans. C’est bien toujours le geste de Jésus, les bras tendus pour nous ac­cueillir avec nos misères.

 

3. — La communion des saints.

Qu’est-ce que la communion des saints ? C’est la faculté qui nous a été donnée par Dieu de nous sauver les uns les autres sans nous connaître. Vous priez pour moi ; je prie pour vous et nous prions pour les pécheurs. Vous payez pour moi ; je paye pour vous ; nous payons pour les autres et nous nous sauvons récipro­quement. Étant donné que le péché est personnel, le Seigneur aurait pu dire : « Chacun pour soi et Dieu pour tous. » Peut-être sauverez-vous cette nuit, par l’adoration nocturne, 50 000 agonisants que vous ne connaîtrez que dans le ciel. Et la messe demain, oui, avec l'autel, un autre 50 000 qui seraient en enfer sans vous. Qu’est-ce que ça ? miséricorde. Vous ne dites pas un Ave Maria pour vous toutes seules. Nous ne sommes pas des isolés. On prie pour les pécheurs, les malheureux, les agonisants. Lui les voit et il asperge de ces prières et ces sacri­fices : cum ipso.

 

Que d’âmes sauvées par une messe !

 

Dans une communauté était entrée une excellente jeune fille, enfant de pureté et d’humilité. Elle voulait sauver des âmes, et surtout l’âme d’un frère égaré. Remarquable par son esprit de sacrifice et d’obéissance, elle était devenue une novice magnifique de vertu. Elle avait toujours l’obsession des âmes. De temps en temps, elle écrivait à son frère : « Vas-tu me faire la joie de faire tes Pâques ? » Son confesseur lui dit : « Ne faites pas de sermon, les hommes n’aiment pas à être importunés ; priez pour lui. » Trente-huit ans après, une tante demande à la voir : « Mauvaise nouvelle, chère enfant, Arthur vient de se jeter au fleuve… sui­cide… » Triste, désolée, mais non abattue, elle se rend au pied du tabernacle : « Non, il est à vous, Jésus… 38 ans de prières et de sacrifices, vous les avez accep­tés ; il n’est pas perdu. » On a repêché le cadavre ; on a parlé de la chose ; puis, l’oubli. Cinq ans après, sœur Marthe entend son frère la remercier : « Je suis sauvé… sauvé grâce à toi : entre le pont et le fleuve, il y a eu un quart de seconde et… la miséricorde de Dieu m’a attrapé ; pour toi, le Christ a eu pitié de moi. » Voilà un effet de la communion des saints. Vous ne dites pas un Ave Maria pour vous toutes seules. Que d’âmes sauvées par une messe, une adoration ! Nous sommes les anges d’autres plus malheureux et plus misérables que nous.

 

La fronde du Bon Pasteur

 

Quel est le système classique pour sauver les âmes à travers des milliers de manières ? C’est la croix. Quand le bon Dieu est décidé à conquérir une âme, il prend le fouet : épreuves, maladies, etc. Vous connaissez la fronde dont se sert l’écolier pour prendre des oiseaux. Le Bon Pasteur appelle une âme, elle n’entend pas… Il appelle encore, elle s’amuse… Il revient à la porte, il pleure ; mais tou­jours elle reste sourde. Alors le Bon Pasteur prend la fronde et il atteint l’âme par l’épreuve : « Tu chantais et tu m’oubliais, dit-il, maintenant que tu pleures, viens, dis-moi que tu m’aimes. » Et la petite brebis est sauvée.

Savoir pleurer dans le calice, c’est ce qui sauve. Jésus n’a jamais été cruel comme les hommes. Il tue pour ressusciter, il frappe pour sauver, il blesse pour guérir.

Pourquoi souffrez-vous ? Pourquoi les larmes, les agonies, les fléaux ? Un jour, vous saurez toutes les douceurs qu’il y a dans le fiel et les amertumes, et vous chanterez toute l’éternité la croix qui vous a sauvées. L’éternité sera trop courte pour remercier le ciel de la croix.

L’amour sans le sacrifice ne vaut rien, il faut savoir souffrir pour le bien de l’être aimé.

 

« Mourir pour sauver papa »

 

Une enfant admirable de vertu vivait dans un foyer malheureux, car le papa dirigeait un journal d’impiété. Un jour, elle me dit : « Est-ce que je peux deman­der à mourir pour sauver papa ? – Non, lui répondis-je ; dites : Seigneur, vous savez que je veux convertir papa ; je veux le sauver, faites de moi ce que vous voudrez. » Le soir, étant au lit à préparer sa méditation, la lampe de pétrole se renverse… Trois jours et trois nuits, elle souffre de fortes brûlures, étant parfai­tement consciente et pouvant à peine parler. Le papa était fou de douleur. Le dernier soir, il renvoie ceux qui se trouvaient près de la malade et dit : « Je vais rester avec la petite. Je veux être seul. » Et il commence à blasphémer et à mau­dire Dieu de le traiter ainsi. « Papa, dit la mourante, je m’en vais pour vous frayer le chemin ; je m’en vais devant vous, papa ; je m’en vais vous attendre ; je m’en vais là-haut. Papa, aimez Jésus ; je vous attends. » Le papa tombe à genoux et, à 3 heures du matin, il s’en va au couvent des jésuites. La malade mourut ce jour-là, mais ce même jour le père reçut la vie de la grâce. Il a vécu comme un saint, depuis, n’ayant qu’une petite chambre sans tapis ni lit, bien qu’il eût un palais, et il est mort en saint. Il était ministre de l’instruction publique. Souvent il disait : « Je lui dois le ciel que j’ai ici et celui d’après ma mort. » Il a payé 40 000 exem­plaires de la vie de Jésus-Christ par le père Berthe (rédemptoriste).

 

Aimez-le !

 

Les maladies, les peines, les contradictions sont une manière de rachat pour vous et pour les autres. Aimez-le… aimez-le : voilà par quoi je termine. Je crois à l’enfer parce que lui étant si bon, si miséricordieux, si tendre, si j’abuse de sa bonté, je mérite non pas un enfer mais mille enfers. Notre-Seigneur s’est mis à genoux devant Judas ; mais Judas a dit : « Non ». La retraite, c’est Notre-Seigneur à genoux devant nous ; s’il y a quelque chose à changer, à brûler, à ajouter, il faut changer, brûler, ajouter. Nous appartenons à Dieu pour jamais : il est notre trésor pour la vie et pour l’éternité. Réparons pour les autres ; mais commençons par réparer pour nos propres péchés.

 

— XII —

Doctrine du cœur de Jésus

 

Nous devons distinguer entre le culte extérieur et la doctrine, entre la dévotion et la théologie. La dévotion n’est que le culte extérieur, elle suppose la doctrine. Ne confondez pas dévotion et théologie.

 

La dévotion

 

La dévotion au Cœur de Jésus, c’est un culte approuvé et encouragé par l’Église, donc très louable. A son point de départ se trouve sainte Gertrude ; mais le culte tel que nous l’avons dans le premier vendredi du mois, l’heure sainte, date de Paray-le-Monial : de Marguerite-Marie et de son directeur.

Léon XIII dit avec raison que la seule grande Révélation, c’est l’Évangile. Les autres révélations sont des révélations privées ; mais la plus importante d’entre elles est celle de Paray-le-Monial.

Le plus grand autel, c’est le Calvaire ; à côté du Calvaire, c’est Paray-le-Monial. La pensée et l’amour de l’Église gravitent autour de l’autel et de Paray-le-Monial.

Dans cette révélation à Marguerite-Marie, il y a d’abord une plainte : « Je ne suis pas aimé. » C’est triste pour nous ! Puis une requête : en esprit de réparation, l’heure sainte, le premier vendredi, l’image de son cœur honorée, consécration à la fête du Sacré-Cœur.

Voilà la dévotion, et tout cela regarde le culte extérieur.

 

A propos de ce culte, il y a les promesses (au nombre de douze). Retenons-en deux qui nous concernent spécialement :

1. — Je sanctifierai mes amis – donc vous et moi, prêtres et religieuses. Je leur donnerai des grâces spéciales pour arriver à la sainteté.

2. — Je donnerai un talent spécial pour toucher les cœurs, surtout ceux des moins bonnes, des médiocres, des traînardes.

Faites tout ce que vous pouvez pour l’aimer et le faire aimer, et lui sera avec vous.

Les communautés qui feront l’intronisation seront bénies. A Paray-le-Monial, la chapelle, le cloître sont à peu près ce qu’ils étaient au temps de sainte Marguerite-Marie. Elle a entendu Notre-Seigneur quatre-vingts fois ; mais cela est petit à côté de la messe. Ce sont des petites fleurs comparées au don de Dieu. Son cerveau est conservé intact ; c’est la seule chose qui reste de son corps. Sa chambre est devenue chapelle. Voilà la petite page par rapport au culte, à la dé­votion.

 

La doctrine

 

La doctrine, c’est l’autel ; et l’autel, c’est plus beau que les fleurs et les lampes.

Pour la doctrine, je n’ai pas besoin de Marguerite-Marie ; elle ne m’apprend rien ; car la doctrine, c’est l’Évangile et saint Paul qui nous la donnent. Quel est le fondement de cette doctrine ? « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur. » Cela a été dit bien avant Marguerite-Marie, le père de la Colombière, sainte Gertrude ; bien avant saint Jean, saint Paul, saint Thomas, saint Bernard, saint Bonaventure. La messagère, c’est Marguerite-Marie ; les autres n’ont pas eu la mission de faire connaître les désirs de Jésus. Mais la doctrine ne vient pas d’eux, elle est tout en­tière dans l’Évangile. Le Cœur de Jésus a fait trois cadeaux à l’Église, des cadeaux sans prix, des cadeaux divins :

1° l’amour de papa le Bon Dieu ;

2° lui-même ;

3° le Paraclet.

 

1. — La connaissance et l’amour de papa le bon Dieu.

C’est Jésus lui-même qui nous dit : « Dites avec moi “Notre Père”. » Personne ne savait cela, ni les patriarches, ni les prophètes, ni aucun personnage de l’an­cien Testament. Être créature de Dieu, ce n’est pas la même chose qu’être enfant de Dieu : les chiens sont des créatures et non des enfants de Dieu. C’est la grande nouveauté de l’Évangile que nous soyons appelés les enfants de Dieu. Jamais avant l’Évangile on n’a vu cette tendresse. Et qui a dit cela ? Lui, rien que lui. On ne comprend cela que dans la mesure où on est chrétien et catholique. Oh ! le grand don que papa le bon Dieu !

Son père à lui, notre père à nous. Jésus, fils par nature ; nous, fils par adop­tion ! Jésus, notre frère ; nous, frères de Jésus ! C’est la plus merveilleuse révéla­tion ; et cette grande et douce révélation nous vient du cœur et des lèvres de Jésus ! S’il revenait du ciel, il ne pourrait nous apprendre rien de plus grand.

 

Le sacrifice, la messe, c’est l’hommage au Père ; avec lui, dites : « Notre Père ». Le sacrement, c’est la tendresse du Père pour nous : « Filioli… mes petits, venez. » Nous avons un père, c’est la chose la plus exquise, et c’est pour que nous soyons ses enfants, et parce que Jésus appelait Dieu son père, que le Christ a été condamné. S’il est si doux de dire avec lui, à la messe : « Notre Père », vous devinez ce que ce sera au ciel, où nous dirons toute l’éternité, avec lui et avec Marie : « Notre Père » !

 

2. — Lui-même.

Il s’est livré à nous par la crèche, par la croix et par l’eucharistie. « Acceptez-moi, recevez-moi ; gardez-moi : je suis le trésor des trésors ; je vous appartiens », vous dit Jésus. Ah ! si vous pouviez répondre : « Mon Dieu et mon Tout. » Son cœur est votre cœur, son amour est votre amour, son père est votre père. Dans l’eu­charistie surtout, il nous dit : « Je suis à vous, entièrement à vous. » Oui, il est à vous comme il n’a pas été aux anges ; mais un peu comme il l’a été à sa maman.

 

3. — Le Paraclet.

« Je vais m’en aller, mais je vais demander à papa, mon Dieu, de vous envoyer le Paraclet. » C’est son amour qui nous l’a donné. C’est là la doctrine de l’amour de Dieu, la charité de Jésus-Christ, l’Évangile du Cœur de Jésus.

 

Le triptyque du Cœur de Jésus

 

Cet Évangile du Cœur de Jésus se résume en trois chapitres qu’on peut repré­senter en un triptyque :

1. — l’incarnation ;

2. — la croix ;

3. — l’eucharistie.

Jésus nous a aimé d’un amour infini et il nous l’a prouvé.

 

1. — L’incarnation. 

Oui, il s’incarne pour nous prouver son amour. Si un ange, le voyant bébé im­puissant entre les bras de Marie, le reconnaissait pour son Dieu, il dirait : « Je ne comprends pas le pourquoi. » Pourquoi ? comment ? je n’ai qu’un mot pour ré­pondre, celui de saint Paul : Il m’a aimé jusqu’à cet extrême. Il m’a aimé jusqu’à ces abaissements. C’est par amour pour moi qu’il a froid, qu’il a faim, qu’il est petit enfant, qu’il ne parle pas. Tout par amour ; mystère d’amour.

Cela eût suffi pour sauver mille mondes ; mais il a fait plus encore que d’être le Dieu incarné par amour.

 

2. — La croix.

Dieu crucifié, Dieu cadavre. Dieu, la vie, est mort. Et l’ange, devant le tombeau, ne comprend pas. Je reviens à saint Paul : « Il m’a aimé jusqu’à mourir pour moi. » Par amour pour moi, la passion, la croix, le tombeau.

 

3. — L’eucharistie. 

La victime prolonge son sacrifice au-delà de la mort, au-delà du tombeau. « Dévorez-moi, mangez-moi. » Et l’ange qui voit dit : « Encore plus loin que la crèche, plus loin que la croix ; expliquez-moi. » Dans l’Évangile est la réponse : « Il m’a aimé jusqu’à cette folie, folie de l’eucharistie. »

La doctrine du Cœur de Jésus se trouve dans ces trois chapitres.

Nous avons tous personnellement une petite vocation privée, une sympathie, une préférence pour l’un ou l’autre des trois mystères. Bon nombre de saints ont aimé davantage la crèche, comme la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus ; d’autres, comme saint François d’Assise, saint Jean de la Croix, saint Paul de la Croix ont reçu l’attirance de la croix ; saint Thomas d’Aquin, c’est le saint de l’eucharistie : s’il n’avait été que prédicateur, il aurait passé sa vie à prêcher l’eucharistie et l’autel. Plusieurs ont reçu comme lui une vocation eucharistique. Mais la doc­trine, toute la doctrine comprend les trois chapitres : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes jusqu’à la folie de la crèche… jusqu’à la folie de la croix… jus­qu’à la folie de l’eucharistie. »

 

Foi et charité

 

Le Cœur de Jésus est crèche, croix, autel. On peut avoir ses préférences per­sonnelles, mais quand on enseigne, il faut montrer les trois chapitres. « Le Christ, dit le cardinal Pie, est un amour infini, depuis la tête jusqu’aux pieds. » Je trouve son cœur et son amour dans toute sa personne : la couronne d’épines par amour, les pieds blessés par amour, le cœur ouvert par amour ; tout est cœur et amour. Par toutes ses blessures, il nous dit : « Voyez comme je vous ai aimés ; aimez-moi en retour, aimez-moi comme je vous ai aimés. » Toutes ses œuvres ont été faites par amour : rachat par amour, enseignement par amour, sacrifice par amour, la grâce par amour, la sainte Vierge par amour : tout, afin que vous l’aimiez ici, d’abord, puis en­suite dans l’éternité.

Le ciel, c’est la fête éternelle du Cœur de Jésus qui se donne et se livre ; mais c’est déjà un peu commencé par la messe et l’eucharistie.

Nous nous aimons pour l’éternité : lui, d’un amour infini ; et moi, d’un amour fini, mais éternel : voilà le ciel. On ne chante que cela au ciel : « Dieu est amour. » Quel mot merveilleux que celui de la petite Thérèse : « Ma vocation, c’est l’amour ! » Tous, vous et moi, nous sommes appelés à l’amour : « Aimez-moi comme je vous ai aimés »…

Croire n’est pas aimer. La foi est une chose, l’amour en est une autre. La foi, c’est la lumière dans les yeux ; l’amour, c’est le don du cœur et de la volonté. On peut enseigner la foi et ne pas donner l’amour. La foi sans amour conduit à l’en­fer. Foi et amour, c’est le chemin du ciel. Le chrétien, c’est celui qui croit d’une foi immense et qui aime d’un amour immense ce qu’il croit.

Sans charité, pas de ciel. L’amour sauve sur le fondement de la foi. Il faut que votre amour soit maintenant plus fort et que vous le fassiez aimer, lui. Conservez cela comme un parfum dans un vase et servez-vous-en pour faire du bien.

Vous êtes un miracle d’amour ; craignez de devenir un miracle d’ingratitude. Si vous ne l’avez pas aimé comme vous deviez, demandez aujourd’hui que son Saint-Esprit mette le feu en vous. Faites-vous humbles, petites ; que la Mère du bel amour vous fasse vivre et mourir d’amour !

 


[1] — Sur la vie du père Matéo Crawley-Boevey (1875-1960), Le Sel de la terre 52, p. 142-143 ; pour plus de détails : P. Marcel Bocquet, Père Mateo, apôtre mondial du Sacré-Cœur, Paris, Téqui, 1963.

[2] — Paris, Téqui, 1980 (1e éd., 1928), 466 p. — Cet ouvrage contient le cérémonial d’intronisation du Sacré-Coeur dans le foyer — Parmi les œuvres du père Matéo, signalons également son Heure sainte (20 méthodes distinctes pour honorer le Sacré-Cœur la veille de tous les premiers vendredis et lors des premières fêtes de l’année) et ses conférences à l’abbaye de Sept-Fons sur le règne social du Sacré-Cœur de Jésus en août 1917 et février 1918 (fréquemment rééditées).

[3] — Les neuf premières instructions ont été publiées dans les numéros 52, 54, 55, 56 et 57 du Sel de la terre. — La retraite fut prêchée du 26 août au 1er septembre 1945 à Outremont (Québec) aux supérieures de diverses communautés religieuses canadiennes. Le texte est reproduit d’après les notes prises par plusieurs religieuses.  Nous avons gardé, autant que possible, le style de ces notes, écho de celui du père Matéo. Nous avons cependant introduit des sous-titres et supprimé quelques passages.

[4] — Chiffre de 1945… (NDLR.)

Informations

L'auteur

En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles. 

Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».

Le numéro

Le Sel de la terre n° 59

p. 147-158

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