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Une hiérarchie pour deux Églises

 

 

Dans une lettre du 25 juin 1976 adressée à Mgr Lefebvre de la  part du pape, Mgr Giovanni Benelli [1] employa le premier une  expression qui fit fortune : « l’Église conciliaire ».

 

S’ils [les séminaristes] sont de bonne volonté et sérieusement préparés à un ministère presbytéral dans la fidélité véritable à l’Église conciliaire, on se chargera de  trouver ensuite la meilleure solution pour eux.

 

De cette Église conciliaire nous avons souvent parlé dans Le Sel de la terre [2]. Mais il n’est pas inutile de revenir sur le sujet, tant il est important.

La question que nous voudrions aborder plus particulièrement ici est la suivante : l’Église catholique et l’Église conciliaire ont-elles une même hiérarchie ?

 

État de la question

 

Mais tout d’abord, de quoi parlons-nous ? Tâchons de définir autant que nous le pouvons, les deux Églises en question. Nous le ferons selon les quatre causes que distingue généralement la philosophie scolastique.

Une société est un être moral [3] : c’est une union de personnes recherchant un même but (un même bien commun). On peut distinguer :

 

— La cause matérielle, ce sont les personnes qui sont unies dans la société. Nous dirons que, dans le cas de l’Église catholique, comme dans celui de l’Église conciliaire, ce sont les baptisés (d’un baptême valide).

 

— La cause efficiente est le fondateur de la société : Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le cas de l’Église catholique, les papes du Concile pour l’Église conciliaire. Après la disparition du fondateur, c’est l’autorité qui continue à jouer le rôle de cause efficiente en maintenant l’unité de la société. Si bien qu’actuellement, c’est la même hiérarchie qui remplit ce rôle de cause efficiente pour l’Église catholique et pour l’Église conciliaire [4].

 

— La cause finale, c’est le bien commun recherché par les membres de la société : dans le cas de l’Église catholique, ce bien recherché est le salut ; dans le cas de l’Église conciliaire, le bien recherché est – plus ou moins consciemment – l’unité du genre humain (l’œcuménisme au sens large [5]). « Ce qui définit le mieux toute la crise de l’Église, c’est vraiment cet esprit œcuménique libéral [6]. »

 

— La cause formelle est l’union des esprits et des volontés des membres dans la recherche du bien commun. Dans l’Église catholique, il y a union des esprits dans une même profession de foi et une union des volontés dans la pratique d’un même culte et dans l’obéissance aux mêmes pasteurs (et donc aux lois qu’ils établissent, à savoir le Droit canon). Dans l’Église conciliaire, on trouve aussi une union des esprits dans l’acceptation d’un même enseignement (le Concile et ce qui s’en réclame) et union des volontés dans la pratique de la nouvelle liturgie et dans l’obéissance aux nouvelles directives de la hiérarchie post-conciliaire (comme le nouveau Droit canon) [7]

 

Nous pouvons définir l’Église catholique comme la société des baptisés qui cherchent à sauver leurs âmes en professant la foi catholique, en pratiquant le même culte catholique, et en obéissant aux mêmes pasteurs, successeurs de Apôtres.

Quant à l’« Église conciliaire », elle est la société des baptisés qui se soumettent aux directives du pape et des évêques actuels, dans leur volonté de promouvoir l’œcuménisme conciliaire, et qui, par conséquent, admettent tout l’enseignement du Concile, pratiquent la liturgie nouvelle et se soumettent au nouveau droit canon.

Dans ces conditions, est-il possible qu’une même hiérarchie puisse diriger ces deux sociétés ?

Objections

 

— Première objection : Il n’est pas possible qu’une même hiérarchie dirige deux Églises. Imagine-t-on qu’un même patriarche puisse diriger les coptes catholiques et les coptes orthodoxes ? Il est donc impensable d’imaginer une hiérarchie commune à l’Église catholique et à l’Église conciliaire.

 

— Deuxième objection : De fait, il n’y a pas une hiérarchie, mais deux. Il y a d’un côté les évêques conciliaires, qui dirigent l’Église conciliaire, et de l’autre les évêques de la Tradition, qui dirigent la Tradition, c’est-à-dire l’Église catholique.

 

— Troisième objection : Ne voyez-vous pas que la hiérarchie de l’Église conciliaire est une pseudo-hiérarchie ? Le pape n’est pas pape, puisqu’il n’est pas catholique ; quant aux évêques, ils ne sont pas évêques, puisque le nouveau rite de consécration des évêques n’est pas valide.

 

Argument d’autorité

 

Nous ne sommes pas les premiers à affirmer que les deux Églises ont la même hiérarchie. On retrouve cette affirmation chez la plupart de ceux qui ont abordé la question avant nous :

 

Qu’il y ait présentement deux Églises, avec un seul et même Paul VI à la tête de l’une et de l’autre, nous n’y sommes pour rien, nous ne l’inventons pas, nous constatons qu’il en est ainsi.
Gustave Corçaõ dans la revue Itinéraires de novembre 1974 puis le P. Bruckberger dans L’Aurore du 18 mars 1976 l’ont publiquement remarqué : la crise religieuse n’est plus comme au XVIe siècle d’avoir pour une seule Église deux ou trois papes simultanément ; elle est aujourd’hui d’avoir un seul pape pour deux Églises, la catholique et la post-conciliaire […] [8].

 

Le monde moderne nous présente un spectacle opposé à celui du grand Schisme de l’Occident : deux Églises avec un seul pape [9].

 

Le texte le plus intéressant, est celui du père Meinvielle. Il date de 1970 : c’est le premier texte que nous connaissons sur le sujet. Le prêtre argentin écrit – et c’est la conclusion de son livre magistral De la Cabale au progressisme :

 

Un même pape présiderait les deux Églises, qui apparemment et extérieurement ne seraient qu’une. Le pape, par ses attitudes ambiguës, contribuerait à maintenir l’équivoque : d’une part, en professant une doctrine irréprochable, il serait la tête de l’Église des promesses ; d’autre part, en produisant des faits équivoques et même réprouvables, il apparaîtrait comme un animateur de la subversion et un soutien de l’Église gnostique de la publicité.
L’ecclésiologie n’a pas suffisamment étudié la possibilité d’une hypothèse comme celle que nous proposons ici. Mais, si l’on y réfléchit, la promesse d’assistance à l’Église se réduit à une assistance qui empêche l’erreur de s’introduire sur la Chaire Romaine et dans l’Église même, et qui en outre empêche l’Église de disparaître ou d’être détruite par ses ennemis [10].

 

Réflexion théologique

 

Notre-Seigneur a promis que les portes de l’enfer – les puissances infernales – ne prévaudront jamais contre son Église. Celle-ci est donc indéfectible : elle doit continuer jusqu’à la fin des temps à proposer aux âmes de bonne volonté les moyens du salut, à savoir : la saine doctrine, des sacrements valides tirant leur vertu du saint sacrifice de la messe, une authentique vie spirituelle. Tout cela suppose que la hiérarchie catholique durera jusqu’à la fin du monde et pourra – au moins pour ceux qui le veulent bien – remplir son rôle qui consiste à conduire les âmes au ciel.

Par ailleurs, Notre-Seigneur a aussi annoncé que son second avènement serait précédé d’une « tribulation telle qu’il n’y en a point eu depuis le commencement du monde jusqu’à maintenant, et qu’il n’y en aura plus » (Mt 24, 21). Cette tribulation sera accompagnée d’une baisse de la foi au point que Notre-Seigneur s’est demandé s’il trouverait encore la foi sur la terre lors de son second avènement (Lc 18, 8). Cette apostasie est prédite par saint Paul (2 Th 3, 4), et saint Thomas d’Aquin explique, en commentant ce verset, que les peuples chrétiens s’émanciperont de la foi de l’Église romaine [11]. Cela semble bien indiquer qu’une bonne partie de la hiérarchie sera infidèle à sa mission.

Dans le temps qui précède la venue de Notre-Seigneur, le soleil et la lune ne donneront plus leur éclat (Mt 24, 29), ce qui, dans le sens symbolique, signifie que l’Église et la société chrétienne perdront leur influence.

 

Réponse aux objections

 

Nous pouvons maintenant répondre aux objections contre la possibilité d’une unique hiérarchie pour les deux « Églises ».

 

— L’erreur de la première objection est d’imaginer l’Église conciliaire comme une société qui impose formellement le schisme ou l’hérésie, telle une Église orthodoxe ou une communion protestante. Si j’adhère à l’Église anglicane, par exemple, je suis formellement schismatique, voire hérétique, et je ne fais donc plus partie de l’Église catholique.

Mais je peux être conciliaire – c’est-à-dire, pour simplifier, œcuméniste – tout en gardant la foi catholique. Sans doute je mets ma foi, et celle des autres, en danger. Mais je n’abjure pas aussitôt.

Voilà pourquoi les membres de la hiérarchie, du moment qu’ils ne portent pas leurs erreurs au point de renier la foi catholique, restent membres de la hiérarchie catholique, même quand ils sont conciliaires.

Ce que nous concèderons à l’objectant, c’est que les évêques de la Tradition ne font pas partie de l’Église conciliaire.

 

— Contrairement à ce que déclare la deuxième objection, les évêques conciliaires et les évêques de la Tradition ne constituent pas deux hiérarchies.

Mgr Lefebvre, en sacrant quatre évêques le 30 juin 1988, a bien protesté contre l’idée d’établir une autre hiérarchie. Il n’y a qu’une hiérarchie, ayant à sa tête le pape et sous lui tous les évêques catholiques (y compris ceux de la Tradition [12]).

Lorsqu’un prêtre de la Tradition célèbre la sainte messe, il nomme au canon les membres de la hiérarchie : le pape et l’évêque du lieu.

Ce qui donne une apparence de vérité à l’objection, c’est que le pape et les évêques actuels, le plus souvent, agissent en tant que représentants de l’Église conciliaire : en cette qualité – quand ils promeuvent les nouveaux sacrements, le nouveau catéchisme, etc. – les bons catholiques, avec raison, ne leur obéissent pas.

 

— Quant à la troisième objection, elle repose sur des affirmations gratuites, comme nous l’avons plusieurs fois expliqué dans cette revue. Personne n’a jamais apporté de preuve décisive que le pape ne soit pas pape, ni que les évêques actuels soient sacrés avec un rite invalide. Il faut donc, à défaut de preuve contraire, les tenir pour les représentants de la hiérarchie, tout en leur résistant quand ils utilisent leur situation pour imposer les erreurs conciliaires.

 

  


 



[1]  — 1921-1982. Créé archevêque de Florence et cardinal en 1977 par Paul VI.

[2]  — Voir notamment Le Sel de la terre 1, p. 25-38 (frère Pierre-Marie, « Ecclésiologie comparée ») ; p. 114-118 ; Le Sel de la terre 34, p. 248 ; Le Sel de la terre 45, p. 36-41.

[3]  — Dans le cas de l’Église catholique, il n’y a pas seulement une union morale. Il y a aussi une union spirituelle due à la participation à des biens surnaturels (la foi par exemple). Mais nous n’envisagerons ici que l’union morale, celle qui est visible même pour un non catholique.

[4]  — C’est ce point que nous développerons dans la suite de cet éditorial.

[5]  — Voir l’éditorial du Sel de la terre 54, p. 11 et sq. Nous entendons par œcuménisme au sens large, tout ce qui favorise l’unité du genre humain (le dialogue interreligieux, la liberté religieuse, etc.). Sans doute ce n’est pas le but unique du Concile, mais c’est son but spécifique, ce qui le différencie des autres conciles. Les autres finalités énoncées par les papes Jean XXIII et Paul VI étaient soit catholiques (par conséquent non propres au Concile), soit subordonnées à ce but œcuménique. C’est pourquoi l’Église conciliaire est caractérisé par son œcuménisme et Mgr Lefebvre disait que l’œcuménisme est l’erreur spécifique de notre temps (voir la note suivante). — Dans Le Sel de la terre 1, nous disions que l’œcuménisme est la cause « formelle » de l’Église conciliaire, et nous mettions comme cause finale « l’humanisme ». Les études ultérieures ont montré que cet humanisme est au service de l’unité du genre humain.

[6]  — Mgr Lefebvre dans une conférence du 4 avril 1978. Quelques autres citations de Mgr Lefebvre : « Quel est le leitmotiv du Concile ? Qu’est-ce qui a inspiré ces textes du Concile ? C’est un esprit œcuménique. La grave faute du concile Vatican II c’est son œcuménisme, un œcuménisme libéral qui change complètement la spiritualité de l’Église. On est absolument stupéfié de voir combien cet esprit œcuménique vraiment libéral a pénétré dans toutes les réformes qui sont issues du concile Vatican II. (Conférence à Essen le 9 avril 1978.) — « [Nous voulons être dans] une unité parfaite avec le Saint-Père, mais dans l’unité de la foi catholique, parce qu’il n’y a que cette unité qui peut nous réunir, mais non pas une espèce d’union œcuménique, une espèce d’œcuménisme libéral, car je crois que c’est ce qui définit le mieux les tendances modernes et ce qu’on pourrait presque exprimer “l’hérésie moderne”. Comme j’ai eu occasion de dire à Essen, je crois que c’est ce qui définit le mieux toute la crise de l’Église, c’est vraiment cet esprit œcuménique libéral. Je dis œcuménisme libéral parce qu’il y a un certain œcuménisme qui, s’il est bien défini, pourrait être acceptable. Mais l’œcuménisme libéral, tel qu’il est pratiqué par l’Église actuelle et surtout depuis le concile Vatican II comporte nécessairement de véritables hérésies. » (Conférence du 14 avril 1978.) — « C’est cela l’hérésie moderne, c’est vraiment l’hérésie moderne, on peut vraiment [la] désigner sous ce terme nouveau, car il semble bien qu’il y ait une nouvelle hérésie en plus du modernisme, du libéralisme, de toutes ces erreurs, il me semble qu’on peut définir cette erreur moderne : l’œcuménisme, ce faux œcuménisme. » (Sermon ou conférence du 16 mai 1978.) — Voir aussi la plaquette faite par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X en 2004, De l’Œcuménisme à l’apostasie silencieuse, qui résumait les 25 ans de pontificat du pape Jean-Paul II.

[7]  — Cette union des esprits et des volontés est beaucoup moins stricte dans l’Église conciliaire que dans l’Église catholique. Il suffit « d’accepter le Concile » ; ensuite, chacun fait un peu ce qu’il veut.

[8] — Jean Madiran, éditorial du Supplément-Voltigeur nº 39 (juin 1976) de la revue Itinéraires. Le texte est reproduit dans le nº spécial hors-série d’Itinéraires d’avril 1977 : « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », p. 113-115.

[9]  — Gustave Corçaõ, « Conversations brésiliennes », Itinéraires 187 (novembre 1974), p. 101.

[10] — Julio Meinvielle, De la Cabala al progresismo, 2e éd., Buenos-Aires, 1994, p. 363-364.

[11] — Les premiers Pères de l’Église pensaient que l’obstacle qui retient la venue de l’Antéchrist était l’empire romain. Saint Thomas, utilisant une remarque de saint Léon le Grand, explique que c’est l’empire spirituel de Rome qui empêche la venue de l’Antéchrist. Il faut donc que cet empire soit ruiné avant la venue de l’Antéchrist (« Discessio a Romano imperio debet intelligi, non solum a temporali, sed a spirituali, scilicet a fide Catholica Romanæ Ecclesiæ – la séparation de l’empire romain doit être entendue, non pas seulement de l’empire au sens temporel, mais de l’empire au sens spirituel, c’est-à-dire de la foi catholique de l’Eglise romaine. ») (Commentaire sur 2 Th 3, 4.)

[12] — Les évêques de la Tradition n’ont pas de juridiction ordinaire, mais ils font partie de la hiérarchie en tant qu’ils ont le caractère épiscopal et qu’ils exercent leur fonction – par exemple donner les sacrements de l’ordre et de la confirmation – en vertu d’une juridiction extraordinaire, pour le salut des âmes.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 59

p. 3-8

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