Jalons pour l’oraison chez saint Thomas d’Aquin
par le frère Jean-Dominique O.P.
« Un peu de calme, un peu de nuit, un peu de repos, d’heures à moi, de retour en moi-même, de pensée pacifique ! Seigneur, Seigneur, un peu de prière à genoux la tête entre les mains… un peu de quelque chose de long et de sérieux, Seigneur, et que je pense à vous à qui je ne pense jamais ! Ô vie de fièvre ! »
MÊME sans avoir connu le tourbillon d’activités qui fut celui du Maréchal Lyautey, chacun se reconnaîtra facilement dans ses gémissements.
L’âme généreuse se donne en effet sans compter au service de ses proches, au travail, dans la cité, mais elle constate bien vite que son action la vide si elle n’est nourrie par une prière profonde.
Elle ressent le besoin de s’arrêter pour reprendre haleine. Elle cherche à se ressourcer en Dieu, à expérimenter sa présence, à se tenir en silence avec lui, à lui parler en vérité, à l’écouter, à l’aimer. Or c’est cela l’oraison, un temps consacré à Dieu pour le rencontrer, un entretien de la créature avec son Créateur, du fils ou de la fille avec son Père.
Mais ce désir encore vague ne saurait aboutir s’il n’était étayé par une connaissance au moins élémentaire de ce qu’est l’union à Dieu.
L’obstacle, en effet, qui détourne le plus souvent les âmes de l’oraison, c’est l’ignorance. L’âme pressent bien la nécessité d’une prière silencieuse, mais, ne sachant comment s’y prendre, elle se décourage à la première difficulté et y renonce.
Ici, plus que nulle part ailleurs, l’homme a besoin d’une doctrine sûre pour le conduire. C’est pourquoi nous allons nous tourner vers saint Thomas d’Aquin et lui demander quelques principes simples pour nous guider dans l’oraison.
Nous procéderons en trois étapes :
Article 1 : L’oraison, œuvre de Dieu
Article 2 : L’oraison, œuvre du baptisé
Article 3 : Le déroulement de l’oraison
Deux motifs expliquent ce plan.
— Le premier est la fidélité au réalisme thomiste.
Dans le domaine de la connaissance naturelle, nous savons qu’une bonne philosophie se doit de commencer par étudier les éléments constitutifs et les lois de la nature (philosophie de la nature), puis l’être même des choses et ses propriétés (métaphysique) avant d’analyser la possibilité de connaître (critique). Il lui faut considérer l’être réel avant de défendre sa propre légitimité.
L’ordre inverse tendrait à faire croire que l’activité de l’intelligence est première par rapport au réel, que c’est elle qui fait la vérité.
Nous pensons devoir prendre les mêmes précautions dans une question de spiritualité.
Avant de nous occuper de l’activité de l’homme voulant s’unir à Dieu et des moyens dont il dispose, il nous semble préférable de fixer notre regard sur l’objet même de l’oraison, Dieu, et de mettre en lumière son rôle déterminant dans cette rencontre. En somme, l’aspect objectif de l’oraison nous retiendra avant son aspect subjectif.
La démarche contraire risquerait de nous polariser sur l’homme qui fait oraison et ses états psychologiques, et de sous-entendre, peut-être, que l’activité humaine crée la présence de Dieu, alors que l’oraison n’est qu’un temps privilégié, un temps fort, de la vie surnaturelle. Elle ne produit pas l’habitation des personnes divines dans l’âme, elle la découvre et veut en jouir.
— Le deuxième motif est un fait d’expérience.
De nombreux échecs dans la vie intérieure ont en effet leur source dans une méprise qui consiste à oublier la part active que Dieu doit y avoir. On conçoit l’oraison comme une tension vers Dieu, une élévation que l’âme entreprendrait par ses propres forces, une série très étudiée d’exercices mentaux et d’artifices psychologiques, l’application scrupuleuse d’une méthode supposée infaillible [1]. L’âme reconnaîtrait, bien sûr, la nécessité du secours de Dieu pour seconder ses efforts, mais elle serait maîtresse et première responsable de sa montée vers Dieu.
Le résultat est souvent celui-ci. Au début, l’âme se donne l’impression de faire de grandes choses, mais ses progrès dans l’union à Dieu, dans la charité fraternelle et dans l’humilité sont insignifiants. Déçue dans son attente, elle s’épuise et abandonne [2].
Pour éviter ce travers, il nous faut revenir à ce principe fondamental : Dieu lui-même est le moteur de notre mouvement vers lui. Ce qui est vrai de la vie spirituelle en général l’est aussi de l’oraison en particulier.
Saint Thomas nous met sur cette voie dans son commentaire du Pater. Par la première demande, dit-il, nous demandons que « ce qui est saint en soi (le nom de Dieu) soit manifesté en nous. » Mais il a soin de préciser : « Notez que l’on dit “que votre nom soit sanctifié” et non pas “que nous sanctifiions votre nom”, car le salut requiert à la fois la personne de Dieu et le libre arbitre de l’homme. Or, si l’on priait à la première personne (du pluriel), cela laisserait à penser qu’il n’est l’œuvre que du libre arbitre [3]. »
L’oraison étant une occasion de cette « sanctification du nom de Dieu », elle nous apparaît donc non comme l’œuvre exclusive de l’homme, mais, d’abord et avant tout, comme celle de Dieu.
Le saint docteur utilise à nouveau cette leçon du Pater dans son traité sur la grâce, où il montre que, pour faire le moindre bien surnaturel, l’homme a besoin de la grâce de Dieu [4]. Tout le bien que nous faisons est, d’abord et avant tout, l’œuvre de Dieu. « Dieu opère en nous le vouloir et le faire » (Ph 2, 13). L’oraison, bien surnaturel par excellence, n’échappe pas à cette loi.
Article 1 - L’oraison, œuvre de Dieu
Nous étudierons successivement :
I La présence naturelle de Dieu
II La présence surnaturelle de Dieu
III L’action de Dieu dans la prière de l’homme
I — La présence naturelle de Dieu
Puisqu’à l’oraison il s’agit de trouver Dieu et de s’entretenir avec lui, la première question qui se pose à nous est de savoir où il se tient. Voyons pour commencer le mode de la présence de Dieu en toute créature. Saint Thomas le fait dans la huitième question de sa Somme théologique (I, q. 8). Une difficulté surgit tout de suite, celle de la transcendance de Dieu. Ne dit-on pas en effet que Dieu est « le Très-Haut », qu’il est « dans le ciel », infiniment au-dessus du monde, séparé de tout ? Comment pourrait-il être présent immédiatement aux choses, dans les choses ?
L’Écriture sainte nous l’affirme pourtant. David chante ainsi la science souveraine et la présence universelle de Dieu :
« Où irai-je pour me dérober à votre esprit ? Où fuir pour échapper à votre face ? Si je monte aux cieux, vous y êtes ; Si je descends dans le séjour des morts, vous y êtes. Si je prends des ailes le matin et si j’habitais aux extrémités de la mer, Là encore, votre main me conduira et votre droite me saisira. » (Ps 138, 7-10)
Dieu parle aux faux prophètes dans le livre de Jérémie :
« Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre ? dit le Seigneur. » (Jr 23, 24)
Saint Paul développe cette même idée devant l’Aréopage d’Athènes :
« Dieu a déterminé pour chaque nation la durée de son existence et les bornes de son domaine, afin que les hommes le cherchent et le trouvent comme à tâtons : quoiqu’il ne soit pas loin de chacun de nous, car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. » (Ac 17, 26-28)
Cet enseignement a été repris comme en écho par les pères et les docteurs de l’Église. Citons à titre d’exemple saint Irénée (évêque de Lyon, IIe siècle) :
« Dieu remplit les cieux et observe les abîmes, et il est aussi avec chacun de nous : “Car je suis, dit-il, un Dieu proche et non (un) Dieu lointain : est-ce qu’un homme se cachera dans une cachette sans que je le voie ?” (Jr 23, 23) "Car sa main embrasse toutes choses : c’est elle qui illumine les cieux, qui illumine aussi ce qui est au-dessous du ciel, qui “sonde les reins et les cœurs” (Ap 2, 23), pénètre nos replis les plus secrets et, de façon manifeste, nous nourrit et nous protège. » (Adv. Haer. l.4, 19, 2)
Dans le premier article de cette question huit, saint Thomas raisonne de la façon suivante :
