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Éditorial

 

 

L’intelligence au service du Christ-Roi

 

 

 

TEL est le titre du dernier chapitre du livre d’Étienne Gilson, Christianisme et philosophie [1]. L’auteur exprime, dans de très belles pages, la nécessité, pour les catholiques qui en sont capables, de l’étude de la théologie, en même temps que le devoir pour les clercs de l’enseigner. Mais citons plutôt quelques passages de ce livre :

 

Il importe donc de comprendre que nous vivons en un temps où la théologie ne peut plus être le privilège de quelques spécialistes voués à son étude par l’état religieux qu’ils ont embrassé ; sans doute, les clercs doivent la considérer comme leur science propre et en retenir le magistère, car il leur appartient de plein droit ; et non seulement le retenir, mais l’exercer dans toute sa plénitude, car c’est une question de vie ou de mort pour l’avenir de la vie chrétienne, dans les âmes comme dans la société. Dès que la théologie renonce à l’exercice de ses droits, c’est la parole de Dieu qui renonce à se faire entendre, la nature qui se détourne de la grâce et le paganisme qui réclame des droits auxquels il n’a jamais renoncé. Mais, inversement, si l’on veut que la parole de Dieu se fasse entendre, il faut des auditeurs pour la recevoir ; il faut que ceux qui veulent travailler en chrétiens au grand œuvre de la science, de la philosophie ou de l’art, sachent, eux aussi, entendre sa voix, et non seulement s’instruire de ses principes, mais encore et surtout s’en pénétrer.

Ici, moins que partout ailleurs, ce ne sont ni le nombre, ni l’étendue des connaissances qui importent ; il suffira de choisir un très petit nombre de principes fondamentaux, pourvu que la pensée de ceux qui les reçoivent s’en imprègne, et qu’ils l’informent du dedans au point de ne plus faire qu’un avec elle, de vivre en elle et par elle, comme une greffe qui tire à soi toute la sève de l’arbre pour lui faire porter ses fruits [2].

 

Ainsi donc, restaurer dans leur plénitude les valeurs théologiques, faire en sorte qu’elles descendent dans la pensée du savant qui calcule ou qui expérimente, dans la raison du philosophe qui médite, dans l’inspiration de l’artiste qui crée, c’est vraiment mettre l’intelligence au service du Christ-Roi, puisque c’est faire que son règne arrive, en aidant la nature à renaître sous l’action fécondante de sa grâce et dans la lumière de sa vérité. Telle est la fin, tel est aussi le moyen, et il n’y en a pas d’autres,  car le seul service que le Christ nous demande, c’est de l’aider à sauver le monde ; mais c’est sa parole seule qui sauve : pour coopérer avec lui, écoutons donc d’abord sa parole, répétons-la comme la répète l’Église et n’hésitons pas à nous en réclamer publiquement lorsqu’il le faut. Il ne dépend pas de nous qu’on la croie, mais nous pouvons faire beaucoup pour qu’on la respecte, et s’il arrive que ceux d’entre nous qui ne rougissent pas de l’Évangile échouent à se faire suivre, ceux qui en rougissent peuvent être certains de ne même pas se faire respecter [3].

 

Ces phrases ont été écrites il y a près de cinquante ans, mais elles sont plus actuelles que jamais. A cette époque, la philosophie et la théologie de saint Thomas d’Aquin régnaient en maîtres (au moins en théorie, car en pratique la nouvelle théologie commençait à s’infiltrer en cachette) dans les séminaires, les universités et les écoles catholiques. Actuellement, cette philosophie et cette théologie sont des espèces en voie de disparition.

Il y a cinquante ans, sous Pie XII, l’Église catholique, qui s’apprêtait à proclamer le dogme de l’assomption, était dans toute sa splendeur. Les missions, sous l’impulsion de grands missionnaires comme Mgr Lefebvre, étaient en pleine prospérité ; un mouvement profond et vaste de conversion se dessinait dans les églises protestantes ; l’Afrique du Nord était encore sous influence française et tout était possible pour la conversion de ses populations à la foi catholique (il serait plus exact de parler de retour à la vraie foi, car ces peuples furent catholiques avant d’être envahis et convertis de force par les musulmans).

Si donc, il y a cinquante ans, Gilson, qui était un philosophe et non un théologien, remarquons-le, écrivait que l’étude de la théologie par les laïcs qui en sont capables était « une question de vie ou de mort pour l’avenir de la vie chrétienne, dans les âmes comme dans la société », que ne dirait-il pas aujourd’hui !

Remarquons aussi que Gilson ne réclame pas une connaissance étendue de la théologie, mais une imprégnation profonde de ses principes fondamentaux. Cette imprégnation, nous pensons qu’elle est possible à un grand nombre de catholiques. Il n’est pas nécessaire pour cela d’avoir une profonde intelligence ni une grande culture. Il faut avoir du bon sens et un peu de courage. Il faut aussi être bien persuadé de l’importance capitale de cette étude, pour soi comme pour la société chrétienne.

Nous tâchons, dans notre revue, de donner aux catholiques qui ont compris un peu cet enjeu, la possibilité d’acquérir ces principes fondamentaux afin de pouvoir jouer leur rôle dans la société et d’être « le sel de la terre ».

 




[1] — Étienne Gilson, Christianisme et philosophie, Vrin, 1949.

[2] — Op. cit., p. 164-165.

[3] — Op. cit., p. 167-168 (conclusion de l’ouvrage).

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 6

p. 1-2

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