La leçon politique et la valeur philosophique des fables de La Fontaine (II)
par Joseph Lagneau
DANS notre précédent article [1], nous avons vu que la paix, tranquillité de l’ordre (ordre domestique et politique), est une conquête difficile, favorisée en dernier ressort pour le loyaliste La Fontaine par la fécondité du régime politique en vigueur, comme le manifeste la leçon d’empirisme organisateur tirée des membres et de l’estomac (III, 2) [2] :
« Ceci peut s’appliquer à la grandeur Royale
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle et réciproquement
Tout tire d’elle l’aliment.
Elle fait subsister l’artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
Entretient seule tout l’État. »
II - De la prudence politique à la sagesse philosophique
Cependant, cette conquête de l’ordre, toujours précaire et malaisé d’un point de vue personnel, requiert une sagesse de fond où le juste milieu tient lieu de norme, conformément à la prudence aristotélicienne « Dei airesthai to meson, il faut choisir le juste milieu » (Ethi. Nic. VI, 1) et à la formule delphique : « Rien de trop, ne quid nimis, meden agan » (IX, 11) :
« Je ne vois point de créature
Se comporter modérément
Il est certain tempérament
Que le maître de la nature
Veut que l’on garde en tout. Le fait‑on ? Nullement (…)
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
A se porter dedans l’excès.
Il faudrait faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n’est d’âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point. »
Très au fait des problèmes philosophiques de son temps [3], La Fontaine présente donc à travers ses Fables une quête de la sagesse où la prudence, sagesse pratique, est finalement, comme chez Aristote, (Eth. Nic. VI, 13), dépassée [4] par la contemplation ou sagesse théorique, ainsi que l’indique la dernière fable du recueil, Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire :
« Pour vous mieux contempler, demeurez au désert (…)
Puisqu’on plaide et qu’on meurt, et qu’on devient malade,
Il faut des Médecins, il faut des Avocats.
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s’oublie en ces communs besoins.
O vous dont le Public emporte tous les soins,
Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne ;
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
Quelque flatteur vous interrompt.
Cette leçon sera la fin de ces Ouvrages :
Puisse‑t‑elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la présente aux sages :
Par où saurais‑je mieux finir ? »
Néanmoins, pour parvenir à cette sagesse, le sage La Fontaine, fidèle à sa « méthode » littéraire souvent fondée sur l’humour et l’ironie [5], a dû d’abord éliminer les causes de l’illusion (a) pour dégager la voie de la sagesse (b) avant de proposer la voix de la Sagesse (c).
a — L’illusion
Une étude statistique des 236 Fables consignées dans les deux grands recueils à partir des éditions terminales de 1692 et 1694 [6] montrerait sans doute que l’illusion, fondée sur différentes causes (ignorance VIII, 9 ; bêtise X, 2 ; crainte IX, 15 ; convoitise XI, 6 ; étourderie X, 2 ; prétention VIII, 15 ; témérité VIII, 25 ; ingratitude V, 15 ; ambition IV, 2 ; outrecuidance IX, 19 ; imprudence IX, 10 ; avarice VIII, 27) produit finalement une désillusion synonyme de folie « suicidaire » et de son cortège de maux « psychologiques » (déception, rancœur, inertie, révolte…). En effet, de même que l’étude lexicale du théâtre de Corneille permet d’analyser ses tragédies politiques à la lumière du « jeu » de la prudence et de la magnanimité [7], de l’examen des Fables permet d’opposer sagesse et folie : pour notre part, nous avons relevé 36 occurrences pour le premier terme (34 sous la forme plus concrète du qualificatif « sage ») et 27 pour le second (25 pour « fou ») souvent relayé par les figures exemplaires de la crédulité (45 fois) et de la sottise (33 fois). Voilà un relevé lexical [8] qui coïncide bien avec les intentions affichées par le fabuliste lui‑même :
Grâce aux filles de Mémoire,
J’ai chanté des animaux (…)
Le Loup en langue des Dieux
Parle au Chien dans mes ouvrages ;
Les Bêtes à qui mieux mieux
Y font divers personnages ;
Les uns fous, les autres sages,
De telle sorte pourtant
Que les fous vont l’emportant ;
La mesure en est plus pleine. » (IX, 1)
Dans un domaine – celui de l’ordre naturel – où l’homme doit réfléchir et agir, rien n’est plus tragique pour le pessimiste La Fontaine – d’un tragique cependant teinté de gaieté pour adoucir la leçon selon le procédé magnanime du fabuliste – que d’adhérer comme le meunier, à des opinions fausses (III, 1), de croire à des chimères, comme Perrette (VII, 9), ou de se fier à des apparences, comme « Le rat de peu de cervelle » (VII, 9). Tout cet « arsenal » fondé sur l’opinion, ennemie du jugement, se réduit en dernier ressort à un jeu de hasard :
« Tout aveugle et menteur qu’est cet art [9],
Il peut frapper au but une fois entre mille ;
Ce sont des effets du hasard » (VII, 16) ;
« C’est souvent du hasard que naît l’opinion ;
Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue » (VII, 14).
Puisque l’opinion partagée se mue en crédulité collective, il faut s’attaquer aux causes de l’illusion. C’est ainsi que notre sage fabuliste dénonce tour à tour l’autorité des sens, l’autonomie des passions, puis l’empire de l’imagination, puissances trompeuses quand elles se mêlent de juger, puissances auxiliaires quand elles se contentent d’informer. L’autorité des sens suscite des illusions d’optique comme celle du « rat plein de belle espérance » et pour qui « la moindre taupinée était mont à ses yeux » (VIII, 9) ou celle des faux savants qui jugèrent sur apparence (VII, 17) :
« (…) et la philosophie
Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont,
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais aussi, si l’on rectifie
L’image de l’objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l’environne,
Sur l’organe et sur l’instrument,
Les sens ne tromperont personne [10]. »
L’autonomie des passions (de la convoitise fondée sur l’envie I, 3, à la vanité nourrie par la flatterie I, 2) procure à leurs sujets une illusion affective en vertu de laquelle le rat, attiré par l’huître « blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, non pareil » (VIII, 9), y laissa la vie ou « l’âne portant des reliques » (V, 14) son honneur, tandis que l’empire de l’imagination, en développant l’imaginaire, suscite de dangereuses illusions sociales, « bien » dans la grande tradition littéraire de Cervantès ou Rabelais (VII, 9) :
« Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes [11]; (VII, 10)
La vraie épreuve de courage
N’est que dans le danger que l’on montre du doigt.
Tel le cherchait, dit‑il, qui changeant de langage
S’enfuit aussitôt qu’il le voit » (VI, 2)
Enfin, comme les particuliers doivent se démarquer de l’opinion des « gens », de même, il convient de démasquer les faiseurs d’illusion avec d’autant plus de fermeté que les hommes sont enclins, non seulement à s’illusionner eux‑mêmes, mais aussi, à se laisser impressionner avec facilité :
« Chacun tourne en réalités,
Autant qu’il peut ses propres songes :
L’homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges. » (IX, 6)
Sachant que les « grands, pour la plupart, sont masques de théâtre » (IV, 14) et que de « tout temps les petits ont pâti des sottises des grands » (II, 4), l’honnête La Fontaine entend bien dissiper l’illusion politique créée par les « comédiens » du pouvoir au détriment, cette fois‑ci, du menu peuple transformé en spectateurs « médusés » :
« Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L’âne ne sait juger que par ce qu’il en voit [12]. »
Adversaire des charlatans du monde privé (VI, 19), le fabuliste s’attaque aussi aux saltimbanques du monde public, car, si le gouvernant des temps modernes doit continuer à agir « à visage découvert et selon une prudence généreuse [13] », il doit aussi être capable de déjouer les pièges de ses ennemis politiques [14].
Attentif aux siens et aux gens de bien qu’il voue au bien commun à la manière du « lion s’en allant en guerre » (V, 19) :
« Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage
Et connaît les divers talents :
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens »,
le responsable public doit se montrer perspicace à l’égard des méchants et des puissants à la manière du renard face au buste (IV, 14) :
« Le renard, au contraire, à fond les examine (les Grands)
Les tourne de tout sens et, quand il s’aperçoit
Que leur fait n’est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu’un Buste de Héros
Lui fit dire fort à propos.
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
Le Renard, en louant l’effort de la sculpture :
Belle tête, dit‑il ; mais de cervelle point.
Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point ! »
Ici, remarquons que la mise en scène de La Fontaine rejoint l’analyse philosophique et morale de saint Thomas d’Aquin sur l’hypocrisie considérée par lui comme une faute sociale [15] : alors que par honnêteté les acteurs antiques revêtaient des masques pour « démarquer » leur personne du personnage joué, les acteurs modernes que sont trop souvent les « comédiens » politiques ne revêtent‑ils pas des masques marquant ainsi – nolentes volentes – que leur personne n’est que vain personnage ?
Néanmoins le philosophe La Fontaine, contrairement à Pascal [16], sait que ces puissances (sens, passions, raison, coutume) ne sont pas trompeuses par nature. Chez lui, les erreurs de fait – préjugés, échecs, désillusions – ne modifient pas l’ordre de la nature car, pour lui comme pour Montaigne, « Nature est un doux guide » :
«La nature ordonna ces choses sagement :
J’en dirai quelque jour les raisons amplement. » (VII, 18)
b) La sagesse
Il existe donc chez notre prudent philosophe une quête de la sagesse humaine, d’accès certes difficile, mais de réalisation possible grâce à la recherche des remèdes appropriés (X, 12) et au poids des bonnes habitudes :
« l’accoutumance ainsi nous rend tout familier. » (IV, 10)
Tout, en effet, est rendu malaisé dans le monde de l’action par ces nombreuses circonstances [17], toujours variables, qui obligent l’homme à délibérer pour découvrir les moyens adaptés au but poursuivi puisqu’en « toute chose il faut considérer la fin » (Le Renard et le Bouc III, 5) et le « faire à propos » (XII, 10). Si l’âne, dans Les Animaux malades de la peste (VII, 1), face à un parterre de juges iniques et partiaux, a eu tort de mentionner les circonstances atténuantes de sa faute vénielle :
« J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue »,
il ne faut pas non plus vouloir « tracer le cours de notre vie au compas » (VIII, 16) car, pour l ’indépendant La Fontaine, l’homme est, par nature, libre quant aux choix des moyens :
« Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor,
Jusqu’au point de lier dans les cieux notre sort.
Il dépend d’une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonctions de tous les charlatans. »
La sagesse pratique ou prudence, phronésis et techné, ne sont pas la science, epistemé, comme le rappelle fort opportunément le Pâtre au Marchand, au Gentilhomme et au Fils de roi (X, 15) :
« Votre science
Est courte là‑dessus : ma main y suppléera (…)
Croit‑on
Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
De l’esprit et de la raison
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
Les connaissances soient bornées ? »
Si La Fontaine s’insurge contre « Les faux savants » – les pseudo‑philosophes [18] et les pédants [19] – il sait reconnaître l’excellence de la philosophie [20] et « L’avantage de la science » (VII, 19) :
« Laissez dire les sots ; le savoir a son prix. »
Néanmoins, le prévoyant La Fontaine, soucieux d’éviter les excès contemporains de la science moderne dont le savoir est devenu savoir‑faire, lutte contre les « trop-savants » dont la planification se mue en cynisme, témoin le Chat‑huant face aux souris (XI, 9) :
« Cet Oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
En son temps aux Souris le compagnon chassa.
Les premières qu’il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu’il prit ensuite. Et leurs jambes coupées
Firent qu’il les mangeait à sa commodité
Aujourd’hui l’une et demain l’autre.
Tout manger à la fois, l’impossibilité
S’y trouvait ; joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance allait aussi bien que la nôtre :
Elle allait jusqu’à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ? [21]. »
Sans doute, pour réhabiliter l’estimative animale face au mécanisme cartésien, fidèle en cela à la psychologie thomiste [22], La Fontaine prête beaucoup aux animaux mais la loi du genre l’y autorise, comme il l’avoue lui‑même dans son commentaire des Souris et du Chat‑huant : « J’ai porté peut‑être trop loin la prévoyance de ce Hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui‑ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d’écrire dont je me sers. »
De plus, conscient de la différence essentielle entre les règnes de la nature vivante, le perspicace La Fontaine se permet de ravaler l’homme au rang de l’animal [23] quand le premier, qui est toujours déterminé par rapport à la fin (le bien), le paraît aussi par rapport aux moyens, victime en cela de son imprudence ou de sa sottise, comme si l’instinct faisait de lui un automate de l’action :
« Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu. » (V, 8)
En ce cas, dont la figure politique la plus célèbre est celle des courtisans, c’est « d’hommes‑machines » qu’il faudrait parler (VII, 14) :
« On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts. »
Fidèle à sa devise – diversité c’est ma devise – l’imaginatif La Fontaine préfère « la diversité de l’esprit » à la « bigarrure du costume » [24] et connaît la difficulté de la formation humaine, puisque même « l’exemple est un dangereux leurre » (II, 17) :
« Il faut se mesurer, la conséquence est nette :
Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure. »
Dès lors, pour conquérir cette expérience de la vie si chère au fabuliste, il convient, en amont de la prédétermination, par le tempérament (« Tant le naturel a de force » II, 18) et, en aval de la détermination, par l’enseignement (« Ne forçons point notre talent / Nous ne ferions rien avec grâce » IV, 5), de surmonter l’indétermination des actions à poser :
« Le trop d’expédients peut gâter une affaire ;
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
N’en n’ayons qu’un mais qu’il soit bon. » (IX, 14)
En somme, sachant que la prudence a pour objet l’intelligence du contingent, toujours lié aux mille et une circonstances de la vie dont les aléas font partie, La Fontaine refuse que cette sagesse se mue en une nécessité pesante à la manière de la « Mouche du coche [25] » ou en liberté absolue à la manière de « La queue du serpent [26] ». Là, vraiment, la diversité des situations requiert une variété de décisions. « Il ne faut point / Agir chacun de même sorte » (L’Âne chargé d’éponge et l’âne chargé de sel III, 10) puisque chacun n’a pas même « emploi » (Les deux mulets I, 4) :
« Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs,
Tout petit Prince a ses Ambassadeurs,
Tout Marquis veut avoir des Pages. » (I, 3)
Là, par exemple, où la Tortue « voiturée » par les deux canards (X, 2) « Eût beaucoup mieux fait / de passer son chemin sans dire aucune chose », le cygne, lui, se plaignant, « en son ramage », au cuisinier, (II, 12) eut la vie sauve grâce au « doux parler ». Là encore où l’audace de l’aventurier s’avère payante pour conquérir le talisman (X, 13) :
« Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d’exécuter
Avant que de donner le temps à la sagesse
D’envisager le fait, et sans la consulter. » (cf. XII, 18),
la même détermination s’avère dévastatrice chez l’Ours décidé à secourir son ami l’amateur de jardin (VIII, 10) embarrassé d’une mouche pendant son sommeil :
« Le fidèle émoucheur,
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,
Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche
Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Raide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi. »
Tout au plus peut‑on constater, dans cette quête fragile d’un équilibre instable, certains cas où, « nécessité faisant loi », il devient impérieux d’agir vite et bien comme le corbeau venu aider « l’imprudente gazelle » (XII, 15) :
« Car de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle,
Et perdre en vains discours cet utile moment,
Comme eût fait un Maître d’École,
Il avait trop de jugement. »
Hormis ces cas extraordinaires [27], il importe pour le « mystique » La Fontaine que cette sagesse humaine, partagée entre gens de bien [28], soit rendue possible par autre chose qu’elle‑même : la priorité de l’action doit être soutenue par la primauté de « la contemplation. »
c) La contemplation
Même si le mot est à prendre au sens naturel ou aristotélicien, il revêt une signification profonde. Au milieu des « choses qui dépendent de nous et qui peuvent être autrement qu’elles ne sont [29], il est nécessaire de marquer un repos et un répit pour scruter les voies insondables et respecter les décrets immuables de la Providence, sans confondre souhaits et prière :
« Concluons que la Providence
Sait ce qu’il nous faut, mieux que nous » (VI, 4) ;
« Aide‑toi, le Ciel t’aidera » (VI, 18) ;
« Notre condition jamais ne nous contente ;
La pire est toujours la présente.
Nous fatiguons le Ciel à force de placets.
Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,
Nous lui romprons encor la tête » ; (VI, 12)
« Par des vœux importuns nous fatiguons les Dieux. » (VIII, 5)
Puisque donc « Dieu fait bien ce qu’il fait » (IX, 4) et que « vouloir tromper le Ciel, c’est folie à la Terre » (IV, 9), il convient, pour éviter anthropomorphisme ou panthéisme, de distinguer délibération humaine (ou traitement de l’événement) et Providence divine (connaissance de l’événement) :
« Quant aux volontés souveraines
De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ? (…)
Du reste en quoi répond au sort toujours divers
Ce train toujours égal dont marche l’Univers ? » (II, 13)
A cet effet, pour que non seulement prudence et honnêteté s’allient mais pour que s’harmonisent aussi sagesse et charité, plusieurs conditions sont requises, nous indique « l’ignatien » La Fontaine : « l’amour de la retraite » (XI, 4), la méditation sur la mort (VIII, 1) : « la mort ne surprend point le sage » et le discernement des esprits [30]. S’il est vrai que le « romantique » La Fontaine recherche par tempérament « la solitude » [31] où il trouve « une douceur secrète » parce qu’il y goûte « l’ombre et le frais loin du monde et du bruit », (XI, 4), il établit, à l’occasion de sa dernière fable, une remarquable hiérarchie entre les activités profanes (Le Juge arbitre, l’hospitalier) et la sainte contemplation (Le Solitaire) :
« Trois Saints, également jaloux de leur salut,
Portés d’un même esprit, tendaient au même but.
Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents. » (XII, 29)
Après l’évocation ironique des professions actives (le juge puis l’hospitalier) :
« Depuis qu’il est des lois, l’Homme pour ses péchés
Se condamne à plaider la moitié de sa vie.
La moitié ? Les trois quarts, et bien souvent le tout (…)
Le second de nos Saints choisit les Hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager les maux
Est une charité que je préfère aux autres »,
voici l’invitation socratique du contemplatif solitaire :
« Ils trouvent l’autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi‑même :
Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu’impose à tous mortels la Majesté Suprême.
Vous êtes‑vous connus dans le monde habité ?
L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l’eau : vous y voyez‑vous ?
Agitez celle‑ci – Comment nous verrions‑nous ?
La vase est un épais nuage
Qu’aux effets du cristal nous venons d’opposer.
– Mes frères, dit le Saint, laissez‑la reposer,
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru ; l’on suivit ce conseil salutaire. »
Est‑ce à dire que La Fontaine, au terme de son parcours, dénonce l’action au profit de la contemplation ? Le fabuliste de répondre lui‑même :
« Ce n’est pas qu’un emploi ne doive être souffert.
Il faut des Médecins, il faut des Avocats »
mais le détour par la méditation doit, d’une part, détourner les « gouverneurs d’États » (X, 14), « certains courtisans », « les gens de tous métiers », d’un « intérêt de biens, de grandeur et de gloire » [32], pour les vouer au bien commun, et d’autre part, permettre aux particuliers de discerner le champ d’application de la charité [33] :
« Il est bon d’être charitable :
Mais envers qui ? C’est là le point. » (VI,13)
La tête gouvernant le cœur chez La Fontaine [34] et le cœur inspirant la tête [35] dans un concert permanent où se mêlent harmonieusement le discernement des esprits et la magnanimité des cœurs, il faut, là encore, respecter l’ordre des situations et la différence des vocations : « Bien que la vie contemplative, et “le recours aux forêts”, commente Pierre Boutang [36], soient les derniers mots de sa morale, il met en garde contre la simulation de ces vrais biens et la précipitation à les proposer “absolument” : l’habitant du Mogol (XI, 4) voit en songe l’ermite damné, et le vizir élu. C’est que, “pendant l’humain séjour/, ce vizir quelquefois cherchait la solitude/, cet ermite aux vizirs allait faire sa cour”. »
Enfin – in articulo mortis [37] – le « divin » La Fontaine aspire, en des termes d’une poésie exquise et à la manière d’un Lucrèce chrétien, à célébrer les beautés du cosmos puisqu’il est vrai, selon le mot d’Aristote [38], « que l’homme n’est pas ce qu’il y a de plus excellent dans le Monde » :
« Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier et m’apprendre des Cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux (...) ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! (...)
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. » (XI, 4)
Et, interprète Pierre Boutang [39], cette contemplation naturelle n’est‑elle pas le symbole de la béatitude surnaturelle : « La vie érémitique serait sans “soins”, sans remords, non sans tâche, et puisque la continuité avec l’ancienne vie se maintient par les vers, par la “langue des dieux”, cette tâche aurait bien forme divine ? »
Conclusion
« L’homme est par nature un animal politique et l’homme qui est sans cité, naturellement et non par suite de circonstances, est soit une brute soit un dieu [40] » disait Aristote vingt siècles avant La Fontaine et, commente saint Thomas d’Aquin, « un homme, s’il est sans loi et sans justice, est le pire des animaux [41]. »
Grâce notamment aux fables du pouvoir, n’est‑ce pas, outre le charme poétique, cette vision fondamentale de la nature politique de l’homme, qui explique le pouvoir des fables [42] ? Si Jean de La Fontaine a voulu réhabiliter ce genre littéraire en le « faisant descendre du ciel », c’est aussi que la fable, où le Stagirite n’admettait que les animaux [43], se prête admirablement au jeu sur la définition sociale de l’homme, ce zôon politikon [animal politique]. Après que Machiavel eut séparé morale et politique [44], en requérant de la virtù du prince un mélange de la ruse du renard et de la force du lion [45], et au moment où le Léviathan, le monstre artificiel de Hobbes, venait essayer de remédier à cette dissociété des hommes où « l’homme est un loup pour l’homme », un sage, La Fontaine, nous propose une solution naturelle où au droit du plus fort se substitue la prudence du plus droit [46]. Écoutons plutôt, en guise d’épilogue, l’admirable leçon politique tirée du Pouvoir des fables (VIII, 4) :
« Dans Athènes autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune et d’un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l’écoutait pas : l’Orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes.
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout ; personne ne s’émut (...)
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença‑t‑il, faisait voyage un jour
Avec l’Anguille et l’Hirondelle ;
Un fleuve les arrête ; et l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix : et Cérès, que fit‑elle ? (...)
Quoi ? de contes d’enfants son peuple s’embarrasse ? (...)
Que ne demandez‑vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’Apologue réveillée,
Se donne entière à l’orateur :
Un trait de fable en eut l’honneur. »
A ce titre, plus que des orateurs, ne sont‑ce pas des gouvernants qu’aujourd’hui encore Les Fables de La Fontaine demeurent susceptibles de former, en leur apprenant à se conduire « par entendement plutôt que par événement [47] », comme le manifestent deux témoignages contemporains d’écrivains aussi différents que les deux académiciens André Siegfried [48] et Charles Maurras [49]. Le premier, dans sa Lettre‑Préface à l’œuvre de J.J. Chevallier, Les Grandes Œuvres Politiques de Machiavel à nos jours (A. Colin), conclut par ces mots adressés à l’auteur : « Je regrette que vous ayez renoncé à nous exposer la leçon politique qui se dégage des Fables de La Fontaine : quelle charmante leçon n’eussiez‑vous pas faite et combien instructive, combien éducative surtout, pour ces jeunes gens qui seront demain nos préfets, nos ambassadeurs ! Si nos gouvernants d’entre-deux-guerres avaient relu Le Lion, auraient‑ils évacué la rive gauche du Rhin, auraient‑ils laissé les Allemands s’y réinstaller ? » Le second, dans sa lettre d’encouragement à l’œuvre de Pierre Boutang, écrivait : « La Fontaine, que Sainte‑Beuve tenait pour notre “Homère”, est bien le poète et même l’écrivain le plus voisin de chacun de nos peuples de France. Aucun de nous n’aura rendu de services constants qui soient comparables aux siens. Quand on pense qu’il fut, et qu’il continue d’être, comme un roi capétien, l’instrument de notre unité [50]. »
Que dire de plus, si ce n’est conclure avec le chantre de la sagesse politique qui adressait (in Le pouvoir des fables, VIII, 4) ce solennel avertissement à l’un des plénipotentiaires français de l’époque (M. de Barillon, ambassadeur auprès de Charles Ier d’Angleterre de 1677 à 1688) :
« La qualité d’Ambassadeur
Peut‑elle s’abaisser à des contes vulgaires ?
Vous puis‑je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront‑ils point traités par vous de téméraires ?
Vous avez bien d’autres affaires
A démêler que les débats
Du Lapin et de la Belette.
Lisez‑les, ne les lisez pas ;
Mais empêchez qu’on ne nous mette
Toute l’Europe sur les bras... »
[1] — Joseph Lagneau, « La leçon politique et la valeur philosophique des Fables de La Fontaine. (I) », Le sel de la terre 5, été 1993, p. 160-168. L’extrait suivant de la préface de Charles Maurras au La Fontaine politique de M. Pierre Boutang rend assez bien compte de l’esprit de cette première partie de notre travail : « Cette ample scène de l’univers, ce spectacle aux cent actes divers, l’équivalent français des 48 chants du poème hellénique, que tout citoyen bien né et bien appris tire de La Fontaine et qu’il se récite par cœur(…). Oui, c’est bien cela, c’est bien ce jeu des forces naturelles et historiques (on pourrait dire “ou” historiques, tant il est difficile de distinguer nature et société), c’est le grand conflit, c’est le grand mélange, c’est la profonde composition des forces de l’homme, les héros, les richesses de leur tragi‑comédie, tous bons témoins de ce qui est, heur ou malheur, juste ou injuste, inexorablement véridique, de la vérité supérieure des Fables, de ces Fables bienfaisantes et exemplaires qui sont propres à garder, à défendre et à protéger notre frêle membrane, notre action plus frêle, autant que le veut et l’exige ce principe de l’être que La Fontaine appelle sans ambages, « le cœur » : volonté de la vie de soi, volonté de la vie des autres, vœu exprès du positif contre le négatif, synonyme auguste du bien. »
[2] — Cf. aussi à ce sujet VIII, 18 ; VI, 6 ; IV, 4
[3] — Défenseur du finalisme et de l’objectivité de la connaissance (cf. VII, 17, Un animal dans la lune), La Fontaine, sous l’influence de Gassendi, réfute la théorie des animaux‑machines à travers les fameux Discours à Madame de la Sablière qui closent le livre IX et où il critique violemment Descartes : « Ce mortel dont on eût fait un Dieu chez les païens. » Cf. à ce sujet le chapitre philosophique de Pierre Boutang, op. cit., chapitre intitulé « L’homme en procès » p. 272-302, notamment le sous‑titre « La Fontaine et Bossuet à l’heure de l’horloge ».
[4] — Dépassée en primauté, mais respecté en priorité. Néanmoins, si en bon aristotélicien (Eth. Nic. I, 11) La Fontaine sait que l’agir vertueux est synonyme de bonheur, mais d’un bonheur fragile (« Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ? » V, 17), il récuse également, comme le faisait Molière contre ceux qui « prêchent la retraite au milieu de la cour » (Tartuffe, v. 372), toute forme d’idéalisme pratique : « Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile ; /Et le beau souvent nous détruit. » Faire retraite pour mieux agir n’est donc pas faire retraite au lieu d’agir pour ceux qui ont mission d’agir.
[5] — Cf. à ce sujet le judicieux commentaire de J.D. Biard (in op. cit., p. 161‑162), qui reprend à son compte l’analyse de Jules Haraszti in En glanant chez La Fontaine, Paris, 1922 : « Le goût de La Fontaine pour l’ambiguïté rend quelquefois ses antiphrases ironiques difficiles à détecter (…). La condamnation, chez lui, comme en général chez les humoristes, prend souvent la forme ironique d’un prétendu applaudissement, l’auteur faisant semblant d’applaudir comme une sagesse ce qu’il veut mettre au pilori. C’est ainsi qu’il faut entendre les vers célèbres sur la tergiversation politique qu’on a avec Régnier souvent expliqués au préjudice du caractère moral du poète : « Le sage dit, selon les gens,/ Vive le roi, vive la ligue ! » (II, 5) et, citant les vers… « Et, lui sage, il leur dit : / Point de courroux, Messieurs, mon lopin me suffit : / Faites votre profit du reste », de la fable (VII, 7) dans laquelle le « sage » chien sacrifie le dîner de son maître, Haraszti ajoute : « Malgré les protestations du commentaire de Régnier, on doit bien voir de l’ironie, de l’humour dans cette épithète. »
[6] — Telle serait une manière utile de fêter le tricentenaire de la publication définitive des Fables. A cet égard, notons leur richesse de vocabulaire concernant l’image quand l’imagination devient « Maîtresse d’erreur et de fausseté » (VI, 17 ; V, 14 ; VII, 14, où est énoncé et dénoncé le principe de la publicité moderne : « L’enseigne fait la chalandise »).
[7] — Cf. Le vocabulaire du théâtre de P. Corneille, Étude de la statistique lexicale réalisée par Charles Muller, librairie Larousse, 1967 (57 occurrences pour l’adjectif « magnanime » et 54 occurrences pour le substantif « prudence »).
[8] — Relevé effectué avec l’active collaboration de M. E. Bordonado. Deux titres de fables illustrent d’ailleurs cette antinomie fondamentale et toujours menaçante (cf. l’énumération in Discours à Madame de la Sablière : « Sages, fous, enfants, idiots ») : « Le fou qui vend la sagesse » (IX, 8) et « Un fou et un sage » (XII, 23). Remarquons d’ailleurs que le magnanime fabuliste essaie de réduire cette dichotomie, comme l’a bien noté Ernest Hello (in L’homme) qui relève au passage la modération de La Fontaine dans l’emploi des adjectifs : « Et, comme La Fontaine est de bonne foi, il n’exagère jamais. Si Perrette n’était pas de bonne foi, elle exagérerait le porc dont elle prévoit la naissance… Mais La Fontaine et Perrette sont de bonne foi : « Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable. » Raisonnable est merveilleux ! Perrette a évidemment la vue nette et actuelle de ce porc ; mais elle se réveillerait elle‑même de son sommeil si elle le poussait trop loin ! Elle introduit la sagesse dans son rêve par souci de vraisemblance. » Cependant, Homines caveant [que les hommes prennent garde] car « Parmi les plus fous / notre espèce excella » (I, 7).
[9] — L’art de l’horoscope et de la divination.
[10] — Et le thomiste La Fontaine de poursuivre : « Ce sens (la vue) ne me nuit point par son illusion. / Mon âme en toute occasion / Développe le vrai caché sous l’apparence, / Je ne suis point d’intelligence / Avecque mes regards peut‑être un peu trop prompts. / Ni mon oreille lente à m’apporter les sons, / Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse, / La raison décide en maîtresse, / Mes yeux moyennant ce secours, / Ne me trompent jamais, en me mentant toujours. »
[11] — A propos de ce dernier distique, il serait sans doute utile de montrer combien Descartes, dans Le Discours de la Méthode comme dans Les Méditations Philosophiques, toujours soucieux de distinguer, dans l’ordre spéculatif, l’état de veille de l’état de songe, a peut‑être en pratique (d’une pratique « métaphysique ! ») « songé en veillant ». En effet, qu’est‑ce que le cogito, ergo sum pour un philosophe réaliste comme l’est La Fontaine, l’anti‑Descartes, sinon un songe philosophique puisque, par nature, cogitare, ne peut être qu’un verbe transitif. Penser sans objet, n’est‑ce point imaginer et donc s’illusionner ?
[12] — Cette attitude ne correspond‑elle pas aux « vertus » que le gouvernant moderne « doit » exercer s’il veut réussir ? Fort de sa vertu nouvelle, le nouveau prince, celui de Machiavel, affichait déjà sa fourberie avec cynisme : « Les hommes en général jugent plus par leurs yeux que par aucun autre sens. Tout homme peut voir ; mais il est donné à très peu d’hommes de savoir rectifier les erreurs qu’ils commettent par leurs yeux. On voit aisément ce qu’un homme paraît être, mais non ce qu’il est réellement ; et ce petit nombre d’esprits pénétrants n’ose contredire la multitude, qui d’ailleurs a pour elle l’éclat et la force du gouvernement. Or, quand il s’agit de juger l’intérieur des hommes, et surtout celui des princes, comme on ne peut avoir aucun recours aux tribunaux, il ne faut s’attacher qu’aux résultats ; le point est de se maintenir dans son autorité ; les moyens, quels qu’ils soient, paraîtront toujours honorables et seront loués de chacun. Car le vulgaire se prend toujours aux apparences, et ne juge que par l’événement. Or le vulgaire, c’est presque tout le monde, et le petit nombre ne compte que lorsque la multitude ne sait sur quoi s’appuyer. » (Machiavel, Le Prince, ch. 18).
[13] — Corneille, Préface de Nicomède.
[14] — N’est‑ce point là une nécessité devenue encore plus urgente pour les temps modernes inaugurés en religion par Luther et en politique par Machiavel ? D’où la recommandation de saint Ignace de Loyola dans sa méditation sur les « Deux étendards » (in Exercices Spirituels n° 139) : « Dans cet exercice, l’objet de la demande sera, premièrement la connaissance des ruses du chef des méchants et le secours dont j’ai besoin pour m’en défendre. »
[15] — Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, II-II, q. 111, a. 2, réponse : « Le nom d’hypocrite, selon Isidore, a pour origine le travestissement des acteurs antiques qui se couvraient le visage de masques dont les traits étaient différents et adaptés aux personnages, hommes ou femmes, qu’ils voulaient représenter sur la scène en créant ainsi l’illusion. Ce qui fait dire à saint Augustin : “De même que les comédiens (hypocritæ) simulent d’autres personnes, jouent le rôle de celui qu’ils ne sont pas, ainsi l’auteur qui joue Agamemnon n’est pas Agamemnon, mais le simule ; de même, dans l’Église et dans la vie sociale, celui qui veut qu’on le croie autre qu’il n’est, est un comédien (hypocrita), un hypocrite : il fait le juste, mais il ne l’est pas”. »
[16] — A titre d’exemple, signalons que quand l’ironique La Fontaine s’attaque à certains titres ou honneurs (ex. « D’un magistrat ignorant / c’est la robe qu’on salue » ! V, 14), ce n’est pas l’institution ou la corporation en question qui est mise en cause, mais l’abus ou les excès que les récipiendaires en font. Adversaire résolu de toutes formes de démesure, le « classique » La Fontaine dénonce souvent les confusions dévastatrices comme celles entre possible et impossible par exemple (VIII, 25), ou, d’un point de vue littéraire, entre sublime et grotesque (VIII, 15 et IX, 15) ou encore, entre rire et sourire (VIII, 8).
[17] — Circonstances énumérées par Aristote dans son Éthique à Nicomaque, recensées par Cicéron dans sa Rhétorique et commentées par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique (I‑II, q. 7, a. 3).
[18] — Représentés par « Le philosophe scythe » (XII, 20), symbole de « L’indiscret stoïcien » : « Celui‑ci retranche de l’âme / Désirs et passions, le bon et le mauvais, / Jusqu’aux plus innocents souhaits, / Contre de telles gens, quant à moi, je réclame, / Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort. / Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort. »
[19] — Accusés « Par privilège de gâter la raison » in L’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin (IX, 5) : « Je hais les pièces d’éloquence / Hors de leur place, et qui n’ont point de fin / Et ne sais bête au monde pire / Que l’écolier, si ce n’est le Pédant, / Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire, / Ne me plairait aucunement. »
[20] — Symbolisée par la rencontre entre Hippocrate et Démocrite, ce dernier ayant été injustement accusé de folie par ses concitoyens les Abdéritains (VIII, 26), mauvais juges en la matière : « Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire ! / Qu’il me semble profane, injuste et téméraire ; / Mettant de faux milieux entre la chose et lui, / Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui ! / Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage. / Son pays le crut fou : Petits esprits ! mais quoi ? / Aucun n’est prophète chez soi, / Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage (…) / Le sage est ménager du temps et des paroles. » Cf. également les vers suivants in Le Testament expliqué par Ésope (II, 20) : « Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire / Qu’un homme seul eût plus de sens / Qu’une multitude de gens. »
[21] — Cette fable a inspiré à M. Pierre Boutang (op. cit., p. 328) cette actualisation politique fort pertinente : « Il s’est produit dans l’histoire de ce siècle un extraordinaire retour : après avoir cru que l’imaginaire pouvait être chassé de nos ordres “démocratiques” et “rationnels” selon la prophétie de Poe dans Le Colloque de Monos et Una, nous avons assisté à la rationalisation féroce de l’imaginaire par les hommes issus des Lumières. Nous avions cessé de regarder (ce qui s’appelle regarder comme les enfants) le hibou et les souris, transmués en poème lorsqu’ils sont pris de nature. Mais la figure de meurtre et de servitude qui y était contenue, associée cette fois, hors nature, avec la raison calculatrice et technicienne, est revenue sur nous. Qu’est‑ce qu’un camp d’extermination, ou un goulag, avec leur finalité industrielle ? Ne reconnaissons‑nous pas le hibou et les souris avec visage d’hommes ? La question de la métamorphose et des animaux‑machines est retournée, comme écorchée : nul besoin de savoir si le hibou raisonne en « barbara » ou « celarent », à la manière de l’animal à deux pieds sans plumes – cette question a surgi : dans quelles conditions l’homme agit‑il avec la sûreté féroce que l’instinct des bêtes révèle en quelques prodiges, sans perdre apparemment sa raison ? Ou même en muant cette raison en un instinct plus vif, plus méchant que le fond des forêts ? »
[22]— Plusieurs fois, saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique, (notamment in I-II, q. 13, a. 2, ad 3) concède aux animaux les plus parfaits « certaines sagacités (quædam sagacitates) qui tiennent à ce qu’ils ont une inclination naturelle à certains processus merveilleusement agencés (ad quædam ordinatissimos processus), ordonnés qu’ils sont par l’art souverain. » Contrairement à Descartes qui ne maintiendra de différence essentielle qu’entre les machines et les fonctions humaines (in Discours de la Méthode, 5e partie), l’Aquinate, dont le fabuliste se souvient, considère que les machines sont prédéterminées (ibid. avec l’exemple des horloges), les animaux déterminés (« Ils appréhendent la fin par le moyen des sens et de leur estimative naturelle » I‑II, q. 6, a. 2) et les hommes indéterminés (quant aux moyens, ibid.).
[23] — Cf. Les Compagnons d’Ulysse (XII, 1) qui « Imprudents et peu circonspects / S’abandonnèrent à des charmes / Qui métamorphosaient en bêtes les humains », d’où le résultat suivant : « La liberté, les bois, suivre leur appétit, / C’était leurs délices suprêmes : / Tous renonçaient au lôs [vieux mot qui signifie louange] des belles actions. »
[24] — Le Singe et le Léopard (IX, 3) : « Cette diversité dont on vous parle tant, / Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement ; / Moi, je l’ai dans l’esprit (…) / Le Singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit / Que la diversité me plaît, c’est dans l’esprit./ L’une fournit toujours des choses agréables ; / L’autre en moins d’un moment lasse les regardants. / Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables, / N’ont que l’habit pour tout talent. » Cf. également sur cette diversité de « naturels » les fables suivantes : II, 17 ; IX, 7 ; IX, 12 ; et X, 7. Quant à la diversité des formes et des tons propres à l’art du fabuliste, citons ce jugement de P. Clarac (in Préface des Fables, livre de Poche) :« Les Deux Pigeons, en fait, sont une élégie, Tircis et Amarante une églogue, La Fille un conte narquois, Le Berger et le Roi un conte édifiant, Les Souhaits un conte de fées, Le Lion un essai de philosophie politique, La Mort et le Mourant une méditation morale, Les Souris et le Chat‑Huant une observation de naturaliste, Le Songe d’un habitant du Mogol un chant lyrique, Le Paysan du Danube une fresque d’histoire. »
[25] — Le Coche et la Mouche (VII, 9) : « Ainsi certaines gens faisant les empressés, / S’introduisent dans les affaires ; / Ils font partout les nécessaires / Et partout importuns, devraient être chassés. » Cependant il peut arriver – exception oblige – que la nécessité indépendante du sujet, se mue en fatalité. Dans ce cas (rare), mieux vaut s’incliner, dit le fabuliste (VIII, 12) : « Quand le mal est certain, / La plainte ni la peur ne changent le destin / Et le moins prévoyant est toujours le plus sage. »
[26] — La tête et la queue du Serpent (VII, 17) : « La tête avait toujours marché devant la queue / La queue au Ciel se plaignit / Et lui dit (…) / On m’a faite, Dieu merci, / Sa sœur et non sa suivante. / Toutes deux de même sang, / Traitez‑nous de même sorte (…) / Le Ciel eut pour ces vœux une bonté cruelle. / Souvent sa complaisance a de méchants effets. / Il devrait être sourd aux aveugles souhaits (…) / Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur, / Malheureux les États tombés dans son erreur ! » (cf. VI, 8). Quant au loup (in Le Loup et le chien, I, 5), s’il refuse la compagnie des hommes, ce n’est pas à cause de l’autorité naturelle liée au service d’un maître mais en raison des contraintes artificielles – « Le collier » – attachées à l’office d’un courtisan, même si le solitaire La Fontaine avoue : « Notre ennemi, c’est notre maître : / Je vous le dis en bon Français. » (VI, 8)
[27] — Les cas ordinaires étant fondés sur la conscience professionnelle, la compétence (« A l’œuvre on connaît l’artisan » Les Frelons et les Mouches à miel, I, 21), justes fruits d’une délibération suivie d’effet (cf. II, 2).
[28] — Fidèle à la pensée de Montaigne, le fabuliste insiste sur l’importance de l’amitié – « Qu’un ami véritable est une douce chose ! » (VIII, 11) – fondée sur la vertu (cf. II, 3).
[29] — Aristote, Eth. Nic. VI, ch. 2. Rappelons que ce domaine, celui de la politique qui « a pour point de départ et pour objet l’expérience des choses de la vie, a pour fin non pas la connaissance, mais l’action » (ibid. I, 2). De ce fait, « il faut avoir été élevé dans des mœurs honnêtes, quand on se dispose à écouter avec profit un enseignement portant sur l’honnête, le juste et d’une façon générale sur tout ce qui a trait à la politique » (ibid. I, 2), sachant qu’en ce domaine nos prévoyances humaines manquent de certitudes (ibid. I, 1). « L’expérience permet de ramener l’infinité des cas particuliers à la régularité de quelques cas en tablant sur ce qui arrive communément. » (Saint Thomas, II-II, q. 47, a. 3, ad 2)
[30] — Puisqu’on se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain : « Lynx envers nos pareils et taupes envers nous » / (La besace I, 7), La Fontaine veut délivrer l’individu des images trompeuses en lui inculquant la simplicité de l’œil, miroir de l’âme (L’homme et son image I, 11) : « Un homme qui s’aimait sans avoir de rivaux / Passait dans son esprit pour le plus beau du monde ; / Il accusait toujours les miroirs d’être faux, / Vivant plus que content dans son erreur profonde (…) / Notre âme, c’est cet Homme amoureux de lui‑même ; / Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui, / Miroirs, de nos défauts les Peintres légitimes… »
[31] — N’oublions pas, qu’outre les animaux, La Fontaine a fait « parler » les « Arbres et les Plantes » (Contre ceux qui ont le goût difficile II, 1) et que c’est le règne végétal qui lui a inspiré sa fable préférée : Le Chêne et le Roseau (I, 22). Ajoutons, qu’attiré par les « Saintes Muses », le chrétien La Fontaine est l’auteur d’une magnifique « Traduction paraphrasée sur la prose du Dies Irae », minutieusement analysée par A. Delaroche in Fideliter n° 3, mai 1978, p. 50 à 52.
[32] — Remarquons qu’en éloignant (divertere) de la pensée de l’homme d’action ce triple foyer de la concupiscence, c’est en quelque sorte un divertissement salutaire que recommande La Fontaine puisque, en détournant l’homme actif des biens d’ici‑bas, il lui permet, à la manière du philosophe‑roi platonicien, non pas de renoncer comme chez Pascal (Pens. 139, éd. Br.) mais de retourner avec plus d’efficacité, à sa fonction propre dont il n’a pas, en raison de sa vocation, à se détourner. Cependant, à la différence du philosophe‑roi platonicien, la contemplation de l’homme d’action chez La Fontaine porte sur les fins morales (et dernières) et non sur les moyens politiques (et humains) qui eux relèvent de la délibération prudentielle soutenue d’une vie vertueuse. Chez le fabuliste, comme chez le Stagirite (Politique III, 4), c’est chez le gouvernant que doivent coïncider la vertu du bon citoyen et la vertu de l’homme de bien : « Prétendrais‑tu nous gouverner encor, / Ne sachant pas te conduire toi‑même ? » (VI, 6)
[33] — On connaît le mot ironique de La Fontaine à l’égard de certains qui, par vocation, devraient vivre de charité : « Je suppose qu’un moine est toujours charitable. » (VII, 3) Sans doute, par sa verve et ses procédés comiques, l’auteur des Fables est-il à rapprocher de l’auteur du Tartuffe ,,enclins qu’ils sont tous deux « à peindre d’après nature » : « La Fontaine et Molière, disait Sainte Beuve, on ne les sépare pas, on les aime ensemble. »
[34] — Le cœur étant synonyme de volonté droite, comme le manifeste l’admirable fable de l’amitié politique et de la charité sociale, Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat (XII,15) : « Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. »
[35] — Y compris celle de l’écrivain lui‑même : « Ce qu’on n’a point au cœur, l’a‑t‑on dans ses écrits ? » (Clymène)
[36] — Pierre Boutang, op. cit., p.102‑103.
[37] — A l’article de la mort.
[38] — Aristote, Eth. Nic. VI, 7 : « Il est absurde, en effet, de penser que l’art politique ou la prudence soit la forme la plus élevée du savoir, s’il est vrai que l’homme n’est pas ce qu’il y a de plus excellent dans le Monde. La sagesse sera ainsi, à la fois, raison intuitive et science, science munie en quelque sorte, d’une tête et portant sur les réalités les plus hautes. »
[39] — Pierre Boutang, op. cit., p. 103.
[40] — Aristote, Politique, I ch. 2, 1253 a 5 et a 30. Et le précepteur d’Alexandre d’étayer son argumentation par une référence à Homère (Iliade, IX, 63) : « Cet homme est comparable à l’homme traité ignominieusement par Homère de : “sans famille, sans loi, sans foyer”, car, en même temps que naturellement apatride, il est aussi un brandon de discorde, et on peut le comparer à une pièce isolée d’un jeu de trictrac. »
[41] — Commentarium S. Thomae, in libros Politicorum Aristotelis, Lectio I, 41 : « Homo enim est optimum animalium si perficiatur in eo virtus, ad quam habet inclinationem naturalem (pour saint Thomas, comme pour La Fontaine – VIII, 24 – l’opposition moderne nature-culture est vide de sens). Sed si sit sine lege et justitia, homo est pessimum omnium animalium. »
[42] — A ce titre, il est remarquable de constater l’omniprésence de notre fabuliste dans le Petit Recueil des Proverbes français, établi par L. Martel (Garnier, 9e édition, Paris) et réparti en trois rubriques : a) locutions proverbiales ; b) proverbes énonçant un fait ; c) proverbes formant précepte.
[43] — D’après Préface des Fables.
[44] — A ce sujet, et pour éliminer tout malentendu entretenu par la thèse d’H. Taine, (La Fontaine et ses fables, Hachette, 1853), citons les propos du spécialiste de l’influence de la Pensée de Machiavel en France (Ed. L’artisan du livre, Paris, 1935), Albert Cherel : « Le Machiavel dont il s’est vanté d’être tout “plein” est celui de la Mandragore, non du Prince ni des Discours (...). Ami de Racine, sensible comme lui à l’atmosphère morale, il observait la cour, l’esprit politique des courtisans, dénué de scrupule, de charité et de justice : qu’on relise, au second recueil des Fables de La Fontaine (livre VIII), les propos du loup et ceux du renard ; et les réflexions qui interrompent le récit des Obsèques de la lionne. Discrètement, lui aussi, mais sans hésitation, La Fontaine a marqué sa surprise devant les mœurs politiques nouvelles, devant l’esprit nouveau de la Cour. Ce que La Fontaine constate, ce dont Racine est le témoin attentif et blessé, dans Bajazet comme dans tout son théâtre, c’est, à la Cour et sans doute par elle, un abaissement des caractères. » (p. 147 et 169)
[45] — Machiavel, Le Prince, ch. 18.
[46] — Cette antinomie entre violence et prudence n’est‑elle pas illustrée à merveille par la fable peut‑être la plus emblématique du recueil (I, 10), celle où, tandis que le Loup cherche à avoir raison, l’Agneau recherche la raison des choses ? N’est‑ce pas dans cette œuvre d’un artiste attentif, selon son propre témoignage, « à l’art de penser d’Aristote » (XI, 9), la source de l’intérêt que tout philosophe peut porter à ces Fables comme l’a manifesté récemment l’exemple de Léon-Louis Grateloup à travers ses Problématiques de Philosophie (Hachette, 1985, p. 184‑85) : « (…) Le loup oppose aux timides objections de l’Agneau un redoutable syllogisme : puisque tu troubles ma boisson, tu seras châtié, dont la majeure est implicite : “Tout individu qui trouble la boisson d’un autre est châtié”. » Après la réfutation par l’Agneau, « la logique du Loup se fait implacable : Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ; et si tu n’en as point, c’est donc quelqu’un des tiens. Le loup est le maître de l’inférence formellement valide : si p., alors q. ; or p., donc q. On dira peut‑être que les raisons du Loup sont de mauvaises raisons, et que le Loup n’a pas raison de manger l’Agneau, ou encore qu’il raisonne mal. Est‑ce à dire qu’il y a de bonnes raisons de manger les agneaux ? (…) Le Loup aurait‑il raison de se laisser mourir de faim en renonçant à cette vie de carnivore que Dieu lui a octroyée et qui est sa raison d’être ? Vous concéderez plutôt que le Loup a eu raison de manger l’Agneau en raison de son état, sinon par raison d’État. Mais vous ajouterez aussitôt que ni un boucher ni le Loup n’ont raison de tenir à leur victime des raisonnements qui ne sont que des sophismes ou un discours en vue de rationaliser un assassinat qui n’est qu’une caricature de bon usage de la raison. »
[47] — Montaigne, Essais I, ch. 26 et III, ch. 13.
[48] — André Siegfried (1875‑1959), économiste, auteur de Géographie politique des cinq continents, préconisait, dans son intéressante préface à l’œuvre politique de J.J. Chevalier le recours à la littérature : « Il s’agissait, dans notre pensée, d’enseigner la littérature politique, dans le même esprit où nos lycées et nos Facultés enseignent la littérature générale. Le besoin, nous semblait‑il, s’en faisait sentir. Autant, en France, notre connaissance des grands auteurs peut passer pour suffisante, autant celle des écrivains politiques est souvent ignorée. On sait le nom de leurs œuvres, le sens général de leurs doctrines et c’est à peu près tout. C’est beaucoup plus tard, qu’au cours de la vie, on éprouve le besoin de se reporter aux textes, non pour les relire, mais en réalité pour les découvrir » (p. X). Et André Siegfried de préciser (p. IX) : « La Rochefoucauld, ce raté de la politique, La Fontaine, cet épicurien charmant, sont au même titre qu’un fin manœuvrier comme le cardinal de Retz, de précieux conseillers pour l’homme d’État. » Pour prolonger ces remarques d’A. Siegfried, nous nous permettons de recommander l’ouvrage suivant : Pages politiques des poètes français réunies par Jean‑Marc Bernard, Nouvelle librairie nationale, Paris, 1912.
[49] — Charles Maurras (1868-1952) auquel sont consacrés une dizaine de pages (623‑634) avec extraits de textes dans le dernier recueil paru des Textes essentiels de la politique publié sous le titre La Pensée politique (Dominique Colas, Larousse, Paris, 1992).
[50] — Mort à 73 ans (après sa mort on trouva sur son corps un cilice, dit A. Hallays in J. de La Fontaine, Perrin, 1923), l’immortel La Fontaine doit à son chef‑d’œuvre des Fables la popularité (jamais démentie) à lui réservée par tout le peuple de France, selon le témoignage du « vieux » Nisard : « Dans toute maison française où il se trouve deux volumes, si l’un doit être le petit catéchisme diocésain, l’autre est, à coup sûr, le livre des Fables. » (in « Préface » de Ch. Maurras)
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p. 124-144
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