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Lumière pour l’âme I — Catéchisme de persévérance aux jeunes filles du Mesnil-Saint-Loup


par le père Emmanuel
 
 
NDLR : Dans ce numéro (et les suivants)du Sel de la terre nous publions le texte du catéchisme de persévérance du père Emmanuel aux jeunes filles du Mesnil-Saint-Loup. L’introduction, les commentaires et la conclusion sont de Dom Maréchaux. Ces textes sont extraits du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance du numéro d’avril 1911 à celui de décembre 1911.
Nous publierons dans la suite, toujours sous ce titre de « Lumière pour l’âme », les lettres aux jeunes filles de la paroisse et les lettres à la conférence des jeunes gens chrétiens.
 

Introduction Vue d’ensemble des catéchismes du père Emmanuel

 
 
Le père Emmanuel fut un grand catéchiste. On peut affirmer que jamais prêtre chargé d’âmes n’a fait plus d’efforts pour faire pénétrer la vérité dans les âmes. Il se tenait devant elles dans l’attitude où saint Augustin se dépeint lui-même ; faisant passer et repasser la vérité sous leurs yeux, revêtue de diverses formes, jusqu’à ce qu’un éclair d’intelligence, paraissant sur les visages, lui donnât à entendre que la vérité était saisie, que les âmes se l’étaient assimilée.
Il dispensait la vérité avec mesure, tritici mensuram, suivant les âges et les capacités. Mais il estimait que les âmes chrétiennes peuvent et doivent être initiées à toute vérité : le Saint-Esprit n’est-il pas en elles pour les faire entrer en toute vérité, inducat vos in omnem veritatem ? Écarter certaines âmes de certaines vérités lui semblait une méconnaissance des intentions du Sauveur et de leur droit à recevoir la vérité tout entière ; et par suite, un manquement au devoir qui incombe à tout prêtre de la leur donner sans restriction.
Disons-le hautement après lui, une âme chrétienne, qui a été instruite selon sa capacité aux divers degrés de sa vie, première enfance, enfance, adolescence, jeunesse, de la doctrine chrétienne, est mise à même, par la grâce de son baptême et les lumières de sa confirmation, d’embrasser tout le champ de la vérité révélée. Et notez-le, elle a besoin de la vérité intégrale : elle n’est satisfaite qu’autant qu’elle la possède. Il lui faut aller au fond des choses.
Dans cette pensée, le père Emmanuel instruisait, instruisait sans cesse. Aujourd’hui, l’Église nous dit : « Plus de barrières arbitraires à la sainte communion. Toute âme chrétienne qui est animée d’une intention droite doit être admise à recevoir le pain céleste tous les jours. » Le père Emmanuel disait : « Point de limites à l’enseignement de la vérité, toute âme chrétienne ornée du Saint-Esprit réclame la vérité intégrale, elle y a droit. » Notons en passant que les deux affirmations se tiennent l’une l’autre, et se complètent l’une par l’autre ; et les âmes ne profiteront du pain céleste en toute l’étendue de ses effets sanctifiants, qu’autant qu’elles auront été nourries préalablement du pain de la doctrine, distribuée avec abondance et surabondance. C’était là le grand principe du Père Emmanuel : de la doctrine, et encore de la doctrine, pour que le pain céleste profite aux âmes ! A-t-on suffisamment de nos jours cette idée directrice ?
Le vénéré Père a consigné dans le Bulletin une partie de sa science catéchétique. Il y fait paraître successivement :
1° Le catéchisme des plus petits enfants (de mars 1880 à mai 1881), très intéressant pour les mères et les catéchistes aussi, en douze leçons assez développées ;
2° Le catéchisme de la famille chrétienne (de novembre 1881 à novembre 1888), en 33 leçons, mais chacune assez courte : Mgr Cortet, évêque de Troyes, estimait tant ce catéchisme, résumé très serré et très substantiel de la doctrine chrétienne à l’usage des enfants de 10 à 12 ans, qu’il parla de le publier à ses frais ; son état de santé l’empêcha de réaliser ce projet ;
3° Le catéchisme des mystères de Notre-Seigneur (de janvier 1889 à février 1895), en 247 leçons, très instructif et vraiment excellent pour former les âmes commençantes à la vie liturgique et à la vie intérieure ;
4° Le catéchisme de la vie chrétienne (traduction du cardinal Bona, de mars 1895 à juin 1898). Nous n’avons pas à louer ce chef-d’œuvre : mais nous constatons comme il complète admirablement la série des catéchismes du père Emmanuel, en réduisant la théorie doctrinale à une pratique exacte des enseignements de Notre-Seigneur, en faisant sortir la vie chrétienne non seulement de la lettre des commandements, mais surtout de l’esprit chrétien.
N'oublions pas de noter (de mai à octobre I881) la publication d'un catéchisme… des Grecs schismatiques : catéchisme succinct, vraiment suggestif. La doctrine chrétienne y est exposée avec un tour original qui pique l'intérêt, et d'une manière irréprochable ; elle a besoin d'être complétée, dit le Père Emmanuel, mais non pas corrigée. On sait combien le vénéré Père affectionnait les choses d'Orient ; il voulut prouver par cette publication que les Grecs schismatiques ne sont pas hérétiques, et qu'au fond, ils ont la pensée chrétienne encore intacte ; mais de plus, il estima que cet exposé peu banal de la doctrine pourrait faire utilement réfléchir et faire prier.
 

Les catéchismes de persévérance

 
Le Père Emmanuel fit-il ce qu'on appelle proprement « des catéchismes de persévérance » à l'usage des jeunes garçons et des jeunes filles ? Sans aucun doute, son catéchisme des mystères de Notre-Seigneur est un vrai catéchisme de persévérance, soit une prolongation du catéchisme de première communion en vue de « former JÉSUS-CHRIST dans les cœurs, donec formetur Christus in vobis. » Mais, en outre, il fit des catéchismes de persévérance d'une note théologique très accentuée : nous en avons recueilli des fragments ou comptes-rendus que nous voulons utiliser.
Le vénéré Père revenait souvent à saint Thomas d'Aquin. Nous le voyons encore lire et relire la Somme, et, si l'on veut, la piocher : travail, non certes laborieux pour lui, mais auquel il attachait une haute importance. Toute la Tradition lui apparaissait résumée en saint Thomas ; au lieu de se disperser, il allait au maître. Il prenait des notes, il saisissait les textes qui disent beaucoup, qui disent tout : son tempérament d'esprit se complaisait à la brièveté lapidaire, à la forte concision.
Il voulut apprendre un peu de saint Thomas à ses enfants du catéchisme de persévérance : c'est là ce qui ressort de ces comptes-rendus que nous croyons former un tout, et qui sont fort intéressants. Nous pensons les avoir placés dans leur ordre normal ; il y a, selon nous, peu de lacunes ; on ne constatera pas de redites : tout se tient logiquement. Il est tout à fait surprenant que des filles de campagne soient arrivées à une compréhension pareille des thèses de saint Thomas sur les preuves de l’existence de Dieu et sur les attributs divins : cela démontre bien que l'âme chrétienne appelle et réclame la vérité complète, et qu'elle est apte, d'après l'expression chère au Père Emmanuel, à se l'assimiler.
Il y a douze leçons : un mot d'un compte rendu nous apprend que le Père donnait seulement une leçon par mois : nous aurions donc une année entière de son enseignement catéchistique plus élevé.
Nous reproduisons les comptes rendus absolument textuels : nous avons tenu à n'y rien changer, ajouter, retrancher, fût-ce une ligne et un mot.
 

Première leçon La foi et la science

 
Mes enfants, je vais vous parler, aujourd’hui, de la foi et de la science.
La foi est un don de Dieu, qui nous fait croire comme tout à fait vraies, certaines, les vérités révélées de Dieu à son Église. La foi a pour objet des choses qui sont tout à fait au-dessus de la raison humaine ; nous croyons sur la parole de Dieu, nous n’avons pas la preuve ; la démonstration de la foi, le bon Dieu l’a, parce qu’il a une connaissance parfaite des choses, parce qu’il voit ; mais nous ne voyons pas, nous croyons sur l’autorité de Dieu.
Il ne faut pas vous étonner si nous croyons des choses qui sont au-dessus de la raison humaine ; c’est une chose, en quelque sorte, naturelle à la créature de croire des choses dont on n’a pas la preuve. Ainsi, le petit enfant, avant de connaître les vérités de la foi, a dû faire des actes de foi humaine : il vient de naître, on lui donne à boire, il le prend, il faut qu’il croie que c’est bon ; il y a une personne près de lui, on lui fait dire maman, il le croit, il n’en a pas la preuve ; il y a près de lui un homme qui l’aime beaucoup, on lui fait dire papa, il le croit, il n’en a pas la preuve et il ne peut pas l’avoir. Il en est ainsi pour une foule de choses que nous croyons sans en avoir la preuve, nous croyons sur la parole d’une autorité supérieure ; quand il s’agit des choses humaines, c’est la foi humaine ; quand il s’agit des choses divines, c’est la foi divine, nous croyons sur l’autorité de la parole de Dieu.
La science a cela de commun avec la foi qu’elle est une connaissance et que la foi est une connaissance. La foi est une connaissance des vérités enseignées de Dieu, que nous recevons par l’enseignement de l’Église, il est vrai, mais avec la grâce de Dieu, les yeux fermés, sans en avoir la preuve.
La science est une connaissance des choses que nous acquérons par un travail de notre raison. Nous avons, pour acquérir la science : les yeux, les oreilles et notre raison ; nous voyons les choses, nous en entendons parler, et avec le travail de notre esprit, nous en jugeons, nous en acquérons la connaissance.
Pour acquérir la science, on part des premiers principes. Les premiers principes sont, par exemple : le crayon tout entier est plus grand qu’une partie du crayon [1] ; voilà un premier principe, savoir que le crayon tout entier est plus grand que sa partie, c’est une connaissance. Voici encore un premier principe : je laisse tomber mon crayon, c’est un effet, il a une cause, c’est que je l’ai laissé tomber ; il n’y a pas d’effet sans cause. C’est avec cela que l’on prouve l’existence de Dieu : nous voyons toutes les choses qui sont autour de nous, c’est des effets, il n’y a pas d’effet sans cause, la cause de tout cela, c’est Dieu.
Quand, par le travail de notre esprit, nous avons acquis la connaissance d’une chose, nous ne pouvons plus la perdre. Il n’en est pas de même de la foi, elle peut se perdre. Vous savez ce que c’est qu’un crayon parce que vous en avez vu, si vous n’en aviez jamais vu, quand on vous dirait qu’un crayon, c’est un bout de bois fait de telle manière, vous diriez je ne sais pas, parce que vous n’auriez pas vu.
On peut acquérir la science de toutes sortes de choses ; par l’étude, on peut acquérir la science de la religion.
Nous n’avons pas la preuve de la foi, mais nous avons d’excellentes raisons de croire. Ainsi Notre-Seigneur est venu sur la terre. Pourquoi y est-il venu ? A-t-il été annoncé par les prophètes ? A-t-il accompli ce que les prophètes ont annoncé ? A-t-il fait des prophéties ? Les a-t-il accomplies ? Est-il mort, est-il ressuscité, comme il avait prédit ? Ce qu’il a annoncé touchant son Église est-il arrivé ? Toutes ces choses sont de l’histoire. Quand, par le travail de la raison, on est arrivé à connaître toutes les raisons que nous avons de croire, on voit que la foi est une chose tout à fait raisonnable, qu’elle est appuyée sur des raisons solides que tout homme réfléchi ne peut pas refuser de croire : on a alors la science de la religion. La science de la religion est une science très élevée, très grande, très douce ; mais il faut travailler pour l’acquérir.
 


Ici finit la leçon. Nous donnons le compte rendu textuel, sans modifier un mot, d’une fille de la paroisse.
Celle-ci ne se borne pas à son compte rendu. En le remettant au Père, elle lui pose les questions suivantes :
« Mon Père, nous n’avons pas la preuve de la foi ; mais, par ce principe qu’il n’y a pas d’effet sans cause, on prouve l’existence de Dieu ; voilà une vérité de foi qui est prouvée : expliquez-nous cela.
« Quand par notre travail nous avons acquis la connaissance d’une chose, ne pouvons-nous pas perdre cette connaissance ? Par exemple, si nous oublions les choses que nous avons apprises, parce qu’il y a longtemps que nous ne nous en occupons plus.
« Vous dites aussi : vous savez ce qu’est un crayon, parce que vous en avez vu : est-ce que nous n’acquérons pas la science des choses que nous n’avons pas vues ? »
Dans la leçon suivante, le Père répond à ces questions. La seconde question seule n’est pas expressément éclaircie. On peut dire, en général, que la connaissance des choses vues ne se perd pas ou ne se perd que par exception très rare ; mais celle des choses entendues ou apprises peut se perdre, quand on ne s’en occupe plus. La foi se perd quand on la contredit, ou par suite de l’obscurcissement de l’âme qui résulte du péché.
 

Deuxième leçon Comment se forme la connaissance

 
On appelle premier principe, une vérité qui est comprise de tout le monde, une fois qu’elle est énoncée.
Démontrer une chose, c’est en donner la preuve.
Un effet, c’est une chose qui a été faite par quelqu’un ; ainsi un carreau, c’est un effet, c’est le travail d’un ouvrier, l’ouvrier est la cause. Il y a la cause première et les causes secondes ; l’ouvrier qui a fait le carreau est une cause seconde, car il ne s’est pas fait lui-même et il n’a pas fait la terre avec laquelle il a fait le carreau ; la cause première, c’est Dieu.
Nous pouvons acquérir la science des choses que nous n’avons pas vues, mais c’est une science qui est toute d’intelligence : ainsi vous savez tous qu’il y a une ville qui s’appelle Paris, vous l’avez appris, vous en avez entendu parler, mais vous n’en avez pas la connaissance comme si vous l’aviez vue, si vous l’aviez visitée ; vous en avez la connaissance sur le témoignage d’autrui.
La foi et la science peuvent s’exercer sur les mêmes vérités : par la science humaine, nous avons la démonstration humaine de la vérité, par exemple, de l’existence de Dieu ; par la foi, nous avons la connaissance des vérités sans en avoir la preuve, elle reste en Dieu. Dans les chrétiens qui n’ont jamais étudié, il n’y a que la connaissance qui leur vient de la foi, tandis que ceux qui ont étudié peuvent avoir en plus de la foi, la science humaine des vérités.
La science ne s’acquiert pas toujours les yeux ouverts [2], quand on a acquis la preuve, oui ; nous ne recevons pas la foi les yeux tout à fait fermés : plus on avance, par la grâce de Dieu, dans la connaissance des vérités de la foi, plus ils sont ouverts. Saint Anselme dit que le chrétien qui a reçu la foi doit travailler à s’instruire de plus en plus, afin d’avoir une intelligence plus grande des vérités de la foi.
En faisant des actes de foi toute la vie, la foi deviendra plus lumineuse, on aura les yeux de l’âme plus ouverts.
Je vais vous dire aujourd’hui comment se fait la connaissance. Saint Thomas d’Aquin, le grand docteur, dit ces paroles : « Toute connaissance se fait par assimilation. » Assimilation vient du mot latin similis qui veut dire semblable ; assimilation veut dire le travail qui est fait pour rendre une chose semblable à une autre. Voici des exemples : supposons qu’il y ait ici un feu bien ardent et, à côté, un morceau de bois qui n’est pas allumé du tout. Si on approche le morceau de bois du brasier, le feu se communiquera au morceau de bois et il deviendra brasier aussi ; il y a là une assimilation, le feu en se communiquant au bois, l’a rendu semblable à lui. Voici encore un exemple : quand nous faisons notre repas, notre estomac reçoit la nourriture que nous prenons, il se fait alors un travail dans notre estomac, qui retire ce qu’il y a de bon dans ce que nous avons pris pour en faire du sang qui s’en va dans le réservoir du cœur, pour s’en aller ensuite dans tout le corps et former de la chair, des os et des nerfs ; notre estomac s’est assimilé la nourriture.
Expliquons maintenant comment la connaissance se fait par assimilation. Je suppose que j’aie devant moi un petit enfant qui a déjà un peu de raison, il ne sait pas, je sais mieux que lui ; je lui enseigne une chose, il se fait alors un travail de moi à lui et de lui à moi, la connaissance que je possède, il la possède aussi, et il peut me dire : « J’ai compris ce que vous venez de m’enseigner, la connaissance que vous avez, je l’ai aussi » ; il m’est devenu semblable, il s’est fait une assimilation.
Pour que l’assimilation se fasse, il faut qu’elle soit possible : ainsi, si on donnait à digérer à un enfant un morceau de bois, il dirait je ne peux pas. Pour la connaissance, il faut un degré de raison proportionné à la chose enseignée ; ainsi, si on voulait apprendre une vérité à un enfant qui n’a pas la raison ou si on enseignait une chose qui serait au-dessus de la raison de celui qui écoute, l’assimilation ne se ferait pas.
Quand il s’agit des vérités de la foi, il faut en plus la grâce de la foi. Quand on enseigne à un enfant baptisé, qui a encore la grâce de son baptême, les vérités de la foi, il les reçoit avec joie, parce qu’il y a en lui une disposition qui lui fait trouver du plaisir dans ces choses-là ; il les accepte, il y trouve son bien, il dit ça me plaît. Si on parlait de ces choses à quelqu’un qui ne serait pas baptisé ou qui aurait perdu la foi, il ne les recevrait pas, il n’y trouverait que du dégoût. – C’est ce qui arrivait quand les apôtres enseignaient des multitudes. Parmi ceux qui entendaient la parole de Dieu, il y en avait qui la recevaient avec joie, qui disaient c’est vrai, et qui étaient prêts à donner leur vie pour la vérité. D’autres disaient nous vous entendrons encore demain ; d’autres, il est fou ! En même temps que les apôtres parlaient, le bon Dieu versait dans les âmes une grâce de foi, et ces âmes recevaient la vérité avec joie ; il y avait alors assimilation. Ceux qui disaient, nous vous entendrons encore demain, avaient en eux un mouvement de bonne volonté, qui n’était pas encore la grâce de la foi. Ceux qui disaient il est fou ne trouvaient que du dégoût dans la parole, ils ne pouvaient pas l’entendre, ils prenaient cela pour des contes : l’assimilation ne se faisait pas.
 
Question de la rédactrice du compte rendu au père Emmanuel : « Je comprends que la science puisse s’exercer sur des vérités de la foi : mais peut-elle s’exercer sur n’importe quelles vérités ? Par exemple, sur le mystère de la Sainte Trinité, sur la présence de Notre-Seigneur au saint sacrement ? »
Réponse du père Emmanuel (au crayon) : « Quand on a la foi, on peut avancer dans la connaissance des vérités de la foi. Cette connaissance plus avancée des choses de la foi s’appelle la Théologie : c’est une science qui a pour point de départ les vérités révélées, et qui, avec la foi pour principe, peut avancer merveilleusement dans la connaissance de Dieu et de ses œuvres. Exemple : les saints docteurs. »
 

Troisième leçon Comment on grandit dans la connaissance

 
Nous croyons les vérités de la foi sur la parole de Dieu, nous ne lui demandons pas la preuve de la foi, elle reste en lui ; en croyant ainsi sur sa parole, nous lui faisons de l’honneur et à nous du mérite.
On prouve l’existence de Dieu par ses œuvres, parce qu’à l’œuvre on connaît l’ouvrier, et en voyant tous les ouvrages de Dieu, leur beauté, leur harmonie, on se dit : l’ouvrier qui a fait toutes ces choses est infiniment grand, infiniment bon, infiniment sage, on connaît ainsi Dieu par ses œuvres. Il y avait un astronome anglais, qui avait beaucoup étudié les astres ; cette connaissance des œuvres de Dieu lui avait inspiré un très grand respect pour le bon Dieu, il ne prononçait ou n’entendait jamais prononcer le nom de Dieu, sans ôter son chapeau.
En faisant des actes de foi, c’est la foi qui grandit, et non la science, la science grandit par l’étude.
On peut grandir dans la foi de plusieurs manières ; dans ceux qui ont plus d’intelligence, par une connaissance plus grande des vérités ; dans ceux qui sont moins instruits, par un attachement plus grand de leur volonté aux vérités, dans la mesure qu’ils les connaissent. Tous les chrétiens peuvent grandir dans la foi.
L’assimilation est souvent plus difficile dans les chrétiens qui ont perdu la foi que dans ceux qui ne l’ont jamais eue, car quand on a perdu la foi, il est bien rare qu’on la retrouve ; il arrive beaucoup plus souvent que quelqu’un qui n’a pas la foi la reçoive, que quelqu’un qui l’a perdue la retrouve.
Il y a des auteurs qui disent qu’une fois qu’on a perdu la foi, c’est fini, on ne la retrouve jamais ; c’est peut-être un peu raide, le bon Dieu peut toujours faire miséricorde à une âme. Cela doit faire comprendre comme il faut bien conserver la foi.
Il ne suffit pas de la grâce sanctifiante pour que l’assimilation se fasse chaque fois que l’on entend parler des vérités de la foi, il faut que l’intelligence soit proportionnée aux vérités enseignées ; ainsi, si on enseignait au commun des chrétiens les dogmes les plus profonds sur le mystère de la Sainte Trinité, il est bien certain qu’ils ne comprendraient pas, ils n’y entendraient rien.
En enseignant les autres, on s’enseigne soi-même, pourvu que l’on enseigne avec intention droite de plaire à Dieu, autrement, on pourrait faire bien aux autres et mal à soi-même, selon le mot de saint Paul : De peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé.
De même qu’il n’y a pas de temps déterminé pour prendre la nourriture du corps, il n’y a pas non plus de temps déterminé pour faire des actes de foi, plus on en fait souvent, mieux ça vaut ; si on était trop longtemps sans faire des actes de foi, on finirait par perdre la foi ; cela arrive dans des enfants de cinq ou six ans, ils sont arrivés à cet âge sans qu’on leur ait fait faire des actes de foi et ils ont perdu la foi, ils viennent au catéchisme, mais ils n’apprennent rien, on ne pourra pas leur faire faire la première communion.
Quand nous enseignons les petits enfants, nous le faisons d’une manière qui est toute machinale ; ainsi, nous apprenons à un enfant à répondre à tel nom, que tel homme est son père, telle femme sa mère, à aller de tel côté, à connaître la maison, mais l’enfant apprend ces choses comme peuvent les apprendre les animaux ; il sait qu’un tel est son père, une telle sa mère, mais il ne sait pas ce que c’est qu’un père, qu’une mère ; il connaît la maison, mais il ne sait pas ce que c’est qu’une maison ; un animal peut connaître son maître, connaître la maison, mais il ne sait pas ce que c’est qu’un maître, qu’une maison. Cette connaissance qui est dans les petits enfants qui n’ont pas la raison, nous est commune avec les animaux. Mais plus tard, quand l’enfant aura la raison, longtemps après qu’il aura connu son père et sa mère, il comprendra ce que c’est qu’un père, qu’une mère, il ne connaîtra pas seulement la maison, mais il saura ce que c’est qu’une maison, ce sont des choses que les animaux ne peuvent pas savoir. Savoir ce que c’est qu’une maison, c’est une connaissance qui est toute spirituelle, c’est très élevé, il n’y a que les anges et les hommes qui peuvent l’avoir.
Si on pouvait ôter de notre esprit ce qu’est telle maison, et encore telle autre maison, nous saurions toujours ce que c’est qu’une maison, nous en avons la science.
Nous enseignons les vérités aux enfants en proportion de leur intelligence, nous leur enseignons qu’il y a un Dieu, trois personnes en Dieu ; quand leur intelligence sera plus développée, on leur enseignera des vérités plus grandes.
Nous pouvons non seulement savoir ce que sont les choses, mais nous pouvons connaître les raisons des choses. Il n’y a que les hommes et les anges qui peuvent avoir cette connaissance. ; les animaux ne le peuvent pas parce qu’ils n’ont pas la raison. Ce n’est que quand on connaît la raison des choses, que l’on possède vraiment la science. Ainsi, nous connaissons ce que c’est que le soleil, nous savons aussi pourquoi il existe, nous savons que c’est pour présider au jour, comme dit l’Écriture, et la lune pour présider à la nuit. On ne peut connaître la raison des choses que quand on a atteint l’âge de raison : l’âge de raison, c’est l’âge où la raison est assez développée pour comprendre la raison des choses. Le petit enfant qui n’a pas la raison fait quelquefois des choses contraires aux commandements de Dieu ; mais il ne pèche pas, parce qu’il ne connaît pas la raison des choses ; mais quand il aura la raison, s’il faisait ces choses, il pécherait, parce qu’il comprendrait la raison de ce qu’il ferait.
 


Ce compte rendu, absolument textuel, suggère des réflexions de plus d’une sorte :
« Il est plus difficile à quelqu’un qui a perdu la foi de la recouvrer qu’à celui qui ne l’a jamais eue de la recevoir. » — Pourtant, saint Augustin atteste qu’il est plus facile de convertir un chrétien dévoyé que de gagner un infidèle. Mais il s’agit ici d’une question de mœurs, là d’une question de foi. Néanmoins, l’affirmation de saint Augustin nous tient en suspens. Nous pensons que la question, étant très complexe, ne peut être résolue qu’à l’aide de distinctions et sous-distinctions. S’il s’agit d’amener un infidèle à la foi, est-ce un Turc, un pauvre sauvage ? S’il s’agit d’un chrétien à ramener à la foi qu’il a perdue, l’a-t-il perdue purement par sa faute, ou avec le concours de malheureuses circonstances ? Un Turc, on le sait, est incomparablement plus réfractaire à la foi qu’un sauvage. Quand on a rejeté la foi de propos délibéré, on la recouvre plus difficilement que si on a subi l’influence d’une mauvaise éducation ou d’un mauvais milieu, ou si on a succombé à des doutes spécieux. On pourrait dire : autant d’âmes prises en particulier, autant de solutions différentes. Restons-en à la pensée du père Emmanuel : Dieu est assez puissant et assez bon pour relever celui qui est tombé, potens est enim Deus statuere illum.
On remarquera aussi cette pensée du père Emmanuel : « Si on est trop longtemps sans faire des actes de foi, on peut perdre la foi. Cela se produit pour les enfants de cinq ou six ans, qui sont arrivés à cet âge sans qu’on leur ait fait faire des actes de foi : ils ont perdu la foi, ils viennent au catéchisme, mais ils n’apprennent rien. » L’œil scrutateur du vénéré Père avait constaté ce triste phénomène d’enfants baptisés, qui ont perdu la foi parce que, dès cinq à six ans, leurs parents ne leur ont pas fait faire des actes de foi. Il regardait comme d’une souveraine importance qu’on fasse faire aux jeunes enfants, dont la raison est en voie de formation, des actes de foi. Remarquez l’expression avisée dont il se sert : il demande qu’on leur fasse faire des actes de foi. D’eux-mêmes, à cet âge, les enfants ne les feraient pas, mais avec l’aide d’un éducateur pieux, ils les font (éducateur veut dire : qui tire au dehors un germe) ; et par là, dans leur âme, la foi encore tendre prend consistance. Faute de cela, elle peut se dessécher et périr, comme un germe laissé inculte. On dira : à cet âge, l’enfant n’est pas responsable, s’il perd la foi. Est-il nécessaire qu’il soit nettement responsable pour qu’il la perde ? En cette question délicate et obscure, le père Emmanuel dit ce qu’il a observé ; il ne prétend pas résoudre les difficultés que son observation pourrait soulever. Que les parents mesurent, à cette lumière, l’étendue de leur responsabilité !
 
(à suivre)


 

[1] — Le Père avait un crayon à la main tout en parlant ainsi.
[2] — Expression remarquable ! On a les yeux ouverts, quand on a la preuve des choses, et non pas seulement la notion première ; quant à la foi, elle apporte sa lumière avec elle tout en laissant subsister l’obscurité des mystères.

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 6

p. 157-167

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