Le modernisme,
hier et aujourd’hui
par l’abbé Georges Delpech (1909-2003)
Condamné il y a cent ans par saint Pie X dans la célèbre encyclique Pascendi (1907), le modernisme est loin d’être mort. C’est ce que montre ici M. l’abbé Georges Delpech [1].
Ce prêtre, ancien curé d’Issigeac dans le Périgord, est décédé le 15 mai 2003, à l’âge de 94 ans. En 1980, il était revenu complètement à la Tradition, lors d’une retraite au Pointet. Le dimanche suivant cette retraite, il vint en soutane à l’église et annonça en chaire à ses paroissiens étonnés qu’il reprenait désormais la messe traditionnelle, ne pouvant plus célébrer une messe que les protestants peuvent dire.
Il nous avait fortement encouragé lors du lancement du Sel de la terre. Il nous écrivait à ce sujet le 14 avril 1992 :
Ah ! la bonne, la très bonne nouvelle ! C’est par la tête que pourrit le poisson. Vous entreprenez la lutte la plus efficace, contre le cloaque de toutes les hérésies : le modernisme. Encouragez bien vos chers frères. Dites-leur que j’offre au bon Dieu pour eux ma pauvre prière et les infirmités du grand âge (83 ans), et que je garde un souvenir exquis de mon séjour parmi vous. Notez bien que je désire deux numéros de la revue, l’un des deux pour vous faire connaître. Bien vôtre en Jésus et Marie.
De fait, il s’employa activement à faire connaître et lire Le Sel de la terre, à susciter de nouveaux abonnements, et, même, à en expliquer régulièrement les articles un peu moins faciles à ses paroissiens.
Ayant beaucoup étudié le modernisme du début du XXe siècle (celui qui sévit sous saint Pie X), il était très perspicace envers le néo-modernisme qui sévit depuis Vatican II.
Le Sel de la terre.
— I — Le modernisme existe-t-il ?
LA PREMIÈRE QUESTION qu’on peut se poser est celle-ci : est-ce bien d’actualité de délaisser le bel « aujourd’hui », pour s’occuper de ce fossile : le modernisme ? Quand nous virevoltons dans le « changement », quand nous baignons dans l’œcuménisme de foire (que Pie XII appelait l’union dans la ruine) quand nous sommes assaillis par l’ouragan des nouveaux problèmes !…
Il ne manque pas de bonnes âmes, en effet, pour nous assurer que cette maladie du début du siècle est bien guérie depuis longtemps – si tant est qu’elle ait existé et qu’elle ne soit pas sortie tout entière du cerveau de quelques théologiens traditionalistes (le cardinal Richard, alors archevêque de Paris, Lemius, Billot, etc.), qui auraient réussi à effrayer le paysan « ignare » que nous vénérons sous le nom de saint Pie X, en lui machinant cet épouvantail. (Nous reviendrons sur le « piedixisme », comme disaient élégamment les modernistes de la première décennie de ce siècle).
Pour prendre un exemple, dans la revue Les Études de juin 1956, le père Rouquette écrivait :
C’est bien sur un tombeau, sur un passé, que l’historien a l’impression de se pencher lorsqu’il évoque cette crise […] On peut dire que le modernisme est un phénomène complètement dépassé, tellement qu’il devient difficile de faire comprendre ce qu’il a été [2].
Écrire cela quatre ans seulement après l’encyclique Humani generis de Pie XII, qui, sans employer le mot, décrit les différents aspects de l’erreur moderniste telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, c’est quand même un peu fort !…
Aujourd’hui on parle de « progressisme ». C’est un terme qui n’est pas nouveau. Dans la préface de son livre Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Émile Poulat remarque que déjà vers 1907 ce mot prêtait à interprétations diverses. Mais, aucun document du magistère ecclésiastique ne l’ayant défini, il ne faut pas s’en embarrasser ; il n’est bon que pour donner le change. Le modernisme, au contraire, est amplement étudié et fidèlement décrit (de l’aveu même de certains ennemis de saint Pie X), dans le décret Lamentabili et l’encyclique Pascendi du saint pape.
Et c’est bien à ce modernisme que se référait le pape Paul VI quand il disait :
En affirmant cela […] nous évitons des erreurs qui se sont fait jour et qui affleurent encore dans la culture de notre temps, des erreurs qui pourraient ruiner complètement notre conception chrétienne de la vie et de l’histoire. Ces erreurs se sont exprimées de façon caractéristique dans le modernisme, qui sous d’autres noms, est encore d’actualité [3].
Un peu plus tard, en 1973, Mgr Graber, alors évêque de Ratisbonne, écrivait :
Oui, Paul VI a raison quand il constate aujourd’hui une résurrection des erreurs modernistes […]. On tente aujourd’hui de nous présenter tout cela [il s’agit de plusieurs propositions condamnées par le décret Lamentabili] comme nouveau et moderne et progressif et conforme à l’esprit de Vatican II, alors que ce n’est que du modernisme réchauffé, vieux de cinquante ans, nouvellement formulé quant au langage et frisé à la mode. Il demeure inconcevable que de nos jours le serment anti-moderniste ait été supprimé, qui avait été prescrit le 1er septembre 1910 [4].
C’est le modernisme aussi que, dans Le Paysan de la Garonne paru en 1966, Jacques Maritain (quoique un peu trop encombré de son moi et de l’histoire tumultueuse de sa pensée) dénonçait en parlant de cette fièvre néo-moderniste fort contagieuse, du moins dans les cercles dits « intellectuels », auprès de laquelle le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins. Et Maritain ajoutait une note, de beaucoup d’intérêt pour notre propos d’aujour-d’hui mais aussi pour ceux qui suivront :
Le mot modernisme a vieilli, je n’en connais pourtant pas de meilleur ; et d’avoir vieilli le rend même particulièrement bon : car rien ne vieillit vite comme la mode, et les théories qui font de la vérité ou de ses formulations conceptuelles une fonction du temps.
En 1981, dans son livre Gethsémani, réflexions sur le mouvement théologique contemporain, le cardinal Siri, archevêque de Gênes, s’est levé contre certaines affirmations de théologiens qui furent les experts d’évêques influents au concile Vatican II, tels de Lubac, Karl Rahner, Küng, Schillebeeckx.
Et n’a-t-on pas soupçonné l’influence de Teilhard de Chardin sur certaines orientations du Concile ? L’affirmation abrupte de Louis Salleron : « L’Église post-conciliaire est teilhardienne » (Itinéraires de février 1982) s’explique par tant et tant de textes et de faits qui font de l’après-Concile une réaction contre Pascendi et Humani generis.
Telles réflexions cueillies dans les colonnes de l’encyclopédie Catholicisme inclinent à croire, malgré la prudence de la formulation, que le modernisme, loin d’être « complètement dépassé », inspire encore la pensée de beaucoup d’écrivains ecclésiastiques. Prenons un exemple. Dans l’article consacré à Loisy, que l’on a pu appeler le coryphée du modernisme, excommunié vitandus en 1908, l’auteur cite ce mot de R. de Boyer de Sainte-Suzanne dans son ouvrage Alfred Loisy entre la foi et l’incroyance :
Je pense que, tout au fond de lui-même, Loisy ne désespérait pas tout à fait et à jamais de l’Église.
Et l’auteur de l’article ajoute :
Et avec raison ! Vatican II a proclamé la liberté religieuse et insisté sur le respect dû à la personne humaine. L’Index a été supprimé ! L’exégète jouit aujourd’hui d’une grande liberté dans la recherche ; il a la liberté de se tromper ; comme aussi le devoir de se corriger, s’il a conscience de s’être trompé. C’est ce que souhaitait Loisy !
Le père Rouquette écrivait qu’il « devient difficile de faire comprendre ce que le modernisme a été ». Il faut dire, en effet, (quoique dans un sens un peu différent) que le modernisme a toujours été difficile à cerner, comme le reconnaissait l’encyclique Pascendi en l’appelant le « rendez-vous de toutes les hérésies ». Et cela pour les raisons que nous essaierons de démêler dans un prochain article.
— II — Qu’est-ce que le modernisme ?
L’encyclique Pascendi étudie le modernisme sous des différents aspects, en caractérisant la pensée du philosophe moderniste, du croyant, du théologien, de l’historien, du critique (exégète), de l’apologiste et, pour finir, du réformateur moderniste.
En 1911, le Dictionnaire apologétique confia à Mgr Farges le soin d’étudier le modernisme philosophique. Et Farges laissait entendre qu’il était bon de commencer par là l’étude de ce phénomène protéiforme. Il affirmait :
Le centre vital du modernisme est une erreur ou plutôt un ensemble d’erreurs philosophiques […]. C’est la philosophie des modernistes qui anime et soutient toutes leurs hypothèses.
L’encyclique Pascendi avait en effet déclaré, quelques années auparavant :
La méthode du moderniste théologien est toute entière à prendre les principes du philosophe et à les adapter au croyant […]. Que leurs conclusions historico-critiques viennent en droite ligne de leurs principes philosophiques, rien de plus facile à démontrer […]. C’est d’une alliance de la fausse philosophie avec la foi qu’est né, pétri d’erreurs, leur système. »
Quelle philosophie ? Farges répondait :
C’est une philosophie « nouvelle » qui, en France, a désormais pris le nom de Bergsonisme. Elle-même paraît incontestablement issue de la philosophie allemande et luthérienne, de Hegel et de Kant, parmi les modernes, et aussi d’Héraclite, parmi les anciens.
Le nom d’Héraclite (« tout coule », « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », etc.) évoque pour nous le mobilisme, « doctrine d’après laquelle tout est mobile et changeant, et qui rejette la stabilité qu’implique la notion de substance » (Foulquié, Dictionnaire). Or le P. de Tonquédec a écrit :
Bergson […] a fait du mobilisme pur et intégral le fondement de toute sa philosophie.
C’est peut-être la caractéristique essentielle du modernisme d’aujourd’hui, comme nous le verrons en étudiant la notion de vérité chez Loisy.
Farges étudiait spécialement trois théories de cette philosophie « nouvelle » : évolutionnisme, agnosticisme, immanentisme. Le pape Pie XII dans l’encyclique Humani generis, signale aussi, entre autres, l’idéalisme, le pragmatisme, l’existentialisme et l’historicisme.
Ce dernier système : l’historicisme ou historisme, de Wilhelm Dilthey et de ses nombreux disciples, est étudié longuement par le cardinal Siri dans son Gethsémani. Il suffit de lire ce livre pour y voir, dûment nommés, les théologiens contemporains dont l’influence est grande sur les esprits peu avertis et dont les œuvres sont plus ou moins gravement infectées des erreurs de cette « nouvelle » philosophie.
Un métaphysicien dominicain disait, il y a quelques années, à un curé de campagne qui recherchait les causes profondes de l’actuelle subversion dans l’Église : « Savez-vous ce qui se dit ? Tous les jésuites sont hégéliens et tous les dominicains heideggériens. » Simple boutade, mais qui donne à penser.
Plus récement encore, un laïque d’un âge certain, frais émoulu de ses études tardives à l’Institut catholique de Paris, demandait à un prêtre : « Qu’avez-vous contre Blondel ? » Il faudra voir cela de près, car un théologien notoire, le P. Garrigou-Lagrange, n’a pas craint d’affirmer : « Il est facile de glisser du blondélisme au bergsonisme [5]. »
Il n’y a pas longtemps, La Croix entretenait ses lecteurs de Kant, de Heidegger, de Kierkegaard, de Freud : ce sont en effet des penseurs à la mode d’aujourd’hui, mais ils ne sont pas saint Thomas, dont Pascendi déclarait :
S’écarter de saint Thomas, surtout dans les questions métaphysiques, ne va pas sans détriment grave.
Il faut préciser, d’entrée de jeu, que nous n’avons pas à juger les personnes, ni même l’évolution de leur pensée, mais à nous demander si certaines idées publiées sont vraies ou fausses et quel a été l’impact de certaines théories sur les chrétiens de ce temps. On se souvient d’un placard publicitaire paru dans la presse et attribué au docteur Chauchard : « Oui à Teilhard, non au teilhardisme. » Teilhard, pour nous, ce n’est pas monsieur un tel, ce sont des écrits partout répandus sous son nom. Sa pensée religieuse (étudiée par le P. de Lubac), sa pensée tout court (étudiée par le P. Rideau), si elle est perceptible dans des correspondances ou des confidences intimes, n’est sans doute pas absente des livres publiés sous son nom : ce sont ces livres que le Saint-Office a sévèrement jugés dans le fameux Monitum de 1962.
Il faut signaler aussi un travers qui se manifeste dans beaucoup de publications catholiques aujourd’hui, et qui pose déjà le grave problème philosophique de la vérité. Il a paru récemment un livre sur Luther, écrit par un théologien catholique, dont les pages sont bourrées de références bibliographiques et d’où il ressort simplement que l’Église catholique, c’est on ne sait trop quoi, mais Luther, lui, c’est l’Évangile !…
On a tout lu, on ne pense pas, on ne conclut pas, on attend. La vérité « se fait » ! On est en recherche, on veut qu’il soit permis de douter, on se laisse interpeller, on remet tout en question. « Qu’est-ce que la vérité ? » C’est le mot de Pilate, quand Jésus lui a dit : « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité. »
Certains théologiens aujourd’hui paraissent très préoccupés de savoir ce qui s’est dit ou se dit, ce qui s’est fait ou se fait, et très peu de discerner le vrai du faux et le bien du mal.
« Regardez ce que vivent les gens », nous dit-on. « Calquez les lois sur les mœurs. » Si c’est dit aujourd’hui, c’est que c’est vrai ; si ça se fait aujourd’hui, c’est que c’est bon. Et l’on voit venir des formules comme celle-ci du P. Bouillard, que nous retrouverons : « Une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse. » Maritain, on l’a vu dans notre premier article, s’est moqué de cette « chronolâtrie ».
On comprend que ces théologiens soient plus attirés par la théologie dite « historique » que par la « scolastique ». « Ces grandes éruditions, écrivait déjà Bossuet dans son Mémoire sur la bibliothèque ecclésiastique de Dupin, ne font souvent que beaucoup offusquer le raisonnement, et ceux qui s’y sont portés plus que de raison ont ordinairement l’esprit fort court. » (Mais que pesait la « science » de Bossuet auprès de celle de Richard Simon, diront nos modernistes ? Nous verrons ce que pesait la « science » de Loisy aux yeux de son ami Albert Houtin).
Ni Bossuet, ni saint Thomas d’Aquin n’avaient cette fâcheuse tournure d’esprit ; mais les précurseurs de nos modernistes, un Sainte-Beuve, un Renan, en étaient profondément marqués. (N’oublions pas que Mgr d’Hulst disait de Loisy, jeune professeur à l’Institut catholique de Paris : « C’est un petit Renan » et que Loisy appelait Renan : « Le premier maître des modernistes français. ») Sainte-Beuve est témoin de ce nouvel état d’esprit quand il écrit dans ses Causeries du lundi 19 août 1849 :
La critique est devenue plutôt historique et éclectique dans ses jugements, elle a beaucoup exposé, elle a tout compris, elle a peu conclu.
Et Bossuet lui fournit l’occasion de faire, dans ses Nouveaux lundis tome II, p. 340, cet aveu :
Bossuet est impatientant et irritant pour tous ceux qui préfèrent à la vérité même possédée, et dès lors étroite, la recherche éternelle de la vérité.
Voilà bien où en sont aujourd’hui nos théologiens modernistes : la recherche éternelle… Pascal avait déjà mis le doigt sur la plaie quand il disait :
Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire […]. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions, mais de contempler la vérité trouvée, point du tout […]. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses [6].
Renan, lui, avouait nettement son dilettantisme :
Il est en un sens plus important de savoir ce que l’esprit humain a pensé sur un problème que d’avoir un avis sur ce problème [7].
C’est la boîte aux lettres du journal La Croix !
Saint Thomas d’Aquin est d’avis contraire :
On n’étudie pas la philosophie pour savoir ce que les hommes ont pensé, mais pour savoir ce qui est la vérité [8].
— III — Le modernisme et la vérité
A qui étudie les bases philosophiques du modernisme, il convient d’examiner divers problèmes et, entre autres :
— le problème de la vérité (vérité et vie, vérité « évolutive », etc.),
— le problème de la valeur de la raison (théologie naturelle ou théodicée, c’est-à-dire connaissance rationnelle de Dieu, motifs de crédibilité : miracles et prophéties, raison et sentiment, etc.),
— le problème des essences et des substances (mobilisme, existentialisme, consubstantiel, transsubstantiation, nature, droit naturel, loi naturelle, etc.),
— le problème de la liberté (libéralisme, liberté religieuse, liberté de conscience, libertés « modernes », théologie de la « libération », autorité et obéissance, ordres et « orientations », co-responsabilité, temps d’anomie – plus de lois – dans l’après-Concile, mépris du Droit Canon, ukases épiscopaux, recours à Rome devenu inutile, morale de « situation », « gradualité » de la loi, etc.),
— le problème de la personne (avortement : échec ou meurtre ?, vraie et fausse notion de la « dignité » de la personne humaine et des « droits de l’homme » ; la personne chez l’enfant, chez le fou, chez le criminel, chez le saint ; individualisme et vie en société, « personnalisme » et bien commun, le personnalisme chez le pape Jean-Paul II, etc.),
— le problème de l’estime de l’Église pour la philosophie thomiste.
Tout d’abord il est capital de savoir quelle est la notion moderniste de la Vérité.
Un humoriste a dit :
La vérité ? L’Italien la possède, l’Espagnol la défend, l’Allemand la complique, l’Anglais ne s’en soucie pas, le Français la cherche et l’Américain… la commercialise.
Nous avons vu qu’en effet, les modernistes, en France, sont et se veulent toujours en recherche et fuient la « sécurisation ». Mais l’encyclique Pascendi allait à la racine du mal, quand elle disait :
Ils en sont venus à cette folie de pervertir l’éternelle notion de la vérité.
Le philosophe moderniste Edouard Le Roy, au début du siècle, pouvait écrire :
Le grand désaccord, entre les scolastiques et nous, porte sur la notion même de la vérité.
Parlant des modernistes d’aujourd’hui, dans son Paysan de la Garonne, Maritain assure que « tout ce monde-là a simplement cessé de croire à la vérité ».
La définition de la vérité qui est classique dans l’école thomiste (et dans la philosophie chrétienne traditionnelle que Bergson lui-même appelait « la métaphysique naturelle de l’esprit humain ») est celle-ci : « La vérité est la conformité de l’intelligence au réel, la conformité de l’idée à l’objet. » Bossuet disait : « Le vrai, c’est ce qui est ; le faux, c’est ce qui n’est pas. »
Or le philosophe catholique Maurice Blondel n’a pas hésité à écrire en 1906 :
A l’abstraite et chimérique adaequatio rei et intellectus (conformité du jugement avec le réel) se substitue […] l’adaequatio realis mentis et vitae (la conformité réelle de l’esprit avec la vie).
Ce qui a fait dire au père Garigou-Lagrange :
Ce n’est pas sans une grande responsabilité qu’on appelle chimérique la définition traditionnelle de la vérité admise depuis des siècles dans l’Église, et qu’on parle de lui en substituer une autre, dans tous les domaines, y compris celui de la foi théologale. […] La vérité n’est plus la conformité du jugement avec le réel extramental et ses lois immuables, mais la conformité du jugement avec les exigences de l’action et de la vie humaine qui évolue toujours. On revient ainsi à la position moderniste : « La vérité n’est pas plus immuable que l’homme lui-même, car elle évolue avec lui, en lui et par lui » (Décret Lamentabili, nº 58) [9].
Le philosophe Louis Jugnet écrivait en 1974 :
La vérité évolue-t-elle ? Cette question, de nos jours, revêt une importance énorme. Presque tout le monde, actuellement, est persuadé, comme d’une chose allant de soi, que la vérité change, que la vérité évolue constamment, etc., qu’elle dépend du temps, du lieu, de la société, de la structure de notre corps, des institutions, ce qui l’empêche à jamais d’être définitive ou stable. Cette idée se retrouve dans les doctrines les plus diverses (chez Hegel, Marx, Edouard Le Roy, Teillard de Chardin, Sartre, etc…). On pourrait amonceler les citations sans le moindre effort [10].
Ainsi s’explique la révolution de la période post-conciliaire, comme le père Congar (l’homme du mot « la révolution d’octobre » au Concile) la décrivait dans sa déclaration du 8 février 1977 :
La mutation de l’Église est l’effet de la mutation mondiale. L’Église n’a pas à épouser les principes du monde ambiant, mais elle est missionnnaire ; « elle doit passer aux barbares » comme disait Ozanam. Cela impose des révisions, des réformes qu’on ne peut plus éviter, par exemple sur la résurrection, la conscience du Christ, l’eucharistie, la papauté. On ne peut plus en rester à une vision naïve comme celle des siècles passés, du Moyen Age, de la contre-réforme [11].
Ainsi s’explique le prurit de mutation, de reformulation, de relecture des Évangiles ; l’abandon de la Tradition dogmatique (évolution des dogmes), morale (morale de situation, refus d’Humanæ vitæ), liturgique (alors que l’adage lex orandi, lex credendi s’opposait à l’invasion des langues vernaculaires et à l’œcuménisme du Nouvel Ordo de la messe). Il faudra voir cela plus tard à loisir : les ravages de la vérité « évolutive ». Jugnet a remarqué : « L’erreur libérale est de trop croire à l’efficacité de la discussion. » Nous a-t-on assez invités à « dialoguer », depuis le Concile !…
Quand Mgr Lefebvre, au Concile, suppliait que l’on voulût bien préciser les notions, définir les termes, on lui répondait qu’on n’était pas là pour définir, mais pour faire entrer un grand souffle d’air frais dans l’Église. C’était le vent de l’Histoire, la fraîcheur et la nouveauté de la « vie ». On parlait de foi vivante, de magistère vivant, comme au début du siècle. On voulait un concile « pastoral » plutôt que « dogmatique ». Pouvait-on imaginer une pastorale qui ferait fi du dogme, de la morale et du droit canonique, pour la messe, pour le baptême, pour la confirmation, pour les divorcés remariés, pour la continence des jeunes, pour la pilule, pour les invertis, pour la catéchèse, etc. ? Mais il y avait la « vie » (dont sans doute l’Église ne s’est pas souciée pendant deux millénaires ?) Et on a vu ce qu’on a vu, dans le méta-concile : les faits abondent, que nous pourrions citer avec précision.
Les modernistes sont imbus de ce pragmatisme, hérité en particulier de l’américain William James, et dont Roger Verneaux, affirme qu’il apparaît comme une des perversions les plus graves de la philosophie :
Pour eux, la vérité des idées, surtout morales et religieuses, consiste uniquement dans leur valeur pratique. […] Est vrai ce qui favorise l’action, ce qui procure une extension de notre personnalité. Bref, la vérité se définit par le succès. […] Quand il s’agit de vérité morale et religieuse, on ne peut nier qu’elle ne soit pleinement possédée, et même comprise, qu’à la condition d’être vécue, pratiquée […]. Mais la vérité perçue par l’intelligence peut être en opposition avec les sentiments, les tendances, les instincts. Elle peut apporter peine, tristesse, malheur. Elle peut même entraver l’action, car il y a des erreurs profitables et des vérités paralysantes [12].
Gustave Thibon analyse :
Celui qui demande aux battements de son cœur étroit et charnel de confirmer en tous points son idéal et sa foi, ouvre toute grande en lui la porte de la tragédie. Un jour viendra nécessairement où le rythme individuel de son cœur ne s’intégrera plus dans l’universalité des principes spéculatifs ou des dogmes. Ce jour-là pour quelle vérité optera-t-il ? Pour celle qui brille dans son esprit ou par celle qui palpite dans ses entrailles ? Pour la vérité ou pour sa vérité ? Hélas ! celui qui méconnaît l’invulnérable spécificité, la royale indépendance d’un ordre intelligible et pour qui la vérité n’existe que dans la mesure où elle s’incarne et se concrétise en lui, le jour où il prendra conscience du conflit entre la vérité et la vie, c’est la vie qu’il choisira [13].
Voilà comment des dizaines de milliers de prêtres, de religieux et de religieuses ont perdu leur « identité » et ont choisi la « vie ». C’est par la tête que pourrit le poisson.
— IV — Où sont donc les modernistes ?
Quand on traite du modernisme, il n’est pas rare qu’on entende poser la question suivante : « Ces modernistes, aujourd’hui, qui sont-ils ? Où se trouvent-ils ? Quelle charge exercent-t-ils ? »
La réponse serait facile, si l’on croyait Pierre Debray quand il dit, dans son Courrier du 19 décembre 1980, n °630 :
Le néo-moderniste loyal avec lui-même finit par reconnaître qu’il a perdu la foi et par quitter l’Église.
Ce serait très bien, en effet, mais malheureusement il n’en est pas ainsi. Il n’en a pas été ainsi au début du siècle et il n’en est pas ainsi aujourd’hui.
Dans son Histoire de la pensée, tome IV, p. 678, Jacques Chevalier, raconte que vers 1909, « l’abbé Henri Brémond fut frappé de suspense et ne fut relev é de sa peine qu’après avoir signé un acte d’adhésion sans réserve à l’encyclique Pascendi condamnant le modernisme ».
Comment, alors, expliquer que, l’année avant sa mort, donc vingt-six ans après l’excommunication de Loisy, le même abbé Brémond ait écrit, sous un pseudonyme, un petit livre (aujourd’hui introuvable) à la louange de Loisy, à l’occasion de la publication des Mémoires de ce dernier ?
Et il ne s’agit pas ici de fidélité à des amis malheureux ou de correspondances ultra-secrètes (qui d’ailleurs ne le resteront pas toujours) ; il s’agit d’un ouvrage à répandre dans le public : nous y trouvons bien la pensée authentique de Brémond.
Les cas similaires ne sont pas rares, bien que le pape Pie X ait déployé une gande vigueur pour éloigner les modernistes de tous les postes d’enseignement. Mais Émile Poulat a pu dire du saint pape : « Volonté forte, autorité faible. » Autrement dit : Pie X n’a pas été obéi.
Et l’on sait que Loisy lui-même envisageait d’accepter d’être nommé évêque de Monaco à un moment de sa vie où il avait perdu la foi, comme il l’avouera lui-même plus tard.
Le chanoine R. Vancourt fit un jour, à ce sujet, dans la France Catholique du 17 juillet 1970, une mise au point qui garde toute sa valeur aujourd’hui, après 12 années écoulées.
Cette page était intitulée : « Deux façons de “rester dedans” », et elle disait textuellement :
On entend dire ceci : « Ah ! si Luther était demeuré dans l’Église catholique que de maux celle-ci aurait évités ! » En un sens, c’est indiscutable. La formule n’en referme pas moins une équivoque. On peut, en effet rester à l’intérieur de l’Église avec deux mentalités très différentes. Il vaut la peine, de nos jours, de les distinguer soigneusement. On peut vouloir demeurer dans le catholicisme le désir sincère d’en respecter les structures fondamentales, de croire fermement aux dogmes définis, d’obéir à l’autorité légitime, dont on reconnaît, de bouche et de cœur, qu’elle est d’origine divine. Bref, on reste dans l’Église sans rien abandonner de l’essentiel. On est toutefois d’avis que, sur des points secondaires, certaines manières de faire, certaines attitudes, des réformes s’imposent : on essaie de les promouvoir sans néanmoins s’attribuer une mission prophétique et je ne sais quelle infaillibilité. Rester dans l’Église avec cette mentalité n’offre rien d’équivoque. L’attitude qu’on prend ainsi est légitime et exige même, parfois, beaucoup de courage. Mais on peut comprendre les choses autrement. On demeure à l’intérieur du catholicisme en vue, cette fois, de bouleverser ses structures fondamentales. On s’attaque aux dogmes, directement ou indirectement, sournoisement ou franchement. On cherche à substituer à une Église hiérarchique une Église dite démocratique, dans laquelle le pouvoir viendrait de la base. On reste à l’intérieur mais, comme Samson, pour ébranler les colonnes du temple. Que d’aucuns, à notre époque, agissent de la sorte, qui oserait le nier ? Paul VI, à plusieurs reprises, a clairement fait allusion au comportement que nous venons d’évoquer. J’ai entendu des catholiques et pas des moindres, déclarer que les modernistes des années 1900 avaient eu tort de quitter l’Église ; à cause de cette erreur de tactique, leurs projets de réforme ont échoué. Les « néo-modernistes », auxquels Paul VI faisait récemment encore allusion, entendent profiter de l’expérience de leurs prédécesseurs. C’est de l’intérieur qu’ils veulent ébranler l’édifice. Aussi ne quittent-ils point l’Église. Devant cette façon de procéder, que peut faire l’autorité ? Si elle condamne, on va pousser les hauts cris et l’accuser de despotisme. Si elle ne condamne pas et laisse, sans réagir, se répandre, progressivement les doctrines et les pratiques les plus corrosives, les destructeurs pourront s’en donner à cœur joie. Tel est le dilemme devant lequel la hiérarchie se trouve placée [14].
Où sont aujourd’hui, dedans ou dehors, ces théologiens qui nient publiquement et obstinément la résurrection de Jésus, son ascension, sa présence réelle au Saint-Sacrement, la virginité perpétuelle de Marie, la vie éternelle ?
Où sont ceux qui distinguent les dogmes croyables et les « incroyables » ? Où sont les quarante dont les noms ornaient La Croix du 27 janvier 1976 et qui s’opposèrent à l’enseignement de Rome sur la morale sexuelle ? Où est ce professeur de Paris qui s’insurgea odieusement contre ce même enseignement, dans un hebdomadaire à grand tirage ? Où est ce théologien « catholique » thuriféraire de Luther, dont L’Ami du Clergé a trouvé le livre « ahurissant » ajoutant qu’un bon théologien catholique (ce n’est pas le P. Congar) en a fait une condamnation sans appel ?
Il ne sera pas difficile de continuer la liste.
Mais comment ne pas remarquer que même ceux à qui Rome a interdit d’enseigner la foi catholique au nom de l’Église, même à ceux-là on n’a pas interdit de célébrer la sainte messe. Cette peine canonique, la plus terrible pour un bon prêtre, a été réservée à un grand évêque missionnaire dont la foi n’est pas suspecte, Mgr Marcel Lefebvre.
Comment ne pas évoquer l’anecdote racontée par Grimarest dans sa Vie de Molière parue au début du XVIIIe siècle. Authentique ou non, elle a valeur d’exemple.
Molière laissa passer quelque temps avant que de hasarder une seconde fois la représentation du Tartuffe ; et l’on donna pendant ce temps-là Scaramouche ermite, qui passa dans le public sans que personne s’en plaignît. Louis XIV, ayant vu cette pièce, dit, en parlant au prince de Condé : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent pas un mot de celle de Scaramouche. — C’est, répondit le prince, que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs ne se soucient guère, tandis que celle de Molière les joue eux-mêmes, et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
On cite là-dessus le raccourci de Voltaire :
On sait sur cela le mot du Grand Condé : « Les comédiens italiens n’ont offensé que Dieu, mais les Français ont offensé les dévots. »
Pour trouver le bon esprit et la conduite à tenir, ouvrons saint Thomas :
Les bons tolèrent les méchants en ce sens qu’ils supportent patiemment leurs injures personnelles dans la mesure légitime ; mais cela ne signifie pas qu’ils doivent agir de même pour celles qui sont faites à Dieu ou au prochain.
« La patience à supporter les injures qui s’adressent à nous, dit saint Chrysostome, c’est de la vertu, mais rester insensible [saint Thomas traduit le grec par dissimulare, ne pas broncher, ne pas crier d’indignation] à celles qui s’adressent à Dieu, c’est le comble de l’impiété. »
— V — Les modernistes croient-ils ?
Pourquoi les modernistes restent-ils dans l’Église ? Leur réponse est simple : parce qu’ils ont la foi et qu’il leur appartient de sauver l’Église, du moins la religion du Christ. Tout le problème est de savoir s’ils ont la vraie foi catholique et quel genre d’Église ou de religion ils veulent sauver.
Il y a une quinzaine d’années a paru un livre intitulé Alfred Loisy entre la foi et l’incroyance par R. de Boyer de Sainte-Suzanne. Y aurait-il donc une position intermédiaire ? Ne faut-il pas plutôt comprendre, comme le donnent à penser certaines affirmations de Loisy, qu’on peut avoir la foi sans les croyances ? Mais alors est-ce la foi catholique ?
La foi catholique a été définie par le concile Vatican I :
Une vertu surnaturelle par laquelle, prévenus et aidés par la grâce de Dieu, nous croyons vraies les choses qu’il a révélées, non pas à cause de leur vérité intrinsèque perçue par la lumière naturelle de la raison, mais à cause de l’autorité de Dieu même qui révèle et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper [DS 3008].
Le même concile ajoute :
On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu, écrite ou transmise, et que l’Église propose à croire comme divinement révélé, soit par un jugement solennel, soit par le magistère ordinaire et universel [DS 3011].
Le concile appelle l’Église la gardienne et la maîtresse de la parole révélée. Ce dépôt sacré, les souverains pontifes ont la charge de la garder fidèlement. Vatican I affirme, en effet :
Le Saint-Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils fassent connaître, sous sa révélation, une nouvelle doctrine, mais pour qu’avec son assistance ils gardent saintement et s’exposent fidèlement la révélation transmise par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi [DS 3070].
Est-ce là que les modernistes entendent par leur foi ? Le plus célèbre d’entre eux, en France, Loisy, vers la fin de sa vie, « s’acharnait » à dire à Jean Guitton qu’il avait dû quitter l’Église contre son gré. Et Guitton d’ajouter :
Comme je lui répondais qu’il n’avait plus la foi pour demeurer valablement dans l’Église, il me disait : « Mon pauvre ami, qu’est-ce donc que la foi et quand sait-on si on l’a ou si on ne l’a pas ? J’aimais tant dire la messe ! » [15].
Mais, trente ans plus tôt, Loisy n’avait pas craint d’affirmer :
Du moment qu’une religion affecte d’enseigner une doctrine invariable, elle va contre la loi de la nature et de l’humanité, la vie étant un mouvement, et l’on peut dire qu’elle provoque l’hérésie.
Et Brémond pouvait dire de Loisy : « L’idée du dogme lui est devenue tout à fait impensable. » Il ajoutait :
Du bloc confus de ses croyances, tout le dogmatique s’est évanoui, tout le mystique est resté.
Citant ce dernier mot de Brémond, Émile Poulat écrit :
Brémond ne voyait pour autant nulle raison de l’exclure du sacerdoce catholique, nulle raison de l’y trouver déplacé.
Quelle idée ces modernistes se faisaient-ils donc des dogmes catholiques ? On peut le voir dans ces deux propositions condamnées par le décret Lamentabili
— Les dogmes, que l’Église atteste comme révélés, ne sont pas des vérités d’origine céleste, mais une interprétation des faits religieux, que l’esprit humain s’est acquise par un laborieux effort [DS 3422].
— Les dogmes de foi sont à garder uniquement selon leur signification pratique, c’est-à-dire comme règle préceptive de l’action, mais non comme règle de la croyance [DS 3426].
On a pu dire de Luther qu’il mesurait la valeur des dogmes moins à la vérité absolue qu’à leur puissance d’excitation et de consolation : le sentiment primait la raison et devenait la règle de la vie religieuse […]. En disciples logiques, les protestants libéraux ont poussé à ses dernières conséquences cet anti-intellectualisme. Non seulement ils ont exalté la primauté du sentiment, l’aspiration du cœur, mais ils ont vidé ce qu’ils considèrent comme l’essence de la religion, de toute expression conceptuelle absolue, de tout dogme défini [16].
Le pasteur Richard Molard, qui s’est occupé d’œcuménisme, a écrit, dans le Figaro du 30 mai 1974 :
Le protestantisme, étranger à tout dogme fixe, à toute morale immuable et, surtout, à toute règle définitive, doit signifier en paroles et en actes les exigences de l’Évangile dans la société telle qu’elle est. Ce que le P. Huby a dit des protestants libéraux est vrai aussi des catholiques modernistes. Est-il exagéré de dire que les uns et les autres ont « la foi », mais ne croient à rien ? Selon le P. Huby, il y a des gens qui prétendent « qu’on peut croire en Jésus-Christ tout en ne croyant pas que Jésus ait existé » (p. 211). Dans son livre cité plus haut, R. de Boyer de Sainte-Suzanne croit pouvoir dire : Si par le mot foi, on entend adhésion totale à des affirmations prises à la lettre, il n’y avait plus que six mots dans le symbole de Nicée auxquels Loisy aurait pu souscrire, et ces mots étaient « a été crucifié sous Ponce-Pilate ». (Ironie du sort ! le docteur Couchoud aurait dit à Jean Guitton : « Je crois à tout le Credo sauf à “sous Ponce-Pilate” !… » [17])
Et le même auteur ajoute :
Au moment où il a quitté l’Église, et depuis longtemps, Loisy avait séparé la foi des croyances.
Il cite aussi cette parole de Loisy
L’immutabilité de la doctrine catholique est une fiction […]. Cette doctrine change tout le temps […]. L’orthodoxie est un mythe.
Il faudra revenir sur ce grave problème que les modernistes appellent « l’évolution des dogme ».
Pour le moment, on peut conclure : les modernistes ont la foi, mais ce n’est pas la foi catholique. Il restera à étudier quel genre d’Église, ou du moins de religion, ils se croient appelés à sauver.
Il a déjà été répondu, dans cette étude, à ceux qui croient le modernisme mort. On peut cependant leur donner à méditer cette opinion d’un ami des modernistes, émise en 1966 et citée par M. de Boyer de Sainte-Suzanne à la p. 171 :
Le concile Vatican II a pratiquement fait entrer dans le domaine de la pensée et de la vie catholique beaucoup des aspirations des premiers modernistes.
Il faut enregistrer cet aveu, qui n’est pas unique… et veiller.
— VI — La religion des modernistes
Dans le précédent article, il était dit en conclusion : les modernistes ont la foi, mais ce n’est pas la foi catholique. Cependant ils se croient appelés à sauver la religion du Christ. On n’ose pas dire qu’ils veulent sauver l’Église, car à leur avis, le Christ n’a pas voulu l’Église. On connaît le mot de Loisy :
Jésus annonçait le royaume et c’est l’Église qui est venue.
Donc l’Église, « l’institution », les « structures », les modernistes n’en ont cure. Mais la religion, c’est à eux de la sauver.
Reste à voir quel genre de religion les modernistes se croient appelés à sauver. L’abbé Bremond écrivait à Loisy le 26 mars 1931 :
Si la religion fondamentale peut être sauvée, nul ne l’aura sauvée comme vous.
Et à la même époque, il parlait de « l’inestimable trésor que Loisy a sauvé du naufrage de sa propre foi, c’est-à-dire la religion elle-même ». Pour Bremond, Loisy est toujours resté prêtre, sans trahir, car, ajoute-t-il,
prêtre désigne un homme qui, non content de penser et de vivre religieusement, prêche autour de lui le devoir de penser et de vivre religieusement : un agent de liaison entre l’humanité et le divin, quelles que soient d’ailleurs les réalités invisibles que l’on fasse entrer dans la catégorie du divin.
Nous sommes en pleine ambiguïté : on est prêtre, mais non comme le croit le commun. On est catholique, mais autrement que les catholiques. C’est Loisy qui disait :
Le catholicisme romain pourrait durer en se transformant, mais il ne veut pas : il ne m’appartient pas de le vouloir à sa place.
C’est toujours la religon chrétienne, mais « transformée », qu’ils veulent sauver.
On demeure stupéfait. On se demande si de tels esprits sont capables de raisonner. L’abbé Brémond prête à un sien ami la réflexion qui suit :
Les constructions de l’esprit sont si peu de choses. Croyez-en encore M. Loisy : « Le moindre grain de bonté importe plus à l’humanité que la plus haute philosophie. »
Divaguons, mais aimons.
C’est encore Loisy qui affirmait n’avoir pas, « bien que détaché de l’Église et du christianisme, trahi sa religion ». Aveu sans fard que sa religion n’était plus le christianisme.
Renan avait ouvert la voie à cette religion nouvelle. Henriette Psichari a rapporté ces paroles de sa grand’mère Cornélie, l’épouse de Renan :
En 1845 [donc à 22 ans], mon mari a cessé d’être catholique. Cette crise religieuse, il l’a dite en un livre inoubliable. Mais loin de cesser d’être chrétien, il l’est devenu de plus en plus. Il a aimé la personne de Jésus et aussi la doctrine de l’Évangile ; il a rejeté les dogmes des religions révélées. Comment aurait-il appelé un prêtre à son lit de mort ? Il eût été difficile d’en trouver un qui fût plus haut, plus pur, plus religieux qu’il ne l’était lui-même.
Cornélie était protestante, donc « chrétienne non catholique ». On s’explique mieux ses réactions, mais, là comme Loisy, on nage en pleine ambiguïté.
Christianisme « social » disait Sainte-Beuve, et il l’opposait au christianisme « divin ». Religion « fondamentale », disait Brémond, qui l’appelait aussi une religion « plus haute » que le catholicisme. On parle aussi de religion de l’humanité, de religion de l’avenir.
L’essentiel, c’est d’éliminer tout dogmatisme, c’est-à-dire toute croyance à des vérités révélées par Dieu.
Parlant de Mgr Lefebvre, Pierre Simon, franc-maçon célèbre, l’appelle « ce dinosaure de la morale politique venu d’un autre siècle », qui a la naïveté de prêcher « le recours au divin et au sacré ».
La religion des modernistes est en effet une sorte de morale sociale sans aucune référence à une révélation surnaturelle. (Teilhard disait, paraît-il, de saint Augustin : « Ce malheureux qui a tout gâché en introduisant le surnaturel. ») La religion des modernistes n’a rien de surnaturel. Bien sûr, elle se prétend rationnelle, rationaliste même. Mais ce serait le cas de dire, avec saint Thomas, que Dieu a bien fait de nous révéler même des vérités que la raison humaine est foncièrement apte à découvrir par ses propres forces, car beaucoup d’hommes – pour des raisons diverses – sont incapables d’accéder à toutes les vérités rationnelles. Par exemple : l’existence de Dieu est une vérité accessible à la raison humaine : or les modernistes prônent une religion sans Dieu, une sorte de mystique panthéiste où Dieu n’est pas un être personnel, réellement distinct du monde.
[1] — Cette étude est originellement parue en articles dans la revue périgourdine, la Voix des clochers (février, mars, avril, octobre, novembre 1982 et janvier 1983) sous le pseudonyme « E. Gilui ».
[2] — Cité par Louis Jugnet dans Itinéraires de septembre-octobre 1964, p. 39.
[3] — Paul VI, Audience générale du 19 janvier 1972.
[4] — Mgr Graber, Athanase et l’Église de notre temps, Paris, Cèdre, 1973, p. 54 et 56.
[5] — Cité dans le recueil d’hommages au P. Garrigou, à l’occasion de sa mort.
[6] — Blaise Pascal, Pensées (nº 135 dans la numérotation Brunschvicg).
[7] — Renan, Averroès et l’averroisme, Paris, Lévy, 1861, p. IX.
[8] — Saint Thomas d’Aquin, De Cœlo, I, 22 § 8.
[9] — Réginald Garrigou-Lagrange O.P., « La Nouvelle Théologie, où va-t-elle ? », article reproduit dans La Synthèse thomiste, Paris, DDB, 1946 (voir p. 703-705).
[10] — Louis Jugnet, Problèmes et grands courants de la philosophie, p. 50.
[11] — Yves Congar, déclaration du 8 février 1977, citée dans De Rome et d’ailleurs, de novembre 1981, p. 11. — Le « monde » du père Congar semble plus proche de celui de Teilhard que de celui dont Bossuet disait : « Le monde est tout faux […]. Le monde pense mal de tout. » (Méditations sur l’Évangile, Cène, II, 90.)
[12] — Roger Verneaux, Epistémologie générale p. 84-85
[13] — Gustave Thibon, L’Échelle de Jacob, p. 137.
[14] — Chanoine R. Vancourt dans la France Catholique du 17 juillet 1970,
[15] — Jean Guitton, Dialogues avec M. Pouget, Paris, Grasset, 1954, p. 99.
[16] — Huby, L’Évangile et les Évangiles, Paris, Grasset, 1929, p. 205 sq.
[17] — Paul-Louis Couchoud (1879-1959) : auteur rationaliste qui niait l’existence historique du Christ. (NDLR.)
Informations
L'auteur
Curé d'Issigeac, dans le Périgord, l'abbé Georges Delpech (1909-2003) décide en 1980, lors d'une retraite au Pointet, de revenir entièrement à la messe de son ordination.
Le dimanche suivant, en chaire, il annonce à ses paroissiens qu'il ne peut plus célébrer la messe selon un rite conçu pour plaire aux protestants.
Il gardera désormais jusqu'à sa mort la messe traditionnelle.
Le numéro

p. 28-44
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