Le modernisme,
hier et aujourd’hui
par l’abbé Georges Delpech (1909-2003)
Condamné il y a cent ans par saint Pie X dans la célèbre encyclique Pascendi (1907), le modernisme est loin d’être mort. C’est ce que montre ici M. l’abbé Georges Delpech [1].
Ce prêtre, ancien curé d’Issigeac dans le Périgord, est décédé le 15 mai 2003, à l’âge de 94 ans. En 1980, il était revenu complètement à la Tradition, lors d’une retraite au Pointet. Le dimanche suivant cette retraite, il vint en soutane à l’église et annonça en chaire à ses paroissiens étonnés qu’il reprenait désormais la messe traditionnelle, ne pouvant plus célébrer une messe que les protestants peuvent dire.
Il nous avait fortement encouragé lors du lancement du Sel de la terre. Il nous écrivait à ce sujet le 14 avril 1992 :
Ah ! la bonne, la très bonne nouvelle ! C’est par la tête que pourrit le poisson. Vous entreprenez la lutte la plus efficace, contre le cloaque de toutes les hérésies : le modernisme. Encouragez bien vos chers frères. Dites-leur que j’offre au bon Dieu pour eux ma pauvre prière et les infirmités du grand âge (83 ans), et que je garde un souvenir exquis de mon séjour parmi vous. Notez bien que je désire deux numéros de la revue, l’un des deux pour vous faire connaître. Bien vôtre en Jésus et Marie.
De fait, il s’employa activement à faire connaître et lire Le Sel de la terre, à susciter de nouveaux abonnements, et, même, à en expliquer régulièrement les articles un peu moins faciles à ses paroissiens.
Ayant beaucoup étudié le modernisme du début du XXe siècle (celui qui sévit sous saint Pie X), il était très perspicace envers le néo-modernisme qui sévit depuis Vatican II.
Le Sel de la terre.
— I — Le modernisme existe-t-il ?
LA PREMIÈRE QUESTION qu’on peut se poser est celle-ci : est-ce bien d’actualité de délaisser le bel « aujourd’hui », pour s’occuper de ce fossile : le modernisme ? Quand nous virevoltons dans le « changement », quand nous baignons dans l’œcuménisme de foire (que Pie XII appelait l’union dans la ruine) quand nous sommes assaillis par l’ouragan des nouveaux problèmes !…
Il ne manque pas de bonnes âmes, en effet, pour nous assurer que cette maladie du début du siècle est bien guérie depuis longtemps – si tant est qu’elle ait existé et qu’elle ne soit pas sortie tout entière du cerveau de quelques théologiens traditionalistes (le cardinal Richard, alors archevêque de Paris, Lemius, Billot, etc.), qui auraient réussi à effrayer le paysan « ignare » que nous vénérons sous le nom de saint Pie X, en lui machinant cet épouvantail. (Nous reviendrons sur le « piedixisme », comme disaient élégamment les modernistes de la première décennie de ce siècle).
Pour prendre un exemple, dans la revue Les Études de juin 1956, le père Rouquette écrivait :
C’est bien sur un tombeau, sur un passé, que l’historien a l’impression de se pencher lorsqu’il évoque cette crise […] On peut dire que le modernisme est un phénomène complètement dépassé, tellement qu’il devient difficile de faire comprendre ce qu’il a été [2].
Écrire cela quatre ans seulement après l’encyclique Humani generis de Pie XII, qui, sans employer le mot, décrit les différents aspects de l’erreur moderniste telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, c’est quand même un peu fort !…
Aujourd’hui on parle de « progressisme ». C’est un terme qui n’est pas nouveau. Dans la préface de son livre Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Émile Poulat remarque que déjà vers 1907 ce mot prêtait à interprétations diverses. Mais, aucun document du magistère ecclésiastique ne l’ayant défini, il ne faut pas s’en embarrasser ; il n’est bon que pour donner le change. Le modernisme, au contraire, est amplement étudié et fidèlement décrit (de l’aveu même de certains ennemis de saint Pie X), dans le décret Lamentabili et l’encyclique Pascendi du saint pape.
Et c’est bien à ce modernisme que se référait le pape Paul VI quand il disait :
En affirmant cela […] nous évitons des erreurs qui se sont fait jour et qui affleurent encore dans la culture de notre temps, des erreurs qui pourraient ruiner complètement notre conception chrétienne de la vie et de l’histoire. Ces erreurs se sont exprimées de façon caractéristique dans le modernisme, qui sous d’autres noms, est encore d’actualité [3].
Un peu plus tard, en 1973, Mgr Graber, alors évêque de Ratisbonne, écrivait :
Oui, Paul VI a raison quand il constate aujourd’hui une résurrection des erreurs modernistes […]. On tente aujourd’hui de nous présenter tout cela [il s’agit de plusieurs propositions condamnées par le décret Lamentabili] comme nouveau et moderne et progressif et conforme à l’esprit de Vatican II, alors que ce n’est que du modernisme réchauffé, vieux de cinquante ans, nouvellement formulé quant au langage et frisé à la mode. Il demeure inconcevable que de nos jours le serment anti-moderniste ait été supprimé, qui avait été prescrit le 1er septembre 1910 [4].
C’est le modernisme aussi que, dans Le Paysan de la Garonne paru en 1966, Jacques Maritain (quoique un peu trop encombré de son moi et de l’histoire tumultueuse de sa pensée) dénonçait en parlant de cette fièvre néo-moderniste fort contagieuse, du moins dans les cercles dits « intellectuels », auprès de laquelle le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins. Et Maritain ajoutait une note, de beaucoup d’intérêt pour notre propos d’aujour-d’hui mais aussi pour ceux qui suivront :
Le mot modernisme a vieilli, je n’en connais pourtant pas de meilleur ; et d’avoir vieilli le rend même particulièrement bon : car rien ne vieillit vite comme la mode, et les théories qui font de la vérité ou de ses formulations conceptuelles une fonction du temps.
En 1981, dans son livre Gethsémani, réflexions sur le mouvement théologique contemporain, le cardinal Siri, archevêque de Gênes, s’est levé contre certaines affirmations de théologiens qui furent les experts d’évêques influents au concile Vatican II, tels de Lubac, Karl Rahner, Küng, Schillebeeckx.
Et n’a-t-on pas soupçonné l’influence de Teilhard de Chardin sur certaines orientations du Concile ? L’affirmation abrupte de Louis Salleron : « L’Église post-conciliaire est teilhardienne » (Itinéraires de février 1982) s’explique par tant et tant de textes et de faits qui font de l’après-Concile une réaction contre Pascendi et Humani generis.
Telles réflexions cueillies dans les colonnes de l’encyclopédie Catholicisme inclinent à croire, malgré la prudence de la formulation, que le modernisme, loin d’être « complètement dépassé », inspire encore la pensée de beaucoup d’écrivains ecclésiastiques. Prenons un exemple. Dans l’article consacré à Loisy, que l’on a pu appeler le coryphée du modernisme, excommunié vitandus en 1908, l’auteur cite ce mot de R. de Boyer de Sainte-Suzanne dans son ouvrage Alfred Loisy entre la foi et l’incroyance :
Je pense que, tout au fond de lui-même, Loisy ne désespérait pas tout à fait et à jamais de l’Église.
Et l’auteur de l’article ajoute :
Et avec raison ! Vatican II a proclamé la liberté religieuse et insisté sur le respect dû à la personne humaine. L’Index a été supprimé ! L’exégète jouit aujourd’hui d’une grande liberté dans la recherche ; il a la liberté de se tromper ; comme aussi le devoir de se corriger, s’il a conscience de s’être trompé. C’est ce que souhaitait Loisy !
Le père Rouquette écrivait qu’il « devient difficile de faire comprendre ce que le modernisme a été ». Il faut dire, en effet, (quoique dans un sens un peu différent) que le modernisme a toujours été difficile à cerner, comme le reconnaissait l’encyclique Pascendi en l’appelant le « rendez-vous de toutes les hérésies ». Et cela pour les raisons que nous essaierons de démêler dans un prochain article.
