Les pontonniers de la nouvelle religion
La mission des ralliés vis-à-vis de la Tradition
par M. l’Abbé Philippe François
Nous reproduisons ici, avec son aimable autorisation, un article de M. l’abbé François (de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X) paru en novembre 2006 dans le bulletin du Prieuré Marie-Reine [1].
Le Sel de la terre.
On sait que les sacres de 1988 sont à l’origine des communautés ralliées, appelées aussi communautés « Ecclesia Dei » :
Une commission [la commission « Ecclesia Dei »] est instituée […] dans le but de faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres, des séminaristes, des communautés religieuses et des individus, religieux ou religieuses, ayant eu jusqu’à présent des liens avec la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre et qui désireraient rester unis au successeur de Pierre dans l’Église catholique en conservant leurs traditions spirituelles et liturgiques. [Extrait du motu proprio Ecclesia Dei de Jean-Paul II, 2 juillet 1988, qui annonce par ailleurs l’excommunication de Mgr Lefebvre, de Mgr de Castro-Mayer et des quatre évêques sacrés le 30 juin 1988 à Écône.]
L’abbé Vincent Ribeton, nouveau supérieur du district de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre (FSSP) soulignait le 13 novembre 2006, sur le Forum Catholique (dans la ligne du motu proprio) : « Le rôle de pont que doit jouer la FSSP vis-à-vis des prêtres et fidèles de la Fraternité Saint-Pie X ».
Il a joutait par ailleurs :
Je n’ai aucune hostilité envers la Fraternité Saint-Pie X. J’y compte des amis prêtres et j’y connais des familles édifiantes. De plus, je n’oublie pas que nous devons être pour eux un pont, nous devons leur montrer par notre attitude, par la liberté qui nous est donnée, qu’ils peuvent avoir confiance et faire le pas de la réconciliation avec Rome. […] Heureusement, le pontificat de Benoît XVI nous donne de grandes espérances.
Le pont de la Bérézina
Quant à « la liberté qui est donnée à la FSSP » par Rome et les évêques, le pont de M. l’abbé Ribeton fait penser, en cet automne 2006, à celui de la Bérézina pour les troupes napoléonniennes lors de la retraite de Russie : retrait par le cardinal Barbarin de la paroisse Saint-Georges à Lyon, fermeture, toujours à Lyon-Francheville, de la Maison Saint Padre-Pio (année préparatoire au séminaire de Wigratzbad), passage au clergé diocésain de trois de ses prêtres lyonnais [2].
A Versailles, Notre-Dame–des–Armées sera aussi retirée à la FSSP fin décembre par le maire, en accord avec l’évêque du lieu [3]. Faute de place, nous ne pouvons énumérer ici tout ce que d’autres évêques viennent d’entreprendre contre les ralliés de leurs diocèses.
Si nous élargissons au Barroux, Mgr Perl, secrétaire de la commission Ecclesia Dei, a fait récemment tout exprès le voyage depuis Rome pour venir réprimander les pères de la communauté hostiles à la célébration de la nouvelle messe, célébration souhaitée par une bonne partie des prêtres du monastère.
Le pont d’Avignon
Quant à l’attitude de la FSSP qui doit nous inspirer confiance pour nous rapprocher des autorités romaines, nous nous limiterons à deux faits :
— sur l’œcuménisme : lorsque la Fraternité Saint-Pie X a publié en 2004 une étude de 45 pages intitulée « De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse », co-signée par nos quatre évêques, le district de France de la FSSP y a répondu par une critique de 100 pages dans sa revue Tu es Petrus (nºs 96-97), essayant de justifier les 25 ans d’œcuménisme de Jean-Paul II, y compris Assise ;
— sur la nouvelle messe : dans ce même entretien du Forum Catholique (13 novembre 2006), M. l’abbé Ribeton déclare :
Je ne crois pas que célébrer la messe selon le nouvel ordo puisse en soi constituer un désordre moral objectif. […] Compte tenu également du rôle de pont que doit jouer la FSSP vis-à-vis des prêtres et fidèles de la Fraternité Saint-Pie X, il me semble que les prêtres de la FSSP sont fondés à ne célébrer que le rite tridentin. […] Ceci étant dit, c’est à chaque prêtre de se déterminer de façon prudente [pour célébrer ou non la nouvelle messe].
Ici, le pontonnier nous invite à le suivre sur le pont d’Avignon pour y danser le menuet du bi-ritualisme (situation des prêtres qui célèbrent la messe de toujours mais aussi la nouvelle messe) ou le quadrille de l’œcuménisme. Compte tenu de l’architecture particulière du célèbre pont, il est à craindre que ses efforts, si touchants au demeurant, ne tombent à l’eau.
Le pont de la rivière Kwaï
M. l’Abbé Ribeton veut finalement persuader prêtres et fidèles de la Tradition « qu’ils peuvent avoir confiance et faire le pas de la réconciliation avec Rome ».
« Heureusement, précise-t-il, le pontificat de Benoît XVI nous donne de grandes espérances ».
Le 8 septembre dernier, Mgr Fellay nous disait à Écône : « Tant que la nouvelle messe et Vatican II restent la norme, un accord est un suicide. » En fait de confiance, on peut dire qu’elle n’a jamais été aussi mince de notre côté vis-à-vis des autorités romaines, notamment à cause de la volonté arrêtée de Benoît XVI de continuer à appliquer le Concile quant à la liberté religieuse, l’œcuménisme et la collégialité. Ses dix-huit mois de pontificat le montrent clairement, à moins de nier l’évidence.
Finalement, les choses étant ce qu’elles sont au Vatican, « le pas de la réconciliation avec Rome » évoquerait plutôt une apothéose façon film américain à grand spectacle comme Le Pont de la rivière Kwaï, pour ne pas quitter la charitable image du pont que les ralliés nous construisent depuis dix-huit ans, à la sueur de leur front, dans la jungle conciliaire – et ça n’est pas drôle tous les jours, croyez-moi !
Jeunes ou moins jeunes, nous avons tous regardé cela : le jour de l’inauguration, richement pavoisé et sifflant à travers la forêt tropicale, le train du ralliement approche, s’engage sur le pont stratégique et… boum !… en un instant, tout sombre au fond de la rivière Kwaï !
Que saint Pie X et Mgr Lefebvre continuent à veiller sur leur Fraternité, fondée pour la véritable restauration du sacerdoce catholique, sans lequel il ne pourra y avoir de renouveau dans la sainte Église romaine !
[1]— Prieuré Marie-Reine, 195 rue de Bâle, 68100 Mulhouse.
[2]— Suite à cette crise, la communauté Ecclesia Dei de Lyon s’est scindée en deux : quelques quatre cents fidèles continuent à fréquenter l’église Saint-Georges (retirée à la Fraternité Saint-Pierre), tandis que trois cents se sont repliés sur la petite chapelle de Francheville (où la Fraternité Saint-Pierre assure, chaque dimanche, plusieurs messes). (NDLR.)
[3]— Dans une lettre aux fidèles du 7 février 2007, le chapelain de la chapelle Notre-Dame-des-Armées, M. l’abbé Laurent Guimon (jusqu’ici membre de la FSSP), annonce que désormais la mairie de Versailles ne louera plus cette chapelle à l’AVANDA (association de laïcs qui, depuis trente ans, s’était employée à y conserver le culte traditionnel), mais à l’Association cultuelle du diocèse de Versailles, présidée par l’évêque. Le même abbé Guimon s’apprête par ailleurs à quitter la Fraternité-Saint-Pierre pour rejoindre le clergé diocésain. La Fraternité Saint-Pierre a ainsi perdu en 2006-2007, ses deux principaux bastions en France : Saint-Georges à Lyon et Notre-Dame-des-Armées à Versailles. (NDLR.)

