Une âme de feu
On entend parfois dire que notre jeunesse est molle. Mais n’est-ce pas le propre de la jeunesse de se chercher, de flâner, d’hésiter ? Bien sûr, grâce à Dieu, il y a toujours eu d’heureuses exceptions. Pauline Jaricot en est une, et, à ce titre, elle doit servir d’exemple et d’encouragement à notre jeunesse. Disons-le tout de suite, ce petit livre de sœur Marie-Monique est à mettre entre les mains de tous les jeunes gens et jeunes filles.
En effet, Pauline est une convertie de la médiocrité à la sainteté. Jusqu’à 17 ans, « elle est prise dans l’engrenage d’une vie facile et quelque peu mondaine » (p. 23).
Elle est « intelligente, jolie, coquette, fortunée, ayant un cœur ardent et passionné » (p. 23).
Elle ne voit dans la religion chrétienne qu’un code de morale : il suffit donc d’être en règle en ne tombant pas gravement. Insistons-y avec l’auteur :
Elle est partagée : elle ne renonce pas à certaines choses qui n’étaient pas défendues en elles-mêmes, mais qui étaient des causes de danger ou de refroidissement. [p. 24.]
Du coup l’esprit s’enténèbre et finit par ne plus guère distinguer le vice de la vertu et, bien sûr, la prière disparaît peu à peu. L’auteur décrit à merveille l’âme de Pauline, « divisée intérieurement » (p. 25) et donc privée de vraie joie.
En 1816, un dimanche de carême (notons ce temps liturgique prescrit par notre mère l’Église pour changer en profondeur ses enfants), Dieu convertit Pauline à l’occasion d’un sermon sur la vanité. Elle demande aussitôt à se confesser et tout s’éclaire à ses yeux sur la vraie vie chrétienne. Elle rompt avec ses habitudes mondaines. Ainsi quitte-t-elle définitivement ses habits de luxe pour ne plus se vêtir que comme une ouvrière [1].
Elle se livre pour de bon à la prière tout en s’adonnant au soin des infirmes et des malades et en évangélisant les ouvrières. Pour elle, Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est pas une idée, une abstraction, mais une personne vivante à aimer en elle-même et dans le prochain. Elle est entrée dans ce que les théologiens appellent la voie illuminative où Dieu se fait sentir à l’âme dans la foi, et prend de plus en plus lui-même l’initiative dans la vie du chrétien.
Cette vie mystique authentique de Pauline ne l’empêche pas de bien connaître la situation de son temps, en particulier l’anticatholicisme qui se répand de plus en plus, spécialement par l’athéisme social et politique. N’oublions pas que Pauline n’est jamais entrée en religion : elle passera toute sa vie dans le monde .
L’anticatholicisme va grandissant, au fil du XIXe siècle. Pauline y répond, d’abord par la prière et la pénitence, et aussi en fondant « la Propagation de la Foi » en 1818. Trois ans plus tard, quand des notables lyonnais lui volent « sa fondation » elle garde le silence. C’est le début des grandes croix.
En 1826, elle fonde le Rosaire vivant qui comptera, à sa mort en 1862, 2 250 000 associés dans le monde.
Toujours préoccupée par la misère des ouvriers – fruit de la Révolution française qui a détruit l’organisation des métiers sous prétexte de promouvoir la liberté individuelle –, Pauline fonde pour eux une usine où ils sont rétribués avec justice. Hélas, elle est trompée par deux escrocs et devient tellement endettée qu’elle doit quêter dans toute la France. Cependant rien n’y fait, car elle est, sournoisement d’abord, puis ouvertement critiquée et contredite. En 1852, elle est complètement ruinée, au point qu’elle s’inscrit sur le registre des indigents du quartier.
C’est la montée du calvaire. Elle entre peu à peu dans la voie unitive complètement fondue dans le Sauveur crucifié, auquel elle avait adressé cette prière dès 1824, à 25 ans :
O Jésus, aimable et doux Jésus, fondez mon cœur comme la cire devant un grand feu par la douleur et l’amour le plus tendre envers vous [p. 73.]
Le saint Curé d’Ars, qui connaissait Pauline et qui s’y connaissait en croix, s’écrie un jour en chaire, peu avant la mort de Pauline :
Oh ! mes frères ! Je connais quelqu’un qui a beaucoup de croix, et de très lourdes, et qui les porte avec un grand amour : c’est Melle Jaricot [p. 101].
Cette configuration de plus en plus parfaite au Christ crucifié est allée de pair chez Pauline avec un culte grandissant pour la Mère de Dieu [2]. Dès 1830, elle fait inscrire sur la façade de sa maison qu’elle appelle Lorette : « Marie a été conçue sans péché. » Bien avant les apparitions de Notre-Dame à la rue du Bac à Paris en 1830, elle fait graver des médailles en l’honneur de l’Immaculée Conception. Sa foi envers ce privilège marial est telle qu’elle fait même semer ces médailles sur la route pour que les soldats les ramassent. Et c’est ainsi qu’elle obtient que Lyon ne soit pas pillée lors de l’insurrection de la ville, en 1834 (p. 77). Précisons que le culte de Pauline pour Notre Dame dépasse ces dévotions extérieures [3]. Elle en connaît la raison profonde, théologique, et en nourrit sa vie intérieure :
Ne concevez-vous pas que depuis l’union de cette Vierge Mère avec son Fils on peut dire d’elle-même comme de Jésus-Christ, avec la proportion convenable [4], que la plénitude de la divinité a réellement et corporellement habitée en elle ? […] Cette Vierge si pure et si parfaite n’est guère moins unie à l’humanité adorable du Sauveur que cette humanité même l’est à sa divinité [p. 81].
On pourrait résumer la vie de Pauline en cinq dates :
— à 17 ans : conversion de la médiocrité à la vraie vie chrétienne ;
— à 20 ans : fondation de « La Propagation de la foi » qui s’étendra au monde entier ;
— à 27 ans : fondation du Rosaire Vivant qui comptera des millions d’associés ;
— à 30 ans : le monde ouvrier à sauver de l’athéisme social et des injustices qu’il engendre ;
— à 63 ans : le 9 janvier 1862, Pauline meurt, comme Jésus, abandonnée de tous.
Jeunes gens et jeunes filles, lisez ce petit livre (124 pages) aux chapitres courts (5 pages en moyenne), nourris à la fois de théologie ascétique et mystique, d’histoire politique et sociale au XIXe siècle et de la vie intérieure et extérieure d’une jeune fille qui a connu vos difficultés, et finalement est morte comme une sainte. Priez-la pour vous-mêmes !
fr. Innocent-Marie O.P.
— Sœur Marie-Monique de Jésus O.P., Une Ame de feu, Spritualité de Pauline-Marie Jaricot, Éditions de Fontenelle, abbaye Saint-Wandrille (76490), 2005, 124 pages.
— La petite brochure (43 pages) de Marie Ehert publiée en 2005 par la Lettre de la Péraudière (69770 Montrottier) sous le titre Marie-Pauline Jaricot, une missionnaire laïque est un bon complément historique au livre de Sœur Marie-Monique.
[1] — Une conversion fameuse de la vanité à la sainteté est à rappeler ici. A 21 ans Anna-Maria Taïgi (née en 1769 à Sienne) se marie. Elle continue sa vie de divertissements et de dissipation, mais sans mauvaise intention et sans s’écarter de ses devoirs essentiels, insistons-y. Cependant elle ressent dans son âme un trouble inexprimable. Se rendant un jour place Saint-Pierre à Rome, dans une toilette mondaine, elle sent son cœur tout agité et va se confesser. C’est la conversion (en 1790). Avec le consentement de son mari, elle se dépouille de tous les vêtements sentant la mondanité pour s’habiller d’une robe simple et grossière. Elle se livre à la pénitence et pleure ses fautes avec des torrents de larmes. Elle prend, avec la permission de son mari, l’habit de tertiaire de l’Ordre de la très Sainte Trinité. Épouse admirable, mère exemplaire, elle participe intimement à la vie de l’Église, à cause du don que Dieu lui fait de voir, dans un soleil mystérieux, tous les événements qui se déroulent dans le monde entier : conjurations des sociétés secrètes, complots, guerres, morts de grands personnages, cataclysmes naturels. Elle meurt en 1837. — Rapportons également une remarque de dom B. Maréchaux : « La crise de la vanité est décisive pour une femme. A un moment donné, la question se pose pour elle : ou le monde avec ses folles joies, ou Jésus crucifié avec les renoncements qu’il comporte ; si elle immole à son crucifix le goût des vaines parures, elle marche à grands pas dans le sentier de la vie chrétienne, elle est à même d’en aborder les plus hauts sommets. Si elle rêve un partage impossible entre Dieu et le monde, elle est inquiète en sa conscience, la paix la fuit, les sacrements perdent leur saveur pour elle, elle est exposée à l’illusion et au péché, son salut est en péril. » Notons, toujours avec dom Maréchaux, que le mari d’Anna-Maria « aimait à ce que sa femme fût élégante ; il consent maintenant à ce qu’elle s’habille presque en indigente. N’y a-t-il pas là un indice que l’amour de la parure vient de la femme et qu’elle en est responsable, bien qu’elle cherche à se couvrir de son mari ? » [dom Bernard Maréchaux, La Bienheureuse Anna-Maria Taïgi, romaine, mère de famille, Mesnil-Saint-Loup, 1924].
[2] — L’auteur parle d’une consécration de Pauline à Notre-Dame à Noël 1816 et d’une donation à Notre-Dame le 15 août 1819. Ce point serait à approfondir.
[3] — On retrouve chez saint Louis-Marie Grignion de Montfort la même union sans cesse affirmée entre les « vérités fondamentales de la dévotion à la sainte Vierge » et les « pratiques particulières de cette dévotion », voir les chapitres 2 et 8 du Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge.
[4] — Notons bien cette incise qui sauvegarde l’union hypostatique dans sa singularité d’une seule et unique Personne, tandis que l’union de Marie à son Fils est celle de deux personnes irréductibles l’une à l’autre.

