top of page

Babouches blanches

et rêves bleus

Les ralliés, Benoît XVI et la mosquée d’Istanbul

 

Le 30 novembre 2006, Benoît XVI visitait la Mosquée bleue d’Istanbul. A l’invitation de son hôte musulman Mustafa Cagrici (mufti d’Istan­bul), il s’y recueillait quelques instants, les mains croisées sous la poi­trine, tourné dans la direction de la Mecque. Il s’était auparavant déchaussé (et chaussé de babouches blanches) pour y pénétrer.

Nous n’avions pas jugé bon, jusqu’ici, de revenir sur cet événement. De tels faits parlent d’eux-mêmes, et fort douloureusement pour un cœur catholique : à quoi bon s’y attarder ? Revue de formation – et non journal d’informations ni magazine à scandales –, Le Sel de la terre n’avait guère de raison de s’appesantir sur ce sujet.

La situation a quelque peu changé depuis lors. Car, parmi les catholiques fi­dèles à la messe traditionnelle, certains semblent s’être donné la mission (assez délicate) de justifier à tout prix tous les actes du pape actuellement régnant. Pour eux, même s’ils ne le disent pas explicitement, le pape n’est pas seulement infaillible en certaines circonstances : il l’est toujours et partout. Il n’est d’ail­leurs pas seulement infaillible, mais impeccable. Le critiquer c’est pécher. Le justifier – quoi qu’il ait pu faire – c’est être bon catholique. Les principes sont clairs, il ne reste plus qu’à les appliquer.

 

Le précédent de 2002

Dès 2002, une offensive concertée avait été menée en ce sens par l’abbé Xavier Garban, de la Fraternité Saint-Pierre (dans le numéro 81 du bulletin Tu es Petrus), Hervé Kerbouc’h, plus connu sous le nom d’Yves Daoudal (dans le premier numéro de la revue Képhas) et Robert Chermignac (dans le numéro 124 du magazine La Nef).

Tous les trois s’employaient à justifier la réunion interreligieuse d’Assise, en développant des arguments curieusement semblables.

Nous avons déjà montré comment tous les trois, pour les besoins de leur cause, falsifiaient sans vergogne les enseignements du pape Pie XI [1]. Un prêtre « rallié » (un seul, à notre connaissance) avait d’ailleurs réagi à ce moment, dé­nonçant la « crainte » et le « respect humain » qui empêchaient bon nombre de ses confrères de manifester publiquement leur désaccord avec le scandale d’Assise [2].

Depuis lors, la Fraternité Saint-Pierre aurait, dit-on, changé d’orientation. L’aile « droite » en aurait repris le contrôle. Pourtant, comme en 2002, son bul­letin Tu es Petrus s’emploie à justifier l’injustifiable et à défendre le dogme (implicite) de l’impeccabilité du pape : quoi que fasse celui-ci, on n’a pas le droit de le critiquer, ni même de s’interroger sur le bien fondé de ses actes. L’abbé Gérard Touraine s’indigne ainsi que Mgr Tissier de Mallerais ait pu accuser d’hérésie l’ouvrage Introduction au christianisme publié par le cardinal Ratzinger en 1968. Il ne prend même pas la peine d’examiner si cette accusation est fondée ou non. Pour lui, semble-t-il, la réponse va de soi : Benoît XVI est pape, donc il est impeccable. Et il était déjà impeccable en 1968, puisqu’il devait devenir pape un jour. Le seul fait que Mgr Tissier de Mallerais puisse douter de l’orthodoxie d’un de ses livres suffit à disqualifier cet évêque indocile, sans qu’il soit besoin d’autres considérations [3].

 

La « mauvaise foi »

Pour les apologistes du pape déchaux, on ne peut d’ailleurs critiquer le pape sans être de « mauvaise foi ». Les évêques, prêtres, fidèles qui prétendent être scandalisés par la réunion d’Assise, le baiser de Jean-Paul II au Coran ou les vi­sites répétées de Benoît XVI à de mauvais lieux (synagogue et mosquée), sont en réalité des simulateurs et des menteurs. Ils ne sont pas vraiment scandalisés : ils font semblant. Ce n’est de leur part qu’une « surenchère calculée ». Mgr Fellay mène cette manœuvre, et il faut comprendre « dans cette perspective » les diverses interventions de Mgr Williamson et Mgr Tissier de Mallerais [4]. (Notons au passage que les défenseurs du pape opposent ainsi, de fait, aux ob­jections de la Fraternité Saint-Pie X, les techniques de la subversion commu­niste : quand on ne peut réfuter un argument, il faut éviter de répondre sur le fond, et mettre en cause les intentions cachées de l’objectant. Les « catholiques li­béraux » du XIXe siècle employaient déjà cette méthode, transformant systéma­tiquement tout débat doctrinal en une querelle de personnes [5]. Le mensuel La Nef est passé maître en ce genre de polémique, comme on l’a déjà vu [6]. – Fin de la parenthèse.)

M. l’abbé Quentin Sauvonnet, de la Fraternité Saint-Pierre, lance ainsi son ac­cusation de « mauvaise foi » :

Il y aurait […] imprudence de la part des chrétiens à crier au scandale dès qu’ils ne saisissent pas la portée d’un geste de Benoît XVI. A croire que certains, tels des vautours affamés, n’attendent qu’un « faux pas » du Saint-Père pour se repaître. Ces prétendus défenseurs de la foi nous fatiguent de leur mauvaise foi : ils laissent planer une comparaison entre Benoît XVI, Moïse et le prêtre le Vendredi saint. Tous se déchaussent, mais ceux-ci le feraient par adoration, celui-là par reniement… Cette critique en règle exposée en sermon est heureusement isolée [7] !

Le « vautour » en question, c’est M. l’abbé Régis de Cacqueray, supérieur du district de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Le sermon visé a été prononcé le dimanche 3 décembre 2006 à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. On remarque que l’abbé Sauvonnet n’y répond pas sur le fond : il se contente d’accuser son auteur de « mauvaise foi ». Il essaie aussi de l’isoler, pour mieux le désolidariser de ses confrères (on reconnaît, là encore, les bonnes vieilles méthodes de la subversion).

L’abbé Sauvonnet s’est déjà employé, quelques pages plus haut, à justifier l’acte de Benoît XVI :

Soyons honnêtes ! Ce qui gêne tant certaines personnes, est la possibilité que Benoît XVI puisse donner dans le syncrétisme. Le pape aurait-il à ce point changé depuis le temps où le cardinal Ratzinger, déjà, insistait sur la nuance qui existe entre « prier ensemble » et « être ensemble pour prier » ? Aurait-il à ce point changé, en quelques semaines, pour tomber dans les mêmes travers contre les­quels il mettait en garde, à savoir justement : le syncrétisme dans le dialogue in­terreligieux [8] ?

 

Le faux débat du syncrétisme

Sans vouloir juger des intentions, on ne peut s’empêcher de se demander si l’abbé Sauvonnet ignore vraiment à ce point l’état de la question, ou s’il fait seu­lement semblant. Il est sans doute facile de laver le pape Benoît XVI de toute ac­cusation de syncrétisme – mais d’autant plus facile que ce n’est pas cela qui est en cause. Le père Harrison – dont on ne peut soupçonner ni la modération ni l’affection envers le Saint-Siège – notait déjà, en 2002, à propos des rassemble­ments interreligieux d’Assise :

Malgré certaines nuances de précaution contre le syncrétisme (les rassemble­ments d’Assise ont été présentés officiellement comme n’ayant pas pour but de « prier ensemble », mais « d’être ensemble pour prier »), l’effet pratique sur l’es­prit de millions d’observateurs du monde entier n’a pu être que de créer ou de renforcer l’impression suivante : l’Église catholique romaine admet aujourd’hui ce que Pie XI décrivait comme « l’idée que toutes les religions sont plus ou moins bonnes et valables ». Mais alors que maintenant un grand nombre de catholiques ne voient rien de très mauvais en cette idée, Pie XI déclarait que ceux qui la sou­tiennent et la répandent « s’enfoncent peu à peu dans le naturalisme et l’athéisme », et par conséquent « s’éloignent totalement de la religion révélée par Dieu » (voir l’encyclique Mortalium animos, 1928) [9].

Renforcer l’impression de « plus-ou-moins-bon-et-valable » : voilà le tort es­sentiel des rassemblements interreligieux et des différentes visites synagogales ou mosquéennes accomplies par les papes conciliaires. Depuis maintenant qua­rante ans, le Vatican, par ses enseignements comme par sa pratique, incite à croire que toutes les religions seraient « plus ou moins bonnes et valables » et « plus ou moins » agréables à Dieu. L’expression « plus ou moins » montre qu’on admet certains degrés dans cette bonté et qu’on continue à soutenir que la religion catholique est, de toutes, la plus agréable à Dieu, mais on refuse de dire et de considérer que l’idolâtrie, l’hérésie et la superstition sont des fautes particulièrement graves. Que les fausses religions sont injurieuses pour Dieu et abominables à ses yeux. Que, de soi, elles n’approchent pas leurs adeptes de Dieu, mais en éloignent [10]. Tels sont les points de doctrine qui sous-tendent le présent débat (et sur lesquels nous aimerions être sûrs que les prêtres de la Fraternité Saint-Pierre gardent la foi catholique – mais, de fait, nous ne les en­tendons jamais en parler).

Le syncrétisme n’est, en cette affaire, qu’un mauvais alibi.

A chaque nouvelle initiative en faveur du dialogue interreligieux, le Vatican ne manque jamais de préciser qu’il faut se garder avec soin de tout syncrétisme – et cette recommandation fait figure d’une parole de sagesse, visant à la protec­tion de la foi.  Mais il ne suffit pas d’éviter le syncrétisme pour garder la foi ca­tholique !

Le syncrétisme a pour but de faire fusionner les différents groupes religieux actuellement existant sur terre – et donc d’abolir leurs différences. Il est, de soi, dissolvant et destructeur de la foi. Le dialogue interreligieux vise, au contraire, à faire respecter les différences. Il veut « l’unité dans la diversité ». Mais il est tout autant destructeur de la foi, dès lors qu’il considère comme positives et (plus ou moins) bonnes toutes les fausses religions.

 

Au pays des rêves bleus

Ayant ainsi totalement écarté le vrai problème – grâce à l’habile diversion du syncrétisme – il ne reste plus à l’abbé Sauvonnet qu’à endormir ses lecteurs par de pieuses et gentillettes explications de circonstance. Yves Daoudal est, bien sûr, toujours disponible pour ce genre de bons services. C’est lui qui est d’abord invoqué :

Le pape a poliment accompagné l’imam, s’est arrêté avec lui et a acquiescé quand l’imam a suggéré un moment de méditation. Il ne s’est pas tourné vers La Mecque, il est resté à côté de l’imam, qui, lui, était en effet tourné vers La Mecque. Si cet imam, en visite à Rome, était conduit par le pape derrière l’autel de Saint-Pierre, dirait-on qu’il s’est tourné vers Jérusalem ? D’autre part, contrairement à ce qu’on prétend, le pape n’a pas adopté une des postures de la prière musulmane, et n’a fait aucun geste propre aux musulmans. Il avait les bras croisés sous la poitrine, et ce que l’on voyait, ce qui apparaissait de façon spectaculaire, c’était sa croix pectorale en or, qui brillait sous les illumi­nations de la mosquée. C’est la croix du Christ qui est entré au centre de la mos­quée symbole de l’islam turc.

 Après Daoudal, voici Olivier Figueras, de Présent :

Le pape est accompagné [dans la mosquée] par le grand mufti Mustafa Cagrici. Celui-ci prie. Le pape ne va pas, durant ce temps, se livrer à on ne sait quelle humeur chagrine. Il médite ; il prie peut-être. Mais cela n’en fait pas une prière unique [11].

N’allons pas chipoter sur les détails. On pourrait objecter que c’est Radio-Vatican elle-même qui a annoncé que « le pape s'est recueilli en direction de la Mecque, comme le font les musulmans [12] ». Que si le pape n’a pas ôté sa croix pour cette visite (ce qui eût tout de même été le comble !), il s’est abstenu de tout signe de croix au début ou à la fin de sa « méditation ». Qu’il s’est en re­vanche, en achevant celle-ci, légèrement incliné vers le kiblah (niche indiquant la direction de La Mecque). Que les journalistes turcs ont reconnu dans son atti­tude la « posture de la tranquillité » (une des attitudes de la prière musulmane). Etc. Mais peu importe. Si Daoudal et Figueras cherchent à tout prix à justifier le pape, nous ne cherchons pas, nous, à l’accabler. Il est très probable que l’atti­tude de Benoît XVI fut en bonne partie dictée par les raisons de convenance mondaine qu’indique Figueras, et nous ne pensons pas qu’il ait voulu, d’une quelconque façon, s’associer au culte musulman. Mais d’abord, comme aurait dit Molière, qu’allait-il faire dans cette galère ? Et surtout, qu’est-ce que cela change pour les millions de téléspectateurs qui ont vu la scène sur leurs écrans ?

On se demande vraiment dans quel monde vivent les journalistes Daoudal et Figueras. N’ont-ils jamais constaté combien nos contemporains, même catho­liques pratiquants, tendent à considérer que toutes les religions sont (plus ou moins) bonnes ? Sont-ils vraiment incapables de comprendre combien l’attitude de Benoît XVI – priant, en babouches, dans une mosquée – favorise cette mons­trueuse erreur ?

A défaut de Mosquée bleue, le pays des rêves bleus semble être la destination favorite des différents « ralliés » – prêtres de la Fraternité Saint-Pierre en tête. Le sentiment prend le dessus sur la réalité. Sentiment généreux, plein de piété fi­liale et de bienveillance universelle, emplissant l’âme de douceur et de bonne conscience. Mais l’homme n’est pas fait pour se laisser guider par ses senti­ments – si nobles soient-ils – mais par la raison (elle-même éclairée par la foi et mue par le Saint-Esprit). Installés dans le sentimentalisme, les « ralliés » en arri­vent à tout juger de ce point de vue. Qu’on leur mette la réalité sous les yeux, ils y voient d’emblée une attaque, non de la raison, mais des sentiments opposés aux leurs. Incapables de s’élever aux principes, ils perçoivent toute protestation contre des actes mauvais et funestes comme une attaque contre la personne de leur pape préféré. Alerte, s’écrient-ils alors, les vautours attaquent.

En signe de soutien à monsieur l’abbé de Cacqueray – ainsi traité de « vautour »  et accusé de « mauvaise foi » par le bulletin de la Fraternité Saint-Pierre –, mais surtout pour encourager nos lecteurs à vivre dans la réalité – et dans la foi – sans se laisser égarer par les aspects sympathiques que peut avoir telle ou telle personnalité, nous reproduisons ici le sermon donné par M. l’abbé de Cacqueray, en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 3 décembre 2006.

Le Sel de la terre.

 

*

   Cher monsieur l’abbé, bien chers fidèles,

 

Nous voici au premier jour de l’Avent, c’est-à-dire au premier jour d’une nouvelle année liturgique ; cette année s’inscrit devant nous comme une feuille blanche, comme la première feuille du cahier d’un écolier… et l’écolier, devant la première feuille de son cahier, a encore en­vie d’écrire un joli cahier.

Que ce soit bien notre désir à tous au premier jour de cette année liturgique : écrire une belle année, celle que le Bon Dieu veut que nous écrivions. Et pour ce premier jour de l’année liturgique, pourquoi ne pas commencer par nous re­mémorer le premier commandement de Dieu :

Je suis le Seigneur ton Dieu ; tu n’auras pas d’autre Dieu que moi.

Pourquoi ne pas nous le remémorer alors que nous allons, avec les mages en particulier, nous diriger à partir d’aujourd’hui vers la crèche pour pouvoir adorer le Fils de Dieu venu sur la terre ? Pourquoi ne pas rappeler ce comman­dement que, précisément, Dieu a voulu voir inscrit en premier dans les tables qu’il avait dictées à Moïse ?

De fait, nous comprenons bien que l’unicité de Dieu rappelée par ce premier commandement, avec cette façon explicite dont Dieu dit aux hommes qu’ils ne devront  pas avoir d’autres dieux que Lui, se trouve au centre de l’histoire de l’humanité. Lorsque nous considérons l’histoire de l’ancien Testament, nous voyons que les périodes de prospérité pour le peuple élu de Dieu sont les pé­riodes où il refoule les idoles, tandis que les périodes de décadence et d’inva­sions commencent à partir du moment où il en accepte. C’est ainsi que le Bon Dieu a voulu donner, dès l’ancien Testament, le sens de la transcendance de sa Personne et nous voyons dans le nouveau Testament combien ce respect, cette révérence et cette adoration de Dieu se sont trouvés à l’origine des plus beaux comportements chrétiens.

L’ancien Testament nous montre Moïse, parvenu au sommet du mont de l’Horeb et qui contemple ce spectacle merveilleux d’un buisson qui brûle mais que le feu se révèle impuissant à consumer. Il se résout à s’approcher pour considérer cette merveille qu’il ne comprend pas, lorsque le Seigneur l’appelle, du milieu du buisson, et lui ordonne de ne pas avancer davantage et d’ôter ses souliers. Dieu condescend à expliquer à Moïse qu’il doit retirer ses chaussures parce que ce lieu est une terre sainte : le déchaussement devenait ainsi, par Révélation divine, un geste sacré particulièrement solennel qui exprimait tout le respect et la dépendance de la créature humaine à l’égard de Dieu. C’est ce geste liturgique de déchaussement que l’Église a conservé en le réservant à l’un des moments les plus émouvants du cycle liturgique, l’adoration de la Croix dévoilée, le Vendredi saint.

Ce respect, cette révérence, cette adoration vis-à-vis de Dieu est également à l’origine, dans le nouveau Testament, de tant d’actes poussés jusqu’à l’héroï­cité : chez les chrétiens des premiers siècles en particulier qui, par centaines de milliers, par millions, ont versé leur sang parce qu’ils ne voulaient pas courber la tête devant les idoles. Ils ne voulaient pas jeter un grain d’encens à un autre dieu que le seul vrai Dieu. Mes bien chers frères, pourquoi, au milieu de tant d’autres, pourquoi saint Polyeucte se trouve-t-il aujourd’hui sur nos autels ? Faut-il rappeler les gestes qui lui ont valu cette couronne immortelle ? Il a cra­ché sur l’édit de l’empereur Dèce qui demandait de sacrifier aux idoles et il l’a déchiré en morceaux. Puis, voyant le peuple qui apportait les idoles dans ses bras pour les adorer, il les a arrachées de leurs mains, il les a brisées contre terre et les a foulées aux pieds. Martyrisé, il a été placé par l’Église sur nos autels pour ces gestes.

Pourquoi saint Pierre Mavimène, célébré le 21 février, est-il sur nos autels ? Parce qu’il a dit à des musulmans qui venaient le voir :

Quiconque n’embrasse pas la foi chrétienne catholique est damné comme votre faux prophète Mahomet.

Et il a été martyrisé pour avoir dit ces paroles, il se trouve sur nos autels pour les avoir prononcées !

Aussi nous demandons, nous demandons avec la gravité que revêtent ces interrogations :

— Comment saint Polyeucte aurait-il été accueilli aux deux réunions interre­ligieuses d’Assise ? Qu’aurait dit le pape Jean-Paul II si Polyeucte s’était préci­pité dans cette église d’Assise où l’on avait juché, pour les bouddhistes, le bouddha sur le tabernacle, afin de renverser la statue du bouddha et de la piéti­ner ? Quel aurait été le dialogue saisissant entre saint Polyeucte et le pape Jean-Paul II ? Saint Polyeucte n’aurait-il pas pu dire au Très Saint Père :

Mais, Très Saint Père, comment concilier, dans la même religion, les papes qui ont placé les martyrs sur les autels et un pape qui accepte cette réunion interreli­gieuse, cette réunion où le vrai Dieu se trouve entouré par les idoles ? »

— Comment Saint Pierre Mavimène aurait-il réagi en voyant le même pape Jean-Paul II, successeur de Pierre, entrer en 2001 dans la mosquée Omeyyade de Damas, ancienne église catholique dérobée aux chrétiens par les musulmans où la Présence réelle a été chassée, pour écouter réciter les litanies d’Allah et le grand mufti Kaftaro lui dire que « l’islam est la religion de la fraternité et de la paix » ?

— Comment du haut du ciel, il y a quelques jours, saint Pierre Mavimène a-t-il réagi en voyant Benoît XVI réitérer ce geste et entrer dans la Mosquée bleue d’Istanbul, comment a-t-il apprécié le discours du Pape qui a dit que les chré­tiens et les musulmans, en suivant leurs religions respectives, oeuvrent pour la paix ?

— Et Moïse, Moïse, du buisson de l’Horeb, comment a-t-il réagi en voyant ce pape se déchausser non pas pour monter sur les cimes de l’Horeb, non pas pour adorer la Croix, le Vendredi saint, mais pour rentrer dans une mosquée, pour rentrer dans une officine de l’enfer ?

Nous savons bien, mes bien chers frères, que sa visite dans la mosquée n’est pas celle d’un touriste, que Benoît XVI n’est pas venu en Turquie pour y faire du tourisme. Nous savons bien que la portée de sa visite n’est pas une portée touristique, ni politique mais religieuse, que cette portée est incalculable tout comme son déchaussement, dans ses effets de relativisation de la vérité et dans ses effets d’indifférence religieuse. Comme nous préférons encore voir Notre-Seigneur, sur sa croix, encadré par deux brigands que par des idoles ! Quelle paix pourrait être obtenue dans le monde si ce n’est la paix de N.S.J.C., et quel règne sinon celui de N.S.J.C. sur les nations ?

Alors, mes bien chers frères, nous ne savons pas si ce pape sera celui qui ac­cordera, qui reconnaîtra à tous les prêtres le droit de célébrer la messe de saint Pie V. Nous avons prié à cette intention, nous continuerons de le faire, et si le pape donne ce droit à la messe, nous lui en serons reconnaissants. Mais, si le pape nous rend la messe, nous ne pourrons certainement pas oublier en même temps que celui qui nous l’accorde est, tout de même, le pape déchaussé dans une mosquée, et que ce pape aura contribué à l’immense humiliation subie par l’Église catholique aujourd’hui. Et c’est pourquoi nous disons à tous ceux qui veulent pousser les catholiques à se jeter dans les bras du pape comme si la crise était finie, c’est pourquoi nous disons tout spécialement aux prêtres de l’Institut du Bon-Pasteur qui clament à leur tour ce discours, qui en sont devenus les té­nors, qu’ils font un mauvais travail. Nous serions menteurs si nous disions que ce pape est traditionaliste. Menteurs si nous disions que la crise doctrinale de l’Église est terminée.

Vous savez bien, mes bien chers frères qu’en aucune manière, la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X ne dit que ce pape « déchaux » est déchu. Laissant ces fredaines faciles aux sédévacantistes, elle se refuse en revanche à faire croire que ce pape est revenu à la Tradition de l’Église et que nous pouvons désormais lui faire confiance. Les faits sont là qui nous montrent le contraire et nous se­rions aveugles si, devant des gestes dramatiques comme celui qui vient de se produire, nous ne voyions pas, nous ne comprenions pas.

Alors, au cours de cette année liturgique, dans cette révérence qui nous est rappelée par le premier commandement de Dieu, nous continuerons par sa grâce à demeurer catholiques et nous supplierons pour que les catholiques ne soient pas égarés par des discours trompeurs, par des confusions de l’esprit.

Nous voudrions qu’avant que ne se termine, comme l’a suggéré l’Évangile de ce jour, la cinquième scène du cinquième acte, tous puissent dire comme Pauline et à leur tour : Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée [13], c’est-à-dire, comprenant tout l’héroïsme et la sainteté de Polyeucte, comprenant que la seule manière d’être vis-à-vis de Dieu est de l’adorer, et vis-à-vis des faux dieux de les refuser, nous puissions œuvrer tous en faveur de la sainte religion catholique.

Cher monsieur l’abbé Beauvais, puisque aujourd’hui nous célébrons la fête de votre saint patron, saint François-Xavier, qui a dû baptiser quelques di­zaines, quelques centaines de milliers de personnes, nous demandons que l’ar­deur missionnaire de votre saint patron soit celle de tous vos paroissiens ici à Saint-Nicolas et nous nous tournons vers la très sainte Vierge Marie qui écrase de son pied déchaussé la tête du démon. Nous embrassons son pied déchaussé et nous lui demandons la grâce qu’avec la même force, le pape ait aussi le courage – il en faut – d’exprimer la vérité et l’unicité de la religion catholique, de la médiation de N.S.J.C. : en disant que les autres religions ne sont pas des reli­gions qui ont été voulues par Dieu et qu’elles sont là pour brouiller les hommes et les empêcher d’aller à Dieu, que ce sont des religions fausses, des religions qui viennent de l’enfer.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

  

Annexe

 Acte V, scène V de Polyeucte Martyr (Corneille, 1606-1684).

 Pauline

 Père barbare, achève, achève ton ouvrage,

Cette seconde hostie est digne de ta rage,

Joins ta fille à ton gendre, ose, que tardes-tu ?

Tu vois le même crime, ou la même vertu,

Ta barbarie en elle a les mêmes matières.

Mon époux en mourant m’a laissé ses lumières,

Son sang dont tes bourreaux vient de me couvrir

M’a dessillé les yeux, et me les vient d’ouvrir.

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée,

De ce bienheureux sang tu me vois baptisée ;

Je suis chrétienne enfin, n’est-ce point assez dit ?

Conserve en me perdant ton rang, et ton crédit,

Redoute l’Empereur, appréhende Sévère ;

Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire.

Polyeucte m’appelle à cet heureux trépas,

Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras,

Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste.

Ils n’en ont brisé qu’un, je briserai le reste,

On m’y verra braver tout ce que vous craignez,

Ces foudres impuissants qu’en leurs mains vous peignez,

Et saintement rebelle aux lois de la naissance,

Une fois envers toi manquer d’obéissance.

Ce n’est point ma douleur que par là je fais voir,

C’est la grâce qui parle, et non le désespoir.

Le faut-il dire encor, Félix ? Je suis chrétienne !

Affermis par ma mort ta fortune et la mienne,

Le coup à l’un et l’autre en sera précieux,

Puisqu’il t’assure en terre en m’élevant aux cieux.

 

*



[1] — Voir Le Sel de la terre 41, p. 1-8 et nº 42, p. 264-265.

[2] — Voir Le Sel de la terre 46, p. 188-189, citant une lettre du père Brian W. Harrison au magazine La Nef, publiée dans le numéro 132 sous le titre : « Assise : un “fils loyal” proteste ».

[3] — Abbé Gérard Touraine, « Benoît XVI  contesté » dans Tu es Petrus (bulletin de la Fraternité Saint-Pierre) nº 110 (mars-avril 2007), p. 7-8.

[4] — Abbé Gérard Touraine, ibid., p. 7.

[5] — Voir par exemple, dans le présent numéro du Sel de la terre, p. 147-148, l’attaque de Fonsegrive contre les « oiseaux noirs, oiseaux immondes » qui demandent la condamnation du modernisme.

[6] — Voir notamment Le Sel de la terre 45, p. 10-16.

[7] — Abbé Quentin Sauvonnet, « Benoît XVI, voyage en Turquie », Tu es Petrus 108-109 (janvier-février 2007), p. 20.

[8] — Abbé Quentin Sauvonnet, ibid., p. 17-18.

[9] — Père Brian W. Harrison, ibid. (cité dans Le Sel de la terre 46, p. 189).

[10] — Voir Le Sel de la terre 51, p. 26-39.

[11] — Olivier Figueras, dans Présent 6225 (2 décembre 2006).

[12] — Site internet de Radio-Vatican, 1er décembre 2006, 10 h. 02.

[13] — Voir texte en annexe. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 61

p. 168-177

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page