L’art de donner des défauts aux enfants
par Marguerite Duportal
Tous les enfants subissent les conséquences du péché originel ; l’éducation contribue toutefois beaucoup à développer ou réprimer ces mauvaises tendances. C’est en ce sens que Marguerite Duportal parle ici de « donner des défauts aux enfants ».
Cette étude, originellement parue en 1936 [1], demeure très actuelle dans son ensemble (nous avons toutefois supprimé plusieurs passages et même quelques chapitres ayant un peu vieilli). Nos lecteurs feront facilement d’eux-mêmes les applications aux circonstances présentes.
Le Sel de la terre.
— I —
Bah ! cela n’a aucune importance
Il y a donc un art de donner des défauts aux enfants ?
Eh ! oui.
Même, nous connaissons tous des virtuoses en cet art. Mais ces virtuoses ont ceci d’unique en leur genre que, au rebours de la grande majorité des artistes, ils n’ont, de leur virtuosité, non seulement nul orgueil, mais nulle connaissance. Ce sont des virtuoses sans le savoir. Ils sont d’une modestie angélique. Ils n’ont aucune prétention au talent dans lequel ils excellent ; ils n’en tirent aucune vanité. Ils sont tout étonnés quand on leur laisse entendre qu’ils ont fait de la besogne tangible, certaine, évaluable… Ils se récrient : Mais non ! Mais non ! Vous m’attribuez une influence que je suis incapable d’exercer, une valeur que je ne me reconnais pas ! Ce résultat que vous m’imputez n’est nullement mon œuvre ! – Ou bien, s’ils admettent avoir quelque part à l’état de choses qu’on leur fait constater, ils s’empressent de ravaler ledit résultat, de le réduire à des proportions insignifiantes : cela compte si peu !… Cela n’a pas d’importance !… Ce n’est rien !
Je vous dis qu’ils sont d’une modestie à vous arracher des larmes.
Et, comme tous les modestes, sans se laisser émouvoir par des succès auxquels ils ne croient point, ils poursuivent leur tactique inconsciente, et vont tranquillement leur petit bonhomme de chemin avec une charmante naïveté.
L’art de donner des défauts aux enfants ? Mais il est inné chez la plupart des grandes personnes ! Et s’il était nécessaire qu’il y eût des professeurs en cet art, nous pourrions en tracer ici un petit cours élémentaire, aisé à retenir, facile à mettre en pratique, et illustré de nombreux et piquants exemples.
Nous pouvons prendre l’enfant à l’heure de sa naissance, et, sans le lâcher d’une seconde, le conduire jusqu’à son service militaire, en relevant, tout au long de chaque journée, les multiples occasions et les divers moyens de le rendre exigeant, colère, gourmand, bêta, malpropre, tyrannique, indiscipliné, menteur, grossier, vaniteux, malhonnête, jaloux, cruel, ingrat… de matérialiser son esprit, d’avilir ses facultés, de fausser son jugement, de rapetisser ses vues, de racornir son cœur, et de placer entièrement son âme sous la dépendance de son corps, sans que toutefois le bien même de celui-ci en résulte.
— II —
Les enfants jouent à la poupée
Les grandes personnes jouent à l’enfant
Les enfants jouent à la poupée.
Les grandes personnes jouent à l’enfant.
Or, tout le sérieux, dans ce double jeu, est du côté des enfants : car ceux-ci, en jouant à la poupée, – ou à toute autre chose – copient, ou croient copier les grandes personnes ; tandis qu’en jouant à l’enfant, les grandes personnes imitent à plaisir la puérilité des tout petits.
Quand les grandes personnes s’occupent des enfants, elles veulent que ce soit enfantin. Quand les enfants jouent ils veulent que ce soit sérieux.
« Si tu plaisantes, disait un petit garçon à un camarade, son aîné, qui tournait tout à la blague, si tu plaisantes, on ne peut plus jouer [2]. »
Tandis que les enfants s’efforcent d’imiter les grandes personnes (qu’ils prennent pour sérieuses) et apportent à leur jeu, selon leurs moyens, la plus grave attention, les grandes personnes croient ne pouvoir mieux faire que d’imiter les gaucheries, les balbutiements, les essais maladroits, naturels chez ces petits êtres qui ont tout à apprendre, depuis se tenir debout jusqu’à dire papa.
Ces essais maladroits ont leur charme, car tout est grâce dans l’enfance… Et certes les grandes personnes ont bien le droit d’aimer ce charme et cette grâce ; mais à condition de n’en point favoriser exprès le prolongement et la durée au-delà du temps normal.
Si un bouton de rose est une chose délicieuse, c’est précisément parce qu’il va s’ouvrir… Quand on aime les boutons de rose, il ne s’agit pas de les empêcher de s’ouvrir : il s’agit de s’en procurer d’autres lorsque ceux qu’on avait sont devenus fleurs écloses. Voilà tout.
Mais non ! au lieu de transformer le plus vite possible chez l’enfant balbutiements et gaucherie en langage compréhensible et mouvements harmonieux, on prendra un plaisir extrême à éterniser ce premier stade. On inventera même à l’usage de l’enfant des expressions et des attitudes parfaitement stupides, qu’on s’extasiera de lui voir acquérir, jusqu’au jour où il faudra bien, tout de même, s’efforcer de les lui désapprendre et de les lui faire perdre, ce qui, alors n’ira pas sans quelque tiraillement. Mais les grandes personnes n’y regardent pas de si près… ou de si loin !
C’est l’heure du dîner :
« Voilà, la bonne poupou pour Titi… Ça bûle !… Y faut faire : pheu ! pheu !… Quand Titi aura manzé la bonne poupou, y fera un go bâs à sa tite mémé, et puis on lui mettra sa grand mimise, ou son titi-yama, pour aller au dodo. »
Et quand bébé Titi aura sa « grande mimise » ou son « titi-yama », avant de le mettre au « dodo », on offrira au cercle de famille quelques petites exhibitions et attractions pleines d’intérêt :
« Avance ta bouche comme ça pour la jolie grimace !… Montre comment tu sais bien faire un pied de nez !… Donne un bon coup à la table contre laquelle tu t’es cogné tout à l’heure : pan ! pan ! voilà pour la vilaine table qui a fait bobo à Titi ! »
Et Bébé Titi va dormir, tout gonflé de son importance et des égards admiratifs qui lui sont dus, persuadé que sa merveilleuse petite personne est le centre du monde, et convaincu de la valeur des talents qui lui sont ainsi inculqués.
— III —
Veux-tu ?
Une manière très sûre de développer chez l’enfant l’instinct du bon plaisir, et l’habitude innée de n’agir en tout qu’à sa guise, consiste simplement à le consulter avant chaque chose qu’il sera question d’entreprendre pour lui, par lui, ou avec lui.
« — Veux-tu te lever ? — Veux-tu faire ta toilette ? — Veux-tu venir te promener ? — Veux-tu apprendre tes lettres ? — Veux-tu essayer ton joli costume ? » Etc.
Bien entendu, on s’expose à ne pas toujours avoir un « oui » pour réponse. Ce sera, tantôt un « non » ! plus ou moins énergique ; tantôt un « tout à l’heure » indolent ; tantôt une alternative capricieuse de « ouis » et de « nons » se contredisant, se succédant, jonglant les uns avec les autres dans une fantaisie brillante, avec une aimable aisance et un royal dédain du temps qui s’écoule et des étonnements déconcertés de l’entourage.
En face du « non » » énergique, il y a généralement, de la part de la grande personne, un petit recul de la volonté ; celle-ci, quelquefois, bat totalement en retraite, sans songer à une revanche, présumée impossible.
« J’ai voulu le faire lever : il n’a pas voulu ! ! ! »
Les grandes personnes très courageuses reviennent à la charge, insistent… et les très malignes se dépensent en tableaux enchanteurs, en perspectives séduisantes, capables, pensent-elles, de triompher d’un premier mouvement réfractaire à la proposition émise.
« Je t’assure, mon chéri, tu seras si content quand tu seras levé !… Tu t’amuseras avec tes joujoux… Et puis tu verras comme il fait beau dehors !… Tu pourras courir et sauter, tu attraperas des papillons !… »
Si ça ne prend pas on peut faire appel au sentiment :
« J’ai beaucoup de chagrin de voir que mon petit Loulou ne veut pas se lever… Si tu te levais bien gentiment, j’en serais heureuse, oh ! mais, heureuse !… Mon bon petit Loulou va se lever, pour faire plaisir à sa maman qu’il aime tant !… Et sa maman lui donnera un joli sucre d’orge ! »
(L’appel au sentiment peut parfaitement comporter la promesse d’un sucre d’orge : c’est même l’argument qui aura des chances d’être le plus décisif, qui pourra le plus sûrement toucher un cœur endurci, et conduire à une rapide victoire).
Quand la gourmandise a ainsi triomphé de la paresse, il sied que le jeune héros s’en voie glorifié par une explosion de joie et un déluge de compliments :
« Voilà qu’il s’est levé ! Qu’il est sage ! Qu’il est mignon ! Quel amour que mon petit Loulou ! Je savais bien qu’il ne voudrait pas faire de peine à sa maman qu’il aime tant ! »
Il est entendu, n’est-ce pas, que Titi ou Loulou pourra être tout aussi bien une petite fille qu’un petit garçon. Si nous nous servons ici le plus souvent du masculin, c’est pour la simplicité et la commodité des exemples. Mais qu’on n’aille pas croire que nous jugeons opportun d’établir une différence, soit entre la mentalité des futurs hommes et celle des futures femmes, soit entre les procédés qu’il convient d’employer à l’égard des uns ou des autres.
Paresse ou gourmandise, tout comme orgueil ou désobéissance, peuvent être cultivés exactement par les mêmes moyens chez les jeunes échantillons des deux sexes.
Pour les uns comme pour les autres, le système du « veux-tu ? » réussira le mieux du monde à développer avec les penchants au sybaritisme, à la mollesse, au caprice, à l’égoïsme, l’esprit d’indépendance, les tendances à la révolte, l’instinctif désir de domination, qui reposent dans l’âme la plus ingénue. Le « veux-tu ? » installe et entretient à merveille chez un personnage de quatre ans la conscience et la conviction du pouvoir absolu remis aux mains de sa petite majesté. Le « veux-tu ? » suffit à couper court aux velléités d’obéissance et de soumission cohabitant dans l’âme de l’enfant, sachons-le bien, avec les velléités d’autocratie et de résistance. Un simple : « Lève-toi », « Habille-toi », « Viens prendre ta leçon », découragerait celles-ci et fortifierait celles-là.
Quand un enfant n’a jamais été consulté pour savoir s’il lui plaira ou s’il ne lui plaira pas de faire ce qu’on lui commande, l’idée ne lui vient guère de manifester une autre volonté que celle qu’on lui exprime avec une tranquille assurance, doublée d’une claire, évidente et redoutable supériorité dans les moyens d’exécution.
Car enfin l’enfant sait fort bien, il sent parfaitement que la grande personne, en face de laquelle il grognasse ou goguenarde sans vouloir se lever, pourrait le prendre et le sortir du lit assez vivement, et même lui appliquer quelques bonnes claques, et l’habiller de force, et le contraindre, en somme, à subir matériellement tout ce qu’elle aura décidé de lui faire subir.
Il faut donc à la grande personne un véritable et courageux parti pris d’effacement et de subordination, pour abdiquer ainsi ses prérogatives, ses droits et sa puissance, devant la touchante faiblesse de l’être encore inconsistant qu’elle a pour mission de pétrir, de former, de plier au devoir et d’élever dans le bien.
— IV —
Aimes-tu ?
A côté du « veux-tu ? » plein de fructueux effets, il convient de citer comme très efficace, principalement dans la culture de la gourmandise, cette autre bénévole interrogation : « Aimes-tu ? »
Quand on aura demandé à un jeune convive s’il veut du plat qui vient d’être apporté sur la table, et quand le jeune convive aura dit oui, et qu’une fois servi il aura commencé à piquer de sa fourchette la seconde bouchée, on s’adressera anxieusement à lui :
« Aimes-tu ça ? »
Si la question n’était pas posée, sans doute, dirait M. de la Palisse, aucune réponse n’y serait faite. En d’autres termes, si on ne demandait pas son avis au jeune convive, il ne songerait probablement pas à le donner, – sauf dans le cas, digne d’être pris en considération, mais tout à fait exceptionnel, d’une répugnance spontanée et insurmontable. Si donc on ne suggérait pas au jeune convive l’idée que ce qu’il mange n’est peut-être pas pour lui un régal de choix, et qu’on aurait pu lui offrir quelque chose de plus à sa convenance, le jeune convive avalerait tranquillement ce qu’on lui sert, et s’habituerait même à le trouver excellent. Il est à remarquer que les goûts des grandes personnes, en ce qui concerne les plaisirs de la table, sont, et restent en général, ceux inculqués dans l’enfance par l’ordinaire de la famille.
Mais grâce à la question ingénieuse : « Aimes-tu ça ? », le jeune convive va devenir difficile, chipoteur, exigeant… Son appétit disparaîtra, ou ne connaîtra plus de bornes, selon que sa sensualité aiguisée y trouvera ou n’y trouvera pas son compte. Laisser sur son assiette, perdre, jeter cette chose sacrée qu’est la nourriture d’un être vivant, lui paraîtra une action toute naturelle, et l’exercice d’un droit parfaitement légitime ; et il ne soupçonnera pas, tant qu’on ne lui aura pas dit, expliqué, fait comprendre et mis sous les yeux – que beaucoup de petits enfants existent, qui seraient bien heureux de déguster les morceaux dont il fait fi.
Comment les sentiments d’humanité se développeraient-ils chez l’enfant dont on cultive uniquement la nature animale ?
Ah ! cette nature animale, elle se prête si complaisamment, si facilement à une culture intensive ! Il est si commode, si tentant, si gentil, de se consacrer à son complet épanouissement ! On ne reculera devant rien pour la satisfaire ; on évitera avec soin tout ce qui pourrait la rebuter ou la contrarier… Bref, on traitera le petit animal raisonnable qu’est l’enfant beaucoup moins en petit être raisonnable qu’en jeune bête de luxe. La petite raison de l’enfant, qui pourtant ne demande qu’à se faire jour, sera considérée comme un élément négligeable ; le petit animal, seul, aura droit à tous les égards ; on cherchera – sans toujours, hélas ! en prendre les meilleurs moyens – à lui assurer la plus robuste santé possible : et ceci, certes, est très louable. Mais d’abord, et par-dessus tout, on s’efforcera de faire converger chaque chose vers son pur et parfait agrément, fallût-il sacrifier pour cela toute initiation à la patience, au renoncement, à la charité, voire à la simple politesse.
Un petit garçon que je connais bien déjeunait un jour chez sa grand-mère en compagnie de sa maman et de quelques invités. Arrive l’instant de l’entremets : il se trouve que c’est une sorte de crème dont le petit garçon, légèrement affligé d’entérite, ne doit pas manger. Très sagement, il se résigne, sans réclamer quoi que ce soit : il sait qu’il aura tout à l’heure sa part de dessert, sous forme de fruit ou de petit gâteau sec inoffensif. Mais la maman, navrée de voir le pauvre chéri demeurer, en attendant, inoccupé devant son assiette vide, s’empresse de prendre sur la table, dans une coupe dont elle entame et démolit sans scrupules la savante pyramide, une belle mandarine qu’elle donne bien vite au pauvre chéri. Songez donc ! il lui aurait fallu, sans cela, languir de convoitise, non seulement jusqu’à ce que toute la société en ait fini avec l’entremets malencontreux, mais encore jusqu’à ce qu’ait circulé la coupe de fruits parmi les invités, – le principe existant encore, par extraordinaire, de faire servir les grandes personnes avant les enfants. (L’exemple rapporté ici montre toutefois que ce principe, comme beaucoup d’autres, souffre, à l’occasion, d’être enfreint.)
« De mon temps, me disait un père de famille d’une quarantaine d’années, de mon temps on ne donnait pas les blancs de poulet aux enfants. Maintenant on les leur donne. De sorte que je n’en mangerai jamais. »
— V —
Se tenir à table
Ce fut le titre d’un article de Marcel Boulenger paru voilà quelque dix ans. S’il l’avait écrit aujourd’hui, peut-être y aurait-il apporté encore un peu plus d’instance et d’insistance. Tel quel, cet article prête à des citations opportunes, cadrant admirablement avec notre sujet :
Le cerveau et le caractère des enfants sont à la merci des parents. Ceux-ci manquent à leurs devoirs s’ils les abêtissent au lieu de prendre la peine de former leur intelligence, comme de leur donner de bonnes manières, ce qui constitue dans la vie une arme si puissante. On ne le croit pas assez, mais c’est déjà un embryon de morale qu’une tenue parfaite […] Rendre le moins bestial possible l’acte qui consiste à se nourrir […]. On y trouve comme un vague reflet de modération et de goût, une apparence au moins de modestie, de tact, un ersatz de sociabilité… En ce temps de brusquerie, de bousculade sociale et d’indésirable méli-mélo, il n’y a plus qu’un seul privilège qui puisse distinguer de la foule grossière ou des affreux enrichis les personnes d’une nature plus fine, et c’est la politesse… Il y a ceux qui ne savent, ni se gêner pour autrui, ni prononcer quelques mots de compliments ou d’obligeance […] ni manger comme il faut, ni même proprement. Et puis, il y a les autres, en bien plus petit nombre, hélas ! Or, appelez comme il vous plaira les premiers (qui ne sont pas toujours les moins opulents), mais il faudra bien nommer les autres « la bonne société ».
Si les parents se désintéressent de cette tenue chez leurs enfants ; s’ils ne leur font nulle observation lorsqu’ils les voient manœuvrer de travers fourchettes couteaux, etc., si même ils leur donnent de regrettables exemples : s’ils sont les premiers à aspirer bruyamment leurs cuillerées de potage, à mordre sur leur pain, à prendre à pleins doigts (quitte à se les lécher ensuite) l’os d’une côtelette ou d’un membre de volaille, non seulement les enfants ayant eu de tels exemples resteront frustres et rustres, grandiront démunis de ces bonnes manières « qui constituent dans la vie une arme si puissante », mais encore ils seront à chaque instant l’occasion et la cause d’un désagrément, d’un froissement, d’un malaise infligé à leur prochain. Les gens mal élevés choquent à tout propos la délicatesse des autres. Laisser croire à un enfant qu’il n’a pas à se préoccuper de cette délicatesse, à y déférer, à y sacrifier sa commodité instinctive, c’est le pénétrer de cette désobligeante conviction qu’avant tout et par-dessus tout il a le droit de se mettre à son aise partout et toujours, aux dépens des autres.
Qui n’est point habitué à se gêner dans les petites choses ne se gênera point dans les grandes. On s’imagine qu’en lâchant la bride aux enfants pour les menus détails de l’existence quotidienne on obtiendra d’autant plus d’eux dans les circonstances capitales : et c’est exactement le contraire qui se produit.
— VI —
Destruction du respect
La notion d’incohérence
Lorsqu’un enfant se sera vu quotidiennement traité avec des ménagements l’emportant de façon très nette sur la déférence et la courtoisie dues à chacun selon son rang, on aura quelque peine, par la suite, à redresser les idées qu’il se sera faites là-dessus.
On lui dira bien qu’il faut être poli en famille, dans le monde et principalement à l’endroit de ses supérieurs, parents et maîtres. Mais on ne se gênera pas à l’occasion, pour, en sa présence, critiquer, blâmer, tourner en ridicule ce professeur, cet oncle, cet abbé, cette grand-mère, à l’égard desquels on lui prêchera pourtant déférence et gentillesse.
Il en résultera bien vite chez l’enfant la destruction absolue de tout véritable sentiment de respect. Car les enfants ne respectent que ce qui leur est constamment présenté comme respectable.
Si cet ascendant, si ce maître, dont on médit ou se moque devant un enfant, offrent en réalité des imperfections ou des travers que l’enfant aperçoit tout seul, sans qu’on ait besoin de les lui faire remarquer, il y aurait toujours moyen de maintenir intact le sentiment du respect dans l’esprit de l’enfant, en le pénétrant de cette vérité que le respect se doit à l’âge, au rang, à la situation, même quand la personne en soi n’est pas suffisamment pourvue des qualités requises par l’emploi qu’elle tient, la position qu’elle occupe…
Mais consolons-nous ! La destruction de cette qualité fondamentale, base de toute discipline, qu’est le sentiment du respect sera compensée pour l’enfant par l’acquisition d’une notion très particulière, et qu’il n’aurait jamais inventée tout seul : la notion d’incohérence et d’illogisme.
De lui-même, quelles que soient les dispositions qu’il puisse, de par une hérédité complexe, avoir apportées en venant au monde, l’enfant est toujours logique et cohérent. Les conséquences naturelles d’un principe posé devant lui se déroulent dans son entendement avec une impitoyable rigueur. La contradiction entre certaines paroles et certaines autres, ou entre les paroles et les actions d’une même personne, ou encore entre les attitudes diverses adoptées par cette même personne en face d’une situation invariable, tout cela lui saute aux yeux, l’étonne, le déconcerte, parfois l’indigne et le révolte, jusqu’au jour où il s’habitue et commence à pratiquer à son tour un système, assez commode en somme, puisque permettant de se satisfaire en toute occurrence, sans avoir à s’embarrasser de mettre d’accord sa conduite et ses principes.
On aura beau lui avoir solennellement proclamé que dans la vie le devoir passait avant le plaisir ; on lui montrera bien vite qu’il est, avec cet aphorisme, des accommodements.
Un jeune écolier de huit ans se réveille un matin avec un léger mal de gorge et quelques dixièmes de température… Le temps est incertain… Par précaution, on n’enverra pas en classe le jeune écolier menacé d’un rhume ou d’une angine. Mais le lendemain est un jeudi. Et justement il est invité, pour ce jour-là, depuis longtemps, à une réunion dansante et costumée. Il doit être en page Louis XV ! On lui a confectionné un amour de déguisement qui lui va, il faut voir ! Or, ce jeudi matin, au réveil, même irritation du gosier, même nombre de dixièmes au thermomètre… De plus, il pleut… Baste ! on prendra une voiture. Ce serait trop dommage de ne pas enfiler le ravissant costume Louis XV, et de manquer la réunion dansante, où l’on risque bien un peu de prendre chaud et froid ensuite… mais, baste encore ! On emportera un bon manteau… Bref, hier, sortir était tout à fait impossible : aujourd’hui, cela ne souffre point de difficultés. Conclusion : soyez prudent quand il s’agit de votre santé ? Pas du tout ! Profitez du moindre prétexte pour esquiver un travail, passez outre à n’importe quoi quand il s’agit d’un amusement.
Et ne croyons pas qu’il soit question ici du seul et unique plaisir de l’enfant : le plaisir de la mère, toute fière d’exhiber son rejeton mis en valeur, compte aussi ! Que dis-je ! Il compte vraisemblablement bien davantage.
Mais on inscrira toujours toutes les faiblesses et toutes les capitulations à l’article de la tendresse maternelle.
Quelquefois, cependant la recherche par la grande personne de son intérêt propre, et la défense véhémente de celui-ci, montre le bout de l’oreille. Que, par maladresse, Jojo ou Riri casse un bibelot de valeur, il y gagnera quelque gifle… Si c’est une assiette de quatre sous, on l’appellera petit nigaud et tout sera dit.
Une maman reçoit la visite d’une de ses amies. (L’amie, c’est moi.) Cela se passe en été, à la campagne. Ces dames sont assises au jardin. Elles ont beaucoup de choses à se raconter. Le jeune Gérard (ou Roger, ou François…) venu dire bonjour, reste là, planté, ou bien flânant autour des chaises, écoutant la conversation.
« Gérard, mon chéri, va donc faire tes devoirs ! Tu as fini de goûter, c’est bien le moment de te remettre au travail. »
Cette invite n’a pas de succès. Gérard continue à tourniquer sous le nez des deux amies, qui interrompent leurs confidences.
« Gérard, je te dis d’aller travailler. »
Gérard s’éloigne de soixante centimètres, et, remarquant que ces dames, en se remettant à causer, ont baissé la voix, se rapproche aussitôt, afin de ne rien perdre de ce qu’elles disent.
Nouvelle interruption. Échange de regards perplexes.
« Voyons, Gérard, c’est insupportable ! Tu as pourtant tes devoirs à faire et des leçons à apprendre ! »
Cette constatation d’une réalité strictement obligatoire n’émeut pas Gérard. L’amie de maman, et maman elle-même, désespèrent de pouvoir tranquillement poursuivre l’entretien commencé… Mais, – ô providentiel quoique minuscule incident : on aperçoit la cuisinière sortant de la maison et se dirigeant vers le potager.
« Tiens, Gérard, va donc aider Joséphine à cueillir des petits pois pour le dîner ! C’est très amusant, et elle sera bien contente. »
Gérard, conquis par cette perspective, s’élance et disparaît en courant… Les deux amies se mettent à rire ; le tour a réussi : on s’est débarrassé de Gérard !
Seulement, si, ce soir, maman, constatant que les devoirs de Gérard ne sont pas faits et les leçons pas sues, adresse des reproches à son fils, celui-ci sera en droit de lui répondre :
« Pourquoi m’as-tu envoyé cueillir des petits pois avec Joséphine ? »
— VII —
La dissimulation
Illogisme et incohérence suffisent souvent, dans la vie, à faire rater beaucoup de choses, à s’aliéner pas mal de circonstances heureuses, à se créer une réputation d’étourdi ou d’incapable, et même à la justifier.
Cependant, un caractère ainsi formé peut, dans une certaine mesure, demeurer sympathique. Le cœur n’est pas atteint. Le jugement titube, mais l’intention reste droite.
Beaucoup plus grave est la mise en œuvre de ce qui, sous les noms séduisants d’astuce, finesse, roublardise, etc., s’identifie : esprit de dissimulation.
Ah ! je sais bien qu’en général on ne dressera pas délibérément un enfant au mensonge ! On lui dira au contraire que mentir est très vilain, très laid, très mal… Et, pour le bien persuader qu’il sera toujours, s’il ment, découvert et puni, on n’hésitera pas à lui mentir soi-même en affirmant : « Tu as beau me soutenir que tu n’as pas touché au pot de confiture, je sais bien que c’est toi qui l’as vidé : mon petit doigt me l’a dit ! »
Quand, plus perspicace et moins crédule, l’enfant se sera rendu compte que les prétendues révélations du petit doigt ne sont que fable et imposture, comment n’en tirerait-il pas cette double conclusion : primo, qu’il peut impunément continuer à nier la vérité ; secundo, que l’usage des faux est parfaitement autorisé pour le triomphe du vrai ?
Mais l’exemple et l’enseignement venus de haut pourront opérer plus directement encore. On ne se fera pas scrupule de donner en cachette à un enfant une friandise prohibée en y ajoutant cette recommandation : « Tu ne le diras pas à ta maman ! » Plus grand, c’est un livre qu’on lui fera lire, toujours sous le couvert du même avis… Quelquefois, c’est maman elle-même qui exécutera ou fera exécuter quelque action clandestine, en avertissant l’enfant : « Il ne faut rien en dire à papa ! »… ou papa qui en fera autant de son côté… Souvent, ce sera, sans plus, en s’exprimant librement devant les petits (on est toujours convaincu que les enfants n’entendent pas, ne comprennent pas, n’enregistrent pas…) qu’on éveillera dans leur esprit le sens de la dissimulation avec tout ce qu’il peut, le cas échéant, recouvrir de suspect, d’interdit, de malhonnête.
L’inconscience des parents, en cette matière, atteint parfois un degré invraisemblable.
Un homme très digne d’estime et connu pour sa parfaite probité racontait un jour, devant moi, et devant son fils de sept ans, comment il s’était débrouillé pour doter son jardin d’une pompe reliée au service d’arrosage de la ville, bien que le conseil municipal n’autorisât point les particuliers à ce rattachement d’emprunt. Pour arriver à ses fins, sans que les travaux pratiqués chez lui s’aperçussent du dehors, il avait fait surélever, à l’endroit voulu, son mur de clôture ; et, avec un sourire satisfait, il conclut son récit par cette phrase : « Quand on fait quelque chose de défendu, n’est-ce pas ? il faut se cacher. »
L’acte lui-même n’avait peut-être rien de bien séditieux, et sans doute aurait pu passer pour excusable, moyennant certains commentaires et certaines explications… Mais, que penser du chemin que peut faire dans la conscience d’un petit homme de sept ans cet aphorisme lancé d’une voix tranquille par un père inspirant la plus absolue, la plus admirable confiance :
« Quand on fait quelque chose de défendu, il faut se cacher ! »
— VIII —
Coquetterie et vanité
Despotisme, paresse, gourmandise, illogisme, irrespect, incohérence et dissimulation, voilà déjà une assez jolie moisson qui se prépare. Mais le terrain peut recevoir bien d’autres semences ; et rien n’empêche d’escompter maints résultats nouveaux et variés.
Coquetterie et vanité, par exemple, seront d’une culture facile et d’un rendement certain.
Le jeune paon qui se met à faire la roue n’a pas eu besoin de professeurs : son instinct seul pourvoie à ce complaisant étalage des ornements dont l’a doté la nature. Chez les petits de l’homme, la fierté des avantages physiques et l’amour de la parure peuvent bien aussi surgir spontanément : mais de quelle façon rapide et brillante ne se développeront-ils pas sous l’influence de compliments et d’adulations abondamment prodigués !
A ce développement, les amis, les relations mondaines, les étrangers et les indifférents contribueront en chœur :
« La ravissante petite fille ! A-t-elle de beaux yeux ! Et quelle jolie robe ! Comme cela lui va bien ! »
Trop contents pour couper court à ces aimables exclamations – dont la sincérité, n’est-ce pas, ne fait aucun doute –, les parents boivent du lait…
Et la ravissante petite fille sent tout à coup naître en elle une source de satisfactions inattendues.
Mais elle ne peut pas savoir que, du même coup, va s’ouvrir le robinet des mécomptes insoupçonnés.
Et, sous l’effet de ces satisfactions et de ces mécomptes alternés, un petit caractère altier, frivole et susceptible va prendre naissance.
Souvent c’est la mère elle-même qui jette les premiers germes de cette floraison, sous forme de boutade jugée sans conséquence, mais qui donnera son fruit en un délai des plus brefs.
Voici, à ce propos, une petite histoire authentique :
Une jeune personne de cinq ans s’apprête à sortir avec sa bonne. On vient de lui faire revêtir une toilette neuve, qu’ont exécutée pour elle, avec amour, les doigts habiles de sa maman. Et celle-ci, toute fière, regarde partir sa fille en lui lançant : « Tous les passants que tu rencontreras vont tomber à la renverse d’admiration en te voyant si belle ! »
L’heure de la promenade s’écoule… La bonne et la petite fille rentrent à la maison.
Le visage crispé, le geste farouche, Mademoiselle arrache son chapeau et le jette sur un meuble…
« Qu’est-ce que tu as donc ? » demande la mère toute surprise.
« Pas un seul passant n’est tombé à la renverse en me voyant ! »
Amère déception !
Vous me direz que cette petite fille était bien sotte d’avoir pris au mot la prédiction maternelle ? Mais les enfants prennent toujours au mot ce qu’on leur dit ! Ce n’est qu’à l’usé qu’ils se mettent à faire la part de la blague, de la farce, de la convention, des politesses factices, des louanges mensongères, intéressées ou perfides… Et, quand on se livre, devant eux, à un éloge outrancier de leur petit personnage, de leurs talents, de leurs habits, de leurs mérites, ils se gonflent et se hérissent comme de jeunes coqs, tout prêts à éclater en colère contre quiconque aurait l’audace de contredire ces flatteuses assertions [3].
Si telles sont les suites d’un intempestif et pompeux étalage des charmes ou des avantages – personnels ou d’emprunt – qu’un bambin peut posséder ou présenter, n’y a-t-il rien à attendre du procédé contraire poussé à l’extrême ?
Si fait !
Développer la vanité est chose facile. Mais créer, favoriser, entretenir une excessive défiance de soi, une timidité anxieuse, une crainte maladive de déplaire, de se trouver inférieur aux autres ; et, par là même, inspirer à l’enfant des sentiments de tristesse, – de jalousie, d’envie ou de découragement, est également à la portée de tous les éducateurs.
Ah ! l’on n’a vraiment que l’embarras du choix pour octroyer des défauts à la jeunesse ! Et, selon le caractère et le tempérament de ceux qui s’y emploient, comme de ceux qui en seront bénéficiaires, la plus intéressante, la plus curieuse diversité présidera à cette distribution !
— IX —
Rigueurs, menaces, promesses
Tous les parents ne sont pas en extase devant leur progéniture. Mais si l’extase est ici mauvaise conseillère, la sécheresse, la rigueur et la sévérité outrées ne sont pas meilleures.
Voulez-vous rendre vos enfants ombrageux, mécontents, rancuniers, violemment irascibles ou sournoisement repliés sur eux-mêmes ?
Ne les louez, ne les complimentez jamais, pour quelque motif que ce soit. Retranchez systématiquement de votre programme toute parole d’encouragement et de douceur. Humiliez-les en public et en particulier. Répétez-leur qu’ils ne seront jamais bons à rien. N’accordez en aucun cas la moindre récompense à leurs petits efforts, la moindre excuse à leurs échecs, la moindre confiance à leurs promesses de mieux faire. Lorsqu’ils vous ennuient, vous fatiguent, lorsqu’ils manquent d’application à leur tâche, lorsqu’ils ont commis quelque sottise ou quelque faute, jetez-leur à la figure les épithètes les plus malsonnantes : mais ne vous étonnez pas, après cela, qu’ils se montrent insolents et grossiers. Ne soyez pas surpris s’ils vous prennent en grippe ou même en haine. Et frappez-vous la poitrine si, menacés par vous de quelque terrible sanction en cas de légère incartade ou de relâchement dans leur travail, ils prennent peur, perdent la tête, et font un malheur.
J’ai connu un père de famille qui avait eu la dureté et l’imprudence de dire à son fils, la veille d’un examen : « Si tu n’es pas reçu, tu peux ne pas te représenter devant moi. » Le jeune garçon fut refusé. Il n’osa pas rentrer chez lui… Alors, on s’émut… On se livra à des recherches… Il fut retrouvé, à quelques jours de là sur une grande route où il allait à l’aventure, quêtant son pain comme il pouvait, se préparant à une vie de bohème et de misère, par terreur de l’accueil qu’il pensait recevoir s’il avait reparu devant son père.
Menaces – ou promesses – ne seraient-elles donc jamais capables de stimuler les bonnes dispositions, d’aiguiser les aptitudes, les facultés heureuses, de faire se ramasser toute la volonté intelligente d’un être vers le bien qu’on souhaite lui voir accomplir ?
Certainement si ! mais à condition qu’il y ait un rapport normal, une commune mesure, une proportion raisonnable entre l’acte et la sanction ; et que cette sanction – punition ou récompense – soit toujours fidèlement et consciencieusement appliquée.
Menaces et promesses, lorsqu’elles sont hors de proportion avec l’objet qui les provoque, ou quand on s’arrange toujours pour en éluder l’exécution, ne peuvent avoir que des effets aussi néfastes l’un que l’autre : ou bien l’enfant les jugera tout de suite vaines, irréalisables, et dès lors s’en moquera et n’en tiendra aucun compte ; ou bien il en concevra, à l’égard des menaces, une crainte pouvant, soit le paralyser, soit le conduire à un coup de folie ; à l’égard des promesses, une chimérique espérance dont l’écroulement le plongera dans une profonde amertume et une sourde rancœur.
Promettre à un enfant, pour l’exciter à l’effort ou pour l’engager à rester tranquille, des cadeaux et des parties de plaisir qu’on est bien décidé à ne pas lui procurer, c’est, en outre, l’habituer à ne faire aucun fond sur la parole de ceux qu’il devrait toujours pouvoir croire.
On aboutit au même résultat en le menaçant de châtiments qu’on n’a nulle intention de lui infliger.
Dans le salon d’attente d’un dentiste j’ai entendu, de mes oreilles, une mère dire à son petit garçon qui gambadait et sautait sur tous les meubles :
« Si tu continues, si tu n’es pas sage, je te fais arracher une dent ! »
Le jour où pareille exécution se révélera nécessaire pour le bon entretien de la dentition de ce gamin, que répondra la mère s’il proteste : « Mais je suis sage ! Je suis sage ! »
Quant aux promesses trop fréquentes que l’on fait et que l’on tient ; quant aux récompenses perpétuelles que l’on octroie à tout bout de champ, en toute occasion, à propos de la moindre chose menée à bien, cela n’a rien, non plus que, de très fâcheux : car c’est habituer l’enfant à ne rien faire, à ne rien tenter, à ne rien supporter que d’après l’appât d’une rétribution positive : c’est donc le bon moyen de le rendre intéressé, mercantile, profiteur… C’est le bon moyen de tuer en lui toute générosité, toute noblesse de sentiments… C’est le bon moyen d’augmenter la somme de ses défauts, et de rapetisser l’envergure du jeune idéal qui pourrait commencer à ouvrir en lui des ailes.
— X —
Culture de la médiocrité et de la laideur
Le juste milieu entre les gâteries [4] néfastes et les rigueurs exagérées se rencontre assez rarement chez les éducateurs.
Et l’on se demande pourquoi les grandes personnes ont tant de peine à s’y tenir, à éviter de s’emporter vers l’excès de droite ou celui de gauche, alors que, par définition, la grande personne devrait être quelqu’un de posé, d’équilibré, de pondéré.
En fait, ne l’étant pas, elle demande à l’enfant, par une inconséquence inouïe, de l’être pour elle.
Autre sujet d’étonnement : comment les grandes personnes se trouvent-elles avoir tant d’aversion pour le juste milieu, alors que la plupart manifestent en toute occasion, un tel penchant pour sa parodie et sa caricature, je veux dire : pour la médiocrité ?
Juste milieu, médiocrité : il ne faudrait pas confondre !
Je sais bien que la médiocrité, selon l’acception que lui donne La Fontaine quand il l’oppose d’une part à la misère, et de l’autre aux charges écrasantes d’une énorme richesse, je sais bien que la médiocrité, prise au sens de la moyenne aisance contentant le cœur de l’homme, c’est une sorte de juste milieu, entendu des biens matériels de ce monde.
Mais, dans son application courante, au sens péjoratif du mot, la médiocrité, c’est l’ordinaire, le banal, le grosso modo, l’incomplet, l’insuffisant, le commun, le terre à terre, l’à peu près… C’est ce qui donne le moins de peine, demande le moins d’attention, exige le moins d’efforts, soulève le moins de difficultés, et, par conséquent abolit luttes et combats ; c’est ce qui éteint le mieux l’enthousiasme, supprime l’imaginatif, décapite le rêve, rabat les élans, contient les ardeurs, détruit la passion… C’est ce qui abaisse le niveau des esprits, met au ralenti le battement des cœurs, inspire le goût des plaisirs vulgaires, de la camelote morale, des œuvres en série, des platitudes, des vies stagnantes et des attachements sans profondeur ; c’est elle, c’est la médiocrité, répandue sur toutes les actions, sur toutes les pensées, sur tous les ouvrages, sur tous les sentiments humains, qui les maintient ternes et fades, bas et mesquins, et coupe court aux ambitions généreuses, aux essors magnifiques et aux désintéressements féconds !
C’est cette médiocrité-là que les grandes personnes, les trois quarts du temps, chérissent, protègent et excellent à enseigner aux enfants.
Pourquoi ?
Mais parce qu’elle est d’un enseignement commode et rapide ; parce qu’elle débarrasse du souci du mieux, dispense de tendre à la perfection ; enfin, parce qu’elle convient et correspond – feint-on de croire ! – aux modalités et aux possibilités enfantines.
Mauvaises excuses !
On voit tout de suite que les premières ne valent pas grand-chose ; et il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que la dernière ne vaut rien du tout.
Les enfants seraient parfaitement accessibles à la délicatesse des sentiments, à l’élévation des idées, aux nuances du goût, à la finesse des manières, du langage, de la tenue si l’on prenait soin de les y accoutumer.
Mais ils s’accoutument tout aussi bien et tout aussi vite au contraire. Et comme ce contraire est ce qu’on leur présente le plus fréquemment, c’est ce contraire qui, semé à profusion, pousse et fleurit en eux.
L’enfant s’habitue aussi bien à la beauté qu’à la laideur, à la distinction qu’à la trivialité. Les initiations premières, grossières ou raffinées trouvent en lui un terrain d’éclosion également propice, et dirigent pour longtemps, parfois pour toujours, l’aiguillage de ses préférences.
N’est-ce point pervertir le goût et le sens artistique éventuel d’un enfant que de placer devant ses yeux, entre ses mains, sous prétexte de l’amuser, des images hideuses ou grotesques, des jouets volontairement monstrueux ou caricaturaux [5] ?
Certaines poupées (qui nous venaient, paraît-il, d’Allemagne), munies d’une tête énorme et louchant de façon impressionnante, s’étalaient, il y a quelques années, à Paris, dans les vitrines du Bon Marché : je me rappelle être restée un instant horrifiée, devant cette exhibition ; puis je suis entrée dans le magasin, j’ai demandé le chef de rayon des joujoux, et je lui ai dit :
Monsieur, vous êtes peut-être père de famille : croyez-vous qu’en mettant dans les bras de votre fillette une poupée de cette sorte, vous ne risquez pas de lui donner une maladie nerveuse, ou tout au moins de dépraver en elle le sens, non seulement du beau, mais encore du vrai, du normal, du sain et de l’humain ?
Le lendemain, les poupées de la vitrine avaient disparu.
Ah ! je ne demande pas qu’on ne mette à l’usage et à la disposition des enfants que des objets d’art, dont ils ne sauraient du reste, apprécier convenablement la valeur ! Mais pourquoi les entourer de choses laides, disgracieuses, prétentieuses ou criardes, quand il est si aisé de les faire vivre parmi des objets n’offusquant pas les regards, dans un cadre simple, harmonieux, bien ordonné, frais et reposant ?
Les pédagogues actuels – a écrit Lucie Faure-Goyau dans un livre charmant : L’Âme des enfants, des pays et des saints – les pédagogues actuels dissertent beaucoup sur les chambres d’enfants : et nous avons vu pour les petits de fort jolies chambres modèles […] Sommes-nous bien sûrs [toutefois], que nos frises pédagogiques ingénieusement combinées vaudront, pour l’éveil de la sensibilité enfantine, pour la culture de cette intelligence novice, la vue de telle relique familiale, bannie de nos étagères comme trop démodée ou trop encombrante ?
La réflexion est émouvante et judicieuse. Oui, certes, il faut entourer l’enfant de ces souvenirs transmis par les générations qui le précédèrent – même si de tels souvenirs n’ont qu’une valeur intrinsèque de deuxième ou troisième ordre – afin d’amorcer en lui ces forces précieuses que sont le culte du passé, le respect de la tradition, l’attachement à ce qu’aimèrent ses ascendants…
Lorsque je plaide pour l’enseignement de la beauté, et non de la médiocrité ou de la laideur, je ne veux pas parler de la beauté coûteuse, de la beauté qui s’achète, et se paie d’autant plus cher qu’elle est davantage à la mode du jour. Je veux parler de la beauté qui n’est pas le luxe, mais qui est le charme ; qui n’est pas une emplette, mais un choix ; qui ne donne pas d’orgueil, mais qui donne de l’émotion ; de la beauté enfin, qui élève et affine l’âme, autant que la médiocrité l’abaisse, la ravale et l’alourdit.
Croit-on qu’il serait plus difficile, au lieu d’inspirer à l’enfant le goût du clinquant et de la pacotille, des chansons nasillardes ressassées par un phono, et de toutes les pauvretés accumulées dans la vie sous couleurs de distractions, – d’ouvrir son âme à l’amour de la nature, de lui faire admirer la féerie d’un coucher de soleil, la joliesse d’une coccinelle ou d’un bleuet, les vocalises du rossignol ? de l’habituer, enfin, à voir et à trouver le beau dans toutes les œuvres où Dieu lui-même l’a répandu pour nous enchanter ?
— XI —
Le culte de l’argent
On prend trop souvent l’un pour l’autre, le luxe et la beauté ! On s’imagine que seul peut être joli ou agréable ce qui a coûté beaucoup d’argent. Et, par là, on inspire à la jeunesse soit l’abandon de toute recherche d’esthétique, soit un penchant à la dépense, s’accordant ou ne s’accordant pas – peu importe ! – avec la situation et les moyens.
Le dédain du beau est une fâcheuse tournure d’esprit ; même au point de vue moral ; il ne peut qu’avilir et dégrader un être. Mais la disposition à identifier le beau et le coûteux, l’art et le luxe, l’élégance et la prodigalité, et, d’une manière générale, le plaisir et la dépense, c’est, d’abord, une erreur ; c’est ensuite, la voie ouverte et la pente préparée à tous les gaspillages, à toutes les imprudences, à tous les expédients, finalement à toutes les ruines.
Mais combien de parents demeurent sceptiques ou incrédules en face de pareils pronostics !
Combien se croiraient des sans-cœur s’ils osaient refuser à leurs bambins la satisfaction d’une fantaisie, pour la raison qu’elle constitue un achat dispendieux ! Combien – et dans tous les mondes – trouvent très naturel de faire, sur le budget familial, aux amusements, aux friandises, à la toilette, une part relativement plus large qu’à une alimentation substantielle, à l’instruction, ou à l’apprentissage d’un métier !
Combien de parents, au lieu de s’ingénier à rendre à leurs enfants la maison agréable par des jeux intéressants, des lectures récréatives et intelligentes, des réunions de gentils camarades, des réceptions simples, cordiales, enjouées, sans frais ostentatoires, ne savent que les conduire au cinéma, leur payer des goûters monstres ou des jouets hors de prix !
Combien créent ainsi en eux le goût de l’argent, l’amour de l’argent, le désir impérieux de l’argent, en les habituant à ne goûter, à n’apprécier et à ne désirer que ce qui coûte de l’argent !
Un homme déjà mûr, ayant fait sa fortune dans les affaires, et qui aurait dû connaître par expérience les vraies lois de la vie économique et sociale, ne trouvait rien de mieux à donner comme directive pratique à un jeune homme que ce conseil :
Créez-vous des besoins [6].
Et, soulignant ce précepte d’un exemple personnel : « Ainsi, moi, ajoutait-il, quand j’étais jeune, j’ai eu envie de monter à cheval. Mais il fallait avoir les moyens de se payer un cheval ! Alors je me suis débrouillé pour gagner de quoi. »
Par bonheur il avait pu se débrouiller honnêtement. Mais, en présence du but posé avant tout comme essentiel, en face du besoin créé, est-ce bien sûr que tous les jeunes gens ne seront pas sans scrupules sur la manière de parvenir à satisfaction ? Est-on bien sûr que, faire fortune devenant le seul point de mire de la volonté, celle-ci, en visant, ne fera pas table rase de toutes les autres considérations, jugées secondaires ou même inexistantes ?
Et, d’autre part, si la malchance, l’incapacité, ou quelque autre facteur, empêche de réussir comme on l’espérait, sera-t-on bien avancé de s’être ainsi créé des besoins au sujet desquels on restera bredouille ?
Se créer des besoins avant de savoir si et comment on pourra les satisfaire, c’est mettre la charrue devant les bœufs.
Ah ! sans doute, il est des stimulants de l’énergie et de l’activité, bons à proposer à la jeunesse : mais ces stimulants, pour ne pas être dangereux, devront porter en eux-mêmes un levain d’honnêteté, d’idéal et de courage ; tels sont le rêve et le désir de réaliser une vocation, de devenir un homme utile, de se consacrer à une œuvre bienfaisante, de faire un mariage d’amour, de fonder une famille heureuse et prospère…
Mais conseiller à un jeune homme, à une jeune fille de se créer des besoins superflus, des besoins de luxe, visant au plaisir plus qu’au bonheur, et très souvent à la vanité, beaucoup plus encore qu’au plaisir, c’est leur donner soif exprès, sans avoir sous la main de quoi les désaltérer ; c’est exciter en eux des appétits factices, que rien n’affirme qu’ils pourront apaiser ; c’est les mettre en mesure de se trouver presque partout et presque toujours malheureux et mécontents.
— XII —
Regard sur l’avenir
La portée des conseils et des enseignements, bons ou mauvais, donnés à la jeunesse, s’étend bien au delà du moment présent. Ce ne sont pas toujours les éducateurs eux-mêmes qui en constateront les effets, excellents ou désastreux, qui en récolteront les fruits savoureux ou empoisonnés.
Tel garçonnet, telle fillette, dûment choyés, adulés par une famille entière n’ayant pour objectif que de leur faire l’enfance, l’adolescence la plus douce, la plus agréable, la plus capitonnée de jouissances, conserveront peut-être un caractère charmant tant que ces charmantes conditions de vie continueront pour eux, tant qu’il ne se rencontrera dans leur entourage, personne pour les contredire, les contrecarrer et les contrarier.
Mais survienne un changement quelconque, un nouveau genre d’existence ; une cohabitation avec des individus non disposés à suivre ce mouvement, à céder en tout aux volontés de l’aimable despote ; vienne, je suppose, la mise en pension, ou une prise de contact plus étroite avec certaines relations et connaissances mondaines ; vienne l’entrée dans une carrière comportant d’épineux rapports entre chefs et subalternes ; vienne le mariage. Et l’on assistera tout d’un coup aux ravages et aux catastrophes provenant de l’exercice entravé d’un égoïsme qui, jusque-là, s’était épanoui tout à son aise.
Parents, familles, institutrices et professeurs, qui travaillez pour le temps présent, pourriez-vous perdre de vue que vous travaillez aussi, que vous travaillez surtout pour l’avenir ?
Soyez donc assez avisés, assez généreux, pour ne pas borner votre effort à ce que vous voulez obtenir immédiatement, et à ce que vous voulez obtenir pour vous.
Il est bien certain que lorsqu’on veut, avant tout, obtenir immédiatement d’un enfant qu’il vous laisse tranquille, le plus simple est de lui donner tout de suite ce qu’il vous demande en criant et en tapant du pied.
Mais si l’on veut obtenir que par la suite, il renonce à crier et à taper du pied chaque fois qu’il aura envie de quelque chose, le plus simple est de ne pas lui céder la première fois.
De même, lorsqu’on veut, avant tout, procurer à l’enfant son plaisir immédiat, dans une vie exempte de luttes, de refus inexorables et de passagers désespoirs, il est clair qu’il n’y a qu’à laisser tout aller à la dérive, au gré de tous les juvéniles caprices dont on se fera l’humble serviteur.
Mais alors, dans l’avenir, quels inévitables conflits sont à prévoir entre le caractère d’un jeune être ainsi dressé à l’autocratisme absolu, et les caractères plus ou moins résistants ou malléables avec lesquels il se trouvera vivre !
Les résistants résisteront, naturellement, et ce seront des querelles, des éclats, des violences, des inimitiés, des ruptures, des drames peut-être.
Les malléables s’aplatiront, se laisseront annihiler ou victimer, et ce seront alors des injustices, des souffrances muettes, des froissements intimes, des vies désolées ou sacrifiées.
Malgré les confus avertissements, – que tout éducateur éprouve en secret – de ces conséquences lamentables, combien rare est celui qui ne donne pas la préférence à la tranquillité et au bon plaisir immédiats sur l’heureux résultat futur ! et qui ne choisit pas de se ployer aux fantaisies d’un enfant plutôt que de ployer celui-ci aux légitimes convenances et desiderata du prochain !
« Dis oui pour avoir la paix ! Dis oui pour avoir la paix ! » répétait à sa maman une petite fille que j’ai connue, chaque fois qu’elle voulait obtenir ce qu’on n’était pas disposé à lui accorder.
Et la maman, pour avoir la paix, finissait par dire oui. Mais la petite fille grandie profita de ses conquêtes ! Et ce fut épouvantable ! Nul doute que si la maman, au lieu de dire toujours oui, avait quelquefois dit non, elle aurait eu, par la suite, la paix d’une façon beaucoup plus durable et assurée. Et la petite fille aussi.
Car il n’y a pas que les caractères qui peuvent se dresser contre un caractère : il y a les événements, il y a les circonstances, il y a la vie ! La vie qui ne se laisse ni cajoler, ni circonvenir, la vie qui vous met brutalement au pas, et dont les leçons paraissent d’autant plus rudes à recevoir qu’on y a été moins préparé.
— XIII —
Gouvernement des hommes
et gouvernement des enfants
Les hommes qui gouvernent d’autres hommes gouvernent, ou essaient de gouverner leurs semblables et leurs égaux. Certes, tous les hommes ne se valent pas entre eux comme talents, mérites, intelligence, force physique, aptitudes, etc. Mais ils se valent par ceci, que chacun d’eux tient la même place dans le nombre des unités humaines parvenues à leur personnalité accomplie. Un homme fait, quel qu’il soit, compte autant qu’un autre homme fait ; il s’additionne aux autres en chiffre équivalent pour former un peuple, une nation, une race. Les inégalités que créent, d’homme fait à homme fait, l’atavisme, la santé, l’éducation, la fortune, et maint autre facteur, sont souvent fort difficiles à faire reconnaître et admettre par les intéressés. Tout le monde s’aveugle volontiers à son propre sujet. Chaque individu, fort de son titre d’homme que nul autre homme ne peut lui contester se sent le droit de regarder en face n’importe quel autre individu et de lui dire, non pas : « Qu’as-tu de plus que moi ? » mais : « Qu’es-tu de plus que moi ? »
De l’enfant à l’homme, la situation change ; elle est modifiée du tout au tout. Les hommes sont des hommes. Les enfants sont des enfants. Sans doute, les enfants sont de futurs hommes, comme les hommes sont d’anciens enfants, et il n’y a pas, entre eux, de différence d’espèce. Mais il y a entre eux, pourtant, une différence fondamentale et essentielle créée par ce simple fait que les enfants sont des êtres inachevés et les hommes des êtres accomplis.
(Je supplie qu’on ne s’illusionne pas sur le sens qu’il faut donner ici au mot accompli. Il ne signifie pas du tout, en l’occurrence : impeccable, plein de vertu et orné de toutes les perfections ; il veut dire sans plus : parvenu à son terme de développement et de croissance).
Il saute aux yeux, ceci dit, qu’entre des êtres inachevés et des êtres accomplis les rapports devront se trouver réglés en fait par les derniers. Il est clair que ceux-ci gouverneront ceux-là, et que ceux-là estimeront la chose toute naturelle.
L’homme pourra toujours se dresser devant l’homme et le défier par ces mots : De quel droit me commandes-tu ? mais il ne viendra jamais à l’idée de l’enfant d’en faire autant.
L’enfant sait qu’il est sous la dépendance forcée de la grande personne, parce qu’il se sent, en même temps, sous sa protection. Il comprend instinctivement qu’elle seule peut le défendre, qu’elle seule peut le nourrir, l’instruire, lui donner, dans tous les domaines, ce dont il a besoin ; comme elle peut, s’il la mécontente, s’il lui résiste, le priver de tout, et le châtier plus ou moins rigoureusement, sans qu’il ait la possibilité d’échapper à son action [7].
Voilà pourquoi gouverner des enfants est autrement aisé que de gouverner des hommes ! Voilà pourquoi si le métier de roi, de chef d’État, est un métier ardu, périlleux, hérissé d’obstacles et d’embûches, le métier de parents, malgré toutes les difficultés qu’il puisse présenter à l’occasion, n’a rien qui soit au-dessus des forces moyennes de l’être humain le plus ordinaire.
— XIV —
Exemple et dévouement
D’où vient donc que ce métier, si aisément praticable, effraie et rebute tant de personnes ? Et pourquoi, si souvent, le remplit-on à l’envers ?
Remarquons bien que jamais, ou presque jamais, on ne s’y dérobe positivement. Les parents qui, de parti pris, refusent de s’occuper de leurs enfants, sont rarissimes. La majorité des grandes personnes font, à leur manière, leur métier de grandes personnes : elles assument la charge de gouverner les enfants.
Elles prennent donc le soin de leur inculquer toutes sortes de notions. Comment ces notions peuvent-elles se trouver malencontreuses ? Comment, pourquoi, donne-t-on des défauts aux enfants au lieu de leur donner des qualités ?
Eh ! mon Dieu, on donne aux gens ce que l’on a.
Pour donner des qualités aux enfants, il faudrait d’abord les posséder. Quand on s’aperçoit qu’on ne les possède pas, il faudrait prendre la peine de les acquérir.
C’est quand on a cultivé son âme qu’on sait cultiver celle des autres.
Pour former un enfant à la douceur, à la politesse, à la patience, il faut – c’est malheureusement indispensable ! – être doux, poli et patient ; pour lui enseigner la bonté, il faut être bon ; pour le dresser au travail, à la persévérance, – être travailleur et persévérant ; pour lui donner de l’attention et de la conscience, – en faire preuve… Bref, le personnage qu’on souhaite façonner en lui, il s’agit de le réaliser en soi.
C’est cela qui n’est pas facile ! C’est cela qui rebute, et fait prendre l’ouvrage par l’autre bout.
L’exemple est un puissant procédé d’éducation : or, certains exemples sont plus commodes à donner que d’autres.
Se fâcher, crier, s’emporter, c’est évidemment plus instinctif, plus naturel que de se posséder, réfléchir, et garder son sang-froid : et l’enfant, fidèle imitateur, prendra l’habitude de la colère, des cris et des scènes. Se lever tard, flâner, perdre son temps, offre plus de charmes que de s’astreindre à une exactitude, à une régularité, à une activité soutenue dans toutes les occupations de la journée ; et l’enfant prendra l’habitude de paresser au lit, de muser, et de négliger ou d’omettre totalement ce qu’il aura à faire.
Ainsi du reste.
C’est en voyant gaspiller que l’enfant gaspille ; en entendant prononcer des paroles grossières qu’il apprend la grossièreté ; en voyant commettre des injustices ou des indélicatesses qu’il devient injuste ou indélicat…
Etc.
Il n’y a qu’une exception à cette règle : qu’un principe qu’on peut renverser, qu’un exemple qu’il convient d’intervertir :
C’est en voyant les grandes personnes se dévouer que l’enfant devient égoïste.
— Hein ?… Quoi ?… S’il vous plaît…
Et comment, alors, voulez-vous qu’on fasse ?
Ce dilemme paraît en effet, inévitable et insoluble :
Il est certain, d’une part, que si l’on ne se dévoue pas à l’enfant, on ne peut prendre soin de lui ni au physique, ni au moral. On ne peut, sans dévouement, et dans un dévouement de toutes les minutes, donner à l’enfant ni la santé du corps, ni celle de l’âme ; on ne peut assurer ni son bien-être matériel, ni son instruction, ni son bonheur.
D’autre part, ce dévouement perpétuel prodigué à l’enfant l’entretient – c’est fatal – dans la conviction que tout lui est dû, que tout doit converger vers lui, que son avantage et ses intérêts doivent être servis sans négligence et passer les premiers. Il prend facilement la douce habitude de réclamer et d’obtenir toujours l’aide, l’appui, le secours, les bons offices de son entourage, fallut-il, pour cela, que cet entourage sacrifie ses propres aises et épuise ses propres forces.
Dans un tel état de choses, il paraît impossible que l’exemple du dévouement pratiqué à son égard ne rende pas l’enfant foncièrement et férocement égoïste.
Comment sortir de là ?
Cette question n’a rien d’inextricable.
Pour donner à l’enfant l’exemple du dévouement sans lui enseigner l’égoïsme, il suffit que la grande personne, premièrement : en se dévouant à lui, se dévoue à son bien réel et non à ses caprices, n’hésitant jamais à les contrarier quand c’est nécessaire ; secondement : qu’elle se dévoue, devant lui, à d’autres qu’à lui.
Premièrement : En se dévouant à son bien réel et non à ses caprices, la grande personne fera très vite comprendre et admettre à l’enfant que lui-même doit savoir sacrifier, quand il le faut, l’agréable à l’utile, le plaisir au travail, la liberté à l’obéissance ; et c’est là tout l’opposé de l’égoïsme.
Secondement : En se dévouant, devant l’enfant, à d’autres qu’à lui, à ses frères et sœurs, à des parents âgés, à des amis dans la peine, à des malades, à des pauvres, – et en l’associant, toutes les fois que possible à ce genre de dévouement – la grande personne fera très vite comprendre et admettre à l’enfant qu’il n’est pas seul intéressant sur la terre ; que son petit individu n’est pas le centre du monde ; que les autres, ça existe ! et que ces autres ont des besoins et des désirs aussi impérieux que les siens ; et que, lorsque ces désirs et ces besoins sont légitimes, on doit s’en préoccuper, s’y conformer, y faire droit, et même les prévenir par amabilité ou charité, fût-ce au prix de certains sacrifices personnels. Et c’est là encore tout le contraire de l’égoïsme.
On voit donc qu’il y a deux façons de pratiquer le dévouement : une bonne et une mauvaise ; une qui rendra l’enfant dévoué, une autre qui fera de lui un fervent adorateur du seul « moi ».
Conclusion
C’est, je crois bien, le docteur V. Pauchet qui, dans ses excellents ouvrages sur l’éducation, donne le conseil d’entretenir beaucoup plus l’enfant du bien à réaliser que du mal à fuir ; de donner beaucoup moins d’importance à la critique des défauts qu’à l’estime des qualités ; enfin, d’insister sur l’utilité d’acquérir celles-ci plus que sur la nécessité de se corriger de ceux-là.
Il semble qu’ici, en nous adressant aux parents et aux maîtres, nous ayons fait exactement le contraire, et pris le rebours de cette méthode. Dans cette sorte d’Éducation des éducateurs dont nous venons de tenter l’essai, nous avons surtout mis en relief les torts, les erreurs, les fausses manœuvres… Nous avons envisagé, étalé au grand jour, l’art de donner des défauts aux enfants, dans l’espoir que cette exposition du revers d’un tableau donnerait envie de retourner la toile pour en admirer l’endroit, et pour essayer de la copier sous son véritable aspect.
Or nous croyons parfaitement que le docteur Pauchet a vu juste, et qu’il est dans le vrai. Mais nous croyons aussi ne pas avoir vu faux, et ne pas être dans l’erreur.
C’est qu’en effet, les mêmes choses demandent parfois à être présentées de façons diverses, selon le public auquel on les présente.
Chez l’être neuf et impressionnable qu’est l’enfant, tout fait empreinte, tout éveille un désir, suscite une image, accentue une tendance, provoque un élan ; l’affirmatif a plus de prise et de poids que le négatif ; l’éloge touche plus que le blâme ; l’ordre ou le conseil d’exécuter telle ou telle chose produit plus de fruit que la défense de faire ceci ou cela (défense qu’il faut bien cependant prononcer quand besoin est). Captiver les facultés de l’enfant par la vue du beau et du bien, drainer, diriger, entraîner incessamment ces facultés vers l’acquisition et la pratique de ce beau et de ce bien, sera un procédé tout à la fois plus facile, plus agréable et plus rapidement efficace que le procédé consistant à le mettre perpétuellement en garde contre la laideur et le mal. On risque de familiariser un enfant avec les choses les plus vilaines quand on y insiste trop, quand on lui en parle trop souvent ; s’il est utile de le réprimander et même de le punir en certains cas, on l’aigrit plus qu’on ne le corrige quand on place sans répit sous ses yeux les torts et les défauts qu’il peut avoir, quand on les lui reproche en toute occasion [8]. Au contraire, on baigne son âme et son cerveau dans une atmosphère assainissante et vivifiante lorsqu’on l’entretient surtout de choses honnêtes, bonnes et belles, lorsqu’on l’entraîne vers un but élevé, lorsqu’on le félicite et l’encourage dans ses petits efforts pour y atteindre, lorsqu’on lui fait toucher du doigt à chaque instant l’avantage et le bonheur qu’il y a pour lui à être sage, obéissant et consciencieux.
En revanche, les grandes personnes, qui ont vu et entendu toutes sortes de choses, qui ont fait bon nombre d’écoles, et qui ont été plus ou moins émoussées, blasées ou cuirassées par la vie, se trouvent trop souvent – hélas ! avoir quelque peu perdu le sens de l’idéal, la faculté de s’enthousiasmer, le don de tout regarder et de tout prendre par le plus beau, le plus noble et le meilleur côté. Pour voir la nature sous cet aspect de « fraîche novelleté » qui donne tant de charme aux êtres et aux objets, leur âme n’a plus elle-même, sauf exception, assez de fraîcheur et de sensibilité heureuse : elle est moins séduite par de beaux rêves que rebutée par de maussades réalités, moins conquise par les roses que piquée par les épines… C’est pourquoi les grandes personnes seront peut-être plus frappées par la peinture des inconvénients et des désagréments d’une certaine manière d’agir que par la vision enchanteresse du résultat de la manière opposée.
Nous croyons donc n’avoir pas tout à fait perdu notre temps ni employé un trop mauvais système en tâchant de mettre en évidence, pour les grandes personnes qui voudront bien nous lire, les travers dans lesquels peut tomber l’éducateur mal prévenu, mal éclairé, mal disposé à sa tâche, – ainsi que les ennuis et les disgrâces qu’il se prépare et prépare à ses pupilles en les gouvernant malencontreusement.
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Quelqu’un à qui je faisais part, dans le temps que j’écrivais ce petit livre, du travail auquel je me livrais et du titre sous lequel je comptais le publier, me répondit :
« C’est très bien, mais ça ne corrigera personne. »
Je ne me suis pas laissé décourager par ce pronostic pessimiste…
A qui mes lecteurs voudront-ils donner raison ?
[1] — Marguerite Duportal, L’Art de donner des défauts aux enfants, Paris, 1936 (Éditions familiales de France, Emmanuel Vitte).
[2] — Henry de Montherlant, La Relève du matin, Paris, Plon, 1928, p. 209.
[3] — J’ai cité ici, comme exemple, une petite fille : mais les petits garçons ne fournissent pas moins que leurs sœurs, sur le chapitre toilette, un terrain propice au développement de la coquetterie et de la vanité !
[4] — Gâterie, gâter… En vérité, ce mot devrait s’appliquer aussi bien à l’excès de rigueur qu’à l’excès d’indulgence, et à tout ce qui sert à donner des défauts aux enfants, puisqu’il signifie, au vrai : endommager, détériorer, diminuer, troubler, corrompre, pourrir…
[5] — La caricature est un art, mais qui demande pour être apprécié une certaine psychologie et donc une certaine maturité. Elle ne peut avoir sur l’esprit d’un très jeune être qu’un effet de déformation.
[6] — Saint Augustin donne exactement le conseil contraire dans sa Règle. La vertu doit nous pousser à diminuer nos besoins, car « mieux vaut moins de besoins que plus de biens » (Melius est minus egere quam plus habere). La contemplation des mystères joyeux du Rosaire aide efficacement à acquérir cet esprit de pauvreté. (NDLR.)
[7] — On entend quelquefois des mères de famille, découragées par la résistance qu’opposent à leurs conseils ou à leurs ordres des enfants grandis auprès d’elles dans une atmosphère de bon plaisir, d’insouciance et de gâterie, on entend ces mères de famille s’exclamer en gémissant : « Ah ! que c’est difficile, l’éducation ! » Mais non, Madame ! Ce n’est pas difficile. Vous vous y êtes prise trop tard, voilà tout ! Ce n’est pas une raison, du reste, pour abandonner la partie : au contraire ! Notez bien que la meilleure, la plus parfaite éducation n’a pas toujours, infailliblement, pour résultat, la perfection de l’être éduqué : il y reste toujours la part d’inconnu due au libre arbitre de celui-ci ; mais les probabilités de cet heureux résultat y sont en proportion de la perfection de l’œuvre éducative.
[8] — Rien de plus maladroit, de plus inutile et de plus sot que la coutume de distribuer aux mauvais élèves des pensums consistant à copier vingt-cinq ou cinquante fois la phrase : « Je suis un paresseux », ou : « Je suis un désobéissant ». Il y a là une manœuvre psychologique tout à fait fausse, capable d’incruster dans l’esprit de l’enfant précisément l’idée, la conviction, dont il faudrait le déprendre. Mieux vaudrait, si l’on tient au pensum, le donner sous une forme contraire, employer la formule opposée : « Je serai obéissant » – « Je veux être un bon travailleur. » Etc. De même, lorsqu’on veut corriger un enfant d’un défaut de langue, d’une mauvaise prononciation, il est détestable de le contrefaire, sous prétexte qu’en se moquant de lui on l’amènera à perdre cette défectuosité de langage : tout au contraire, on la renforce en y habituant de plus en plus son oreille.

