Le piège des pains au jambon
par Rose Hu
Rose Hu est déjà connue de nos lecteurs : née à Shanghai en 1934, baptisée à l’âge de quinze ans, elle était présidente locale de la Légion de Marie lorsque les communistes s’emparèrent de la Chine. On sait que Mao redoutait tout particulièrement cette organisation catholique. Rose Hu fut arrêtée le 8 septembre 1955. Libérée en 1957, elle fut de nouveau emprisonnée dix ans plus tard, et passa vingt-deux ans au camp de concentration du Lac blanc. Réfugiée aux États-Unis depuis 1989, elle a déjà témoigné sur les persécutions chinoises dans le numéro 59 du Sel de la terre (p. 187-193). Le récit qu’elle donne ici de sa première arrestation (en 1955) est particulièrement instructif sur les méthodes employées non seulement par les communistes, mais aussi, en général, par le démon. Il est à cet égard riche d’applications à notre vie spirituelle.
Ajoutons que le courage de Rose Hu a mérité la conversion de sa mère : celle-ci fut baptisée en 1958, un mois avant sa mort.
Le Sel de la terre.
Les interrogatoires
J'AI EXPÉRIMENTÉ bien des sortes de souffrances. Aucune ne m’a autant donné une impression d’étranglement et d’étouffement que les interrogatoires. Les communistes ne se contentaient pas de priver les accusés de l’aide d’un avocat ; ils transformaient les interrogatoires en farces méchantes et même en torture psychologique pour les prisonniers.
Les communistes sont athées. Ils ne se sentent liés par aucun principe moral, sur quelque sujet que ce soit. Ils n’ont aucune limite et tous les moyens leur sont bons pour parvenir à leurs fins. Pour obtenir une confession écrite ou orale, ils interrogeaient certains prisonniers sous le feu de puissants projecteurs qui les abrutissaient profondément et leur abîmaient la vue. D’autres prisonniers étaient soumis à de longues et ennuyeuses harangues. Ceux qui menaient l’interrogatoire se relayaient à tour de rôle, et avaient des moments de repos, mais les prisonniers, eux, devaient se tenir bien droit sur leur chaise, menottes aux poings. Si l’un d’entre eux montrait la plus légère résistance, on le punissait immédiatement en lui liant les mains derrière le dos.
Pour ma part, au cours de mes huit mois d’emprisonnement, j’ai subi pas moins de cent vingt interrogatoires. C’était un record parmi les prisonniers catholiques. Quelquefois cela se passait le matin, d’autres fois à minuit. Lorsque j’entendais le gardien de la prison jeter au sol la plaque de bronze qui portait mon numéro de prisonnière et hurler : « Sors de là, 1138 », il me fallait obtempérer à la seconde et me rendre à la salle des interrogatoires. Les ordres donnés étaient, comme dans l’armée, absolument irrévocables.
Certains paroissiens et quelques religieuses qui avaient été emprisonnés avec moi me plaignaient. Ils se demandaient : « Pourquoi l’interrogent-ils donc tant ? Que craignent-ils d’une étudiante pour la torturer de cette manière ? »
Au début, je ne comprenais pas pourquoi le département de la Sécurité Publique s’intéressait tant à moi. Pourquoi ne pas me condamner tout de suite, plutôt que de me faire subir ces tortures continuelles, à toute heure du jour et de la nuit ?
Plus tard je compris qu’il y avait deux raisons à cet acharnement.
Tout d’abord, aux yeux des communistes, je faisais partie de ceux qui avaient été corrompus. Parce que je n’étais catholique que depuis six ans, ils pensaient qu’il n’y aurait pas besoin de me forcer beaucoup pour que je les rejoigne. De plus, j’étais étudiante à l’université et aucun des membres de ma famille n’était « paroissien », comme ils disaient. De multiples raisons favorisaient mon retour en arrière. En fait, les communistes ne désiraient pas me garder en prison, et ils ne voulaient pas me condamner ; ils voulaient seulement faire de moi leur larbin et leur mouchard. C’est à cette fin qu’ils essayaient toutes sortes de moyens et qu’ils saisissaient toutes les occasions pour me soumettre à de nouveaux interrogatoires.
D’autre part, la plupart des étudiants que je fréquentais avaient déjà capitulé. Pour amoindrir leur peine et paraître crédibles, ils devaient fournir des informations. A tout moment, les communistes pouvaient donc apprendre de nouvelles choses à mon sujet, en interrogeant ces étudiants. Or ces informations devaient, selon les communistes, être examinées avec moi. Ce qui signifie, en clair, que je devais admettre chacune des accusations proférées à mon égard.
Se taire
Au cours de ces interrogatoires, je restais toujours muette comme une carpe et je veillais à rendre mon visage inexpressif. J’avais de la peine pour ces catholiques qui m’avaient dénoncée. Certains avaient exagéré les faits, d’autres m’avaient chargée de toute la responsabilité pour se libérer de leurs charges. On leur avait dit qu’il ne leur était pas demandé d’apostasier, mais ils devaient parler, et ils utilisaient ma situation misérable en échange de ce qu’ils croyaient être leur « liberté ». Sans la grâce de Dieu, je serais probablement devenue folle à force de subir ces interrogatoires continuels.
A chaque comparution, je paraissais comme morte, mais en réalité mon cœur n’était plus que rage. J’étais comme une bouteille thermos : froide à l’extérieur mais bouillonnante à l’intérieur. Comment rester calme devant un traitement si inhumain et si humiliant ! Pourtant, si j’avais répondu, si j’avais commencé à débattre avec eux, ma vigilance se serait progressivement endormie ; j’aurais perdu mes capacités de raisonner et fini par dire des choses que je n’aurais pas dû dire, risquant d’impliquer d’autres personnes. Peu importaient les conséquences, j’avais, dès mon entrée en prison, décidé de garder le silence. Seul Notre-Seigneur connaissait le poids de ma croix.
A l’issue de chaque interrogatoire, je retournais trempée de sueur dans ma cellule. Cette torture du corps et de l’esprit broyait mon cœur ; ma souffrance dépassait toute description.
La méthode douce
Après plusieurs interrogatoires, ils imaginèrent que la manière douce aurait peut-être plus d’effet ; c’est alors qu’ils commencèrent à louer mes capacités, mon intelligence, mes compétences supérieures. J’étais, à les entendre, la fleur des fleurs. Mais cette façon d’agir me révolta, tant leurs remarques flatteuses dépassaient toute mesure. Auparavant, j’étais critiquée, mise plus bas que terre et dorénavant j’étais plus qu’adulée. Il était évident que cela faisait tout bonnement partie de la pièce jouée devant moi. Je ne pouvais me fier à aucune de leurs paroles.
La pression de l’entourage
Les « amis »
Quelques jours plus tard, quelques-uns de mes amis me rendirent visite. Ils avaient tous capitulé face aux communistes. Je savais parfaitement ce qu’ils avaient à me dire.
Chacun d’entre eux répétait comme un perroquet la propagande communiste :
Nous avons tous reconnu clairement nos crimes et nous en avons donné l’explication. Cela ne contredit en rien notre foi. Vois comme nous sommes paisibles, maintenant. Bien des évêques ont fait de même. Si eux l’ont fait pourquoi pas nous ? Ta maman a beaucoup souffert à ton sujet et au sujet de ta sœur, ses pleurs l’ont presque rendue aveugle. Dieu nous demande d’aimer nos parents. Pourquoi n’obéis-tu pas à ce commandement ? Une personne supérieure doit savoir chevaucher les marées de son temps et profiter des courants porteurs.
Je ne voulais plus les écouter du tout. C’est pourquoi, j’ai répondu :
J’aime Dieu plus que tout et j’aime tout en Dieu. Si chacun doit chevaucher les marées de son temps et se laisser porter par les courants comme un chien mort, pourquoi tant de martyrs ont-ils donné leur vie pendant les trois cents ans de persécution à Rome ? Je suis désolée, mais nous ne prenons pas le même chemin et nous ne pouvons pas rester ensemble. Vous prenez les larges avenues, je préfère continuer sur la planche étroite qui me sert de pont.
M. Y.C. Yu, de la faculté de communication, prit alors la parole pour m’admonester sans réserve :
Ce que vous pouvez être naïve, Hu Mei-Yu ! Vous croyez maintenant que vous pourrez tenir stoïquement, mais ce n’est pas l’affaire d’une journée ni même d’une année. Une fois condamnée aux travaux forcés, vous souffrirez toutes sortes de mauvais traitements. Vous avez été chouchoutée dans votre famille, pourrez-vous endurer tout cela ? Alors, il sera très difficile de vous sortir de là. Ceux qui peuvent se dire capables de tenir jusqu’au bout ne sont pas légion. Vous venez de vous convertir. Mesurez-vous bien votre force pour penser ainsi tenir jusqu’au bout ? A mon avis, si vous devez de toute manière changer de voie, mieux vaut maintenant que trop tard. Vous y gagnerez non seulement en considération aux yeux du gouvernement, mais vous obtiendrez aussi toutes sortes d’avancement.
De retour dans ma cellule, je méditai ce petit cours de philosophie pratique et réalisai qu’il n’avait pas une seule fois mentionné la puissance de Dieu. Mon avenir était dans la main de Dieu. Je ne connaissais pas mes capacités de survie, mais s’il m’était impossible de tenir dans cet avenir qui était dans la main de Dieu, je voulais mourir tout de suite. Tout ce qu’ils suggéraient était de bien s’établir en cette vie terrestre, qu’ils devraient de toute manière quitter un jour. Pour moi, j’étais maintenant dans la prison et je renouvelai ma résolution d’aller de l’avant, sans jamais battre en retraite.
Le prêtre rallié
Deux jours se passèrent et vint un prêtre cantonais. Il s’appelait T.B. Chen, et je ne le connaissais pas bien. On m’avait dit qu’il était rallié et qu’il s’était marié avec une religieuse. Comment pouvais-je avoir confiance en un tel prêtre ?
Il dit avec prétention, dès qu’il m’aperçut :
Je suis prêtre. Tout ce que vous avez à faire est de mettre vos aveux par écrit, sans crainte, et de me laisser porter cette responsabilité devant le trône de Dieu. En réalité, Mgr Kung (évêque de Shanghai) a eu tort de ne pas éclairer comme il fallait les jeunes tels que vous. De toute manière, ce n’est pas aller contre la foi que d’avouer son appartenance à la Légion de Marie et d’admettre que Mgr Kung est un contre-révolutionnaire.
Il était évident que cet homme ne venait pas en ami. C’est pourquoi, je lui répondis simplement et sans détour :
Mgr Kung a été arrêté avec nous, ce qui prouve qu’il a agi selon ses paroles. Quant à vous et tous les prétendus prêtres qui trompez et fanfaronnez à l’instar de ces juifs qui vendent de la contrefaçon dans les rues, je ne vous suivrai pas. Lorsque vous dites que vous porterez la responsabilité de mon acte, je me demande qui portera celle de votre comportement. Une fois devant le trône de Dieu, la contrition ne sera plus d’actualité.
Il me répondit en répétant :
Vous êtes vraiment mauvaise, si mauvaise qu’aucune médecine ne peut vous être secourable.
Ma vieille maman
Le dernier atout des communistes était ma vieille maman, qui avait déjà plus de 60 ans. Maman ne se nourrissait et ne s’abreuvait plus guère depuis mon arrestation. Elle venait chaque jour à la prison. Au début, les gardes étaient très malveillants. Ils cherchaient à l’écarter et lui répétaient de ne plus venir faire tout ce bruit pour rien du tout, car sa fille méritait le juste châtiment de ses crimes. Mais maman continuait à revenir tous les jours, s’asseyant devant la porte pendant des heures et suppliant : « Jetez-moi en prison avec ma fille. »
Peut-être apprirent-ils que maman n’était pas encore catholique ; en tout cas, ils lui annoncèrent quelques jours plus tard :
Nous acceptons que tu puisses entrer aujourd’hui, et rendre visite à ta fille. Tu peux lui apporter quelque chose à manger, mais pousse-la à se reconnaître coupable.
Maman exulta de joie à en perdre la raison qui lui restait. Elle demanda à ma vieille grand-mère qui l’avait accompagnée d’aller acheter un gâteau de beurre de cacahuète et quelques pains au jambon.
La tentation
Lorsque le gardien revint à la porte de ma cellule ce jour-là avec son « Sors de là, 1138 », je le suivis jusqu’à la salle des séances et y vis maman et grand-mère portant chacune une boîte dans les mains.
Des mois s’étaient écoulés depuis le 3 septembre, où j’avais vu maman pour la dernière fois à l’université de Hwa Dong. Cette séparation, pourtant courte, m’avait paru une éternité. Au moment où nous nous retrouvions, un sentiment complexe envahit nos cœurs. Un peu comme la quatrième station du chemin de croix, où les deux cœurs de Jésus et Marie ressentirent la douleur la plus indicible sans l’exprimer extérieurement par des larmes. Les plus terribles peines de ce monde, parfois, ne peuvent s’exprimer par les larmes.
Maman m’apparut terriblement hagarde, les yeux rouges ; elle était si émaciée qu’elle avait peine à rester debout. Quant à moi, la prison m’avait beaucoup transformée. On m’avait privée de ma paire de lunettes pour grand myope, ma personne entière était bouffie de mauvais traitements et mon visage était livide. Toute mon apparence avait énormément changé.
Maman s’écria dès qu’elle me vit : « Pourquoi ma jolie petite fille est-elle devenue ainsi ? » Ma grand-mère à son tour : « Il y a là ton pain au jambon préféré. »
Maman poursuivit :
Ils nous ont fait une faveur extraordinaire aujourd’hui, ils nous ont autorisées à acheter quelques gâteries, alors nous avons également apporté un gâteau de beurre de cacahuète.
J’étais si affamée qu’il m’était impossible d’attendre pour les manger. J’attrapai donc immédiatement le pain au jambon, tout chaud et juteux. Comme il sentait bon ! J’avais manqué de nourriture pendant si longtemps, en prison, que sitôt mon plat préféré entre les mains, je voulus immédiatement le porter à la bouche ! Pourtant, sur le point d’en prendre la première bouchée, je me dis de ne pas le faire. Le diable ne devait pas m’avoir par là !
L’homme ne vit pas seulement de pain
La pensée du jeûne de Notre-Seigneur pendant quarante jours au désert me revint alors. Jésus avait fermement répondu au tentateur : « L’homme ne vit pas seulement de pain. »
Pourquoi les communistes avaient-ils permis à ma mère de me rapporter de quoi manger, alors que cette faveur n’était pas accordée aux familles des autres prisonniers ? C’est qu’ils avaient un plan de séduction. Si j’acceptais ces mets aujourd ’hui, puis d’autres encore demain, je ne serais plus capable, ensuite, de résister aux conditions difficiles qui pouvaient durer encore longtemps. Le résultat final risquait d’être l’apostasie. Par conséquent, non, pas de pains au jambon, ni de gâteau de cacahuète. Il me fallait maîtriser cet aspect de la nature humaine même si j’en salivais et que j’étais affamée.
Je rends grâce à Dieu de m’avoir accordé la force de résister à cette tentation. Mais j’ai brisé le cœur de ma mère en refusant de prendre ce qu’elle m’apportait. J’essayai de lui expliquer :
Maintenant que je me trouve en prison, il ne faut pas que je m’attende à recevoir de nourriture de l’extérieur. Il me faut rester indépendante et faire face toute seule ici, sinon je n’aurai de cesse de t’attendre avec tes petits plats chaque jour. Ils profiteraient de cette faiblesse pour m’impressionner et t’interdire de me rapporter quoi que ce soit jusqu’à ma capitulation. Chère maman, une digue doit être sans brèche. La moindre brèche risque de faire s’écrouler tout l’ensemble !
Bien que maman n’ait pas parfaitement compris mes paroles, elle savait que les communistes avaient leur but, en agissant ainsi. Elle savait qu’ils ne peuvent rien contre ceux qui évitent leurs pièges. En revanche, une fois mordu à l’hameçon, ils ne vous décrochent pas facilement.
Maman sortit en pleurant de la prison, et je dus regarder s’éloigner cette silhouette fragile aux cheveux blancs. Elle s’arrêtait de temps en temps et se retournait pour me voir. Secouée par les sanglots, elle ajouta : « Mei-Yu, je ne pourrai pas m’empêcher de m’inquiéter pour toi, je ne pourrai pas me débarrasser de ta pensée ! »
Alors que j’étais plongée dans une profonde et douloureuse méditation, le gardien hurla férocement :
Hu Mei-Yu, retourne dans ta cellule ! Tu es atteinte de la tête, tu as renoncé à une vie facile pour vivre en prison, et en plus tu renonces à manger ce que tu préfères. Tu as vraiment un dérèglement mental.
De retour dans ma cellule, je songeais sereinement à tout cela. Fallait-il céder ou non ? Agir ainsi revenait à capituler et trahir sans aucun doute.
Je demandai un crayon et une feuille de papier à mon gardien. J’étais décidée à consigner par écrit les avantages et les inconvénients du problème posé. Néanmoins, à chaque fois que je m’apprêtais à écrire, je sentais au cœur une multitude de piqûres comme s’il était attaqué par autant d’insectes.
Si je consentais à parler même un petit peu, les communistes, pour sûr, ne se contenteraient pas de cela. Les choses ne se passeraient certainement pas comme ils me le promettaient : « Avouez simplement que la Légion de Marie est un groupe de rebelles, et tout sera fini. »
Personne ne peut servir deux maîtres. Et les désirs du monde vont contre la vérité. C’est Notre-Seigneur qu’il faut suivre, et le seul moyen de garder une conscience sereine était de monter au calvaire. Si je n’avais pas agi ainsi, c’est là, oui, que j’aurais probablement perdu mon équilibre mental dès ma sortie de prison.
Après tout, personne ne peut, dans une guerre, rester en bons termes avec les deux belligérants.

