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Petit catéchisme

de l’encyclique Æterni Patris

(encyclique de Léon XIII sur la philosophie chrétienne)

 par le père Emmanuel, de Mesnil-Saint-Loup

 

 

 

L’encyclique de Léon XIII Æterni Patris (4 août 1879) marqua le début de ce qu’on appelle le « renouveau thomiste ». Elle fut une grande joie pour le père Emmanuel, qui la commenta immédiatement sous forme de catéchisme, dans son Bulletin [1]. Voici ce texte, aussi simple que lumineux.

Le Sel de la terre.

 *

 

D. — Qu’est-ce qu’une encyclique ?

R. — C’est ce que nous appelons une circulaire : une lettre destinée à circuler dans le monde entier, et à cette fin adressée à tous les évêques.

D – Le Saint‑Père intitule sa lettre : « Sur la restauration de la philosophie chré­tienne dans les écoles catholiques, selon l’esprit de saint Thomas d’Aquin », expliquez-nous cela, et d’abord qu’est-ce que la philosophie ?

R. — Le mot philosophie veut dire amour de la sagesse. Et par ce mot philosophie on désigne une science qui a pour but d’enseigner à l’homme à faire un bon usage de sa raison.

D. — Comment cela ?

R. — La raison nous a été donnée de Dieu pour connaître la vérité : or, la phi­losophie enseigne comment il faut employer sa raison à rechercher, à embras­ser, à aimer, à servir la vérité ; et c’est en cela que consiste la sagesse.

D. — Mais pourquoi le pape dit-il : philosophie chrétienne ?

R. — Par cette raison très simple que Dieu ayant donné aux chrétiens la foi, il s’en est suivi un phénomène très intéressant, savoir que la foi, étant la raison de Dieu, a fait singulièrement grandir, se développer et se fortifier la raison hu­maine chez les croyants. En conséquence, si les incroyants ont pu avoir une philosophie humaine comme celle de Platon, d’Aristote et de tant d’autres, les croyants ont une philosophie plus pure, plus élevée, plus à l’abri de l’erreur, parce que la foi est sa sauvegarde ; et c’est cette philosophie que le Saint‑Père appelle la philosophie chrétienne.

D. — Alors, nous nous demandons pourquoi le Saint‑Père parle de la restauration de la philosophie chrétienne ?

R. — Ne voyez-vous pas que dans bien des esprits la foi s’est éclipsée ? Vous pouvez être sûr que ces esprits-là ont infiniment perdu en perdant la foi. La rai­son n’ayant plus pour guide la lumière infaillible de la foi, en est réduite à une philosophie humaine, toute humaine, et c’est pour cela que de nos jours on a vu surgir tant de nouveaux systèmes de philosophie. Ces systèmes ont pris une certaine consistance, ont envahi bien des esprits, et le Saint‑Père qui en a me­suré les dangers a jugé le temps venu de rappeler les intelligences à la philoso­phie chrétienne. Avez-vous entendu ?

D. — Oui : dites-nous maintenant pourquoi le Saint‑Père veut que la philosophie chrétienne soit restaurée selon l’esprit de saint Thomas d’Aquin ?

R. — Saint Thomas d’Aquin a écrit sur toutes les questions philosophiques avec une telle sublimité, une telle profondeur, une telle harmonie, une telle plé­nitude que jamais docteur ne l’a égalé dans le monde. Sur toutes les questions relatives à la philosophie, il est aux autres docteurs ce que le soleil est aux autres astres. Et dès lors on comprend pourquoi le Saint‑Père nous appelle à l’école d’un pareil maître.

D. — Très bien : ceci posé, veuillez nous dire quelque chose de ce qu’enseigne le Saint‑Père dans son encyclique ?

R. — Tout d’abord le Saint‑Père rappelle cette vérité fondamentale que l’Église a reçu de Notre‑Seigneur la mission divine d’enseigner le genre humain. D’où il suit qu’elle a le droit et le devoir de veiller à ce que l’enseignement de toutes les sciences humaines soit donné partout selon les règles de la foi catho­lique, mais surtout l’enseignement de la philosophie de laquelle dépend en grande partie la juste notion des autres sciences.

D. — En est-il ainsi dans le monde aujourd’hui ?

R. — Non, malheureusement. La cause des maux qui nous oppriment, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ceci que des opinions erronées sur toutes choses divines et humaines se sont peu à peu glissées des écoles des philosophes dans tous les rangs de la société, et sont arrivées à se faire accepter d’un grand nombre d’esprits.

D. — La philosophie peut-elle remédier à tout ce mal ?

R. — Par elle seule elle n’a ni assez de force ni assez d’autorité pour repous­ser ou détruire absolument toutes les erreurs : c’est de Dieu et de sa vertu toute-puissante que nous devons attendre un si grand bien ; toutefois la philosophie étant un des moyens mis à la portée des hommes, il ne faut nullement négliger son secours.

D. — Quel avantage y a-t-il donc à suivre une saine philosophie ?

R. — Entendue dans son vrai sens, la philosophie a la vertu d’aplanir et de raffermir le chemin qui mène à la foi véritable, en disposant convenablement l’esprit de ses disciples à accepter la révélation.

D. — La philosophie n’a-t-elle pas d’autres avantages ?

R. — Elle nous démontre l’existence de Dieu, l’excellence de ses perfections ; elle nous fait comprendre que Dieu est la vérité même, ne pouvant ni se trom­per ni tromper ; d’où il suit évidemment que la raison humaine doit à la parole de Dieu la foi la plus entière, la soumission la plus absolue.

D. — Ajoutez encore à cet éloge de la philosophie ?

R. — Elle prouve encore comment la doctrine évangélique ayant été confir­mée par tant de miracles, ceux qui reçoivent la foi agissent très raisonnable­ment, puisque pour ce faire ils ont toutes les preuves désirables de la crédibilité de nos mystères.

D. — Est-ce que le Saint‑Père a pu ajouter encore à ces éloges ?

R.– Assurément ; il reconnaît à la philosophie l’avantage d’avoir contribué singulièrement à donner à la théologie elle-même la forme scientifique, en co­ordonnant toutes ses parties dans un ordre rationnel, en les rattachant aux prin­cipes qui leur sont propres, et en les appuyant toutes des preuves convenables. La philosophie a fait plus encore, car elle a conduit les esprits à une connais­sance plus approfondie, et à une intelligence plus nette des mystères même de la foi.

D. — Le Saint‑Père n’exige-t-il pas certaines conditions pour que la philosophie pro­duise de si grands biens ?

R. — Assurément ; si la philosophie peut rendre de tels services, ce sera à la condition d’être fidèle à son devoir. Car, comme la philosophie se trouve à tout instant en face des vérités révélées qui surpassent de beaucoup toute intelli­gence créée, il est nécessaire que la raison humaine ayant conscience de son in­firmité, se garde de prétendre plus qu’elle ne peut, et ne s’avise ou de nier ces mêmes vérités, ou de les mesurer à ses propres forces, ou de les interpréter se­lon son caprice. Son devoir est de les recevoir avec une foi humble et sincère, se tenant très honorée de remplir auprès des sciences célestes les fonctions de ser­vante fidèle et soumise.

D. — N’y a-t-il pas là quelque chose de trop humiliant pour la raison humaine ?

R. — Il y a dégradation quand une chose n’est plus à sa vraie place ; mais la raison humaine est à sa vraie place quand elle est soumise à la raison de Dieu et à la foi, ce qui est la même chose. Ce serait sottise et ingratitude que de repous­ser des lumières supérieures, sous le prétexte que nous serons humiliés de leurs splendeurs. En recevant la foi, la raison s’affranchit de toutes les erreurs. Ce qui dégrade, c’est l’erreur. Ce n’est jamais s’abaisser que de rendre hommage à la vérité.

D. — Comment résumez-vous ce que nous avons déjà étudié de l’encyclique ?

R. — Nous pouvons dire que ceci est la première partie, la partie théorique et spéculative. Le Saint‑Père y en ajoute une seconde qui a un caractère tout à fait historique mais non moins instructif.

D. — Veuillez nous introduire dans cette seconde partie ?

R. — Le Saint‑Père montre d’abord que la philosophie chez les païens était pleine d’erreurs. Mais quand la lumière de la foi se fut levée sur le monde, les philosophes chrétiens entreprirent de dépouiller les livres des anciens philo­sophes, et de comparer leurs enseignements à ceux de la Révélation ; ensuite par un choix intelligent, ils embrassèrent celles de leurs doctrines où la justesse de l’expression répondait à la sagesse de la pensée, et rejetèrent ce qu’ils ne pu­rent corriger.

D. — N’est-ce point là l’origine de la philosophie chrétienne ?

R. — Assurément, et le Saint‑Père nomme avec de grands éloges les écrivains qui, dès le commencement de l’Église, s’étudièrent ainsi à défendre la foi au moyen d’une saine philosophie.

D. — Qui sont ces écrivains ?

R. — Le Saint‑Père cite tout particulièrement saint Justin et Clément d’Alexandrie. Après les apologistes des premiers siècles vinrent les docteurs ou les Pères de l’Église, saint Athanase, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze. Le Saint‑Père les cite avec admiration, déclarant toutefois que la palme appartient à un docteur de l’Église latine.

D. — Lequel donc ?

R. — Saint Augustin.

D. — Saint Augustin n’avait-il pas besoin d’être quelque peu vengé ?

R. — Oui, au moins dans l’esprit de plusieurs. Car, depuis quelque temps, certains auteurs se sont évertués à reprendre saint Augustin, affirmant que l’ar­deur qu’il mit à défendre la vérité l’emporta quelquefois trop loin, qu’il a dé­passé le but, et, sans le vouloir, favorisé des erreurs qui ont surgi après lui. Ces choses-là se lisent volontiers dans nombre de Cours d’histoire ecclésiastique, dans des livres grands et petits, etc. Mais n’en parlons pas ; l’encyclique n’en dit mot.

D. — Mais que dit-elle de saint Augustin ?

R. — Voici les propres termes du Saint‑Père : « Mais la palme semble appar­tenir entre tous à saint Augustin, ce puissant génie qui, pénétré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d’une foi souveraine, d’une doctrine non moins grande, combattit très vaillamment toutes les erreurs de son temps. »

D. — Un pareil éloge est magnifique ?

R. — Il n’est que l’écho de tous les siècles chrétiens qui ont toujours professé pour saint Augustin une admiration sans réserve. Si dans les temps de confu­sion où nous sommes, certains esprits quelque peu abusés, ont bien osé formu­ler sur saint Augustin leurs appréciations pitoyables, ils trouveront dans la pa­role du Saint‑Père le remède dont ils ont besoin.

D. — Après avoir tant exalté saint Augustin, le Saint‑Père n’en vient-il pas à saint Thomas ?

R. — On peut dire que pour saint Thomas les éloges sont intarissables. Voici le début : « D’un esprit docile et pénétrant, d’une mémoire facile et sûre, d’une intégrité parfaite de mœurs, n’ayant d’autre amour que celui de la vérité, très riche de science tant divine qu’humaine, justement comparé au soleil, il ré­chauffa la terre par le rayonnement de ses vertus, et la remplit de la splendeur de sa doctrine. »

D. — Qu’est-ce qu’enseigne le Saint‑Père relativement à la philosophie de saint Thomas ?

R. — Nous lisons dans l’encyclique : « Il n’est aucune partie de la philosophie qu’il n’ait traitée avec autant de pénétration que de solidité ; les lois du raison­nement, Dieu et les substances incorporelles, l’homme et les autres créatures sensibles, les actes humains et leurs principes font tour à tour l’objet des thèses qu’il soutient, et dans lesquelles rien ne manque, ni l’abondante moisson des re­cherches, ni l’harmonieuse ordonnance des parties, ni l’excellente méthode de procéder, ni la solidité des principes ou la force des arguments, ni la clarté du style ou la propriété de l’expression, ni la profondeur et la souplesse avec les­quelles il résout les points les plus obscurs. »

D. — Avec une telle science, le grand docteur a dû aboutir à  des merveilles ?

R. — « Le grand docteur est arrivé à ce double résultat de repousser à lui seul toutes les erreurs des temps antérieurs, et de fournir des armes invincibles pour dissiper celles de l’avenir. »

D. — Comment saint Thomas a-t-il traité de la raison et de la foi ?

R. — « En même temps qu’il distingue parfaitement, ainsi qu’il convient, la raison d’avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d’une mutuelle amitié ; il conserve ainsi à chacune ses droits, il sauvegarde sa dignité, de telle sorte que la raison portée sur les ailes de saint Thomas jusqu’au faîte de la nature humaine ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que saint Thomas lui fournit. »

D. — La doctrine de saint Thomas étant telle, n’a-t-elle pas été suivie partout ?

R. — Elle le fut en effet, et, pendant des siècles, les écoles les plus florissantes, les universités les plus savantes vénéraient saint Thomas comme l’oracle de leurs enseignements ; puis il se fit une déviation malheureuse, et l’esprit hu­main se prit à inventer des nouveautés pernicieuses.

D. — Le Saint‑Père ne juge-t-il point ces nouveautés ?

R. — La sentence est aussi claire qu’elle est courte. Après avoir affirmé de nouveau le mérite de la philosophie de saint Thomas, le Saint‑Père prononce : « Nous jugeons que ç’a été une témérité de n’avoir continué, ni en tout temps, ni en tous lieux, à lui rendre l’honneur qu’elle mérite. »

D. — Quels avantages le Saint‑Père promet-il de la restauration des saintes doctrines philosophiques ?

R. — Le Saint‑Père promet la paix des familles et de la société, le progrès de toutes les sciences et des beaux-arts.

D. — Quelles sont les dernières recommandations du Saint‑Père ?

R. — Il y en a deux très importantes.

D. — Quelle est la première ?

R. — La première est de puiser la doctrine de saint Thomas à sa propre source ou dans des ruisseaux bien purs, car il s’est trouvé des hommes qui, croyant faire merveille de se placer en un certain milieu, se sont éloignés de saint Thomas et ont voulu faire croire qu’ils étaient ses disciples. Le Saint‑Père les désigne sous le nom d’eaux bourbeuses, étrangères et insalubres.

D. — Quelle est la dernière recommandation du Saint‑Père ?

R. — C’est la prière. « Prions Dieu tous ensemble, d’un esprit humble et d’un cœur unanime, qu’il répande sur les enfants de son Église l’esprit de science et d’intelligence, et qu’il leur ouvre le sens à la lumière de la sagesse. »

D. — Et maintenant que vous nous avez donné l’analyse de l’encyclique, que de­vrons-nous penser de l’ensemble de cette lettre du Saint‑Père ?

R. — Il faut la considérer comme un des plus grands événements qui se soient produits dans l’Église depuis bien longtemps ; comme une grande lu­mière qui s’est levée sur les esprits si malades de notre siècle ; comme un de ces remèdes divins aptes à guérir le mal immense qui règne aujourd’hui.

Ainsi soit-il ! 



[1] — Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance, septembre 1879 (t. I, p. 485-489).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 61

p. 10-15

Les thèmes
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