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L’Homme artificiel

 

abbé Philippe Toulza

Il y a bien deux siècles que l’on observe l’influence immense des progrès scientifiques et techniques sur le rapport entre l’homme et les choses. Mais il a fallu attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que les progrès en médecine, biolo­gie, génétique et autres bouleversent radicalement le rapport entre l’homme et ses semblables. Le clo­nage, la fécondation in vitro, la contraception, la stérilisation, l’eu­thanasie, l’avortement chirurgical et les manipulations génétiques don­nent à l’humanité un pouvoir exorbi­tant sur elle-même : le pouvoir de reproduire l’espèce humaine dans des conditions de plus en plus artifi­cielles, de sélectionner les hommes dont la vie ne risque pas de gêner celle des autres, et même le pouvoir de tuer avant même que l’autre ait pu venir au monde.

Ces nouveautés dans le pouvoir de l’homme sur les autres hommes sont en réalité le fruit du rapport nouveau qui s’est instauré entre l’homme et Dieu. Ce rapport se nomme révolution. Dans les temps modernes, l’homme a de nouveau écouté la promesse que lui faisait Satan dans le paradis terrestre : « Tu seras comme Dieu ». Il s’est d’abord révolté contre le vrai Dieu. Ayant ainsi écarté son Créateur, il s’est fait à lui-même son propre Dieu, et il tâche dans ce début du XXIe siècle de se prouver à soi-même sa divinité en intervenant dans le processus de reproduction. Il désire contrôler, au­tant que possible, la conception et la naissance des humains, un peu comme Dieu crée.

C’est cette origine proprement lu­ciférienne que dénoncent Jean-Pierre Dickès et sa fille Godeleine Lafargue dans L’Homme artificiel. Ils récapitu­lent les nouvelles techniques tou­chant à la vie humaine, à sa nais­sance et à sa mort, et élargissent leurs vues aux modes de pensée et de vie contemporains : athéisme, matérialisme, hédonisme, clonage, pilule contraceptive, droit du fœtus, destruction de la famille, ectogénèse, mutation du langage, euthanasie, suicide, mœurs contre nature, mé­diatisation universelle, etc. Tous ces caractères du monde contemporain sont, pour l’auteur, des moyens en vue d’un but : l’orgueil de l’homme qui se fait Dieu, qui veut évacuer l’Esprit-Saint de la vie humaine, pour y instaurer la tyrannie de pou­voirs à présent occultes.

J.P. Dickès ne cherche pas d’abord à démontrer. Qu’on ne demande pas, en lisant son ouvrage, les ri­gueurs scolastiques de la démonstra­tion en toutes choses. Il pousse un cri d’alarme. Il met en garde. Il dé­nonce, avec le mérite de ne pas peser au milligramme la moindre de ses paroles. L’ennemi est montré du doigt, il est nommé : la gnose, la franc-maçonnerie, Pierre Simon, Simone Veil, Nietzsche, les moder­nistes dans l’Église, par exemple. Le lecteur respire, car une voix accuse sans crainte ; elle condamne ferme­ment là où, trop souvent, on argutie ou propose timidement .

Les premiers chapitres décrivent, à la lumière de la Genèse – et, par contraste, en rappelant les mythes des faux dieux païens –, la sainte destinée à laquelle le Bon Dieu avait appelé l’homme, et le péché que l’orgueil a inséré dans les ambitions humaines. Toute l’histoire des er­reurs et des hérésies découle de cette volonté humaine de se grandir dé­mesurément (chapitres I à IV).

La prolifération des techniques, surtout à l’époque récente, donne à l’être humain l’illusion qu’il va pou­voir se rendre totalement « maître et possesseur de la nature » (Descartes). La contraception et le stérilet promeuvent la licence mo­rale, l’omniprésence du chiffre et de l’économie font de l’homme un jouet de la finance, les manipulations gé­nétiques préparent l’avènement d’un homme artificiel, c’est-à-dire conçu au préalable dans le cerveau des sa­vants. On pourra peut-être, à terme, décider de mettre au monde, sur demande, des intelligents ou des sots, des artistes ou des ingénieurs, des hommes, des femmes ou des an­drogynes. L’abêtissement des masses par la télévision et l’Éducation Nationale se chargeant d’en faire des moutons de Panurge (chapitres V à VII).

Tout cela ne se fait pas au hasard. Il y a bel et bien un complot, dont les étapes sont claires (voire par exemple p. 86). J.P. Dickès le stigma­tise, et il fait bien car l’une des tech­niques du complot est de ridiculiser ceux qui croient qu’il existe. Ce complot nous rapproche progressi­vement d’une société étrangement proche du fameux Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Et c’est bien en réalité le pire des mondes, puisque l’homme au ban de la grâce divine s’y rend lui-même malheu­reux. Les suicides et dépressions, la drogue et la violence, la chute de la démographie révèlent l’échec de cette ambition dérisoire (chapitres VIII à IX).

Le monde de demain sera-t-il ce­lui du Big Brother, le grand frère qui nous surveille partout et toujours, afin que nous restions dans la Pensée unique, chacun appartenant à la caste pour laquelle il a été pro­grammé avant d’être conçu in vitro, sans père ni mère ? Si l’homme ne se réveille pas du cauchemar qu’il a imaginé et auquel il a donné forme, il se sera tellement déraciné en bas et étêté en haut qu’il ne sera plus qu’une poussière parmi d’autres, sans intelligence ni force,  ni foi, bien que soumis à d’innombrables lois humaines (chapitres X et XI).

Il faut, pour en sortir, aller en ar­rière : réaction salutaire qui consiste à revenir à Jésus-Christ et à sa vie divine. Si l’ensemble du livre, qui se veut une sirène d’alarme, dresse des perspectives sinistres et même pes­simistes, la fin rappelle qu’il est tou­jours possible à l’homme de battre sa coulpe, de cesser de braver l’ordre non seulement surnaturel mais natu­rel que le Créateur a mis dans les choses – en un mot, de se convertir, purement et simplement. Le pire n’est pas inéluctable (chapitre XII) !

Outre tout ce qui précède, on ap­précie dans ce livre, qui mérite vrai­ment d’être lu, l’habitude du juge­ment catholique qu’il manifeste chez ses auteurs. En particulier, on sait gré à Jean-Pierre Dickès et à Mme Lafargue de n’avoir pas sacrifié aux dieux du droit à la vie et de la dignité de l’homme, ou d’avoir mis en garde contre la Nouvelle Droite (p. 28).

En revanche, on regrettera ici et là des références et des appréciations qui contrastent avec la perspicacité de l’ensemble. Le livre aurait gagné à ne pas faire appel à une culture ci­nématographique discutable ou – à l’occasion – à un langage parfois trop léger.

Par ailleurs, pour le lecteur néo­phyte, des explications sommaires et pédagogiques de certaines tech­niques médicales auraient rendu la lecture plus profitable. Le fil conduc­teur du livre, l’ordre dans les pen­sées aurait pu être mieux explicité.

Enfin, l’auteur, malgré certaines réserves (p. 32), voit dans l’action de Jean-Paul II et de Benoît XVI un frein au processus de création de l’homme artificiel et à la déchristianisation de la société. Mais leur engagement ré­solu en faveur de la laïcité de l’État – et donc en défaveur du règne so­cial de Jésus-Christ – sape leur condam­nation de la société sans Dieu. Comment peut-on, pour rester vrai­ment cohérent, d’une part condam­ner l’avortement et souhaiter une certaine présence de la foi dans la cité, et d’autre part simultanément laisser aux nations toute latitude pour légiférer selon la volonté natio­nale exprimée démo-n-cratiquement dans le vote parlementaire ? Qu’on ne rétorque pas que ces deux souve­rains pontifes, malgré leur opposi­tion à la catholicité de l’Etat, ont demandé aux gouvernants de sou­mettre leurs lois à la loi naturelle. Prôner une législation civile dégagée de la loi surnaturelle mais soumise à la loi naturelle, c’est entrer dans une des catégories du libéralisme que dénonce Léon XIII dans l’encyclique Libertas praestantissimum.

L’Antéchrist annoncé par saint Paul sera-t-il, comme le suggère l’ouvrage, l’homme artificiel créé de toutes pièces par ses semblables ? L’avenir le dira. Nonobstant les ré­serves et les perplexités qu’il faut soulever, encourageons absolument à lire L’homme artificiel. Bravo à Jean-Pierre Dickès et sa fille de parler courageusement, haut et fort. On sort de là bien plus renseigné sur l’impiété et l’immoralité gagnante, fortifié contre ses officines et ses of­ficiers, et – espérons-le – mieux ré­solu à faire reculer les armées de Satan et avancer la cause de Dieu.

 

— Jean-Pierre Dickès et Godeleine Lafargue (préface de Michel de Jaeghere), L’Homme arti­ficiel, Essai sur le moralement correct, Versailles, Éditions de Paris, 2006, 29 €.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Philippe Toulza exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 61

p. 183-186

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